Elle était inUtalée : « Les travaux de Paris
Pendant cette éclipse de la vie politique intérieure, leg questions é|rangèreg ont plus que jami^is le privilège Se paseionner Topi^ion publique) ou si Ton reporte ses regards sur la France, c'^est pour discuter des éventualitAi à défaut d*événeiilents. Ou remet sur le tapis la dissolution du Corps législatif et la condoite à teuir dans le cas où elle serait décidée; oa dénonce la conspiration des anciens partis, ce que les anciens partis appellent bien à tort unef lâcheté, car il faut beaucoup de courage pour oser les dénoncer aujourd'hui ; un publiciste officieux est allé jusqu'à s'occuper de l'opportunité delà formation d'une opposition constitutionnelle. Cet homme d'État n'est vraiment pas dégoûté. N'a pas une opinion constitutionnelle qui veut. Le premier motif qui fait qu'une opposition consthtutionnelle est impossible aujourd'hui parmi nous, c'est que ce motif est là au bout de ma plume et que je n'ai pas le droit de l'écrire sur cette feuille de papier. Tant qu'il en sera ainsi, il n'y aura place sous les institutions actuelles que pour le dévouement ou pour la résignation. Je ne discuterai donc pas cette fantaisie éclose aux ardeurs de la canicule. Je voudrais toutefois dire quelques mots d'une question qui a passé presque inaperçue.
En matière de liberté il n'y a pas de petites questions. Tous les intérêts sont solidaires. Quelles que soient les propositions du débat, un seul personnage est toujours en cause, c'est la liberté. Des faits secondaires en apparence expriment quelquefois avec bien plus de vérité le vice d'un système politique que ceux qui passent pour les plus importants. Ce fait insignifiant, se multipliant sous mille formes diverses, a, par là même, toute la valeur d'un fait général, et ceux qui le négligent sous prétexte qu'ils ne se sentent pas atteints directement, ne voient pas que cet abus est étroitement lié à d'autres abus dont ils se plaignent. De même qu'il n'est pas besoin d'être un écrivain pour prendre parti en faveur
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de la liberté de la presse, U ne deirait pas être nécessaire d'être un protestant pour plaider la caose du culte réformé contre les empiétements de radministratioa, car ce qui est en question^ c*est la liberté de conscience, palrimoÎDe commun dont les callioliques ont appris à connaître le prii aussi bien que les protestants.
On s*étoanera peut-être de nous entendre prononcer ce nom de liberté de conscience à propos de la fermeture d'écoles prolestantes dans le département de la Haute- Vienne ' ; mais il nous paraît difficile d'admettre qu'un culte soit Téritablement toléré lorsqu'on fait peser sur lui de telles interdictions, car il n'en faut que deux ou trois du même genre pour avoir exactement l'état légal de l'élise réformée à la suite de la révocation de l'Édit de Nantes. S'il fallait décider quelle peut être la mesure la plus funeste à un culte qui repose sur le libre examen, on hésiterait h prononcer si c'est là fermeture des écoles, ou si c*est la fermeture du temple.
Qui se fût douté qu'après tant de révolutions faites en faveur de la liberté religieuse, de tels intérêts fussent encore à la merci d'un préfet et d'un conseil académique, et si Uen à leur merci, que deux décisions émanées, l'utie du conseil supérieur de l'instruction publique, l'autre du ministre des cultes, n'ont pu les faire revenir siir leurs arrêtés? Chacun trouvera ici de quoi s'étonner selon son humeur. Les amateurs de progrès pourront être surpris que, dans ce siècle de lumière, des communes où la grande majorité de la population est protestante soient obligées d'envoyer leurs enfants à des écoles catholiques. Pour nous, ce dont nous sommes émerveillé, c'est de voir cette
\ . Les év.oUH protestantes dans co département étaient fermées depuis 19H2, Kti IHOI, le préfet s'opposa à l'ouverturo d'une école de ce culte dans la commune de Villofavard, qui contenait six cents protestants et cinq familles catholiques.
administration départementale, dont la discipline et la docilité feraient le désespoir du peloton le mieux dressé, refuser en cette occasion de s'incliner devant un bref ministériel dont le sens n'a rien d'équivoque. Ce spectacle nous paraît le renversement de toutes les idées ; il présente une énigme dont le mot nous échappe. C'est là à notre connaissance le premier acte de résistance auquel l'administration inférieure se soit jamais laissé entratner, et on ne saurait examiner de trop près un pareil phénomène. Nous sommes étonné que les admirateurs du récent décret de décentralisation n'aient pas encore songé à invoquer en faveur de leur thèse un si bel exemple d'indépendance. Il est regrettable sans doute que cette indépendance ne se soit déployée qu'aux dépens de la plus précieuse des libertés, mais ce n'est pas là un grand malheur à leurs yeux. D'où vient donc qu'ils ont gardé le silence? La résistance de ces courageux fonctionnaires ne serait-elle m fond qu'un excès de zèle ou une complaisance déguisée? et devrions-nous conclure de l'impunité dont ils ont joui qu'ils ont mieux deviné qu'il ne semble au premier abord les intentions de l'administration supérieure?
Quoi qu'il en soit, l'arrêté par lequel le préfet de la Haute-Vienne a interdit l'ouverture des écoles que les pro- . testants se proposaient de former dans son département constitue une étrange anomalie. L'interprétation du texte de la loi sur lequel il s'appuie est des plus futiles ; mais, fût-elle régulière, il n'est pas de règlement de police qui ^ puisse prévaloir contre le principe des sociétés civilisées. N'est-il pas dérisoire de prétendre que l'ouverture des écoles constituerait un acte de propagande, tandis qu'on ne ' songe pas à adresser ce reproche au temple qui est ouvert dans la même localité et où l'on reçoit non plus des enfants, m^ais des hommes, où l'on enseigne non plus à lire et à écrire, mais à penser sur toutes les grandes questions
qui intéressent l'humanité? Ajoutez à ces considérations que ces rigueurs tombent sur la partie la plus éclairée des populations réformées, c'est-à-dire sur ces églises de création récente qui se suffisent à elles-mêmes sans le secours de l'État, qui ont réalisé d'avance le grand problème de la séparation de l'Eglise et de l'État et professent des croyances plus libres et plus élevées que les communions religieuses les plus favorisées. Est-ce bien au moment où le gouvernement actuel cherche de son côté la solution de ce problème qu'il lui convient d'aliéner de si précieux auxiliaires. Qu'il le sache ou non, ce sont ces modestes églises, aujourd'hui à la merci d'un préfet, qui possèdent le ' dernier mot de la question romaine. Quels que soient les expédients et les transitions qu'on imagine, c'est sur le type de leur organisation actuelle que l'Église catholique ellemême sera forcée de se constituer un jour si elle veut garder son indépendance lorsque le pouvoir temporel aura cessé d'exister.
Et cette indépendance ne commencera réellement à exister que ce jour-là. Il est facile de démontrer, l'histoire à la main, que ce pouvoir politique qu'on défend aujourd'hui comme l'arche sainte n'a jamais été pour l'Église catholique qu'une cause de sujétion. A l'époque même de la suprématie pontificale, lorsque cette puissance se parait des titres les plus fastueux, les fai,ts de tous les jours étaient comme une perpétuelle raillerie de ses prétentions, et ce démenti ironique n'a jamais cessé d^ la poursuivre. Le soufflet qu'elle reçoit aujourd'hui dans sa faiblesse de la main de ses protecteurs, elle l'a reçu autrefois dans toute la plénitude delà force et de la main de son vassal, Philippe le Bel. L'un et l'autre lui ont été attirés par ce pouvoir politique si nécessaire à son indépendance. A force de vouloir être indépendant, le pouvoir pontifical en est arrivé à un tel degré d'humiliation, que les amis de sa
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dignité ne peuvent plus faire de vœux que pour qu*on abrège son agonie.
On s'attendait généralement à voir éclater une conflagration entre Tempire d'Autriche et la Hongrie à la suite de la réponse de l'empereur François-Joseph à l'adresse de la diète de Pesth. On a si bien épuisé de part et d'autre toutes les voies de persuasion, et les moyens variés doni se servent les hommes pour mettre le désavantage des premiers torts du côté de leurs adversaires, qu'on pouvait croire, non sans quelque vraisemblance, que cetjnutiie verbiage allait faire place à des arguments d'un autre ordre. Mais nous vivons décidément dans un âge de sagesse et de modération, et bien que cette remarque nous soit inspirée par le spectacle des longues temporisations de la Hongrie, ce n'est pas ce pays qui nous la suggère le plus ^ fréquemment. La Hongrie a payé trop, cher son appel aux armes en 1849 pour qu'on soit en droit de lui reprocher son hésitation à recourir de .nouveau à ce moyen désespéré. Notre observation porte plutôt sur l'attitude générale de l'Europe. Encore sommes-nous si loin de méconnaître systématiquement le prix de ces tendances pacifiques, que si nous pouvions y découvrir quelque intention d'agir énergiquement par l'emploi des armes légales, nous en féliciterions les générations actuelles comme d'un progrès inappréciable sur leurs aînées. Mais pourquoi faut-il que nous n'y puissions découvrir, jusqu'aprésent, que la preuve de leur mollesse et de leur indécision? Le parti de la prudence l'a donc encore une fois emporté à Pesth sur celui des résolutions extrêmes. L'idée d'un manifeste à l'Europe, mise un instant en délibération, a été écartée par la majorité de la diète, et M. Deak, le grand légiste hongrois, va être chargé une seconde fois de réfuter, par les données de l'histoire et par l'esprit des institutions, les prétentions impériales. Malheureusement ce débat est aujourd'hui
épuisé, et ne peut plus être considéré que comme un prétexte pour gagner du temps. Personne ne s*y méprend. La question, au point de vue du droit, n'est pas douteuse; il est facile de s'en convaincre par la lecture de la réponse de Tempereur lui«-piême. Il ne conteste pas Texistence des anciennes prérogatives du royaume de Hongrie ; il se borne à dire, qu'en fait, les Hongrois n'en ont presque point joui, se faisant ainsi un argument favorable de la mauvaise foi traditionnelle que ses ancêtres ont apportée dans l'observation du pacte qu'ils avaient juré. Ces droits ayant été constamment violés, il les considère comme non avenus. On conçoit que de tels motifs paraissent aux Hongrois une garantie insuffisante en faveur des droits que l'empereur leur offre en échange des avantages qu'ils ont perdus. Ces droits nouveaux sont d'ailleurs un équivalent dont la justesse est fort contestable. <( Vous ne pourrez plus, leur dit M. de Schmerling dans le manifeste impérial, vous ne pourrez plus décider par vous-mêmes de vos propres affaires; mais, en revanche, il vous sera permis de prendre une bien plus grande part à celle des autres. »
C'est là en effet le sens exact du sacrifice qu'on demande aux Hongrois. On exige que la Hongrie renonce définitivement à son indépendance nationale dont elle a toujours possédé au moins quelques débris, pour devenir une simple province de l'empire gouvernée par des fonctionnaires étrangers. Et cela, sous la seule garantie d'une constitution improvisée, d'une constitution à laquelle personne ne croit, d'une constitution qui est Tœuvre de ce parti allemand contre lequel elle n'a jamais cessé d'être en lutte depuis sa réunion à l'empire d'Autriche. Comment veut-on qu'elle n'y voie pas un nouveau piège? Les irritations qu'excite chez nous cette défiance sont puériles. Depuis plus de deux siècles, les Hongrois ont à se défendre contrelee
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efforts incessants du parti allemand pour les germaniser, è'est-à-dire pour les anéantir comme nation ; cette résis-' ' tance leur a coûté plus de sang qu'une guerre étrangère, et parce qu'il a plu à quelques publicistes welches de décei*ner un brevet de libéralisme à un ministre autrichien, il faudrait que tous ces souvenirs disparussent en un instant de la mémoire de ce peuple pour faire place à uneconfiance illimitée. La garantie de ces publicistes ne suffit pas : ils se laissent égarer par leur admiration pour les élèves de M. de Mettemich. Il est vrai qu'ils apporteraient sans doute au peuple hongrois le contingent de leurs redoutables plumes, dans le cas où il viendrait à retomber plus tard sous le joug de l'ancien absolutisme!
La diplomatie autrichienne a incontestablement manœuvré avec une rare dextérité, puisqu'elle est parvenue en si peu de temps et à si bon marché à mettre de son côté les apparences du libéralisme et à intéresser en sa faveur les âmes innocentes. Mais il faut être bien oublieux et bien superficiel pour prendre au sérieux le zèle si nouveau qu'elle déploie depuis cette conversion in extremis. Chez des écrivains une telle méprise est impardonnable, car le régime inauguré par la constitution Schmerling ne s'est fait remarquer jusqu'à présent que par un redoublement de rigueur contre la presse. Il n'est pas de jour où quelque feuille publique n'ait à expier sa confiance inconsidérée dans les nouvelles institutions de l'empire. Celle de nos* écrivains tient sans doute à cette communauté de malheur. Cette constitution, habilement combinée pour surprendre les sympathies de l'Europe libérale, a créé les individualités provinciales sur un type propre à faire illusion par son équité apparente, elle a divisé le pouvoir et donné une juste part d'influence et d'indépendance aux grands corps politiques de l'État ; mais elle n'offre en réalité aucune garantie sérieuse et efficace aux droits individuels. Lapro-
vince et la commune y sont suffisamment protégées dans la sphère de leurs attributions spéciales, mais on y cherche en vain les dispositions qui, dans les pays libres, protègent le citoyen contre l'arbitraire du pouvoir central. Une telle lacune annule ses plus heureux effets, elle justifie toutes les oppositions. Il est donc difficile de comprendre comment cette constitution a pu usurper si facilement son renom de libéralisme, et comment des écrivains indépendants en sont venus à jeter de la défaveur sur un parti qui a tant de bonnes raisons pour s'en défier.
