M. de Gavour
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emprunterons un exemple aux événements de cette dernière quinzaine. Il nous est fourni par la reconnaissance du royaume dltalie K Ne serait-il pas non seulement plus conforme aux idées libérales — ce qui n'est pas une recommandation aujourd'hui — mais plus digne de la nation française et du peuple auquel on voulait donner ce témoignage de sympathie, qu'un acte si important et si solennel eût été fait avecle concours des Chambres, ou du moins eût reçu leur adhésion ? N'eût-il pas eu plus d'autotorité et surtout n'eût-il pas été un gage d'alliance plus durable entre les deux pays ?
Cette collaboration aurait eu à nos yeux un autre avantage, celui de forcer le gouvernement français à préciser un peu plus nettement ses intentions au sujet de Rome, ce qui, à la vérité, n'entre guère pour le moment dans ses vues, autant qu'on peut le supposer d'après certaines obscurités delà note ' de M. Thouvenel. On peut, en la rapprochant delà réponse de M. Ricasoli, constater combien la diplomatie gagne en clarté au voisinage d'une tribune. Cette dépêche du ministre italien et le discours qu'il a prononcé à la Chambre des députés le i^' juillet justifient les espérances qu'a fait naître son entrée aux affaires. Nous sommes heureux et rassurés d'entendre, même à distance, dans cette époque amie des faux-fuyants et des mots à double entente, cette parole ferme et énergique, Les déclarations si hettes de M. Ricasoli relativement à son intention de ne plus céder un pouce de terre italienne ont excité ici, on ne peut deviner pourquoi, la mauvaise humeur de la presse officieuse. Qu'est-ce à dire? Ne se souviendrait-elle
1. La dépêche de M. Thouvenel, par laquelle était annoncée la reconnaissance du royaume d'Italie par la France, avait été lue au parlement de Turin, dans la séance du 27 juin, le jour où, à Paris, le Corps législatif se séparait.
2. Une dépêche porte la date du 15 juin 1861 ; elle fut publiée dans le Moniteur universel^ le 29 du même mois.
donc plus que nous continuons à être le seul peuple qui fasse la guerre pour une idéç ? M. Ricasoli a déclaré sans détour qu'il entendait aller à Rome et que c'était là pour les Italiens non seulement un droit/ mais une inexorable nécessité ; il veut y aller du consentement de la France, et il ne désespère pas pour sa part de découvrir « les garanties suffisantes » dont parle M. Thouvenel.
De quelque nature que soient ces garanties mystérieuses, il est diffïicile d'admettre désormais que, dans la pensée du cabinet français, elles aient pour objet le maintien du pouvoir temporel. A moins, en effet, qu'on ne lui suppose un parti pris de n'adopter sur ce point aucune résolution définitive, ce qui serait impossible à concilier avec les encouragements qu'il a donnés indirectement aux entreprises des Italiens contre Rome, on est autorisé à croire que sa politique antérieure recevra tôt ou tard sa conclusion naturelle, et qu'il n'attend que des circonstancts plus favorables pour faire connaître ses véritables Intentions. Au reste, en affirmant que la solution qu'il sollicite est une nécessité, M. Ricasoli n'a fait que constater une vérité évidente aujourd'hui pour tout le monde. La triste situation où se trouve en ce moment le royaume de Naples, par suite des désordres qu'y entretiennent la présence de François II à Rome et la secrète complicité de la cour romaine, font du règlement de cette affaire une question urgente et capitale. Il n'est, parmi les puissances européennes, que deux gouvernements qui soient sérieusement opposés à un arrangement qui rendrait Rome à l'Italie et maintiendrait l'indépendance du Saint-Siège par une fondation votée en commun et garantie par toutes les nations catholiques, ce sont les cabinets de Vienne et de Madrid. Mais si l'Autriche peut encore écrire des notes belliqueuses dans le genre de celle que vient de publier M. de Rechberg, elle sera beaucoup plus embarrassée pour mettre
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ses menaces à exécution, et les invincible armada de l'Espagne ne sont plus redoutées aujourd'hui qu'à Tétuan.
