‹ Chroniques politiques, 1860-1865Chapitre 22 sur 39 · TT · texte numérisé non relu

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:J08 GHRONIQUBS POLITIQUES.

On sait avec quel zèle le libéralisme anglais encourage et soutient toutes les luttes de nationalité et d'indépendance. ' Il n*est pas dans le monde un seul peuple opprimé qui n'en ait reçu d'éclatants témoignages. Témoignages intéressés, disent les ennemis de l'Angleterre. Pour notre part, nous le nions. Si jamais nation a aimé la liberté d'un amour généreux et a su le prouver par de grands sacriûces, c'est à coup sûr la nation anglaise. Mais l'avidité et l'ambition de son gouvernement ont trop souvent offert de justes griefs à l'animosité de ses adversaires « Ce ne sont pas, par exemple, les habitants des îles Ioniennes qu'il faudrait consulter au sujet de la sincérité de son libéralisme. Ils ont trop de bonnes raisons pour n'y pas croire, et on est forcé de convenir que les apparences plaident en leur faveur. On ignore assez généralement en Europe l'oppression qui pèse sur ce petit pays : celte ignorance est moins encore un effet du peu d'importance politique des populations ioniennes que du semblant d'institutions libres qu'on leur a laissées par un calcul perfide. Gomment plaindre un pays qui possède la liberté de la presse, un parlement, un sénat? On se figure aisément avoir un meilleur emploi à faire de sa sensibilité. Mais il est une chose qu'on ne sait pas, c'est que, derrière ces libres écrivains, ces députés et ces sénateurs, il y a un lord haut-commissaire qui a le droit de les faire pendre et qui en use.

Voilà ce que c'est que la liberté sans l'indépendance, c'est-à-dire sans la nationalité.

La question, on le voit, n'est pas une simple question politique. La population ionienne est grecque, et depuis l'époque où le protectorat de l'Angleterre (ce régime bienfaisant se nomme un protectorat) s'établit dans ces îles à la suita des traités de 1815, elle n'a pas cessé un instant de réclamer d'abord son autonomie, et, lorsque la Grèce fut affranchie, sa réunion au royaume. On a eu beau lui prou-

ver par des arguments de toute nature, par des caresses entremêlées de confiscations, d'enfiprisonnemènts, de pendaisons et de tous les bienfaits de la haute civilisation, qu'elle doit s*estimer beaucoup plus heureuse sous la tutelle d'un haut-commissaire anglais qu'elle ne le serait sous le régime hellénique, il a été impossible de changer sa conviction à cet égard. L'honorable M. Gladstone, devenu populaire à la suite de son éloquent plaidoyer en faveur des patriotes napolitains, fut envoyé aux îles lonieanés avec la mission d'apaiser les mécontentements par des réformes; il n'y réussit pas mieux que ses prédécesseurs. Il est devenu impossible d'y rassembler un parlement dont le premier acte ne soit pas de déclarer « que la seule et unanime volonté du peuple ionien a été et est toujours l'union des sept îles avec le royaume de Grèce. »

A des déclarations si nettes, à une revendication si naturelle et si fondée, les ministres de la libérale Angleterre ne savent opposer que des dénis de justice et des abus de pouvoir. Us ont même été obligés de renoncer à leur comédie* parlementaire et de recourir aux moyens classiques de la force. Les procédés qu'ils emploient pour venir à bout de la résistance qu'ils éprouvent aux îles Ioniennes n'ont rien à envier à ceux que la Russie met en œuvre en Pologne; il semblerait cependant que moins cette rftistance est redoutable, plus ces procédés deviennent odieux, car ils ne peuvent pas même invoquer ici ce triste et honteux prétexte de la nécessité. '

Si les hommes d'État anglais se permettent une inconséquence aussi révoltante en vue d'un intérêt des plus mesquins, pour conserver une station maritime dont leur commerce peut facilement se passer, comment veulent-ils que l'Europe.prenne au sérieux leurs réclamations en faveur des droits des peuples? Dans l'état actuel de l'Orient, l'abandon de ces îles sérail de leur part le plus'habile des

calculs. Les faits relatifs à la question ionienne sont parfaitement exposés dans une Lettre à lord John Bussell, qui est l'œuvre d'un esprit distingué et d'un témoin qui parle de visu. L'auteur, M. François Lenormand, a voulu prendre ses renseignements sur tes lieux mêmes, et il est impossible de lire ce plaidoyer lucide et substantiel sans s'associer à ses conclusions. Nous aurions toutefois plus d'une restriction à faire au sujet des principes qu'il sou* tient en matière de droit international. L'auteur reconnaît aux nations le droit de disposer d'elles-mêmes, mais à condition « qu'elles s'adressent, pour faire sanctionner les modifications à apporter dans la situation établie par un pacte intemationaly'à l'autorité même de qui ce pacte est émané. » Adopter une telle maxime, ce serait sonmettre le droit aux convenances diplomatiques, ce serait éterniser les plus flagrantes injustices. Adressez-vous donc à la sainte-alliance pour obtenir le rétabfissement de la Pologne I II serait malheurensement un peu long d'être réduit à attendre la réparation d'une iniquité du repentir de ceux qui l'auraient commise. Où en serait aujourd'hui la cause des nations, si elles ne s'étaient quelquefois permis de devancer la justice des gouvernements?