Ce n'est pas à la presse libérale qu'il convient de faire cause commune avec les ennemis d'un peuple qui sait montrer de la mémoire et de la clairvoyance dans un temps où d'autres nations semblent avoir perdu, non seulement la conscience de ce qu'elles font, mais jusqu'au souvenir de ce qu'elles ont été. L'invincible défiance avec laquelle les Hongrois accueillent les protestations doucereuses du gouvernement de Vienne sont la juste expiation d'une poli-
> tique de perfidie. Au reste, si la nouvelle constitution, soumise à un examen attentif, n'est pas faite pour dissiper ces ombrages, les actes du ministère Schmerling ne sont pas non plus de nature à désarmer les soupçons et à rassurer des esprits prévenus. J'ai déjà parlé de ses coups d'autorité contre la presse, il faut y ajouter la menace permanente de ses préparatifs militaires, dont le but n'est un
* secret, pour personne, les exploits trop significatifs qui ont parfois trahi ses secrets desseins, tels que l'arrestation de Teleki, et ses instigations déloyales pour exciter ses adversaires à se dévorer les uns les autres. Déjà il a réussi, grâce à leur inexpérience, à les diviser profondément malgré la communauté de griefs qui devait les unir contre lui, et la Croatie, qui ressent au moins autant d'aversion que les Hongrois eux-mêmes contre la nouvelle centralisation impériale, a refusé d'unir sa cause à la leur, tout en repous-
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gant avec énergie la proposition d'envoyer des députés au Relchsrath viennois.
11 est à souhaiter que ce premier échec et les cris de triomphe qu'il a arrachés aux partisans de Tunité autrichienne fassent réfléchir les partis séparatistes au danger \ d*un antagonisme qui les a déjà perdus en 1849. Si nous lé n'hésitons pas à considérer la politique hongroise comme '^ une politique de scission, en dépit des affirmations des 1^ hommes d'État qui la dirigent, c'est d'abord que tel nous I parait être très évidemment le vœu de la nation tout I entière, et c'est ensuite qu'entre les prétentions impériales I telles qu'elles ont été formulées dans le rescrit de François- Joseph et la ferme volonté qu'a manifestée h plusieurs reprises la Hongrie de conserver ses antiques prérogatives, il n'y a pas de transaction possible. Il n'est pas plus permis d'espérer le rétablissement de l'ancienne constitution hongroise que l'accession des Hongrois à la nouvelle unité impériale, et entre ces deux partis il n'est pas de moyen terme. La thèse historique de l'union personnelle que M. Deak soutient en ce moment avec tant de subtilité, de logique et d'érudition, contre les légistes de la chancellerie autrichienne est strictement conforme à la légalité et irréfutable en droit ; mais elle constitue en réalité une de ces stipulations impraticables et compliquées telles que le moyen âge se plaisait à les imaginer. Elle repose sur une sorte de dédoublement de la personne de l'empereur qui se conçoit par la pensée, mais qui en fait n'a jamais pu être que chimérique.
Cette singulière abstraction enfantée par l'imagination d'un peuple en détresse au moment oit il succombait sous la main des Turcs, faute d'avoir été secouru à temps par l'Europe qu'il avait si longtemps protégée contre eux, s'est toujours ressentie du vice de son origine. Cette constitution bizarre a toujours été, depuis lors, présentée comme
une impossibilité par ceux mêmes à qui elle aTsdt donné un royaume. L'histoire de leurs rapports avec leurs sujets n'est pas autre chose que le récit des persévérants efforts qui ont été faits, d'une part pour éluder le pacte, de l'autre pour en imposer le respect. Il n'est pas permis de croire que cette constitution soit devenue plus facile à mettre en pratique dans une époque si éloignée du temps pour lequel elle a été conçue et élaborée. La fiction de l'empereur et du roi, à la fois distincts et confondus dans le même homme, du souverain en deux personnes, idée politique qui semble empruntée à un dogme religieux, soulève encore plus de difficultés aujourd'hui qu'autrefois. Elle est destinée à rester à l'état de pure théorie, et les Hongrois sont bien plus fixés que nous ne saurions l'être sur sa véritable valeur.
L'appui qu'ils prêtent en ce moment à M. Deak, saÉis distinction de nuances, n'a donc nullement pour objet, selon nous, le maintien de l'union personnelle : ils ont suffisamment éprouvé ce que ce système politique offre de décevant et d'impraticable ; mais ils se sentent, grâce à cette tactique, placés sur un terrain où ils ont pour eux la légalité en même temps que la justice, ce qui est une grande force. La thèse de M. Deak ne figure dans ce débat que comme une ligne de défense plus sûre et plus inexpugnable que toute autre barrière: ce qu'elle contient au au fond, c'est la séparation. De là l'unanimité inattendue avec laquelle des hommes qui sont les ennemis irréconciliables de l'Autriche s'enferment systématiquement dans le cercle de la résistance légjale.
SI leurs efforts sont couronnés de succès et si l'empire d'Autriche vient à tomber en dissolution sous la fatalité de ses fautes passées, sera-ce à la presse libérale de s'en affliger? Nous ne le pensons pas. L'influence autrichienne n'a jamais profité qu'à l'absolutisme européen, et quel que
soit Tordre de choses qui lui succède, on a du moins la certitude qu'il ne peut pas être pire. Cette révolution n'eûtelle d'autre effet que celui de délivrer la Vénétie du régime exécrable que cette bureaucratie expirante fait peser sur ses derniers sujets, elle serait plus que légitimée à nos yeux. On objecte qu'un tel événement modifiera profondément les conditions de l'équilibre européen. Nous l'espérons bien. Il y aurait aujourd'hui un excès de naïveté à ne pas reconnaître que cet équilibre est destiné à de nombreuses vicissitudes : déjà il a été considérablement déplacé depuis l'époque où il fut reconstitué par la Sainte- Alliance.
Le mouvement qui se produit actuellement en Hongrie n'est donc, de même que l'agitation qui se manifeste en Pologne-et celle qui a fait triompher la cause de l'indépendance italienne, qu'un des épisodes d'une révolution plus universelle à laquelle nous assistons depuis un quart de siècle. Cette révolution est une sorte de revanche générale des races du Midi contre celles du Nord. Vaincus avea le monde romain, les peuples du Midi ont lentement resr saisi là prépondérance pendant le moyen âge, grâce à la centralisalion catholique, jusqu'à ce que l'élan donné par la réforme fît de nouveau pencher la balance en faveur du Nord. Depuis lors les races du Midi et celles du Nord se sont disputé la prééminence avec des chances diverses et inégales. Mais ce qui est remarquable, et ce qui fait à nos yeux tout le prix de cette rivalité, funeste sous beau* coup de rapports, c'est qu'elles n'ont obtenu dé succès durable qu'avec l'alliance de la liberté, en sorte que la liberté tend à s'imposer aux peuples, comme la loi supé-^ rieure des sociétés, et que le système européen gravite tout entier à son insu autour de ce foyer de force et de vie. La liberté seule a pu briser la domination de Louis XIV, et c'est elle seule qui a vaincu Napoléon. Au
lieu de garder avec eux cette précieuse alliée, les peuples du Nord Tout trahie pour Tabsolutisme de la Sainte- Alliance, et ont ainsi perdu presque tous les fruits de leur victoire. Profitant, au contraire, des salutaires leçons qu'ils ont reçues, les peuples méridionaux semblent vouloir renoncer aux tristes traditions que leur a léguées le monde romain, ils s'éloignent de plus en plus de Tidéal politique enfanté par le catholicisme du dix-septième siècle, et depuis qu'ils invoquent à leur tour la liberté, ils renaissent à une vie nouvelle et voient décliner la puissance de leurs rivaux.
Ces faits sont si évidents par leur généralité même, qu'ils ne peuvent manquer tôt ou tard de devenir des vérités vulgaires, et alors cet antagonisme qui n'a guère eu pour effet, jusqu'à présent, que de substituer une domination à une autre, se changera en une émulation durable et féconde : on cherchera moins à faire des conquêtes lorsqu'on saura que, par une loi infaillible, la victoire passe avec la liberté dans le camp des opprimés. Il se prépare très visiblement en Europe une nouvelle phase, dans laquelle la race germanique spécialement nous paraît destinée à d'inévitables déboires : elle a trop voulu germaniser les autres nations, ce penchant lui sera fatal quelque jour. Elle germanise en Yénétie, en Gallicie, en Bohême, en Hongrie, à Posen, en Croatie, en Danemark; c'est beaucoup trop pour une race qui affiche la prétention d'avoir apporté dans le monde la notion de la liberté et du droit individuel. A force d'être germanisés, ces peuples pourront bien être tentés d'aller appliquer en Allemagne les systèmes d'assimilation qu'on pratique chez eux : il est déjà facile d^observer en eux les premiers symptômes de cette tentation, et c'est sans doute à la prévision de ce péril qu'il faut attribuer les efforts que fait en ce moment l'Allemagne pour se constituer en empire unitaire.
OHKONIQUKB POLITIQUES. S6A
Par la formation du National Verein^ Ioh déinocrate» allemandg ont montré une juste appréciation de la situation politique de leur pays et des dangers qui le menacent ; mais tant qu'ils accepteront une solidarité quelconque avec le système qui règne à Posen, et qui aspire à s*emparer du Schleswig, ils ne devront pas compter sur les sympathies de TEuropo libérale. Ils ne sont pas tellement forts qu'ils puissent dédaigner cet appui. Il n'est pas difficile de voter des résolutions plus ou moins énergiques, et ils ne se privent guère de ce genre de satisfaction ; ce qui est diflicile, en Allemagne plus que partout ailleurs, c'est de trouver quelqu'un qui les exécute. Sous ce rapport, les patriotes du National Verein paraissent pour le moment assez mal partagés. Pour remplir leur programme il ne faudrait pas moins que le grand Frédéric en personne, le plus grand homme d'action que l'Allemagne ait jamais eu, et ils n'ont à sa place qu'un fort honnête homme de roi, qui n'est point fnit pour cette tflche, et qui piaut-élre ne se soucierait nullement de la remplir. Cette situation donne lieu à des péripéties assez plaisantes. Tous les six mois les hommes du National Verein s'assemblent, tantôt dans une ville, tantôt dans une autre, et là ils prennent des résolutions qu'ils conflent au vent de la publicité, espérant qu'il les portera tôt ou tard sur un terrain fertile. Écoutez-les. « Le National Verein décrète : art. !•'. La Prusse est tenue' de réaliser l'unité de l'Allemagne dans le plus bref délai ; ART. 2. Le roi de Prusse est chargé de l'exécution du présent décret. » Que répond à cette sommation le roi de Prusse? Tantôt il annonce l'intention de venir prendre quelques leçons de libéralisme en France, tantôt û fait préparer son couronnement d'après le cérémonial observé au sacre du pr(>imier roi de la maison de Brandebourg, et ce qu'il y a de plus accablant pour les démocrates du National Verein^ c'est qu'en cette circonstance leur
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chargé de pouvoirs n^est pas même coupable dlronie. Il ne fait qu'imiter en cela les goûts archéologiques du feu roi son frère, et il cède à une inspiration assez malheureuse, car cette restauration n'aura rien de féodal et ne peut que flatter médiocrement l'orgueil du parti de la croix luimême. La famille des Brandebourg est une des dernières venues parmi les maisons souveraines de l'Europe, et elle n'a rien de très glorieux dans ses origines.
On voit par là que le parti de l'unité allemande n'est pas très heureux jusqu'à présent dans le choix de son pouvoir exécutif, il légifère dans le vida.' Il peut décréter longtemps encore sans que personne songe à en prendre ombrage. Sa politique est du domaine de l'idée pure. Elle ne peut disposer que des armées du duc de Gotha : l'opinion elle-même ne le suit qu'avec une sage lenteur. Il n'y a donc pas lieu pour le moment de prendre au tragique les alarmes vraies ou simulées que le programme de l'unité germanique a excitées en France. Il y a une si grande opposition de mœurs et de csu^actères entre l'Alleniagne du Nord et celle du Midi, qu'il sera toujour» facila. à la France d'empêcher cette unité de se foader si elle devient jamais menaçante, ou tout au moins de lui imposer comme condition le respect des nationalités que l'Altepagne opprime aujourd'hui^ et dans ce cas l'unité allemande n'aurait plus rien de dangereux pour nous. A l'époqne où cette tendance touchera à sa réalisation, il est probable que le mouvement de rénovation qui se produit dans l'Europe orientale et méridionale aura aussi porté ses fruits, et le» États nouveaux qui s'y seront formés permettront d'opposer un contrepoids suffisant à l'unité allemande. A mesure que les patriotes allemands se sentiront plus près du but qui n'est encore qu'ufie utopie, ils comprendront mieux la nécessité de gagner à leur cause l'opinion de l'Europe par les sacrifices que la justice réclame, et le plifs
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CHUONIQUES POLITIQUES. 1^7
indispensable de ces sacrifices est sans contredit la reconstitution de la Pologne. Cette grande réparation est désormais au premier rang parmi les questions européennes^ et il faut espérer qu'elle ne quittera plus cette place. Si les hommes du National Verein veulent que tous les esprits libéraux s'intéressent à leurs efforts, qu'ils commencent par décréter que la Pologne est une nation aussi bien que rAUemagne. Cela ne sera sans doute guère plus pratique que leurs résolutions antérieures, mais cela ne leur coûtera pas plus, après tout, que de donner Tempire germanique au roi de Prusse.