Cette double opposition n'estpasimpossibleà vaincre dans les circonstances actuelles, et, quoique plus redoutable en apparence, elle est en réalité moins à craindre que les difficultes que ne manquera pas de susciter à cette entreprise le parti catholique, soit en France, soit en Italie. Celles-ci seront plus durables, parce qu'elles s'appuient sur l'hospitalité d'un adversaire subtil et insaisissable, sur des passions religieuses, sur des scrupules de conscience qui seront soigneusement entretenus et longtemps exploités contre la cause de l'unité italienne. Mais quelque idée qu'on se fasse de ces dangers, il n'est plus temps aujourd'hui de retourner en arrière, et nous considérons comme un devoir pour les patriotes italiens de toute nuance de faire abnégation de leurs préférences personnelles, et de soutenir de toutes leurs forces l'ordre de choses qui vient de s'établir si miraculeusement dans leur pays. C'est assez dire que nous comprenons peu l'opportunité de l'opposition que fait à l'établissement actuel une petite fraction du parti démocratique au nom des idées fédéralistes. Ce parti a pour chef M. Ferrari, écrivain distingué, mais paradoxal à outrance, orateur connu par le désordre de ses idées, et une récente 4)rochure de M. Henri Cernuschi vient de mettre en lumière ses griefs plus imaginaires que réels et ses espérances chimériques. Ces hommes ont des intentions pures, mais ils ont tort d'oublier que le moment est mal choisi pour les récriminations, et que, s'il est vrai que l'indépendance doive passer avant toutes les questions d'intérêt, ils ne font pas acte de patriotisme en la repoussant sous prétexte qu'elle leur est apportée par un ministre piémontais ; ils ont le tort de diviser la patrie devant l'ennemi. Chose singulière, c'est ce parti réduit à la plus manifeste impuissance, réduit à invoquer pour toute idée
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d'organisation politique le souvenir des républiques lombardes, c'est lui qui accuse Tunilé italienne d*être une utopie irréalisable en présence des magnifiques résultats qu'elle a déjà conquis, c'est lui qui triomphe des obstacles qu'elle rencontre, c'est lui qui fait entendre sur son berceau des prophéties de mauvais augure et des imprécations dont ses ennemis les plus implacables auraient peine à égaler l'amertume.
Ces partisans de la fédération accusent la politique uni* taire de mettre l'Italie à la merci de la France ; et ils ne voient pas que le seul moyen de l'affranchir de ce patronage, c'est de constituer toutes ses forces en un faisceau unique, oe qui est précisément le but de l'organisation nouvelle. Ils l'accusent d'être en contradiction avec l'histoire de ritalie, et ils oublient que la révolution actuelle est le dernier terme d'une tentative commencée il y a plus de mille ans par les rois lombard^ et depuis lors sans cesse reprise ou rêvée par tous les hommes qui ont eu le souci de la grandeur italienne. Ils l'accuBent d'indisposer l'Europe contre leur pays, et ils se flattent qu'une confédération républicaine se ferait plus facilement reconnaître et accepter par elle. Ils l'accusent de rêver l'impossible, d'en* treprendre une tâche au-dessus de ses forces ; il la mettent au défi de réaliser jamais l'affranchissement de Venise, et ils voudraient nous persuader qu'ils en viendraient plus facilement à bout avec une organisation fédérative imitée de la Suisse ou des républiques lombardes, sous prétexte que, sous un tel régime, l'émulation produirait des miracles.