La plupart des grands traités européens, à commencer par les traita de 1815, ont été des actes arbitraires contresignés par la force, la ruse et la violence. Quand on examine de près la légèreté et l'insouciance avec laquelle ont procédé, le plus souvent, les négociateurs de ces transactions célèbres, il est impossible de voir en elles autre chose qu^un fait, un engagement qui lie tout au plus les parties contractantes, Qiais lie saurait, en aucun cas, enchaîner cent qui n'y ont pas été appelés, et, à plus forte raison, les nationalités qu'il a méconnues. Rien ne fait mieux comprendre l'imprévoyance des auteurs des traités de 1815 que ce qui se passe aujourd'hui. Leur œuvre n'est pas â

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modifier, mais à reconstruire entièrement, et les calamités qu^elle a entraînées pour tous les peuples les dispensent, ce nous semble, de lui témoigner un respect superstitieux, maintenant qu'elle s'écroule d'dle-même. Au reste, il n'est pas difficile de déterminer par où doit être rétabli le prétendu équilibre qu'ils nous ont légué ; on n'a qu'à prêter l'oreille aux cris de douleur de ceux qu'il écrase. Il est temps de le reconnaître et de le proclamer hautement, la formation du royaume d'Italie, la dissolution dont l'Autriche et la Turquie sont atteintes impliquent un ordre de choses nouveau en Europe. On peut en ajourner l'échéance, on ne l'éritera pas.

Déjà, grâce à la guerre de Grimée, beaucoup de gens commencent à comprendre que le rétablissement de la Pologne n'est pas seulement une idée philanthropique, mais que ce pays pourrait devenir plus tard une barrière utile contre les ôivahissements d'une puissance aujourd'hui sans contrepoids dans l'Europe orientale. Il faut une force capaUe de suppléer aux États qui disparaissent sur les bords du Danube.

La place et le rôle de ce noble peuple sont donc mar^ qués aussi nettement aujourd'hui qu'à l'époque où il brisait l'effort des invasions musulmanes, et il se relèvera en dépit des prédictions des charlatans démocratiques qui osent insulter à son malheur. Le jour où la France et l'Angleterre le voudront sérieusement, la Pologne sera rétablie, et pour leur faire comprendre la nécessité de cet acte de réparation, il suffira d'un seul pas de la Russie vers CoAStantinople. On verra alors que ce peuple, a qui nos sophistes soutiennent qu'il est mort en présence de tant d'exemples ile constance et d'héroïsme, n'a jamais cessé d'être vivant, et a grandi dans les épreuves, au lieu d'en être accablé.

En attendant ce jour^ al est bon, il est juste que les

CHRONIQtJKS POLITIQUES.

patriotes polonais saisissent tous les moyens d'action qui se trouvent à leur portée pour entretenir parmi leurs con-^ citoyens l'esprit national et la généreuse ardeur de ia liberté. Lors même qu'on serait parfois tenté de réprouver quelques-uns de ces moyens comme liasardeux ou inconsidérés, on ne doit pas oublier, avant de les blâmer, qu'ils n'en ont qu'un ehoix très restreint : nous avons signalé ici récemment le danger d'un recours exclusif et trop fréquent aux manifestations religieuses, qui ont d'ailleurs produit en Europe, et à juste titre, un effet moral si puissant. Trop souvent prodiguées, elles auraient l'inconvénient de surexciter les esprits dans une direction peu favorable à une création politique, c'est-à-dire à une œuvre de calcul et d'expérience ; elles amèneraient inévitablement de nouvelles immolations, inutiles désormais au succès de la cause polonaise.

Les embarras croissants de leurs ennemis viennent apporter aux Polonais des moyens beaucoup plus pratiques dd servir la cause nationale, sans sacrifier des vies précieuses : ce sont les élections pour les municipalités et les conseils de districts. Ils con|mettraient une véritable faute en négligeant de s'emparer de cette arme puissante, sous prétexte qu'elle leur est fournie par leurs oppresseurs et qu'elle est encore un instrument insuffisant pour leur délivrance. La fatale doctrine de l'abstention a ses partisans en Pologne comme dans tous les pays où il y a des vaincus, mais il est permis d'espérer qu'elle n'y prévaudra pas et que l'expérience qu'on en a faite ailleurs ne sera pas perdue. Cette doctrine est d'autant plus dangereuse et séduisante qu'elle s'inspire à la fois et d'un noble sentiment dont on peut se montrer fier, et d'une secrète faiblesse qu'on ne s'avoue pas à soi-même. Le découragement y trouve son compte aussi bien que le stoïcisme. L'abstention peut se justifier diez les individus ar une foule

de considérations plus ou moins plausibles ; mais chez un parti vaincu c'est une défaite morale plus irrémédiable que tous les échecs matériels, parce qu'elle lui ferme la seule issue qui lui reste. C'est par une susceptibilité mal entendue, et qu'on exploite contre lui, qu'un parti envient à se regarder comme solidaire des principes de ses ennemis dans le cas où il consentirait à se couvrir de la légalité qui est leur œuvre. Les résistances légales sont une espèce de droit d'asile qu'aucune puissance ici-bas ne saurait disputer aux vaincus ; en aucun cas elles ne peuvent rendre leur situation plus mauvaise. S'il en était ainsi, il serait trop commode pour celui qui fait la loi d'enchaîner à jamais la volo^ité du vaincu, après avoirdésarmé son bras. Les affaires italiennes continuent à être paralysées par les mêmes obstacles invisibles qui ont arrêté leur marche au moment où tout le monde s'attendait à les voir recevoir leur couronnement définitif. L'exposition de Florence, malgré l'attrait qu'elle offre à un pays qui s'y révèle pour ainsi dire à lui-même ses propres ressources qu'il ne coanaissait pas, est une diversion bien insuffisante aux préoccupations qui agitent les esprits. Les bruits les plus contradictoires sont propagés au sujet des négociations ouvertes avec Rome. On énumère, on discute toutes les garanties que le ministère italien est décidé à offrir au saint- siège, qui déclare plus haut que jamais sa ferme intention de repousser toute espèce de transaction. Ces discussions dans le vide, ces débats sur des suppositions peut-être sans fondement nous paraissent quelque peu puérils et humiliants pour l'écrivain. Nous les laisserons aux colporteurs de commérages et aux publicistes b^en informés. C'est un triste rôle pour la presse que d'être réduite a écouter à la porte de l'antichambre des diplomates. Ce qui est certain, c'est que si la lenteur et les ménagements infinis avec lesquels on procède contre la I. 27