La cause polonaise vient de perdre un de ses plus fermes , soutiens, le prince Adam Czartorisky. Né à Tépoque des revers de son pays, d'une race antique qui avait été associée à toutes les grandeurs et à toutes les prospérités de la Pologne, il a mis son ambition à en partager tous les malheurs, et la gloire nouvelle qu'il a ajoutée à son nom par cette noble fidélité en a fait p&lir l'ancien prestige. En lui s'éteint la personnification la plus illustre de ce type qui est sans précédent dans l'histoire, et qu'on nomme l'exilé polonais. Ce n'est pas que la proscription soit un fait nouveau dans le monde. Ce n'est pas non plus qu'on voie p^ur la première fois un peuple dispersé loin de ses loyers conserver avec un soin jaloux ses traditions au milieu des races étrangères. Mais jusqu'au partage de la Pologne le fanatisme religieux seul avait pu faire cç miracle, tandis que l'idée plus douce et plus humaine de * la patrie y a suffi pour ce peuple généreux et a eu en lui toute la force d'une religion. Ce qu'on ne connaissait pas encore, ce sont ces légions de proscrits volontaires s'éloignant de la terre natale pour ne pas la voir profanée, pour lui chercher des libérateurs, et portant à travers le monde leurs revendications obstinées et leur indomptable espé-' rance. La patrie n'est trop souvent ^our les peuples qu'un
héritage matériel et visible. En continuant à adorer là leur, lorsqu^'ellc n'était plus pour eux qu'une comoiunailté de douleurs, ces proscrits en ont ennobli et comme spifttualisé la notion. Leur infortune en avait fait un ^mbol^, leurs sacrifices en ont fait un culte. Qui redira ce qu^ijs ont souffert? Le monde entier les a vus, non pas seulement sur les champs de bataille de leur pays raj^agé, mais partout où un peuple opprimé s'est levé ppur l'indépendance, partout où la liberté en péril a réclamé des soldats. Jamais le proscrit polonais n'est resté sourd k cet appel, son sang a coulé pour toutes les nobles causes, et en luttant pour elles, «'était encore pour sa patrie qu'il croyait combattre. Cet instinct sublime ne l'a pas trompé. Il n'est plus aujourd'hui dans le monde un cœur libre pour qui la Pologne ne soit une seconde patrie et qui ne conspire en secret pour son affranchissement.
Le prince Adam Czartorisky était au premier rang parmi' ces élus de l'héroïsme et du malheur. Il a accompli jusqu'au bout le rude pèlerinage qu'il avait commencé dès sa jeunesse, et le testament^ si touchant qu'il a dicté à ses derniers moments et que la publicité vient de nous faire connaître, est plein encore de la pensée qui avait rempli toute sa vie. On dirait qu'il a voulu que sa voix s'élevât encore du fond de la tombe pour encourager et soutenir ses compatriotes. L'histoire de sa longue carrière n'est autre que celle des épreuves de son pays depuis le second partage de la Pologne. Il est beau d'identitier son nom avec le souvenir des triomphes de la patrie, mais il est plu» beau encore de l'associer à la mémoire des infortunes noblement supportées. Compagnon d'armes de Kosciusko, le prince Adam Czartorisky a pris part à tous les combats
1. Ce document rédigé à Montfermeil près Paris, le 14 juillet 1861, fut publié par les journaux, au commencement du mois d'août de la même année.
qui otit'été lUfrég pour la liberté de son pays, et déjà à la \eille de succomber, c'est lui qui récemment- provoquait encore les inanifestations d^opinion qui ont eu lieu en Angleterre çn ikveur de la cause polonaise. Malgré cette préoccupation exclusive et constante^ son patriotisme n'avait rien d'étroit, il n'avait rien de cet égolsme ouvertement intéressé que professent aujourd'hui certaines vanités nationales, il s'inspirait des sentiments larges et généreux du siècle où le prince Adam était né. Il attendait aVant tout la libération de son pays des progrès de la civilisation générale. Cette vie est une grande leçmi« Malgré des méeçmptes et des douleurs sans nombre, l'illustre vieillard n'a jamais désespéré, et il a eu la joie en mourant de pouvoir saluer les augures d'un avenir meilleur. Qui nous donnera cette vertu de l'espérance? *
23 août 1861.
Nous somme%pour le moment en pleine histoire romaine. hisët les documents officiels , il n'y est question que de César, d'Auguste, de la Ville, d'édilitéet de magistrature curule*. On pourrait même y trouver plus d'une récrimination contre l'égoïsme et l'insatiable orgueil des patriciens. L'assimilation est exacte en plus d'un point, plus exacte peut-être en un certain sens que ses auteurs ne le croient. Les amateurs de comparaisons pourront, s'ils en sont tentés, ajouter au tableau, comme un dernier trait de ressemblance, la présence des rois étrangers^, bien que ces
1. A propos de l'inauguration du boulevard Malbesherbee qui eut lieu le 13 août <86i.
i^ Le roi de Suède et de Norvège, et le prince Oscar ; le prince Guillaume de*Bade, fïrère du grand-duc régnant ; le prince NaUm-Pacha, A:ère du vice-roi d'Egypte, s'étaient rendus auprès de l'empereur, au camp de
rois ne soient pas précisément attachée au char du Tainqueur. Cependant cette assimilation, assez vraie en ce qui concerne certains aspects du ^temps présent, nous paraît engager l'avenir au delà du droit qu'on peut raisonnablement reconnaître à tout pouvoir, même au plus fort. Ceux qui Font imaginée se flattent sans doute de ne l'accepter qu'en ce qu'elle peut avoir de glorieux ; ils oublient que dans ce régime des Césars, qu'ils évoquent sans le bien connaître, tous les événements se tiennent par un lien indissoluble, et qu'il ne dépendrait nullement de leur volonté d'échapper aux conséquences après avoir déchaîné la cause. Ils se laissent égarer par le goût du public pour les mouvements oratoires. Ils seraient fort embarrassés de poursuivre jusqu'au bout le parallèle.
M. le préfet de la Seine serait sans doute bien étonné si on fui disait qu'Auguste, en donnant Rome à rebâtir à la plèbe, n'avait d'autre intention que de garder à sa solde une armée de prolétaires contre les patriciens et les bourgeois qu'il avait vaincus, et loin de chercher à établir un rapprochement entre une telle politique et la sienne, il le repousserait de toutes ses forces. Il serait bien plus indigné encore s'il connaissait les procédés expéditifs de démolition que, sous le poids de la même nécessité, employèrent quelques-uns des successeurs de César Auguste. Enfin il est permis de croire qu'il invoquerait moins souvent les souvenirs de l'édilité romaine s'il avait pénétré le véritable rôle de cette institution sous les Césars, si on lui apprenait, par exemple, que lorsque ces expédients de démolition et de reconstruction qu'il rappelle avec tant de complaisance furent épuisés, les édiles ne furent plus que des préfets du cirque.
Ghàlons. Le roi de Prusse, qui devait visiter la France à cette époque, changea de résolution après la tentative d'assassinat dont il venait d'être Toljot, 90K voyage fut un peu retardé.
CHRONIQUES POLITIQUKS. 271
Nous aimons plus que personne les grands enseignements de rhistoire ; mais c'est à la condition qu'on y saura puiser d'utiles conseils et non de dangereuses illusions. On a fait chez nous, depuis quelques années, un tel abus de Thistoire romaine que sur ce chapitre nous n«us écrierions volontiers avec le poète :
Qui nous délivrera des Grecs et des Homains?
Ce n*est pourtant, Dieu merci, pas encore un crime de lèse-majesté en France que d'écrire après tant d'historiens que la plupart des continuateurs de César furent des monstres ; non qu'ils fussent créés sur un type en dehors de l'humanité, mais parce que la nature de leur pouvoir eût exigé des dieux et non des hommes. La première condition d'un tel pouvoir, c'était l'empire du monde, et rien de pareil n'est possible aujourd'hui. L'autocratie des Césars, ne pouvait durer qu'à la condition d'enfermer toutes les nations dans un cercle impénétrable, et le jour où ce cadre fut brisé, elle succomba.
11 n'y a aucune apparence que nos hommes d'Etat osent rêver une semblable chimère. On ferait donc bien de laisser là, une fois pour toutes, des souvenirs qui n'ont d'autre effet que de fausser l'esprit populaire en lui rappelant de détestables traditions et des images d'une grandeur menteuse. Si le gouvernement actuel veut réellement prendre exemple sur le régime césarien, pourquoi nous parle-t-il si souvent de constitution,' de légalité, de décentralisation? Ne sait-il pas qu'M y a incompatibilité absolue entre ces mots et cette chose? Évidemment il serait fort désappointé qu'on prît le rapprochement à la lettre. On pourrait d'ailleurs sur ce point comme sur quelques autres en appeler à ses déclarations antérieures. S'il faut tout-dire, nos gouvernants now paraissent s'embrouiller quelque peu dans leurs comparaisons. Il y a trois mois, ils en étaient à la maison de
Hanovre et aux difficultés qu'elle éprouva, de même que la dynastie actuelle, à fonder la libert4 en Angleterre : M. le ministre de l'intérieur se plut à développer ce thème rassurant dans une série de circulaires qu'on n'a point oubliées. Aujourd'hui M. le préfet de la Seine nous transporte brusquement à la Rome des successeurs de César. L'écart est considérable. Nous aurions besoin de quelques éclaircissements pour mettre d'accord ces deux comparaisons. On nous dira sans doute que le gouvernement s'adressait dans le premier cas à un public libéral, éclairé, avide de garanties légales, et dans le second à un auditoire populaire, peu délicat en fait de nuances, peu exigeant en fait de liberté, toujours épris des grands noms qu'il ne juge qu'avec son imagination. Cette raison, quelque spécieuse qu'elle soit, ne peut pas nous satisfaire complète- ^nent : entre Thistoire d'Angleterre et ceHe des Césars, il faut choisir; on ne saurait les concilier, même avec l'excellente intention de contenter tout le monde. ^
Le discours de M. le préfet de la Seine sur l'utilité de l'ouverture des voies de communic^ion, utilité que nous sommes loin de contester lorsque nous blâmons le système des démolitions à outrance, et le rapport^ plus récent du ministre de l'intérieur au sujet des chemins vicinaux, projet qui a été favorablement accueilli par l'opinion, ne peuvent pas nous consoler de l'abandon systématique où on laisâe des voies de, communication beaucoup plus importantes : nous voulons parler de celles qui favorisent réchange, non des produits de l'industrie, mais de ceux de la pensée. La circulation s'y trouve quelque peu embarrassée. Il serait bien temps, selon nous, de procéder à quelques démolitions dans, la législation qui régit la presse. On
1. Ce rapport fut approuvé par Tempereur qui écrivit à M. de Peraîgny pour l'inviter à présenter un projet de loi sur ce sujet. Il parut au Moni» teur unioerael klSL date du 20 avril 1861.
pourrait sans aucun inconvénient y percer plusieurs boule* \ards, ou même l'exproprier tout entière. Cette fois du moins personne ne songerait à méconnaître la «cause ' d'utilité publique. » L'opération n'entraînerait aucune dépense, parce qu'elle n'exigerait aucune construction nouvelle ; plus le terrain serait déblayé, libre et nu, mieux tout le monde s'en trouverait. Nous signalons cette lacune au zèle de nos édiles.
Le public est toujours dans la même incertitude en ce qui touche le règlement de la question romaine, et bien que chacun soit d'avis que l'état des choses actuel ne peut se prolonger indéfiniment, personne n'oserait affirmer que nous approchons du dénoûment désiré. Jamais, sans aucun doute, il n'y a eu entre le saint-siège et un gouvernement autant de sujets de plainte et de griefs réciproques ; et cependant, malgré quelques écarts d'impatience qu'on ne peut réprimer, c'est des deux parts là ménuè immobilité, la même hésitation, le même silence. Nous l'avouons volontiers, il serait puéril de contester la gravité ,de la lutte devant laquiBlle on' sefmble vouloir reculer d'un côté comme de l'autre, après avoir tout fait pour la rendre inévitable; mais on* est forcé aussi de reconnaître dans ces étemelles tergiversations, auxquelles le public s'associe par sa mollesse à prendre parti, le caractère d'une génération sans énergie et un défaut d'idées arrêtées avec lequel on ne fait jamais rien de grand ni de durable. Où en serait aujourd'hui la cause de la liberté religieuse dans le monde, si les pouvoirs laïques avaient toujours été aussi timides devant le sacerdoce?