Il faudrait, en effet, une longue succession de miracles pour qu'une telle forme de gouvernement pût s'établir et durer au milieu des dangers de toute nature qui menacent l'Italie, et plus encore pour qu'elle pût faire la moindre conquête sur ses puissants ennemis. La ligue lombarde, dont on invoque ici la mémoire, ne s'est maintenue quelque
temps que parce qu*elle eut à combattre l'empire à une époque où il n'était lui-même qu'une fédération féodale dont les éléments se dissolvaient sans cesse. Elle était d'ailleurs animée d'un esprit qui est mort depuis longtemps en Italie, et que M. Ferrari, avec toute sa science archéologique, ne ressuscitera pas. Mais des ressources militaires de ce genre ne tiendraient pas une heure contre les forces d'une puissance unitaire et centralisée comme est aujourd'hui l'Autriche. Une confédération républicaine est donc deux fois impossible en Italie : d'abord, parce que l'Europe ne lui permettrait, à aucun prix, de s'y établir, fait dont on ne peut douter si l'on considère l'irritation avec laquelle elle a vu la dépossession des princes italiens; ensuite, parce qu'à supposer que cette confédération parvînt à s'y établir, elle serait impuissante à se défendre et à faire respecter l'indépendance nationale. Quant à la confédération monarchique, si c'est elle que rêvent les démocrates auxquels nous venons de faire allusion , ce qui nous paraît au moins invraisemblable, combien de fois n'a-t-elle pas été tentée depuis le seizième siècle, et combien de fois convaincue d'impuissance ! N'a-t-elle donc pas encore assez fait ses preuves aux dépens de la liberté, de l'indépendance et de l'honneur du pays ? Les Italiens sont-ils tenus de fournir indéfiniment, au prix de leur sang, de nouvelles catastrophes en guise de démonstration pour convaincre et réfuter les partisans de cette combinaison politique? Enfin, la dernière expérience qui s'est faite sur ce point, en 1848, sous les auspices de la papauté, n'a-t-elle pas été assez complète et concluante? Comment ne voit-on pas que tous les arguments qu'on emploie pour prouver l'impossibilité de maintenir un gouvernement unitaire en Italie démontrent avec bien plus de force la facilité qu'y trouvera toujours l'étranger de semer des divisions et des haines parmi les
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mepbres d'une confédération, surtoHt si elle est composée de princes ?
L'élément fédératif a occupé une place très glorieuse dans le passé de l'Italie et il ne disparaîtra pas tout entier de sa constitution future. Il y sera conservé dans ce qu'il a de compatible avec les conditions d'existence qu'imposent à l'Italie l'état actuel des peuples de l'Europe et une protection efficace de l'indépendance nationale. Les hommes d'État qui dirigent aujourd'hui la politique italienne oiît montré, en plusieurs occasions, qu'ils comprenaient cette double nécessité, et tous leurs plans d'organisation autorisent à penser qu'ils sauront fonder l'unité de leur pdys sans tomber dans les excès de la centralisation française.
Quant à l'école dont nous avons parlé, elle fait en général assez bon marché de la nationalité, accoutumée qu'elle est à voir la patrie dans le municipe. On peut constater tne fois de plus ici de quelle façon l'extrême démocratie donne la main à l'extrême despotisme. Le fédéralisme démocratique italien peut être assuré qu'il possède toutes les sympathies de l'Autriche. Ce n'est pas une recommandation à nos yeux. Le droit des nationalités prête facilement aux malentendus, en raison des questions de fait souvent fort complexes et fort obscures qui s'y mêlent ; mais, interprété avec mesure, il est, en somme, favorable à la liberté, et mérite l'appui de toute politique yraiment libérale, parce qu'en multipliant le nombre des individualités nationales, il rend de plus en plus impossibles les grandes centralisations et les prépondérances dangereuses pour la sécurité des petits États. C'est par lui que se rétablit en ce moment, d'une manière lente et détournée, mais sûre, la liberté de l'Europe, si longtemps étouffée par le concert des puissances absolutistes. Tout l'effort des politiques prévoyantes doit consister aujourd'hui non à empêcher ce droit de produire ses légitimes conséquences, mais à le
préserver d'une eiagéraiiou qui le-ferait aboutir à cin fractionnement iniioitésimai des États actuellement existants, sous prétexte de rendre à chaque race la libre disposition de ses destinées. Ge fractionnement^ ne laissant nulle part debout, au milieu de cette poussière de peuples, des autonomies assez consistantes pour offrir un centre de résistance, conduirait tout droit à la formation d'une puissance qui, forte de la faiblesse universelle, absorberait tout autour d'elle.