se IrouTent à leur portée pour e-^ ■ ^( du moins qu'on la citojens l'esprit national e' ^aer deviner un tel senliberté. Lors même qu'on v'/e *^ genre. Les temporiquelques-uns de ces r- . .j-^ d'être aujourd'hui & aucun sidérés, on ne doit '/^enl plus à la cour de Rome

n'en ont qu'un , .y'^^s ne rendrmit pas un accomici récemmeni ^ ,''',^ jwsonne ne ee fait plus d'aillears quent auï » . .^'^j^ioeot qu'elles ont eu pour but de produit e ^.^ *■ fj^igtemps que le mot de l'énigme est

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8 octolire ISfll.

.^(fo q<iî ^ prépare, en ce moment pour non», l* "„ „tt deroir ressembler, sous beaucoup de rap- ^'\a lableau que nous offrent lesdixdcniières«inées. «"^j Ijs a surtout remplies et dominées, ce qui a fait * ''.j,^ et leur stabilité, c'est un mouvement d'affaires ' , j'une impulsion irrésistible. Cette fièvre d'activité ^gtrielle et commerciale, dont la nation a été tout à coup ,je, après de stériles a^talions, on l'a longtemps consi- ^ comme devuit suppléer à tout et consola de tout. ,1 ce besoin impérieux de bien-être et d'enridrissem^il a rédlemoit exercé U didature uns en avoir les honrs et qui s'en est toujours fïiit absoudre an nom de h ipérité matéridle. U a voulu être indiscutable, il l'a il a imposé silence aux passions comme aux dfwts les légitimes. Cette prospérité, k tort ou à raisMi, parait promiseaujourd'hui. Nous n'examinerons pas si c'est mn par la faute de ceux qu'elle a si puissamment ser- A nos yeux, ils n'ont jamais cessé d'être responsables, pie nous voulons constater, c'est qu'il leur faut aujoar-

autre point d'appui. Ub ne peuvent plus invoquer magique, qui a si longtemps fait taire toute [ération : le succès: Un malaise profond et ice, en effet, par des symptômes significatifs, trouvons pas en présence d'une simple crise Taie, mais d'une modification considérable des économiques sur lesquelles nous avons longtemps vécu. Aux perturbations industri^es qui ont été le contre-coup de la révolution américaine, aux déceptions et aux désastres qui ont amené Tavilissement d'une foule de valeurs autrefois si recherchées, sont venues s'ajouter des récoltes tout à fait insuffisantes, une cherté chaque jour croissante sur les objets de première nécessité, et la mise en pratique, toujours si pénible au début, de traités ^ de commerce qui, favorables au consommateur, changent de fond en comble les lois de la production, tout en lui imposant les plus douloureux sacrilices. Et comme si le public n'était pas assez averti par les catastrophes privées, la banque a voulu, elle aussi, jeter le cri d'alarme en élevant à 6 p. 100 le taux de son escompte, circonstance bien propre à faire réfléchir, si l'on considère qu'en Angleterre, pays qui semble atteint bien plus sérieusement que nous, puisque la guerre des Etats-Unis lui fait perdre jusqu'à la matière première de son industrie, la banque maintient son escompte à 3 1/2 p. 100.

On conçoit que les intérêts s'effrayent en présence de la perspective que ces faits nous présentent. Ge malaise des affaires peut toutefois être envisagé à plus d'un point de vue, et on nous saura sans doute gré d'indiquer, parmi les conséquences qu'il doit entraîner, celles qui sont de nature à nous consoler un peu des malheurs inséparables

1. Allusion aux traités libre-échangistes conclus avec l'Angleterre et la Belgique, les 23 janvier 1860 et 1er mai 1861 , lesquels étaient exécutoires depuis le 31 septembre 1861.

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d\ine telle crise. Les intérêts ne voient guère qu'euxmêmes en ce monde : ils rapportent tout à ce but unique et s'trritent lorsqu'on en fait abstraction un seul instant. Pourtant ils ont usé de la victoire avec assez de brutalité pour mériter qu'on les plaigne médiocrement, ou même qu'on les relègue à leur tour sur le second plan.