Lorsqu'on a reconnu la légitimité et les avantages d'une grande détermination politique, quelle qu'elle soit, il n'y , a pas deux manières de la réaliser, il faut agir. Les ajournements et les temporisations sont sans doute de bonne guerre en certaines occasions, mais dans cette circonstance
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ils affaiblissent l'attaque et fortifient la défense. Le vrai motif au nom duquel on doit mettre fin à l'existence du pouvoir temporel, c'est la formation de la nationalité italienne; c'est de son avènement qu'on devrait s'autoriser. Croil-on qu'on justifiera mieux cette sentence aux yeux de l'Europe, en la motivant sur une querelle * survenue entre un prélat romain et un général français, ou sur tout autre accident de même genre? Il est évident qu'il n'y aurait plus de proportion entre les considérants et la conclusion d'un arrêt ainsi formulé. L'indépendance de la patrie italienne , l'affranchissement des populations romaines sacrifiées à un régime odieux, peuvent seuls servir de raison suffisante à cette grande chute : en négligeant de les invoquer lorsque l'occasion s'est présentée, on a subi un véritable échec moral; en ajournant cette décision, en cherchant de nouveaux prétextes lorsqu'on en a de si légitimes, on rend moins bonne, on affaiblit devant l'opinion des peuples une cause qui était inattaquable.
On se soucie en général assez peu aujourd'hui de mettre de son côté l'évidence du droit. On se préoccupe beaucoup plus d'avoir pour soi les gros bataillons. Cependant, si les conflagrations dont l'Europe est menacée, de tant de côtés à la fois viennent à éclater, on verra que ce n'est point là une force à dédaigner. Cette lumière du droit, jamais peut-^tre révolution ne Ta possédée à un plus haut degré que celle que nous voyons s'accomplir en Italie, et nous espérons que les hommes d'État italiens ne la laisseront pas s'obscurcir par les sophismes de l'esprit de parti ou par leur propre complaisance pour les expédients diplomatiques. Le droit de l'Italie à disposer d'elle-même comme nation ne peut pas plus être discuté que celui de tout autre
1. Un conflit entretenu par divers incidents s'était élevé entre M. dft Mérode, ministre de la guerre du pape, et M. le général de Goyon, qui commandait les. troupes françaises occupant Rome,
peuple, et l'espèce d'expropriation qu'au nom d'une idée religieuse on voudrait faire peser à perpétuité sur les populations romaines est une prétention inique, un dogme révoltant, absolument semblable à celui sur lequel s'appuie l'esclavage. La France, qui a si couvent prêté son épée au saint-siège, s'est récriée avec indignation toutes les fois que celui-ci a réclamé sur elle seuleiàent un droit de suzeraineté; elle a mis dix siècles à comprendre qu'elle n'avait pas le droit d'imposer à d'autres ce dont elle ne voulait pas pour elle-même. Il est permis de supposer sans trop d'optimisme que ce raisonnement uti peu lent à se déduire avec toutes ses conséquences restera désormais gravé dans la conscience publique.
Quant à la cause de l'unité italienne, considérée abstraction faite des complications religieuses, les troubles du royaume de Naples, propres à Inspirer des doutes dans toute autre occurrence, ne lui ont rien fait perdre à nos yeux de sa légitimité. Tant que la conspiration qui siège à Rome aura pour leur fournir des aliments la facilité dont elle jouit aujourd'hui sous la protection de nos armées, les insurrections napolitaines ne pourront être envisagées que comme un contre^coup des machinations de l'absolutisme romain* Tous les renseigilements s'accordent d^ail-^ leurs à leur donner ce caractère. En tout pays, il serait facile, grâce au voisinage d'un pareil lieu d'asile et avec l'aide d'une si puissante complicité, d'entretenir au sein d*une province un foyer éternel de discordes civiles; mais cela est plus aisé dans l^État de Naples que partout ail- * leurS) en raison du caractère de ses populations mobiles^ passionnées, perverties par une longue oppression* Il n'en est pas moins constaté, de l^aveti même des ennemis de l'Italie, que toute la partie éclairée du peuple napolitain est sincèrement attachée aux idées unitaires, et que le reste s'agite et s'insurge, non par fidélité aux Bourbons,
^6 OHRON1QUE8 POLITIQUES.*
Hiais par goàt pour la vie d'aventore et pour le pillago.
Malgré ceç éléments de désordre, qaï rendent toute pacification impossible en Italie jusqu'à Tévacuation de Rome par les troupes françaises, le général Gialdini n'a pas rencontré à Naples d'obstacles sérieux, et ce fantôme qu'on nous dépeignait comme prêt à s'élancer du Vésuve sur rOmbrie et les Romagnes s'est partout évanoui à son approche. L'offre de sa démission que le général a faite un bistant, et qu'on a crue à tort inspirée par des difficultés . dont il n'aurait pas prévu la gravité, n'a tenu en réalité qu'à des dissentiments de peu d'importance avec le ministre de l'intérieur, au sujet de l'organisation de quelques bataillons de volontaires. Les dernières nouvelles de Turin annoncent le départ pour Naples d'un des Jiommes les plus éminents du ministère italien, M. Peruzzi, dont l'esprit conciliant, plein de finesse et de pénétration, est plus • propre qu'aucun autre à mettre fin à ces tiraillements et à calmer toutes les susceptibilités.
Les troubles de Ni^les, pas plus que les résistances et les anathèmes de la cour de Rome, ne sauraient donc infirmer à nos yeux la légitimité du mouvement italien, surtout lorsque nous pouvons opposer à ses détracteurs des arguments aussi péremptoires que le succès de l'emprunt Bastogi, et l'unanimité merveilleuse qu'un parlement nommé sous l'influence de tant de passions diverses a manifestée toutes les fois que l'unité de l'Italie a été mise en question. Ge témoignage a, quoi qu'on en dise, plus de valeur que les tristes exploits des chouans napolitains, et il a trouvé plus de crédit en Europe. Il ne manque plus aujourd'hui à l'unité italienne qu'une consécration de fait, un dernier couronnement que l'opinion européenne lui a depuis longtemps accordé, et que les pouvoirs officiels seront forcés de lui céder peut-être plutôt qu'on ne pense.
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aHRONIQUBS PbLlTIQUE«. 277
Déjà rAngFeterre le lui a promis en plusieurs circonstances solennelles; elle encourage ses espérances, appuie hautement ses réelamations, lui offre ses flottes, et nous convie par son émulatio» à achever notre ouvrage pour ne pas en perdre le fruit. Il est peu probable que les protestations libérales de Tarchiduc Maximilien,que T Angleterre accueille en ce moment avec sa courtoisie habituelle pour les étrangers , aient la vertu de déterminer le cabinet aillais à un changement de politique en Italie, ainsi que nos anglophobes se sont hâtés de le prédire.
En dépit des affirmations de Tarchiduc Maximilien, T Autriche a encore beaucoup à faire pour devenir un pays constitutionnel et pour offrir une imitation même fort imparfaite des institutions de l'Angleterre. Pour le moment, elle se dispose à réaliser ce progrès -en préparant des coups d'État contre les oppositions légales que sa constitution octroyée a rencontrées dans les diverses provinces de rempire, et spécialement- en Hongrie. Ainsi qu'il était facile de le prévoir, la diète de Pesth a rehisé d'obtempérer au rescrit impérial ^ et d'accepter les compensations illusoires qu'on lui offrait en échange de son antique constitution. M. Deak, l'auteur de l'adresse, a rédigé, en réponse au manifeste de l'empereur, une longue réfutation, dont les principes généraux ne peuvent pas être sérieusement contestés. La Hongrie possède des droits historiques clairement définis par une pragmatique sanction ; on lui offre en échange le droit de s'immiscer dans les affaires des autres provinces de la monarchie, et on le lui garantit par une charte octroyée qu'on peut lui reprendre aussitôt que les circonstances seront devenues plus favorables ; elle repousse avec énergie ce prétendu équivalent. Le cabinet de Vienne se prépare à lui répondre par la dissolution de la diète et par un nouveau manifeste qui investira le Reichsrath, tel qu'il est composé actuellement, du pouvoir
de légiférer pour tout l'empire ; mais cette décision pourrait bien être le signal des hostilités si longtemps ajournées. Le conseil de Tempire, ne réunissant en effet dans son sein ni les représentants de la Hongrie, ni ceux de la Croatie, ni ceux de la Yénétie, et perdant selon toute probabilité ceux de la Gàllicie et de la Bohême, qui ne lui ont apporté jusqu'ici qu'une adhésion très douteuse, déclarer son omnipotence en un tel état de choses équivaudrait à décerner la dictature à ce parti allemand si détesté, sur lequel s'est toujours appuyée la centralisation autrichienne.
Ainsi se reproduit sans cesse, sous une nouvelle forme, cette incurable dislocation, à laquelle ni le despotisme ni la liberté ne s^nblent plus pouvoir remédier. Si Ton ajoute à cette mortelle inconsistance les embarras et les désastres inséparables d'une crise financière, l'insupportable fléau d'une armée de six cent mille hommes, d'une innombrable et dévorante bureaucratie; à l'extérieur l'isolement, le mauvais vouloir, la défiance, l'hostilfKé froide et délibérée des plus anciens alliés, l'attente avide des collatéraux impatients de recueillir les dépouilles de l'empire, on aura quelque idée de la détresse où se trouve en ce moment l'Autriche. Après les nombreux échecs qu'elle vient de aubir dans sa tentative pour reconstituer la vieille centralisation sur un type en apparence libéral, et pour regagner le cœur des sujets qui lui échappent, il est douteux que ses roueries diplomatiques suffisent à la tirer de ce mauvais pas, comme elles l'ont fait en 1849. Il n'est pas même certain qu'une accession complète aux vœux des populations, qui revendiquent contre elle leur autonomie usurpée, y parvînt plus sûrement, car ce qu'on sent au fond de leurs réclamations, c'est avant tout une haine irréconciliable et une invincible défiance.
Pendant que l'Autriche se débat dans les convulsions
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d'une crise presque désespérée, rAUeroagne cherche en elle-même un contrepoids capable de rétablir Téquilibre, mais elle y procède avec une sage lenteur. En attendant qu'elle mette en pratique le programme du National Verein, elle travaille à réaliser Tunité... des poids et mesures. Tel est en ce moment Tobjet des délibérations de la diète de Francfort. A Berlin, les aspirations unitaires se traduisent sous une autre forme, qui est encore plus détournée, sous la forme de souscriptions au protit d'une future marine allemande, ce qui veut dire, bien entendu, prussienne. La Prusse veut avoir ses frégates cuirassées. Il ne lui manque guère que des marins pour devenir une grande puissance maritime. C'est là, comme on voit, de la pure métaphysique. Cette marine est pour elle un symbole. Il lui plaît d'avoir la direction d'une flotte allemande, en attendant qu'elle ait aussi le commandement de la grande armée allemande. Le vaisseau a été de tout temps la métaphore de prédilection des faiseurs d'allégorie. 0 navis^ te fluctus réfèrent/
La Prusse cache aussi, il faut le dire, sous cette ambition, des convoitises d'un ordre moins grandiose. C'était, dails l'origine, les villes hanséatiques elles-mêmes qui s'étdent engagées vis-à-vis la confédération à entretenir la mtoine allemande. La Prusse, dans son zèle pour le bieo pilMic, s'offre à prendre tous les frais pour elle, à fournir les vaisseaux, à garder les côtes et les ports des villes de la Hanse, et même à leur donner gratuitement des garnisons. Mais, comme la vertu est toujours calomniée, ce dévouement patriotique est représenté comme inspiré par des vues intéressées que le gouvernement prussien est certainement incapable d'avoir conçues. Nous n'en voudrions pour preuve que sa politique envers le grand-duché de Posen et envers le Danemark qui, grâce à l'attitude des populations danoises et aux représentations énergiques de
1^80 CHRemQUES POIilTIQUBS.