Cette dernière tendance est surtout poussée à Textréme chez les peuples de l'Europe orientale, et elle pourrait leur devenir fatale, car le seul sentiment qui a jusqu'ici empêché leurs voisins de profiter de ces divisions est leur mutuelle jalousie. C'est parmi eux que le système fédératif trouvera plus tard son application naturelle, si le démembrement, dont on voit les symptômes se produire en Autriche, parvient à s'effectuer, à l'exemple du mouvement analogue qui a déjà commencée se réaliser en Turquie par la constitution indépendante des principautés, de la Servie, du Liban, et antérieurement par celle de la Grèce et de l'Egypte. Ce qui laisse peu d'espoir de voir réussir les efforts que fait en ce moment l'Autriche pour prévenir cette dissolution, c'est que la diversité et l'opposition du génie des races sont telles en ces contrées, que l'union n'y peut être établie que par un absolutisme inflexible qui brise toutes les résistances, ou par un système fédératif très large qui offre à chaque peuple une grande liberté d'allures. La centralisation constitutionnelle au moyen de laquelle on essaye de transformer l'empire autrichien est un expédient tardif et artificiel, une combinaison mixte qui ne présente ni la force de cohésion du premier de ces systèmes, ni la précieuse souplesse du second, si favorable à la variété des formes politiques, et par ce motif même cet expédient risque fort d'être insuffisant.
Cependant il est impossible de prévoir quelle sera l'issue de la lutte engagée entre Tunité de l'empire et les partis séparatistes en raison du peu de concert a\ec lequel ceux-ci agissent. Chacun d'eux ne se montre préoccupé que de luimême et se borne à se retrancher obstinément dans son droit ou son privilège spécial, sans songer que cet isolement le perdra. Des deux parts on semble d'ailleurs avoir pleine conscience de sa faiblesse : on ne saurait du moins expliquer autrement la temporisation et l'extrême prudence avec lesquelles on procède systématiquement. Depuis plusieurs mois les deux camps sont en présence dans presque toute l'étendue de l'empire, ils paraissent sans cesse à la veille d'en venir aux mains, ils échangent des menaces et des provocations, et cependant le signal n'a pas encore été donné. On sent qu'il entraînera des événements irrévocables, et personne n'ose encore en acxîepter la responsabilité. La rupture entre la Hongrie et
I l'Autriche qui semblait imminente il y a quinze jours
vient d'être ajournée une nouvelle fois par les concessions qu'a faites la Diète hongroise en adoptant sur la demande de l'empereur l'adresse de M. Deak et le formulaire de 1790 ; mais ces concessions sont dépure forme et laissent subsister tous les anciens dissentiments. Les dispositions militaires qui ont été prises en Hongrie par le cabinet de Tienne montrent qu'il ne se fait pas d'illusions sur le faible avantage qu'il vient de remporter.
La crise qui se prépare fera sans doute mieux comprendre aux diverses nationalités qui aspirent un peu inconsidérément peut-être à une complète émancipation le danger de l'isolement et la nécessité d'une union plus intime, soit qu'elles doivent briser les derniers liens qui les rattachent à l'empire, soit qu'elles se contentent de
r prendre des garanties contre ses empiétements futurs dans
le cas où elles continueraient à partager ses destinées.
L'intérêt des Maggyars est à cet égard le même que celui des Tchèques, et celui des Tchèques le même que celui des Polonais. En ce qui concerne ces derniers, la question est moins simple et se complique encore de la fatalité douloureuse qui enchaîne une partie de leurs compatriotes à la Prusse, «ne autre à la Russie ; mais ils peuvent, dès aujourd'hui, travailler puissamment à la résurrection de leur patrie, en s'unissant par les liens d'une étroite solidarité à des peuples qui aspirent aussi à s'affranchir et qui seront à même de leur prouver leur reconnaissance par des services jplus efficaces que les stériles encouragements qu'ils reçoivent des nations occidentales. Cent ans bientôt auront passé sur le partage de la Pologne, et loin d'aller en s'effaçant l'émotion qu'excitent ses malheurs grandit tous les jours. Le temps, loin de faire oublier le crime, semble lui donner un caractère plus odieux, et les remords de ceux qui l'ont laissé commettre sont sans cesse ravivés à mesure qu'on s'aperçoit que ce peuple qu'on croyait mort semble puiser des forces nouvelles dans l'excès de ses douleurs et se montre plus vivant que jamais. Il ne se commettrait jamais de meurtre si les gémissements de la victime devaient si longtemps poursuivre le meurtrier.