Mais il ne peut être question de représailles à propos d'un mal dont chacun peut être plus ou moins atteint. Nous disons seulement qu'il y a autre chose ea ce monde que des intérêts, il y a aussi des principes. Or, si l'on envisage les conséquences probables de la crise qui nous menace, au point de vue spécial du principe qu'on nomme la liberté, on se sent porté à espérer que ce malheur ne sera pas sans offrir quelques compensations. Nous ne spéculons pas ici sur les embarras éventuels que le gouvernement actuel pourra rencontrer plus tard sur son chemin et qu'il ne dépend d'aucun pouvoir humain d'éviter, nous affirmons une loi mille fois vérifiée par l'histoire. A un pays comme la France, atteint dans sa prospérité matérielle, paralysé dans les objets principaux de son activité, et revenu, d'ailleurs, des terreurs exagéré'es qui l'ont précipité vers la dictature, un seul régime peut convenir : '4a liberté. Elle seule peut rendre aux facultés de ce peuple mobile et passionné un emploi suffisant; elle seule peut lui faire oublier ce qu'il a perdu par des jouissances plus nobles et plus élevées. L'esprit populaire, en général assez peu clairvoyant, quoi qu'en disent ceux qui exploitent son infaillibilité, possède au plus haut degré l'instinct de cette vérité. Indifférent ou même hostile à la liberté tant que' son bien-être matériel est satisfait, on le voit, quand viennent les jours difficiles, l'implorer comme un Dieu libérateur. Il est remarquable que la plupart des victoires, ou, si ce mot paraît ti^op belliqueux, des acquisitions mémorables de la liberté, ont été firécédées d'un de ces grands malaises

industriels et financiers. Tous les peuple» sont plus ou* moins comme l'ingrat Israël, qui ne revenait jamais \ers son Dieu que courbé sous la verge de l'adversité. *

Ce qui nous sera plus difficile à retrouver que la liberté, ce sont les mœucs de la liberté. Un second 24 novembre peut bien, ainsi qu'on nous Fa appris récemment, nous octroyer en quelques heures un système complet d'institutions libérales sans que nous ayons grand mérite en cela ; mais qui nous rendra ce culte du droit, ces. sentiments de dignité et de respect de soi-même qui seuls font les citoyens libres? Voilà ce qui est plus long à improviser gu*un programme, et on a vu si souvent en France tous les préjugés et toutes les traditions du despotisme se perpétuer sous le règne dQ la liberté, qu'il serait bien temps qu'on adoptât aujourd'hui une méthode un peu différente, en faisant précéder la liberté par la propagation des idées et des mœurs qui doivent assurer son triomphe. Nous sommes malheureusement très loin de faire des progrès sous ce rapport, malgré des efforts louables, mais trop isolés, pour intéresser l'esprit public à une réforme si nécessaire. Ceux qui s'inquiètent de savoir à quel point nous en sommes à cet égard peuvent s'édifier facilement par Tattitude et la conduite journalière de la presse actuelle, pour qui cependant la liberté n'est pas seulement un principe, mais une condition d'existence et un moyen de popularité.

A quelques rares exceptions près, que leur petit nombre et leur isolement nous dispensent de sigiialer, notre presse a, au plus haut point, les mœurs et le langage de la servitude, et ce n'est plus dans les cours aujourd'hui que les poètes devraient chercher les types de l'adulation. La presse du jour court les antichambres, elle y mendie des commérages et des indiscrétions, elle vit des miettes qui tombent de la table des diplomates, et elle est fière de sa domesticité. Le thème habituel de 363 discussions ne porti^

plus sur la valeur de telle ou telle idée, mais sm les intentions probables de tel ou tel grand personnage* Toute sa perspicacité s'emploie aies deviner et toute son éloquence aies faire valoir. Elle ne connaît plus qu*un genre d'émulation, celui de la servilité. Cette vocation se manifeste dans toutes ses habitudes d'esprit, et ne se trahit jamais mieux que lorsqu'elle est involontaire et irréfléchie. On peut, si on en est tenté, s'en donner le spectacle dans les conjectures variées auxquelles se sont livrés ces jours derniers nos publicistes à l'occasion de l'entrevue de Compiègr^^ On sera frappé de la bassesse des préoccupations qui s'y offre naïvement à l'admiration publique. Jamais, à l'époque où le tempérament même du souverain faisait partie delà constitution de l'Etat, l'imagination des cour-* tisans ne s'est élevée à une telle sublimité dans l'aft de tirer des pronostics. Ce doit être une délicieuse jouissance d'esprit pour les moralistes désillusionnés qui méprisent l'humanité que de voir des écrivains graves, et même des hommes libres qui ont sans cesse à la bouche les grands principes de 89, échafauder toutes leurs prévisions d'avenir sur l'humeur et les dispositions intimes de deux augustes personnages en train d'échanger une visite de politesse, et discuter compendieusement Tinfluence d'une chasse à courre sur les destinéesufutures de la civilisation européenne. Ce devait être ainsi qu'on étudiait autrefois la bonne ou mauvaise digestion du roi Louis Xiy< Ohomines ^^ ad servùutem natos !

Les pronostics , émis au sujet de l'entrevue de Compiègne, sont pour la plupart à la hauteur de ceux dont parle Voltaire dans unie facétie aristophanesque intitulée : lei Oreilles du comte de Chesterfield. La presse n'est plus

1. Elle eut lieu le 7 octobre 1861. Entre autres écrits à sensation inspiréff par cette entrevue du roi de Prusse et de l'empereur, il faut si^aler ' une brochure anonyme intitulée : « Le Rhin et la Yistule. » L'auteur

' réelfti&ail pouf la France Landau et Satrelouis.