TAnglèterre et de la France, paraît décidément à Tabri de Texécution dont i\ était menacé par la Confédération germani<}ue. •
Les fusillades continuent à Varsovie. Elles y^ sont devenues un moyen régulier de gouvernement. Chaque jour nous apporte quelque nouvel épisode de ce singulier duel entre un pouvoir armé d'une force écrasante et un peuple sans défense qui, selon l'expression touchante d'une récente proclamation polonaise, n'attaque son ennemi qu'en agitant ses fers. Tout lui est une occasion, un prétexte, un moyen de manifester ses vœux et d'arborer ses couleurs proscrites ; tantôt c'est une fête, un anniversaire, tantôt un deuil, une comméiporation, une cérémonie, un costume, un chant qui retentit dans la rue déserte et qu'accompagnent soudain des chœurs invisibles, et telle est l'unanimité des âmes, que rien ne peut déjouer cette conspiration d'un patriotisme désespéré, en sorte qu'on se demande déjà qui se lassera le plus tôt de la victime ou de l'exécuteur. Il n'est pas une de ces manifestations, en effet, qui ne soit marquée par quelque effusion de sang, et, quoi qu'on en dise, il est encore plus difficile de gouverner longtemps en employant de tels moyens, que de supporter un gouvernement qui ose s'en servir. On peut affirmer avec certitude, bien qu'il soit difficile d'apporter des faits positifs à l'appui de cette affirmation, que le gouvernement russe a beaucoup perdu de son influence et de sa considération en Europe depuis les massacres qui ont indigné l'opinion publique. On 'voit d'ailleurs, à son attitude contrainte et humiliée et au silence qu'il garde sur toutes les grandes questions européennes, qui se règlent sans lui, qu'il a lui-même, jusqu'à un certain point, conscience d'avoir subi une défaite morale. Lorsqu'on a eu occasion d'être témoin du désespoir et de la véritable consternation que sa conduite en cette circonstance a jetés
dans le cœur de quelques-uns des hommes qui honorent le plus la Bussie à Tétranger par leur intelligence et la noblesse de leurs sentiments, il est impossible de supposer que le gouvernement russe n'ait pas reçtl à fuelque degré le contre-coup de ces douloureuses impressions. N'en eutil pas été ainsi, les flétrissures que lui ont infligées la presse européenne et la tribune anglaise ont suffi pour lui donner un salutaire avertissement. S'il persiste à ne pas l'écouter, il se pourrait bien que la nation russe elle-même le lui fît^ entendre quelque jour. Il est vrai qu'elle n'a guère élevé la voix jusqu'à présent, mais c'est qu'elle vient à peine de naître à une vie politique encore en quelque sorte crépusculaire.
La question de l'affranchissement des serfs nous cache la formation et l'avènement d'une classe plus éclairée, plus indépendante, plus ambitieuse, possédant une connaissance approfonilie des institutions des autres nations, désireuse de les égaler, et déjà prête à réclamer, elle aussi, sa part de libertés. Le premier intérêt de cette classe, à peine affranchie aujourd'hui, sera de faire cause commune avec le libéralisme européen, et de favoriser de toutes ses forces le développement des garanties légales. Cette influence ne peut manquer, en grandissant, de profiter au mouvement polonais, si toutefois, avant même qu'elle se soit fait reconnaître, il ne parvient pas à triompher soil par ses seules forces, soit avec l'appui des sympathies de l'Europe. Quoi qu'il en soit, le gouvernement russe, qui a fait montre de tant de philanthropie et de sentiments humanitaires dans la question de l'affranchissement des serfs, et antérieurement dans ses protestations en faveur des chrétiens d'Orient, est mis en demeure de désavouer ses propres actes ou de persévérer dans une politique sanguinaire empruntée aux barbares d'Asie, et qui finira, s'il y persiste, par le mettre au ban des nations civilisées : ce
résultat si important, dont les conséquences apparaîtront plus tard, la population de Varsovie l'a obtenu par sa seule attitude. 11 vaut bien une victoire.
Le moment actuel est aux démembrements aussi bien qu'à l'unité. Les tendances unitaires qui prévalent en Italie et en Allemagne ont pour correctif un mouvement de dissolution qui menace toutes les combinaisons factices, toutes les associations artificielles formées par la conquête ou la diplomatie : la Russie n'en est atteinte que du côté de la Pologne, mais l'Autriche et la Turquie semblent sur le point de disparaître dans ce grand remaniement de races et de frontières. C'est comme une liquidation générale où chacun est appelé à faire Valoir ses droits et à reprendre ce qui lui appartient. Mais, ces deux empires^n'étant composés que de morceaux d'emprunt et de pièces rapportées, on se demande ce qui leur restera après la restitution. A peine sont-ils parvenus à faire taire les réclamations qui s'élèvent d'un côté, qu'on en entend formuler d'un autre de plus impérieuses et de plus menaçantes. A peine a t-on réussi à étayer du côté de la Syrie l'empire croulant des Osmanlis, qu'il menace ruine du côté de la Bosnie, de l'Herzégovine et du Monténégro. Toutes les populations chrétiennes de ces provinces, auxquelles il faut Joindre aussi celles de la Servie et de la Bulgai4e, slaves d'origine pour la plupart, s'apprêtent à briser les derniers liens qui les enchaînent à l'empire turc, et préparent les éléments I d'une confédération qui aura sa raison d'être dans l'organisation ultérieure de l'Europe. Il est d'une meilleure politique de les encourager que de les combattre ; car, si ces petits États se forment aujourd'hui, ce sera, comme les principautés danubiennes, sous l'influence des puissances occidentales; tandis que si leur indépendance ne triomphe que plus tard à la suite d'une crise violente et générale, ce sera très vraisfimfolablemfint sou§ l'infludAfe
de leur voisin le plus proche et le plus puissant, c'est-à-dire de la Russie. Quelque intéressants que soient les efibrts du nouveau sultan pour réformer la Turquie, il est, dès aujourd'hui, impossible de s'en dissimuler l'inutilité : ses proclamations sont partout restées à l'état de lettre morte et n'ont ému que les lecteurs de gazettes, race à peu près inconnue en Turquie. Il y aurait une sentimentalité mal entendue à sacrifier ainsi l'avenir de populations qui font eCTiMrt pour s'élever à une civilisation moins imparfaite , dans le seul but de conserver à AbdulAzis les débris d'un pouvoir qui ne peut plus être qu'une ombre.
Les États-Unis d'Amérique viennent d'entrer aussi dans une phase redoutable et décisive. Une grande bataille est venue rendre les hostilités irrémédiables : mais ce n'est pas le Nord, comme on le croit, c'est l'esclavage qui l'a perdue. La défaite de Manassas ne peut en effet que donner à la guerre qui divise les États-Unis son véritable caractère, qui est celui d'une guerre d'émancipation. Quelle que soit la transaction qui plus tard mette fin à cette lutte, il est à peu près impossible que l'esclavage n'en sorte pas affaibli au moins de fait. Ge côté du débat n'est plus ce qui nous préoccupe aujourd'hui. Ce qui nous inquiète, c'est de savoir ce qui restera, après une longue guerre civile , des institutions fondées par George Washington.
8 septembre 1861.
L'ouverture de la session des conseils généraux a été le signal d'un concert de félicitations supérieur à tout ce qu'on a entendu en ce genre depuis longues années. Jamais adresses n'ont témoigné tant de satisfaction et de contentament. Chose singulièpe, pourtant,. la spectacle de ce
bonheur sans mélange, les gages de cet enthousiasme qu'on nous assure être le nôtre, enfin la merveilleuse régularité avec laquelle fonctionnent, depuis quelque temps, tous les rouages de la politique intérieure, éveillent dans beaucoup d'esprits un scepticisme involontaire, au lieu d'accroître leur sécurité. Peut-être le tableau est-il trop beau pour paraître tout à fait vrai. On croit sentir là-dessous je ne sais quoi d'artificiel et d'arrangé pour le plaisir des yeux. Cette facilité inouïe ne se rencontre guère, en général, que dans les mécanismes politiques qui portent en eux-mêmes leur moteur et leur principe de résistance, au lieu de les demander à la nation. Plus ils s'isolent d'elle d'ordinaire, moins leur action est embarrassée. De là une discipline, un ensemble, une unité qui étonnent, mais qui souvent sont factices et peu durables. De là des apparences magnifiques, mais servant parfois de voiles à des situations précaires ou même désespérées. Nous ne croyons nullement que le pouvoir actuel en soit là ; mais, si nous étions ses amis, nous ne pourrions nous empêcher de rechercher jusqu'à quel point l'expression officielle des choses et des opinions est entièrement d'accord avec leur état réel. Loin d'encourager ces constatations périodiques d'une prospérité sans bornes, nous en serions inquiets. Les gouvernements qui prennent leur tâche au sérieux ne doivent pas affecter des dehors si brillants ; car tout le monde sait que plus ils représentent avec sincérité les intérêts et les forces vives d'un pays, plus leur marche est laborieuse et entravée de ces difficultés, de ces luttes qui forment la vie même des peuples. Les adresses des conseils généraux auraient été rédigées par les ministres en personne, qu'elles n'auraient pas été à coup sûr aussi louangeuses et aussi optimistes. Ce n'est pas là ce qu'on pouvait attendre d'une institution dont le rôle est essentiellement d'éclairer et d'avertir le pouvoir,
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au besoin même de Tarrêter. Elle n'a qu'une manière d'attester sa vitalité, c'^st une opposition, si restreinte qu'elle soit. En y renonçant, elle infirme jusqu'à l'autorité de son témoignage sur la situation actuelle , car il y a une vérité assez généralement reconnue aujourd'hui, à savoir, que la perfection absolue n'existe pas ici-bas, même en matière de gouvernement. Il est incontestable qu'en se déclarant satisfaits sans restriction d'aucune sorte, les conseils généraux ont perdu de leur valeur représentative ^ aux yeux de l'opinion. Ils ont contre eux une expérience que chacun est à même de faire. Interrogez chaque citoyen, pris individuellement, même parmi les hommes les plus dévoués au pouvoir, il n'en est pas un qui ne mêle quelques objections à l'approbation qu'il lui donne. Faites la contre-épreuve, interrogez-le sous cette forme collective qu'on appelle les conseils généraux, vous n'avez plus pour réponse qu'un assentiment sans réserve. — Gomment le pays se sentirait-il représenté?
Non, la partie virile de la nation ne donnerait pas son adhésion à des déclarations si uniformément admiratives ; elle n'aurait pas besoin d'être rassurée au sujet des réformes du 24 novembre; elle rappellerait peut-être qu'elle, n'y a vu qu'une promesse ; elle ne s'étudierait pas à démontrer à ce gouvernement qu'il est supérieur à tout ce qui a paru avant lui comme s'il n'en était pas suffisamment convaincu; enfin en aucun cas, elle n'aurait applaudi à M. de Morny parlant des libertés octroyées ^ Libertés octroyées I le mot est dur adressé à une nation qui a fait 1789 et 1830! à une nation qui a enfanté Montesquieu et Mirabeau, la Constituante et les Girondins, qui a pro-
1. A l'ouverture du -Conseil général du Puy-de-Dôme (26 août 1861), M. de Morny, qui le présidait, prononça un discours dans lequel il remer- ' ciait l'empereur des libertés qu'il avait octroyées au pays par les décrets da ^4 novembre.
mulgué la déclaration des Droits de Thomme, qui a donné tant de sang généreux pour qu'il n'y eût plus à tout jamais dans le inonde de libertés octroyées. N'importe, le mot est mérité, puisqu^il a pu être prononcé. Mais ce mouvement irréfléchi trahit chez nqs gouvernants une illusion qui n'est pas nouvelle, l'illusion qui pousse tous les pouvoirs à se considérer comme les propriétaires légitimes et les dispensateurs suprêmes des droits dont on les a constitués les dépositaires ou les gardiens. Il faut que cette illusion soit bien forte pour qu'un mot aussi imprudent ait échappé au ministre d'un souverain à qui la nation a tout octroyé et qui s'en est glorifié en plusieurs occasions avec une habileté toujours heureuse, en revendiquant son titre de parvenu. Il n'est pas moins inopportun de chercher à démontrer qu'on n'a aucun des travers de ses prédécesseurs, tandis que même en cela on ne fait que les copier. Quel est le gouvernement à qui Ton n'ait mille fois prouvé qu'il était supérieur à tous ses devanciers ?
Ce sont ià des errements à laisser aux pouvoirs qui commencent et qui poursuivent la popularité à outrance. Les conseils généraux ont mieux à faire que d'encourager un penchant qui a perdu plus d'un gouvernement. Sous ces régimes de décentralisation, auxquels M. deMorny se plaît lous les ans à rendre un juste mais très platonique hommage, les représentations provinciales font entendre au pouvoir plus de remontrances que de compliments, €t loin de s'en effrayer, il leur en est reconnaissant, car c'est sur ce fidèle témoignage des vœux et des bespins du pays qu'il règle la direction à imprimer aux affaires.
La lecture des discours prononcés au sein des conseils généraux donne lieu, malgré tout, à une observation consolante. Il est remarquable que tous les orateurs qui y ont ' trouvé un succès de parole ne l'ont obtenu qu'en parlant de liberté. A force d'entendre répéter et d'applaudir le
mot, le pays se rappellera peut-être un jour qu'il a connu et aimé la chose. Il y a un symptôme digne d'attention dans ce hasard mystérieux qui ramène sans cesse sur les lèvres de nos hommes d'État le nom d'une puissance qu'ils n'ont pas toujours servie. Il n'est pas moins caractéristique de les entendre définir en ces termes le problème du gouyemement : « La recherche d'un pouvoir fort dans un peuple libre. » Qui donc eût soupçonné que les hommes de l'opinion libérale étaient si près de s'entendre avec M. le vicomte de la Guéronnière? Il est vrai que l'accord cesse aussitôt qu'on sort de cette formule générale et qu'il s'agit de déterminer quel est ce peuple libre et quel est ce gouvernement fort; mais avec l'aide du temps on ne doit pas désespérer d'en arriver un jour à une entente plus complète. Ces sortes de conversions sont moins rares qu'on ne pense. C'est alors que M. de la Guéronnière aura tout à fait le droit de s'écrier : « Qui est-ce qui pourrait dire encore que la France n'est pas libre? » Elle l'eèt si imparfaitement aujourd'hui, que pas un écrivain ne s'est senti assez libre pour répondre : Moi !