Qu'ont gagné les oppresseurs de la Pologne au savant système imaginé pour assimiler les Polonais, c'est-à-dire pour leur ôter jusqu'à la mémoire des jours meilleurs, jusqu'aux souvenirs de leur antique histoire? Qu'ont-ils gagné à cette politique ingénieusement homicide mise en pratique par la Russie avec une brutalité impitoyable, par l'Autriche avec une cruauté doucereuse et perfide, et par la Prusse libérale avec une hypocrisie qu'on ne saurait trop flétrir ? Ils y ont gagné de faire de la Pologne la plus grande figure du droit opprimé qui soit dans le monde: C'est là une force qui n'est pas redoutable aujourd'hui, mais qui tôt ou tard aura son jour. Après tous leurs efforts
ils n'ont réussi ni par la ruse, ni par la violence, ni par les earesses à convertir un seul de ces quinze millions d'hommes
qui revendiquent aujourd'hui leur liberté avec plus de force que jamais ; ils se sont affaiblis pendant que leur victime se relevait et s'instruisait en silence aux leçons du malheur, et déjà ils peuvent entendre des hommes d'État proclamer au sein du parlement anglais le rétablissement de la Pologne nécessaire à l'équilibre de l'Europe. Il est encore plus nécessaire à l'équilibre de ces lois étemelles sur lesquelles repose le droit public des nations, et un jour viendra où les peuples comprendront que tant qu'une réparation éclatante n'aura pas été accordée à la Pologne le droit des gens ne sera qu'un des sophismes de la force. Ce moment est peut-être encore éloigné, mais le scepticisme de lord Palmerston lui-même l'a déclaré inévitable, et ce n'est pas un fait insignifiant que l'hommage presque ému que ce politique blasé et froidement positif n'a pu s'empêcher de rendre à ce patriotisme désespéré, à cette foi obstinée, à cette religion de l'impossible. Bien des éventualités se préparent dans l'Europe orientale qui rendront ce miracle plus facile à réaliser qu'on ne le suppose. La transformation libérale qui s'opère chez les puissances absolutistes n'y contribuera pas moins puissamment que les nouvelles combinaisons politiques dont nous voyons s'agiter les éléments.
Les oppresseurs de la Pologne ne parviendront d'ailleurs pas plus désormais à lui donner le change par de fausses concessions qu'à lasser sa persévérance. Les prétendues réformes que l'empereur de Russie vient d'octroyer à ses sujets polonais pour leur faire oublier les scènes de Varsovie ont été accueillies par l'indignation et le dédain. On connaît celles que l'Autriche a accordées aux siens ; elle est déjà réduite à leur faire des avances pour les gagner à la cause de l'empire contre les séparatistes. Quant à la
Prusse, dont toute Tambition est en ce moment de devenir une puissance maritime, coornie elle n'éprouve encore aucune inquiétude de ce côté, elle n'oppose aux réclamations des Polonais de Posen que ses déclamations habituelles sur le droit historique largement interprété, c'està-dire sur le droit de conquête. On ne refait pas l'histoire, disait à ce propos un libéral prussien, et c'est elle qui nous a donné Posen. Eh bien, on refera l'histoire. L'histoire n'existe que parce qu'on la refait sans cesse. En attendant il est bon que le peuple qui de tout temps a le plus fidèlement représenté la cause de la liberté dans le monde élève la voix dans le conseil des nations pour protester en faveur de la cause polonaise.