un sacerdoce que par cette triste façon de consulter les augures. Il y a dans ce procédé de vaticination à la fois peu de dignité et peu d'intelligence. Nul doute que le déplacement de prépondérance qui s'est opéré en Europe depuis quelques années ne rende désirable et, dans une certaine mesure, possible un rapprochement entre la France et la Prusse ; mais c'est une singulière illusion de croire qu'un fait si complexe tienne à une entretue de quelques heures entre deux souverains. On a eu l'occasion d'apprécier à Villafranca, où des deut parts il y avait beaucoup de bonne volontéii ce que peuvent les dispositions personnelles des souverains en fait de bonne harmonie, lorsque les situations des peuples ne s'y prêtent pas. Les grands intérêts nationaux, qui à cette époque nous éloignaient de l'Autriche, tendent, il est vrai, aujourd'hui à nous rapprocher de la Prusse, malgré beaucoup dB préjugés, de ressenti^ ments et de griefs réciproques. Le centre de gravité de l'Europe, placé autrefois entre l'Autriche et la Russie, se trouve aujourd'hui reporté du côté des nations occidentales, dont la prépondérance deviendrait tout à fait décisive si la Prusse consentait à leur donner son appoint* Les tentations ne lui manquent pas pour l'encourager à s'emparer de ce rôle. Un parti puissant et impatient la sollicite en Allemagne de prêter son appui et, au besoin ^ son épée à la formation de l'unité germanique. Elle sait que sa force et sa popularité sont attachées à l'accomplissement de cette œuvre qui est depuis longtemps le but secret de son ambition ; elle sait aussi que jamais ses anciennes alliées du congrès de Vienne ne lui permettront de l'entreprendre, tandis que, au contraire^ l'Angleterre verrait avec plaisir l'unité germanique se constituer sous sa direction, et que, moyennant certaines garanties qu'il n'est pas difficile de deviner, la France faciliterait peut-être la réalisation de ce rêve favori.

Ces considérations ont dQ parler puissamment' à l'esprit des hommes politiques d'un État' relativement nouveau, qui se trouve mal à l'aise dans ses frontiÈres, qui est presque isolé aujourd'hui en Europe, et qui a plus d'ambition que de ressources. Combien l'occasion ne semble-t-elle pas plus belle pour lui qu'à l'époque où Frédéric l'agrandit avec son épée, aux dépens de la monarchie autrichienne? Et pour- la France, de quel pris ne serait pas une alliance qui lui permettrait de ne plus s'alarmer outre mesure des variations capricieuses de l'alliance anglaise, et de prendre une autorité presque toute-puissante dans le règlement des questions européennes ?

Malgré toutes ces bonnes raisons, l'alliance franco-prussienne est très loin d'être un fait accompli, et, fût-elle signée demain, nous ne croirions pas qu'elle pût être durable. C'est qu'il faut être bien sûr d'un allié pour courir avec lui une si grosse aventure, et qu'il y a entre la France et la Prusse des défiances, nous dirons même des antipathies profondes, qui ne leur permettent guère de la tenter ensemble. Ces délîances ne tiennent pas seulement à des souvenirs, ces antipathies ne tiennent pas seulement à des oppositions de caractère; les unes et les autres sont placées au cœur même de la situation actuelle, elles sont l'expression intime des passions et des intérêts. Toute alliance durable est impossible entre l'Allemagne et la France tant que le gouvernement actuel paraîtra aux Allemands solidaire des principes du premier empire. Tant que l'Allemagne ne verra pas notre ambition principalement attachée à la pratique et à la consolidation des institutions libres, nos avances ne seront à ses yeux qu'un leurre, elle nous supposera des arrières-pensées de conquête, et entre elle et nous se dressera le fantôme des

insurrections de 1813. Il ne suffit pas d'un trait de plume au bas d'un protocole pour dissiper de telles préventions, il ne suffit pas même d'une partie de chasse organisée entre deux souverains, bien que cet événement ait certaineinent sa grandeur ; il y faut des gages certains, réitérés, évidents, qui fassent pénétrer une confiance mutuelle dans Vesprit des deux peuples et qui dés|irment leurs ressentiments.

Ainsi quelle que soit la question qu'on aborde aujourd'hui, à l'extérieur comme à l'intérieur, on est amené au libéralisme, comme à la seule conclusion qui puisse résoudre toutes les difficultés. Gela est si vrai que ses plus grands ennemis n'hésitent plus à lui reconnaître cette vertu lorsqu'ils parlent de lui en observateurs désintéressés, comme le faisait récemment l'empereur de Russie dans sa lettre aux Américains, ou lorsqu'ils cherchent à se couvrir de son autorité, comme le fait tous les jours chez nous le clergé à propos de la question romaine. Leur expiation, aux uns et aux autres, sera d'être pris au mot et de Contribuer ainsi sans le vouloir à son triomphe définitif. Cette prédiction se réalise déjà pour l'Église. Ce sont des catho- . liques qui ont les premiers formulés l'axiome : L'Église libre dans l'État libre. Us invoquaient alors la liberté, non pour obtenir le droit commun, mais pour conquérir un privilège, et ils subissent aujourd'hui l'humiliation méritée de voir le principe appliqué contre eux et revendiqué pour une fin qu'ils n'avaient pas prévue. C'est par ces surprises inattendues que la liberté se venge de l'abus qu'on fait de son nom. L'Église s'est créé dans notre siècle un facile prestige aux yeux des peuples. A force de répéter ce mot qui leur est cher, bien qu'ils en comprennent peu le sens, elle a passé pour vouloir à tout prix la liberté ; elle ne l'a jamais réclamée plus impérieusement que sous les pouvoirs qui respectaient le plus son indépendance; elle se servait

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!S CHEONIQDES POLITIQUES.

ce prétexte comme d'uo muTen tout-puissant pour se e attribuer une influence qui ne lui est pas due daos lat, et eUe a trahi tonr à tour tous les gouvememenu, «sure qu'ils se refusaient à servir sa domination. Aojoarui que pour tout châtiment on lui offre cette liberté elle a tant de fois appelée de ses vceui, mais à la condi- I qu'elle saura la i-çspecter chez les autres, elle crie à la innie et à llniquitê.