Si, comme on le répète sur tous les tons, le gouvernement est beaucoup plus avancé que la nation, que ne devance-t-il ses désirs sur ce point, comme il n'a pas craint de le faire en beaucoup d'autres matières ? On assure que la France ne veut pas de liberté; qu'en sait-on ? Pourquoi lui en parle-t-on sans cesse, si ce sujet lui déplaît? Gortiment connaîtra-t-on les vœux de l'opinion tant qu'il n'existera pas de presse libre ? Ce n'est pas sans doute la presse actuelle que nos hommes d'État voudront consulter là-dessus? Nos journalistes, à de rares exceptions près, trouveront toujours que nous avons assez de liberté, ou même que nous en avons trop* Ils sont si convaincus que leur zèle sous ce rapport ne leur nuira jamais, qu'ils vont quelquefois jusqu'à jeter un blâme indirect sur les conces*
sions que le gouvernement croit devoir faire à Tesprit public. Nous avons eu récemment un curieux témoignage des dispositions de ce qu'on appelle, par un abus de mots, la presse française,, à Tégard de la liberté même la plus inoffensive. C'est à propos de la mesure très louable par laquelle le gouvernement, revenant sur une fausse interprétation de la loi commise par ses subordonnés, a autorisé la réouverture des écoles protestantes qu'ils avaient fermées dans la Haute-Vienne. Pendant que l'opinion accueillait avec la plus grande faveur un acte de réparation inspiré par l'évidence du bon droit, et destiné à rendre à des populations intéressantes la faculté si légitime d'élever leurs enfants danç les croyances religieuses qu'elles ont embrassées,, il s'est trouvé, non parmi les ultramontains, mais dans la presse semi-offîcielle, des écrivains pour dénigrer ces populations, pour contester la légitimité de leurs réclamations, pour dénoncer les progrès alarmants de la propagande protestante, et pour donner à entendre que le gouvernement se montre, dans ses concessions, d'une générosité quelque peu imprudente*.
Personne ne voudra reconnaître là les interprètes du sentiment public, et si ce Sont eux qu'on veut consulter pour connaître les vœux de la France, on ferait mieux de ne jamais plus prononcer le nom de réforme. Les hommes du pouvoir actuel ont montré en quelques occasions qu'ils avaient une percep^on assez juste de la susceptibilité nationale, ils lui ont dû le meilleur de leur popularité. — Comment ne voient-ils pas que c'est cette presse, que ce sont ces écrivains qu'on cite à l'étranger, toutes les fois qu'on veut prouver que la France est une nation avilie et faite pour la servitude? Croit-on que son honneur ne soit
1. Voyez sur ce point l'excellente^ Lettre au Constitutionnel , de M. Eugène Bergier. Tout le débat y est résumé avec un bon sens irréfutable.
CHRONIQUES POLITIQU^Bf . ^ 289
pas intéressé à ce qu'on respecte les représentants de sa pensée? N'avons- nous pas chaque jour à subir les grossières insultes de la presse anglaise? Hier encore, à propos d'une de ces brochures ^ éphémères qui surprennent un succès d une heure par l'habileté de leurs auteurs à imiter le ton, le format et jusqu'aux caractères typographiques des publications officielles, n'entendions-nous pas le Times attribuer le silence, de la presse française a à la crainte de se compromettre, à la nécessité d'attendre des instructions » — insolence qui n'est égalée que par le ridicule de ses appréciations au sujet de ce médiocre factum qu'il compare aux Commentaires de César? Voilà ce que peut écouter sans s'émouvoir un pays qui se soulèverait d'indignation si on osait toucher à l'honneur du plus obscur de de ses soldats, comme si celui de ses écrivains était moins précieux! Nous n'espérons pas que jamais le pouvoir songe ' à relever la presse par goût pour la liberté, mais on y sera peut-être amené un jour par la nécessité de ranimer une gloire nationale qui s'éteint. Il y a là une noble tâche pour un gouvernement soucieux de l'honneur du pays. La gloire des armes, même à son apogée, n'a jamais consolé longtemps la France du déshonneur de sa littérature.
Le crédit qu'a rencontré si facilement dans le public la brochure dont je viens de parler montre combien l'idée de la chute. du pouvoir temporel a pénétré dans les esprits et combien le gouvernement serait soutenu par l'opinion s'il se décidait à lui accorder la solution qu'elle réclame. Ses représentants auprès des conseils généraux le dépeignent invariablement comme toujours prêts à devancer l'esprit
1. Elle avtût pour titre : « L'Empereur, Rome et le roi d'Italie. » I/auteur anonyme comparait la Rome de 1861 à ane sorte de CoHentz de conspirateurs contre Tltalie, la France, le progrès, etc. Vers la même époque^ parut une autre brochure qui eut quelque retentissement et qu était intitulée : « César sauve la France ! Plus de Jésuites. >^
public : ce n'est certainement pas dans la question romaine que cette tendance se révèle. Maintenant qu*il est bien et dûment constaté que tout ce que M. Rœbuck a avancé dans son discours de Shefïield ^, au sujet de la cession de rîie de Sardaigne et de la prochaine transformation de la Méditerranée en lac français, est imaginaire et controuvé, on ne. s'explique plus les d^ais que le gouvernement français oppose à la détresse et à la ju^te impatience d'un peuple ami. On ne peut pas admettre sérieusement qu'il soit pris au dépourvu par un dénouement auquel il a luimême travaillé plus que personne, et les hommes qui le dirigent ont sans doute assez d'intelligence politique pour ne pas s.'étonner qu'on réclame d'eux la conclusion d'un événement dont ils ont approuvé tous les actes préparatoires. Les patriotes italiens ne leur ont jamais laissé ignorer que lorsqu'ils venaient délivrer les Romagnes, les Marches et l'Ombrie, c'était avec l'intention arrêtée d'achever leur tâche à Rome, et il y aurait eu de la part du gouvernement français une aberration inexplicable à leur permettre, à leur faciliter même cette première prise de possession, s'il nourriss^t dès lors le projet de leur en refuser le complément. Son approbation ^tait une promesse et un engagement. Ses ennemis ultramontains ne s'y sont pas mépris, et, dans l'abandon des États romains, ils ont vu dès le premier jour la cession de Rome elle-même et la fin du pouvoir temporel. Leur haine a épuis'é dès lors tout ce qu'elle pouvait avoir de raloutable, et ce n'est pas aujourd'hui, après qu'ils ont si bien prouvé leur impuissance^ que le gouvernement peut reculer devant leurs menaceSi
i. M. Rœbuck, membre du parlement britannique, avait afôi'mé, dftnti un discours à Sheffield , qu'il avait connaissance d'une convention dont ro)t|et était une cession de la Sardaigne à la France. Le Moniteur universel démentit formellement cette assertion.
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CHRONIQUES POIJTIQDES. :;i91
Son hésitation ne peut pas s'autoriser non plus de Tdttitude des cours catholiques. Ces puissances sont aujourd'hui parfaitement résignées à un événement depuis longtenaps considéré par l'Europe comme un fait accompli, ou si elles le Toient avec déplaisir, elles ne peuvent rien pour Tempêcher. A ces considérations de toute nature qui offrent au gouvernement français une liberté d'action, une facilité de détermination qu'il n'a peut-être jamais rencontrée jusqu'à présent au même degré, vient s'ajouter l'intérêt chaque jour plus pressant qu'ont les Italiens de posséder Rome. La dernière circulaire de M. Ricasoli est à ce point de vue une démonstration dont la clarté ne laisse rien à désirer. La complicité de la cour de Rome avec les chefs des handes napolitaines est désormais un fait historique, à l'évidence duquel les dénégations du cardinal Antonelli ne peuvent rien enlever : ce fait ne figurera du reste dans ce grand procès qu'à l'état d'argument subsidiaire. Ce n'est là qu'un bien petit péché à côté des actes fameux qui ont préparé la chute du pouvoir pontifical.
Par toutes ces raisons, on avait le droit de croire que la note de M. Ricasoli, où l'on peut lire plus d'un grief qui nous est personnel aussi bien qu'aux Italiens, influerait d'une manière décisive sur les déterminations du gouver-< nement français et lui ferait ratifier le jugement qui est la seule conclusion possible de cet acte d'accusation. Il n'en a rien été. Une sorte d'aigreur s'est manifestée au contraire dans les rapports des cabinets de Paris et de Turin. Le ton de la presse officieuse, naguère si flatteur pour le ministère italien, a changé brusquement. Elle s'est mise à lui reprocher la netteté de son langage et ses insatiables exigences. Elle a annoncé avec ostentation diverses mesures qui semblent attester pour l'avenir un long séjour delà garnison française à Rome. Elle parle avec un sérieux admirable de la nécessité de sauvegarder l'indépendance
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et le domaine du saint-siège, sans se douter que si tel a été jusqu'ici le but du ministère français, il s'y est pris bien maladroitement. EnGn,eile rappelle en toute occasion à M. Ricasoli l'heureuse souplesse de M. de Gavour. Pourquoi sa souplesse et non pas sa persévérance? Le mystère dont s'enveloppe la diplomatie française a sans doute des avantages, puisqu'on en use avec une prédilection si prononcée ; mais il a le tort d'autoriser toutes les suppositions; les défiances persistantes de l'Angleterre prouvent que ce système a bien aussi ses inconvénients.
Quoi qu'il en soit, la situation de M. Ricasoli est difficile, mais elle est bien faite pour tenter un esprit ferme. Les obstacles ne sont qu'un stimulant de plus quand les circonstances sont grandes ! Les difficultés que rencontre M. Ricasoli ne doivent pas être tout à fait imprévues pour lui : déjà M. de Gavour s'est heurté à plus d'une reprise à ces écueils cachés, durant les derniers mois de sa vie. Lui aussi, au moment où la mort l'a surpris, il se trouvait comme isolé entre Je mécontentement de la France, la stérile sympathie de l'Angleterre et la menace de l'Autriche. On ne peut douter que, pour faire face à une telle situation, cet esprit si fertile en ressources et si hardi dans sa modération n'eût inauguré une politique nouvelle. Le moment est venu pour M. Ricasoli de montrer s'il est à la hauteur de la grande tâche que la fortune a mise en ses mains. Une récente crise ministérielle vient de l'investir d'une sorte de dictature constitutionnelle, que la confiance de la nation s'est empressée de ratifier. Qu'il agisse donc avec fermeté, les sympathies de l'Europe libérale le suivront dans ses efforts pour sortir de l'impasse où il se trouve, et s'il échoue, ce ne sera pas sans honneur.
On aurait une idée imparfaite des périls qui menacent la cause italienne et qui imposent au cabinet de Turin une prompte solution de la question romaine, si on les
Toyait exclusivement dans les interminables agitations du royaume de Naples et dans la pression exercée par les gouvernements étrangers ; il en est beaucoup d'autres, et il convient de mettre au premier rang Tinfluence croissante des partis extrêmes. Les partis sont pour les nations à peu près ce que sont les ministères pour les rois constitutionnels. Le programme qu'une combinaison ministéri^e n*a pas pu réaliser, ils le confient à une combinaison nouvelle. fAinsi procèdent les nations. Une fois que les partis modérés ont échoué, elles s'adressent aux partis extrêmes. De la sagesse elles passent successivement à l'exaltation, à la fureur, jusqu'à ce qu'elles ne prennent plus conseil que du désespoir. La France a connu, plus qu'aucune autre nation, les termes de cette gradation funeste, et il faut espérer que ces extrémités seront épargnées à la révolution italienne. Mais il est bon qu'on sache que, si les hommes qui la dirigent actuellement en arrivaient jamais à se déclarer vaincus et à se retirer devant des événements plus forts que leur volonté, il y a derrière eux tout un parti ardent et irrité, qui s'empresserait d'accepter leur succession, et qui ne sauverait peutêtre pas l'Italie d'une défaite irrémédiable, mais qui du moins s'ensevelirait jusqu'au dernier homme sous les débris de l'édifice que la France a tant contribué à élever. Est-ce donc pour un tel résultat que cinquante mille Français sont allés mourir sur les champs de bataille de la Lombardie ?
Qu'on ne dise pas que c'est là une supposition gratuite. Le ministère italien a contracté sous M. de Cavour luimême de tels engagements au sujet de Rome, que s'il ne les tient pas, il faut qu'il se relire et cède la place à des négociateurs plus populaires et plus entreprenants. Après M. Ricasoli un seul homme est possible, Garibaidi, c'està-dire une guerre désespérée, aveugle. Et si le général une
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fois aux affaires venait à adopter des sentiments plus calmes, car on ne peut prendre tout à fait à la lettre ces espèces de proclamations ' périodiques dans lesquelles il s'exprime avec l'intempérance un peu inconsidérée d^un homme sans responsabilité, il se trouverait encore derrière lui un parti prêt à accuser sa faiblesse : le même parti qui, il y a un an , le pressait de proclamer la république à Naples, et le sommait avec tant d'à-propos de choi|ir entre Lafayette et Washington.