Les déclarations faites par lord John Russell et par lord Palmerston, en réponse aux interpellations de M. Hennessy, sont le commencement d'une agitation durable et féconde qui permettra à l'Europe de payer sa dette à la Pologne en réparant une monstrueuse iniquité. « Mon pays, a pu dire avec raison le prince Czartorisky, en réponse à la députation de l'association anglaise des Amis de la Pologne, mon pays a été dans son existence séculaire, comme État indépendant, toujours utile, jamais nuisible à l'Europe. Il a défendu la chrétienté contre l'invasion de la barbarie. L'esprit de charité et non celui de conquête l'a toujours guidé. Partagée même et démembrée, la Pologne a toujours été pour l'Europe une alliée fidèle ; ses membres déchirés et palpitants ont toujours été un obstacle contre l'ambition intrigante et les combinaisons dangereuses pour la liberté du monde. »
Nous espérons que ces nobles paroles auront du retentissement ailleurs qu'en Angleterre, car elles s'adressent plus encore à la France. Nous ne sachions pas, en effet, que les Polonais aient jamais versé leur sang pour une cause anglaise, et cependant qu'on prenne la peine de
comparer les déclarations du cabinet anglais avec la note froide et sévère que le Moniteur leur signifiait il y a deux mois. On peut voir par là combien c'est à tort qu'on accuse la politique anglaise de ne s'inspirer que de vues égoïstes et sans générosité. Il ne peut malheureusement pas encore y avoir d'égoïsme à spéculer sur la reconnaissance de la Pologne, et il n'esl pas un parti en Angleterre, sauf peutêtre celui de MM. Bright et Cob^en, fort économe en fait de sentiments généreux comme en toute chose, qui ne soit sympathique à cette cause.
Le sultan est mort, et son frère Abdul-Azis lui a succédé. Tout le monde a pu remarquer à cette occasion combien nos journaux se sont étendus avec complaisance sur le caractère, l'humeur, et jusque sur les qualités physiques du nouveau sultan. C'est qu'en effet, dans un pays despotique, ces moindres détails ont une énorme importance, parce que le tempérament même du souverain y fait partie des institutions. Mais qui saurait dire pourquoi la presse française, qui ne fait pas toujours preuve d'une très grande perspicacité, a si bien deviné cette importance et possède si bien à fond ce qu'on pourrait appeler la philosophie du despotisme? Elle fait sur ce point des progrès surprenants. La presse turque n'aurait certainement pas mieux parlé.
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Malgré mille causes de conflagration sans cesse à la veille de faire explosion depuis six mois, la tranquillité de l'Europe n'a point encore été troubléCr II y a dans chaque État tant d'isolement, de divisions, de défiances, d'effroi de l'avenir et de secrète faiblesse, que personne n'a osé donner le signal que tout le monde attendait, et c'est cette
commune impuissance qu'on appelle la paix de TEurope. Notre sécurité repose sur la crainte que chacun éprouve de faire un mouvement : nous avons là de quoi être bien rassurés. La chrétienté offre le touchant spectacle de puissances prêtes à s'entre-dévorer à la première occasion et qui échangent en attendant les assurances les plus amicales. L'ancien concert européen une fois rompu, il n'est resté que l'équilibre de la peur. Jamais il n'y a eu dans les rapports entre nations autant de contrainte, de dissimulation, de duplicité.
On se plftit souvent à comparer notre époque à celle de Machiavel. Il faut, en effet, remonter jusque-là pour retrouver des figures de la fourberie triomphante égales à celles que nous avons vues paraître de nos jours ; mais la ressemblance s'arrête là et n'est pas à notre avantage sous les autres rapports. Le héros de Machiavel a de grands côtés de caractère, ce qui n'est nullement de notre fait ; il possède l'audace et le courage au même degré que l'astuce ; on voit en lui, selon le précepte du maître, le lion aussi souvent que le renard. L'idéal de notre temps serait plutôt une de ces bêtes de proie, à la fois féroces et timides, qui n'attaquent jamais que par surprise et qui ressentent encore plus de terreur qu'elles n'en inspirent. Les grands aventuriers du seizième siècle n'eussent éprouvé que du dédain pour les éternelles tergiversations, les déguisements et les reculades qui sont les moyens favoris de la politique de notre temps, pour la diplomatie verbeuse, paperassière, pleine de feintes convenues qui ne trompent personne, pour ses contrefaçons libérales, pour sa mesquine atnbition, qui voudrait > se voir attribuer des plans gigantesques sans avoir jamais eu d'autre préoccupation que celle de vivre au jour le jour, de posséder les honneurs du génie et les bénéfices de la médiocrité.