I y a des libéraux qui reconnaieseat lolontiers qae cette ique, dont l'Église a usé envers tous les partis, i iqué de droiture et de loyauté au moins en ce qui conne les gouTemements qu'ils ont aimés et serris ; ils >nnais8ent qu'elle a trompé tout le monde, abusé de

inOXience,' et u'a été fidèle qu'à ses propres intérêts ; is loin d'en conclure qu'il est temps de la faire enfln trer dans les limites qu'elle n'aurait jamais dû franchir, demandent qu'on ratille toutes «es prétentions, et lenr nd arment en faveur de cet habile et courageux expént, c'est que l'Église est une force redoutable et qu'il t avoir à tout prix son alliance. Cet argument n'a rien de n nouveau, ni de très profond, et on est exposé à Tendre aujourd'hui dans plus d'un camp. Se soumettre ce qu'on ne se sent pas le courage de lutter, c'est l'exli^t que pratique naturellement et sans phrases le nd troupeau des lâches et des sots ; mais en cela, du ins, il ne s'imagine pas faire de la haute politique. Celle ision existe pourtant chez des gens qui ne font que aiter, mais qui n'ont pas sa modestie. Quand on a la itention de soutenir une cause qui est la revendication

droit, on devrait, par pudeur, s'abstenir d'associer k I éloge une apologie de la force. On n'a pas tout dit faveur d'un pouvoir quand on a dit qu'il est fort, il faut !ore examiner s'il est juste. Rien ne déconsidère plus la ISP libérale que ces sophismos de l'intrigue cl de Ispusil-

lanimité. Si, dans le choix de ses alliances^ cette cause n*a i se préoccuper que de la force, qu'a-t-elle donc qui l'élève au-dessus des partis et des ambitions qui s'agitent autour d'elle? Elle n'est plus un principe, elle est la plus ridicule et la plus impuissante des coteries.

Il faut une bien puérile outrecuidance pour se flatter de faire accepter au libéralisme le principe de l'alliance entre l'Église et l'État qui a tant contribué à sa défaite, aujourd'hui que ce principe est manifestement vaincu et qu'il est repoussé par la conscience des peuples aussi bien que par la raison des sages. Ce n'est pas aux derniers et débiles représentants de la théocratie romaine, c'est à nous, hommes du droit, qu'il appartient de dire : « Pas de transaction I » Non, pas de transaction avec l'injustice, sous prétexte que l'injustice est un ennemi dangereux. Laissons ces calculs à ceux qui ne combattent que pour des intérêts, — nous n'avons déjà que trop transigé sur les principes immortels que nous ont légués nos pères. Bien que l'Église soit une force redoutable, elle a pu s'assurer par sa propre expérience qu'il y a dans le monde des forces morales capables de lui résister, et au Ubsoin, de la vaincre. Ces forces n'ont point cessé d'exister, quoi qu'elles aient subi des échecs douloureux. Si l'Église veut avoir l'appui des idées libérales, qu'elle sache accepter elle-même les conditions de la liberté, renoircer à un pouvoir oppressif, méprisé de ceux même qui le défendent, aux privilèges qu'elle a consenti à payer par des services tristement célèbres, et qui ont justement consacré sa dépendance. Mais on choisit mal le moment pour nous demander en son nom un vote de conflance, lorsqu'on ne peut invoquei* en sa faveur que les espérances qu'elle a trompées, \e^ engagements qu'elle n'a pas observés, et les obstacles que sa mauvaise foi suscite à une nation qui fait de nobles efforts pour s'afTranchir^ Tant qu'elle n'aui^a à oflVir au

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libéralisme que des gages de cette nature, il est de notre honneur de repousser toute solidarité avec une telle alliée. Le libéralisme n'a rien à redouter d*elle, parce qu'il ne cherche pas h Tenchainer, mais à la soumettre au droit commun, et qu'il s'appuie sur des principes à Tabri desquels elle sera trop heureuse de se réfugier un jour. Jusqu'à ce qu'elle les ait loyalement acceptés, notre devoir est de la combattre : telle est la seule conduite qui offre quelque dignité; en dehors de là, il n'y a qu'une duperie ou une intrigue.

La séparation de l'Église et de l'État est, comme nous l'avons démontré plus d'une fois, la conséquence plus ou moins lointaine, mais inévitable, de la chute du pouvoir temporel. Les négociateurs de la question romaine commencent à s'en apercevoir aujourd'hui. Ce n'est pas l'organisation ultérieure du pouvoir pontifical qui les arrête en ce moment, mais la situation qui devra être faite à l'Église au sein de chacun des États catholiques après la suppression du temporel. Le chef suprême de l'Église devenant hostile à l'État par suite de la révolution qui s'accomplit, la situation respective àe l'Église et de l'État, sorte de fiction légale fondée sur les bons rapports qui ont été censés devoir toujours exister entre eux, ne peut rester ce qu'elle est aujourd'hui sans danger pour l'un et pour l'autre. Sommée de choisir entre ses obligations envers l'État et ses devoirs envers le pape, il faut ou que l'Église se résigne à rompre avec ce dernier et à descendre au rôle d'une Éghse nationale, ou qu'elle s'affranchisse des dépenpendances qu'elle a contractées vis-à-vis de l'État en renonçant aux privilèges qu'elle tient de lui.