Ce parti a depuis lors consenti à accorder une trêve passagère au gouvernement italien, et en cela il a fait preuve d'une louable abnégation ; mais il n'a nullement abdiqué ni désarmé. Il a mis à son adhésion des conditions qui sont connues de tout le monde, et en attendant qu'elles soient réalisées, il s'organise , ainsi que l'atteste une curieuse lettre de M. Mazzini aux ouvriers de Bologne. On se demande, en la lisant, si le célèbre agitateur a éprouvé un regret de ne pas voir fleurir en Italie les haines et les jalousies entre classes que la France a si cruellement . expiées. On n'a pas sans doute à lui reprocher d'avoir cherché sciemment à développer ces mauvais sentiments , comme l'ont fait la plupart de nos écoles socialistes, mais il oublie que ces sentiments sont nés d'eux-mêmes toutes les fois qu'on a cherché à faire des ouvriers une classe politique, à les isoler du reste de là nation. Les classes ouvrières sont un vaste fonds de réserve où se recrutent sans cesse toutes les forces vives d'un peuple, mais eÙes ne peuvent avoir pai* cela même ni la consistance, ni les loisirs, ni les lumières qui sont Aécessaires pour former une classe politique, et tous ceux qui ont voulu s'appuyer sur ce terrain mouvant l'ont vu tôt ou tard s'effondrer sous leurs pas. M. Mazzini suppose que ce qui a fait qu'en France les classes ouvrières ont trompé les espérances de leurs réformateurs, c'est que ceux-ci ne leur avaient
prêché que Texcellence des intérêts matériels. Co n'est lu qu'une cause 1res secondaire de cette immense et mémorable déception. Le \rai motif, c'est qu'ils avaient voulu faire des classes ouvrières une classe politique distincte du reste de la nation, et qu'elles ne sont pas destinées à ce rôle. Ce qui produit l'illusion, c'est la facilité avec laquelle on surexcite leur ambition. On n'oublie qu'une chose, la facilité encore- plus grande avec laquelle elles abdiquent entre les mains de la dictature un pouvoir qu'elles ont pu conquérir, mais qu'elles sont incapables d'exercer par elles-mêmes.
Au reste, toutes ces distinctions de classes ont cessé d*être légitimes depuis la disparition des derniers privilèges, et ce n'est pas à la démocratie de les ressusciter à son prolit. La prépondérance dans Tétat moderne n'est pas due à telle ou telle partie de la population, mais à des qualités qui, grâce à Dieu, se rencontrent dans tous les rangs/ à l'intelligence, à la moralité, au courage, à l'activité. C'est ce que la démocratie n'a pas suffisamment compris. Elle pouvait être un principe, et elle a voulu n'êti^e qu'uu fait. Elle en a presque partout la brutalité. En* Amérique, par exemple, elle s'est faite la complice de Tesclavage, elle a plus d'à moitié détruit l'œuvre de Washington. Il y aà écrire aujourd'hui une histoire plus instructive que le récit de la formation des États-Unis, c'est l'histoire des idées et des faits qui, pendant le demi-siècle qui vient de s'écouler, ont, par une action lente et invi* sible, corrompu l'esprit de la démocratie américaine et rendu inutiles les plus belles institutions qu'ait jamais conçues l'esprit humain. Qui nous expliquera par quelle succession de lamentables méprises un si noble héritage a pu tomber en de si indignes mains, et la déclaration des droits aboufir aux tristes jérémiades d'Abraham Lincoln? On ne peut examiner de sang-froid cette accablante énigme;
il est cependant un fait attesté par toutes les personnes qui ont vécu aux États-Unis, et qui sert à i'éclaircir : ce fait, c'est rinfériorjté reconnue des hommes qui y remplissent aujourd'hui les hautes fonctions politiques, et Tespèce d'ostracisme qui en interdit Feutrée à tous les esprits doués de quelque valeur et de quelque fierté.
Cet étrange renversement de Tordre naturel des choses a été l'ouvrage d'une démocratie envieuse, défiante, ombrageuse à l'excès, et qui, n'ayant pas de privilèges à battre en brèche, s'est prise à détester et à poursuivrele mérite comme une dernière espèce d'aristocratie. Toutepuissante, habituée à considérer ses caprices comme des lois, on Ta vue plus avide de flatterie, plus susceptible, plus exigeante que ne l'ont jamais été les rois absolus, imposer à ses favoris de telles complaisances et une telle servilité, que tous les hommes qui avaient quelque dignité dans les sentiments se sont éloignés avec dégoût des affaires publiques ou en ont été systématiquement écartés. Elle n'a plus voulu de représentants que par mandat impératif, ce que nos démocrates leur ont envié avec leur perspicacité habituelle. L'infhience, le pouvoir, les grandes magistratures sont échus dès lors aux coureurs de popularité, aux flatteurs de la multitude qui en ont fait leur monopole et leur patrimoine. Les carrières politiques ainsi avilies n'ont plus été recherchées que par des hommes sans indépendance, qui n'y voulaient trouver qu'une position lucrative ; elles sont devenues une industrie, une profession un peu moins honorée que tout tiutre métier. On n'y a plus vu entrer que des hommes dont l'insignifiance et la médiocrité bien connues rassuraient leurs concitoyens et leur promettaient une docilité à toute épreuve.
Ceux qui s'imagineraient que ces tendances sont exclusivement propres à la démocratie américaine feraient preuve de bien peu de discernement, et s'il est aujourd'hui
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bien tard pour les combattre, il est au moins temps de les signaler sans fausse superstition. Quant à leurs résultats, nous en avons vu quelques-uns en Europe, et nous y assistons en Amérique. Au premier choc sérieux, ce grand édifice ne reposant plus que sur des fondements ruinés, ces admirables inslitutions ne se personnifiant plus que dans des hommes de paille, tout s'est écroulé à la fois. De là cette espèce de dissolution universelle, ce désarroi immense, cette pénurie d'hommes d'intelligence et de carac* tère, ces actes si peu en proportion avec les paroles, ce gouvernement aux abois au milieu d'un pays plein de ressources de tout genre, ces levées d'un million d'hommes pour réunir quelques soldats, ces emprunts de plusieurs milliards pour réunir quelques dollars, ces déroutes sans combat, cette nation ahurie, ce président imbécile qui au milieu de ce danger public ne sait que lever ses bras vers le ciel et inviter le peuple à « confesser et à déplorer ses péchés. »
Nous sommes loin de méconnaître la puissance du sentiment religieux, nous savons autant que personne les grandes choses qu'il a faites daûs le monde ; mais nous ne lui ferons jamais l'injure de le confondre avec des momeries de prédicant. L'histoire est d'ailleurs là pour prouver qu'il ne gagne rien à s'immiscer dans l'ordre des choses politiques : il n'y a presque jamais pénétré sans amener tôt ou tard des calamités effroyables. Ce danger, sans doute, n'est plus à redouter au dix-neuvième siècle, l'élément religieux n'y possède plus exclusivement l'autorité morale et le gouvernement des sociétés; mais il peut encore être un instrument dangereux d'exploitation et de charlatanisme, et il présente trop souvent ce caractère aux États-Unis, qui ont cependant donné le jour à Ghanning, c'est-à-dire au plus noble et au plus pur représentant des idées religieuses qu'il y ait peut-être jamais eu.
La place du sentiment religieux est, avant tout, la conscience individuelle : transporté sur un autre théâtre, il se pervertit, et devient un élément dangereux comme toutes les énergies dont on ne peut ni prévoir ni régler la forée d'expansion. Telle est notre confiance en cette vérité, que nous considérons comme une faute la part un peu exagérée, selon nous, que les chefs du mouvement polonùs actuel accordent au sentiment religieux dans la réalisation de leur patriotique entreprise. Le mysticisme est un moyen d'action d'une incomparable puissance, mais il trompe toujours ceux qui s'en servent ; il faut l'avoir pour auxiliaire, mais non pour moteur. Il est loin de notre pensée de vouloir faire écho aux accusations hypocrites de certains publicistes allemands, avides de trouver des prétextes à l'oppression que leur patrie fait peser sur un noUe peuple; nous savons mieux que personne que jamais l'absolutisme catholique ne prendra racine sur la terre qui a porté le liberum veto, mais il n'en est pas moins vrai que l'exaltation religieuse qui fait deg martyrs admirables ne fait ni des hommes d'action, ni des fondateurs d'États. Il faut un grand héroïsme à une nation placée dans la situation où se trouve la Pologne, mais un héroïsme créateur dans l'ordre des choses pratiques.
L'esprit particulier à la race polonaise, esprit brillant, passionné, chevaleresque, mais où l'imagination l'emporte un peu sur les qualités solides, n'a pas besoin d'être poussé vers les sentiments mystiques; il y va assez de lui-même. Les Polonais ne sont pas un peuple positif. Leur littérature sans prosateurs indique cette tendance du génie national. La prose est l'expression du bon sens des nations. La Pologne n'a guère produit, en fait d'écrivains, que des poètes, et son ancienne constitution elle-même était une sorte d'œuvre poétique accompagnée d'une mise en scène éclatante, impossible à restaurer dans notre siècle de posi-
CHRONIQUES FOLITIQUKS. 390
tivisme. Le devoir des hommes qui ont l'ambition de relever ce pays est de réagir contre ces penchants, au lieu de les encourager. Malheureusement les écrivains qu'elle a possédés de notre temps, et qui étaient à la fois de vrais poètes et de grands patriotes, tels que Mickiewicz et Krasynski, avaient Tintelligence la moins faite pour remplir ce rôle, et ils ont aggravé le mal au lieu de le diminuer.
Les horribles scènes de boucherie qui continuent à ensanglanter la Pologne, et qui servent si tristement de commentaire à la lettre de l'empereur Alexandre au comte Lambert, ajoutent à Tà-propos de ces réflexions. Il n'est pas douteux que le mysticisme religieux n'ait «ne très grande part dans le sentiment qui porte ces populations à se laisser égorger sans défense. Mais aujourd'hui que l'effet moral qu'on pouvait attendre de cette magnifique protestation est produit, ne craint-on pas de dépasser le hut? N'y aurait-il pas quelque autre moyen d'employer plus utilement un sang si précieux? Ces sacrifices sont hors de toute proportion avec les résultats obtenus. Ce martyre passif, excellent pour propager une doctrine religieuse, est moins efficace pour assurer le triomphe d'une cause politique. Il y faut plus de nature humaine, plus de calcul, plus do résistance. Pour tout dire, les patriotes polo* nais nous paraîtraient agir sagement en réservant désormais pour les champs de bataille un héroïsme qui ne peut plus rien ajouter à rhon*eur qu'inspirent leurs oppresseurs et dont leur patrie aura peut-être besoin plus prochainement qu'ils ne le pensent.
Le diff'érend entre l'Autriche et la Hongrie est entré dans une nouvelle phase, où il est plus difficile que jamais de prévoir ce qu'il deviendra. La guerre de plume dont l'empereur François-Joseph a donné le spectacle à l'Europe s'est terminée, comme on le prévoyait, par la dissolution
de la diète de Pesth, dont la nouvelle convocation parait renvoyée aux calendes grecques, si Ton s'en rapporte au manifeste impérial. La seule assemblée qui soit désormais ouverte aux Hongrois est « Tillustre Reichsrath, » asile que l'empereur assure vouloir bien laisser à leur repentir. Il est douteux qu'ils y viennent chercher un refuge. Un coup d'État paraît imminent en Hongrie, car l'empereur se trouve désormais dans l'impossibilité de procéder légalement, et du moment qu'il a touché à la constitution hongroise, il est condamné par la logique à n'en rien laisser debout, car tant qu'il en restera un débris, les Hongrois s'y retrancheront pour lui résister.
Un discours de M. de Schmerling, assaisonné de cette candeur germanique qui a plus d'un rapport avec la sensibilité d'un amphibie bien connu, est venu à point pour donner l'explication de la résistance que l'Autriche a opposée aux réclamations de la Hongrie dans ce duel d'adresses et de rescrits. Cette explication, que nous avons plus d'une fois indiquée avant le subtil ministre, c'est que l'Autriche s'est sentie la plus forte. On serait bien bon, a fait observer M. de Schmerling à son auditoire, d'abandonner une excellente position quand on peut s'y retrancher et s'y défendre avec avantage. « Un général qui agirait ainsi, » a-t-il ajouté, « serait blâmé par tous les militaires. » Nous signalons cette belle maxime de droit constitutionnel à l'admiration de nos libéraux qui ont plaidé si chaleureusement la cause de l'homme d'État autrichien contre la Hongrie.
23 septembre 1861.