Ce qui manque pour durer à l'Europe officielle,^dont ces
traits généraux ne rendent que trop fidèlement la physionomie, c'est le tempérament et la vitalité ; voilà pourquoi on né doit pas désespérer de l'avenir. Les représentants de cet ordre de choses en sont partout aujourd'hui ai^x capitulations et aux expédients ; c'est un signe que leur influence décline et qu'une nouvelle génération est à la veille de s'emparer de la scène. Peut-être, pour mettre à nu leur impuissance, suflfirait-il de la seule apparition d'un grand caractère à la tête d'une nation confiante et résolue. Un homme d'État qui, aujourd'hui, oserait dire nettement ce qu'il veut, et qui le ferait en s'appuyant, jion sur de fausses démonstrations, ou des manœuvres souterraines," ou des assurances mensongères, mais sur les nobles passions que le génie sait éveiller dans les âmes, en s'adressant au patriotisme, au courage, à l'amour de la liberté, à l'amour de la gloire, aux ambitions généreuses, un tel homme semblerait un demi-dieu, et personne ne serait en état de lui faire obstacle. Ce sont là des mobiles qu'on affecte de dédaigner, comme une duperie à l'usage des niais ; mais en réalité les niais seuls en ignorent la puissance, et sous le règne de la petite habileté il leur suffirait de paraître pour montrer ce que peut la grande. Le jour où une main virile saisira de nouveau ces armes en ce moment abandonnées, on reconnaîtra que si elles sont restées si longtemps hors d'usage, c'est que personne ne se trouvait assez vaillant ni assez fort pour les porter.
L'état pénible, irritant, plein d'indécision, de trouble, d'incertitude, où se trouve aujourd'hui l'Europe, justifie surabondamment ces réflexions. Partout les situations sont nettement dessinées, laissent peu de place au doute et réclament une prompte détermination; et partout, ou presque partout, les hommes manquent aux situations et reculent devant leur tâche. Personne n'ose prendre une forte initiative en présence des devoirs les plus clairement
tracés ; on espère y suppléer à force d'atermoiements, d'expectati\e, de lenteurs calculées. De là un malaise croissant, mais qui n'est encore qu'importun au^rand nombre, et dont on ne commencera à s'inquiéter que lorsqu'il deviendra une souffrance aiguë. Si l'on me demande à qui je prétends appliquer les caractères généraux que je viens de définir, je demanderai moi-même à qui ils ne s'appliquent pas aujourd'hui, et s'il en était besoin, je les montrerais écrits en traits irrécusables, non seulement dans la politique de la plupart des gouvernements, mais jusque dans la situation respective des partis et des opinions au sein ^e chaque État.