Cette conclusion semble évidente et forcée; mais les choses humaines ne marchent pas avec la rigueur et la rectitude d'un syllogisme. On ne rompt pas en un jour une union, où, d'une part comme de l'autre, on était

"Tu II ■iiÉT^-li

habitué i trouver tant de facilitéB et de compensations mêlées à d'inévitables servitudes. 11 n'en est pas .moins vrai que tout le monde aujourd'hui sent la nécessité de modifications profondes à introduire dans les rapports légaux entre TEglise et FÉtat, et les difficultés inattendues que rencontre M. Ricasoli au moment de mettre a exécution le programme élaboré par M. de Cavour, ont principalement pour cause l'imminence d'une nécessité jusqu^ci presque inaperçue. On n'avait pas su prévoir que la suppression du pouvoir temporel à Rome entraînait a Paris une révision complète, ou pour mieux diro, une mise à néant de la législation concordataire, et en pn'^sencii d'une mesure aussi radicale on hésite et on voudrait reculer. Au point où en sont les choses, il est malheureusement un peu tard pour revenir en arrière ; le statu quo lui-même, malgré tout Tattrait qu'on* semble éprouver pour lui, parce qu'il n'engage à rien, ne compromet, ne décide rien, n'est pas dépourvu d'inconvénients. Il irrite encore plus qu'il ne lasse. Il détache insensiblement de nous des alliés à qui nos bienfaits ne feront pas toujours oublier les obstacles que leur crée notre indécision, parce que les embarras présents parlent plus haut que les services passés. Enfin il a le tort de ne pouvoir durer, parce qu'au fond il n'est personne qui l'accepte, et que la politique qui se résignerait à une telle déclaration d'impuissance deviendrait la risée du monde. Il faudra donc, avant qu'il soit longtemps, prendre le parti d'aller jusqu'au bout dans la voie de ces grandes réformes, ou restaurer le pouvoir pontifical sur les ruines de Tœuvre que nous avons cimentée de notre sang.

0(1 comprend qu'en présence de ces lenteurs, si bien faites pour irriter les passions populaires, les hommes de la démocratie extrême, à qui les promesses ne coûtent rien parce qu'ils savent bien qu'il ne seront pas mis en

demeure de les tenir, gagnent du terrain en Italie. Pour notre part, nous ne verrions rien que de légitime dans l'agitation qu'ils s'efforcent d'y créer, si nous y pouvions reconnaître la seule inspiration du patriotisme. Nous sommes touf disposé à approuver une impatience que nous ne nous défendons pas de partager. Il y a même, dans les situations de ce genre, des emportements et des témérités qui ne sont pas toujours des fautes. On n'a aucun reproche à adresser sous ce rapport aux chefs de la démocratie italienne. Mais nous les voyons avec regret exploiter de nobles sentiments en faveur d'une cause qui n'a rieu de commun avec la liberté et qui, si elle venait à triompher un seuLinstant, ferait perdre à lltalie toutes les sympathies qu'elle a gagnées en Europe. Nous voulons parler ici des équipées socialistes de M. Mazdni.

Le socialisme est aujourd'hui une doctrine jugée. Ëri France spécialement, où cette doctrine a longtemps tenu école et où elle a prétendu au gouvernement, on a pu d'abord l'apprécier comme théorie, et on a plus tard recueilli ses résultats. On a été à même d'étudier de près les conséquences pratiques de cet enseignement corrupteur, de ces systèmes absolus et tyranniques qui avaient tous pour trait commun et pour point de départ la toute-puissance de l'État et la. négation des droits individuels. Comme c'était là le seul point sur lequel ils fussent tous d'accord, ce fut aussi le seul qui pénétra dans l'esprit populaire et qui y resta gravé. La leçon ne se fit pas attendre, et elle a été telle, que ceux qui nous l'ont attirée devraient pour leur honneur rester à jamais muets de confusion.

Nous ne savons si une telle gloire' a tenté M* Mazzini, ou s'il se flatte de conjurer les malheurs que les doctrines de la démocratie absolue ont produits de tout temps et chez tous les peuples ; mais il en emprunte aujourd'hui

la phraséologie et les formules les plus surannées pour exciter en Italie les passions populaires. Il se compose un rôle avec de pitoyables redites dont personne chez nous n'oserait plus s'affubler. C'est là ce que ses amis appellent avec admiration le machiavélisme de M. Mazzini ! Il n'est question à chaque ligne de ses manifestes que de la tyrannie du capital , de l'exploitation de l'homme par homme* du droit au travail, de la nécessité d'une réorganisation socmlCy ce qui est le nom démocratique de la dictature; enfin, de tous ces lieux communs déshonorés, dont chaque mot rappelle une catastrophe, et qui ont pu être parfois inspirés par des illusions désintéressées, mais n'ont jamais remué au fond des cœurs que des passions viles.

A quelque point de vue qu'on examine la portée politique de cette agitation, il est difficile de comprendre le but que se propose M. Mazzini. S'il se figure accélérer par là la solution de la question romaine, il se trompe, car ses bravades ne sont faites ni pour séduire ni pour effrayer la diplomatie française ; s'il se figure précipiter un mouvement national contre l'Autriche, il se trompe, car les déclamations contre l'infâme capital et les convoitises qu'elles excitent n'ont rien de commun avec le sentiment qui fait les héros et les soldats ; s'il se figure s'imposer au gouvernement italien comme le tribun des classes ouvrières, il se trompe encore, car il lui manquera toujours, pour arriver à saisir son.quart d'heure de dictature, une centralisation et des capitales habitées par cinq cent mille ouvriers. Le seul succès qu'il puisse se promettre de ses prédications eât le résultat peu brillant qu'elles viennent d'obtenir à Bologne, quelques boutiques pillées et une démonstration en place publique contre la cherté des vivres. Digne fruit d'un tel apostolat !