Depuis un mois bientôt, aucun événement considérable ne s'est produit dans le monde, à l'exception pourtant du
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discours de M. Dupin^ aux paysans morvandiaax. Cette bucolique annuelle, aux dépens de laquelle les méchants ont eu longtemps le mauvais goût de rire, est en train de devenir une véritable institution parlementaire; et, à ce titre, elle mérite d'être applaudie ici, car nous ne sommes pas gâtés sous ce rapport. Ce n'est point chose si commune qu'une assemblée où quelqu'un parle librement. Les esprits vraiment libéraux s'associeront donc comme nous à l'admiration que ces harangues périodiques inspirent à toute âme m'orvandiote, et nous ne désespérons pas de la faire partager à nos lecteurs. Il y a aujourd'hui plus de vingt ans que le spirituel président de nos anciennes assemblées libérales a institué ces comices agricoles, auxquels il a prêté un reflet de sa propre célébrité. Depuis ce temps, la France et l'Europe ont plusieurs fois changé de destinées; les lois, les mœurs ont subi des altérations profondes ; des trônes, des rois, des dieux ont disparu dans un même naufrage. Seul, au milieu de l'universelle instabilité, le discours de M. Dupin n'a pas changé. Beaucoup de vieux mots, comme l'honneur, la fidélité, la coEseience, ont quitté leur sens antique pour prendre une signiflcation mieux adaptée aux situations nouvelles ; notre langue ellemême s'est transformée pour devenir la langue de l'équivoque et du sous-entendu ; le discours de M. Dupin n'a pas changé. Tout au plus pourrait-on y relever une légère variante en ce qui concerne le vivat qui couronne la péroraison. Mais, sauf ce détail peu important, il n'y a rien de changé dans le discours de M. Dupin. En tout ce qui regarde les bestiaux, les engrais, les herbes fourragères, le croisement, la multiplication des races, on peut affirmer que son langage n'a pas varié une seule fois depuis vingt ans ; il est resté inébranlablement fidèle à ses principes
t . Chaque année, vers le mois de septembre, M. Dupin prononçait un discours à Clamecy.
302 CHRONIQUES PULITIQUES.
agricoles. C'est là un rare exemple de constance dans une époque où les convictions offrent si peu de solidité; et l'on conçoit t'enthousiasme avec lequel les BdorvaDdiaux accueillent les discours du trôn^ de M. Dupin. 11 est bon aussi qu'il se trouve quelqu'un pour dire son fait à l'Angleterre; il y a longtemps que cette tâche n'avait pas été remplie, et les fils d'Albion devenaient par trop populaires parmi les habitants de nos campagnes. Il y avait là un véritable danger public. 11 n'était pas moins opportun de frapper sur les théoriciens ou, comme on disait autrefois, sur les idéologues, race fôcheuse et insountise. On comprend moins les poétiques hommages que M. Dupin a cm devoir rendre à la mémoire de Vercingétorin, dont il regrette de ne pas voir la statue à Alise'. On ae demande quel rapport il peut y avoir entre Vercingétorii et le drainage. D'après les récentes digressions oIScielles au sujet du règne des Césars, nous eussions soupçonné cetlemémoire d'être quelque peu factieuse. Où va donc s'égarer la sympathie de M. Dupin, et qu'y a-t-il entre Vercingétorii et lui? Ce jeune homme était un héros, mais il était un vdncu. Ënlin il est tombé victime de cette imperaloria brevilas dont M. Dupin se plaJt à célébrer les louanges. Vercingétoril n'a donc aucun droit sérieux à l'admiration de M. Dupin. II faut évidemment que M. Dupin n'ait pas lu les considérants de l'arrêt dont la Cour de cassation de ce temps-là frappa ce jeune révolté.
Cependant ce n'est point un simple hasard qui depuis quelque temps ramène si souvent ce nom de Vercingétorii dans nos débats contemporains ; ce n'est pas sans une raison secrète qu'il figure en des discours où l'on est si
I. L'oTsteur ne s'était pas baraé i évoquer il avait aussi attaqué vivement la doctrine di Chavalier répondit à sa harangue anr le niAi
surpris de le rencontrer, qu'on voit des écrivains quitter.
en son honneur la plume de Tbistorien pour prendre celle
du poète, et M. Dupin entreprendre son apolo^. Cette
mémoire, toute l'Europe l'invoque aujourd'hui sous des
noms divers. C'est un Yercingétorix qu'appellent de leurs
vœux toutes les nationalités qui cherchent à s'affranchir,
mais un Yercingétorix libérateur et victorieux; car, en
dépit des faiseurs de parallèles, le joug de la domination
romaine est pour longtemps brisé. C'est lui que réclame
la Pologne renaissante, lui qu'invoque Venise enchaînée,
lui qu'espèrent les Hongrois^ lui que chantent les patriotes
allemands sous le nom d'Arminius, lui qu'attendent les
populations frémissantes que la Turquie voit s'agiter avec
effroi, et qu'elle ne peut plus contenir.
Ainsi se traduit, sous les formes les plus variées et les plus inattendues, le sentiment qui pousse aujourd'hui toutes les nations à reprendre possession d'elles-mêmes. Il faut qu'il soit bien puissant pour qu'on en retrouve un écho, lointain il est vrai, jusque dans les paisibles pastorales de M. Dupin. Il s'impose même à ceux qui le nient. Quelque opinion qu'on ait de ce mouvement, quelque regret surtout qu'on éprouve de voir les questions de nationalité prendre le pas sur les questions de liberté, il est impossible, à moins d'être aveugle, de contester désormais la légitimité de ces tendances. On a pu voir grandir leur importance avec défiance ou même avec hostilité, soit à cause des exagérations puériles auxquelles elles ont donné lieu, soit en raison des obstacles, plus apparents que réels, qu'elles ont semblé un instant apporter au triomphe immédiat de la cause libérale. Peut-être, en effet, auront-elles quelque peu retardé l'heure de ce triomphe ; mais ce sera pour le rendre plus solide et plus définitif.
Loiaqu'il y ait aucune contradiction essentielle entre ces deux droits que, par une inexplicable aberration, on s'est
plu de notre temps à opposer l'un à l'autre, ils ne forment au fond qu'un seul et même principe et sont de leur nature inséparaMes. Le droit des nationalités, qui a le privilège de faire déraisonner tant de gens, n'est pas autre chose, dans sa véritable interprétation, que le droit individuel appliqué aux nations, et c'est un juste instinct qui pousse les peuples à faire prévaloir dans le droit public de l'Europe les libres doctrines qu'ils voudraient voir réaliser chez eux. Les fausses combinaisons diplomatiques dont ils s'efforcent aujourd'hui de briser les cadres n'ont pu être consolidées et maintenues que par la force; comment seraient-elles favorables à l'établissement d'institutions sincèrement libérales? Un tel régime ne peut se fonder que chez les nations qui s'appartiennent.
L'espèce d'ajournement que le mouvement des nationalités fait subir à la cause de la liberté n'est donc qu'un détour destiné à conduire plus sûrement les peuples à ce grand but des sociétés. Longtemps ils ont cru pouvoir y arriver sans toucher à la constitution de l'Europe, à l'oeuvre de l'absolutisme de 1815, en agissant chacun pour son compte, en laissant debout tout l'ancien système. Aussi au premier moment de défaillance cet absolutisme s'est-il trouvé reconstitué de toutes pièces. Il n'a eu qu'à étendre la main pour ressaisir ses sujets oublieux. Aujourd'hui il tend à se dissoudre, moins par l'effet d'une conspiration raisonnée que par la force des choses ; et l'on doit profiter de l'expérience du passé. L'ancien absolutisme européen compte, il est vrai, parmi ses ennemis des politiques qui ne voudraient le détruire qu'au profit d'un * absolutisme nouveau. Mais tel est aujourd'hui l'état des opinions en Europe, que si l'œuvre de la diplomatie vient à disparaître, le libéralisme tel que je viens de le définir en matière de droit public, c'est-à-dire le respect des individualités nationales, demeure comme la seule règle possible
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des rapports internationaux. Toute tentative pour reconstituer Téquilibre en dehors des données qu'il proclame, en dehors du droit des nationalités, serait absolument impuissante, lors même, ce qui n'est pas impossible, qu'elle se présenterait au nom de la démocratie. La plupart des doctrines démocratiques, surtout celles qui sous le nom de socialisme ont tant contribué à l'abaissement de la société contemporaine, sont en effet hostiles au principe des nationalités par la même raison qu'elles sont ennemies du droit individuel, et rien ne démontre mieux la solidarité de ces deux idées.
II faut dqnc les adopter l'une et l'autre sans inconséquence comme sans vaine superstition. Chaque nation a sur ce point de vieilles prétentions à abdiquer, des préjugés à oublier : il serait puéril assurément d'attendre dès aujourd'hui un tel exemple d'abnégation de la part de leurs gouvernements, mais peut-être n'est-ce pas trop exiger de l'opinion libérale dans chaque pays que de lui demander d'offrir cet exemple, en attendant qu'elle soit en état de l'imposer. A côté du patriotisme mal entendu qui est toujours prêt à applaudir aux extensions de territoire, quel que soit le prix dont on les lui fasse payer, n'y a-t-il pas place pour un sentiment plus juste et plus clairvoyant? N'est-il pas étrange et choquant d'entendre un libéral français invoquer le droit des nationalités en faveur des Polonais et le refuser aux Romains, un libéral allemand le réclamer pour le Holstèin et le méconnaître à Posen, un libéral anglais le proclamer pour le monde entier, excepté pour les îles Ioniennes?
Il est temps que l'opinion publique de l'Europe flétrisse cette incurable manie ; il est temps que cette élite intelligente et éclairée qui, en définitive, mène le monde et dit le dernier mot sur toute chose, réagisse enfm contre des préjugés que chacun trouvai odieux ou impertinents chez
Son voisin, sauf à les encourager dans son propre pays; il est temps qu'elle offre un point d'appui solide aux pouvoirs qui ne craindront pas de les braver. Ou*on le veuille ou non, cette grande reconstitution dont nous voyons aujourd*hui s'agiter les éléments "s'opérera ; il est trop tard pour l'empêcher; il n'y aura pas de paix durable en Europe avant qu'on ait donné satisfaction aux vœux des peuples ; mais il dépend en grande partie de cet aréopage cosmopolite qui représente la civilisation européenne de faire que ce déplacement d'équilibre s'opère sans tous les déchirements qu'il amène d'ordinaire. Déjà son avis n'a pas été sans influence sur l'heureux dênoûment de quelques-unes des difficultés italiennes ; et s'il n'a pas réussi à faire partager ses sympathies aux puissances, il a du moins contri* bué à leur faire garder une salutaire neutralité. Ilpeut et doit, dans le remaniement de races et de frontières qui se prépare, s'attacher à combattre d'avance les prétentions obstinées qui déjà rendent ce travail si douloureux. Ces préventions, il n'est personne qui ne les rencontre autour de soi ; car il n'est pas de' pays qui n'ait quelque sacrifice à faire ou quelque restitution à opérer. La France est le pays auquel on a le moins à réclamer sous ce rapport, et il y a à cela une raison bien simple, c'est que les traités de 1815, qui ont fixé les bases de l'ordre actuel, ont été conclus contre elle, et sont loin de lui avoir donné plus qu'il ne lui est dû, comme ils ont fait pour d'autres États. Mais si elle n'a pas de conquêtes à restituer, elle a peutêtre des prétentions à abandonner, des convoitises à faire taire, et l'on obtiendrait moins facilement de beaucoup de Français une renonciation à certaines provinces qu'As ne possèdent pas, que de tout autre peuple une cession des droits les mieux établis. Sôus ce rapport, la difficulté est la même que partout ailleurs et la tâche des esprits éclairés ne serait pas moindre. Les hommes qui se rallie-
raient à la pensée que nous exposons ici renonceraient donc, en France, à faire \aloir leurs droits sur la Belgique et les provinces rhénanes ; ils renonceraient à s'attribuer, en qualité de catholiques, un droit de propriété ou d'usufruit sur les États romains. En Prusse, ils cesseraient de soutenir la légitimité des prétentions prussiennes sur la Posnanie. En Autriche, ils céderaient la Gallicie et Venise; ils ne songeraient plus à germaniser la Bohême et la Hongrie. En Danemark , ils consentiraient à abandonner le Holstein, qui est allemand, pour garder le Schleswig, qui est Scandinave. En Angleterre, ils comprendraient la nécessité de rendre les îles Ioniennes à la Grèce, leur mère patrie. Si c'est là une utopie, si c'est une illusion que d'attendre un tel effort de raison des hommes éclairés, il faut désespérer de l'avenir, et notre siècle de civilisation n'est qu'une époque de barbarie.
Ces transformations, une fois acceptées par Topinion générale, s'opéreraient, pour ainsi dire, d'elles-mêmes, car il n'en est pas une qui ne soit depuis longtemps préparée et qui ne s'appuie sur des passions très vivaces, en même temps que sur des droits incontestables. Elles ont pour elles la justice; avant peu, elles auront aussi la force. Mais on ne doit pas se dissimuler les difficultés d'un tel pi^ogrès de l'esprit public : on ne peut guère l'attendre d'une explosion simultanée, et il est plus que probable qu'il ne se manifestera que par une sorte de pression successive de la majorité sur chaque partie intéressée. Si l'on veut un exemple frappant de l'aveuglement et de la ténacité des préjugés que chaque nation apporte dans ce règlement de la question des nationalités, lorsque son intérêt y est en jeu, on n'a qu'à examiner la conduite du gouvernement le plus libéral de l'Europe à- l'égard des populations qui cherchent à lui échapper. — Je veux parler ici de la politique que l'Angleterre pratique aux îles Ioniennes.