L'administration que le monde nous envie vient de s'enrichir d'un nouveau mécanisme; c'est là ce qu'en France on appelle décentraliser. Plus on multiplie les moteurs, plus on accroît leur force, plus on est censé décentraliser. C'est le contraire de ce qui se passe ailleurs ; mais il ne s'agit que de s'entendre sur le sens des mots : chaque langue a ses singularités. C'est ainsi que les Latins disaient : Lucus a non lucendo. On avait commencé cette œuvre de décentralisation il y a deux mois, en augmentant considérablement les attributions des préfets ; on la continue en augmentant leur dépendance vis-à-vis le ministère, par l'institution des conférences préfectorales, qui ne peuvent manquer de rendre la surveillance de l'administration plus active et plus étroite. Nous n'affirmons pas que telle ait été l'intention qui a inspiré le décret, nous sommes persuadé même, si l'on veut, qu'on y a vu un moyen effi-i cace d'accroître ce qu'on appelle la somme de nos libertés; mais la mesure ne nous paraît pas très propre à réaUser cette amélioration. Mettons hors de causé les considérants philanthropiques et les vues libérales qui ont incontestablement présidé à la conception de ce décret, plaçons-nous au point de vue pratique. Voici nos préfets rassemblés en
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concile. De quoi sera-t-il question dans celte assemblée ? D'intervenir auprès du pouvoir central en faveur des libertés locales ? de rendre plus d'initiative à la commune, plus d'indépendance au département, plus d'énergie et de dignité à la vie individuelle? Il faudrait, pour y croire, bien mal connaître et le cœur humain et le cœur des préfets, ou bien compter sur l'opération du Saint-Esprit. Il est plus vraisemblable qu'on s'occupera de préférence de s'y faire remarquer par son zèle, qu'on s'y concertera pour mettre plus d'unité dans l'action, plus de discipline dans les règlements, plus de suite et d'entente dans la répression, toutes choses dont nous étions déjà abondamment pourvus et qui n'ont jamais passé pour être delà décentralisation. Ce n'est point là une supposition gratuite. Ce résultat est dans la force des choses. Réunissez les agents du pouvoir les mieux intentionnés, supposez-les aussi éclairés qu'ils vous plaira : ce n'est jamais le plus sage qui l'emportera, c'est le plus zélé. Le zèle exerce une irrésistible fascination sur une assemblée de fonctionnaires, car il ne reste jamais sans récompense. Plus ils seront livrés à eux-mêmes et éloignés d'un contrôle supérieur, plus un acte d'indépendance de leur part semblera suspect, plus leur dévouement se croira tenu de se montrer, ne fût-ce que par ^émulation. On peut en être assuré, ce n'est jamais en faveur de la liberté que se déploiera l'ému" lation préfectorale, et nous n'en augurons rien de bon pour la presse des départements en particulier* Il est incontestable, par exemple, que l'arrêté énergique par lequel 'M. de Mentque vient de frapper un journal libéral de Borde^x ^ excitera beaucoup plus facilement l'admiration et î^nvie de ses collègues, s'ils sont réunis en assemblée, que
1. La (7Ù*on€2«, journal de M. Gounouilhot, avait reçu, le 11 juillet, un premier avertissement que plusieurs autres devaient suivre en peu d'années.
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s^ils ne le coiincdsaent qi^'inf^ividuellement. On a dit de tojQt temps q^t Téloquence est contagieuse, mais quelle éloquence a jamais égalé Teffet d'un coup d'autorité auprès des dépositaires du pouvoir ? Quel langage sait mieux parler à leur cœur qu'un interdit ou qu'un réquisitoire ? Dans de telles conditions, l'influence ira forcément aux administrateur» à la fois les plus absolus et les plus dociles, deux qualités quî ont été longtemps considérées comme incompatibles, et que la bureaucratie a su faire vivre en parfaite intelligence.
L'arrêté qui vient de frapper le journal la Gironde a rouvert l'ère des avertissements que beaucoup de bonnes gens croyaient à jamais fermée, depuis que les documents officiels ont si souvent parlé de la liberté de la presse, et qu'une partie de la démocratie française se montre si satisfaite. Ces bonnes gens devront modifier un peu leur opinion. Il en est de la liberté de la presse comme de la décentralisation : ce sont là de simples façons de s'exprimer, des entités purement métaphysiques auxquelles on a grand tort d'attacher une réalité. Il n'y a de réel et de solide aujourd'hui dans la liberté de la presse que la législation des avertissements ; c'est du moins ce que démontre avec évidence l'histoire de la maison de Hanovre, he reste est une utopie à l'usage de quelques peuplades, encore étrangères aux lumières de la civilisation moderne et disséminées en Angleterre, aux États-Unis, en Suisse, en Hollande, en Belgique et en Italie. Il faut plaindre ces pauvres parias de l'espèce humaine qui ne savent pas jusqu'à quel point il est doux d'être réglementé, censuré et averti. Ceux qui veulent avoir une idée sommaire mais exacte des progrès de tout genre que nous avons accomplis récemment sur ce point, consulteront avec fruit une spirituelle et courageuse brochure^ que vient de publier M. Edouard