Le moindre tort de ces manœuvres est de diviser et d'affaiblir l'Italie devant l'Europe. Le mouvement italien

.a été accueilli avec sympathie, malgré les préjugés furieux et aveugles qui se déchaînaient eontre lui ; mais c'est surtout parce qu'il s'est présenté, commq^ un* mouvement libéral, sous les auspices de ses deux grands initiateurs, Manin et M. de Gavour. Le jour où on le verrait seulement pencher vers les doctrines du despotisme, qui sont le vrai fond des systèmes socialistes, il serait aussitôt délaissé par Topinion dont l'appui lui a été siutilei Voilà ce que doivent se dire les partisans des idées socialistes qui aiment sincèrement leur pays; voilà ce qu'oublient M. Mazzini et les hommes qui viennent de présider à Florence le congrès des associations ouvrières.

M. Mazzini s'était tenu à l'écart dans ces dernières années. On lui a su gré de son abnégation. Ce silence volontaire a été l'acte le plus utile et le plus louable de sa carrière politique. S'il juge le moment venu de parler, qu'il se serve de sa popularité pour servir la cause de son pays, et non pour la compromettre ; qu'il emploie sa rhétorique tribunitienne à enflammer les courages, et non à exciter les appétits. Qu'il prenne même, s'il veut, les allures et le ton d'un prophète ; içais qu'il s'abstienne des vanteries ridicules de sa lettre à la jeunesse silicienne, lettre dans laquelle il parle de l'unité italienne comme d'une découverte inventée par lui et exploitée contre lui par les concurrents jaloux qui la lui ont dérobée, prétention vraiment burlesque aux yeux de quiconque connaît les précédents de l'idée unitaire et les traces profondes qu'elle a laissées dans l'histoire de l'Italie.

L'attention que l'Europe accorde depuis un an aux événements qui s'accomplissent en Amérique ne se portera bientôt plus exclusivement sur la guerre dés États-Unis. Une expédition se prépare contre le Mexique ^ dans le but

1. Il était question, depuis C[uelque temps déjà, de cette expédition à

d'obtenir ime réps^ration depuis longtemps réclamée psr les intérêts les plus essentiels de la civilisation. Mais il est difYîcile d'espérer une régénération de ce malheureux pays, et, fût-il reconquis tout entier par TËspagne, qui annonce hautement le projet de mener jusqu'au bout l'entreprise pour son propre compte, on ne sait si son sort serait beaucoup plufr à enrier. Le Mexique, de même que les républiques de l'Amérique méridionale, n'a reçu que trop d'éléments de l'ancienne civilisation espagnole; et ce qu'il offre de plus curieux, c'est précisément ce mélange de raffmiment et de barbarie, ce sont ces types d'aventuriers demi sauvages, dans lesquels on trouve les physionomies et les mœurs du tem^s de Philippe II, mêlées à des instincts de Peaux-Rouges et au langage du républicanisme cosmopolite.

Aux États-Unis, les deux partis continuent à être en présence aux environs de Washington, et sans pouvoir se décider à en venir aux mains. Ces hésitations ont trop d'excuses pour qu'on puisse les blâmer. Beaucoup d'hommes qui aiment leur pays s'obstinent à espérer, surtout dans les États du Nord, que toute voie d'arrangement n'est pas fermée. C'est ce qui explique leur répugnance à proclamer dès aujourd'hui l'aflranchissement des esclaves, répugnance que, selon nous, on juge trop sévèrement, parce qu'on n'en comprend pas le vrai sens. Les États du Nord, on l'oublie trop, font une guerre défensive. Us ont pris les armes, non pas pour attaquer l'esclavage, mais pour l'empêcher d'envahir les territoires nouveaux. Ils ont voulu rester dans la constitution et la légalité, afin de ne pas rendre toute conciliation impossible. Leur résistance n'en est pas moins un grand sacrifice fait en faveur de la cause de l'émancipation, et on les calomnie lorsqu'on leur

laquelle devaient prendre part, disait-on, l'Angleterre, l'Espagne et la France.

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prête des vuea intéresséea. Ces ménagements sont inutiles, nous le croyQijB, mais ils sont fondés sur des scrupules honorables. Ils auront au moins eu pour résultat d'dter * toute excuse aux odieux auteurs de la guerre, a Qu'on essaye, dit notre collaborateur et ami M. Edouard Laboulaye dans un éloquent et généreux plaidoyer' en faveur de l'émancipation, qu'on essaye de tracer les eonditions d'un traité entre le Nord et le Sud, je défie qu'on arrive à une solution acceptable. Pourquoi ? C'est que la question engagée est tout autre chose qu'une question de justice. Ce n'est pas son indépendance que défend le Sud, elle n'est pas menacée ; ce qu'il lui faut, c'est la domination. »

s novembre ISGt.

Nous touchons au premier anniversaire d'un événement qui a fait beaucoup de bruit en son temps, et dont le prestige ne parait pas destiné à grandir autant qu'on s'était d'abord plu à l'espérer. Il n'a pas gagné grand'chose à devenir de l'histoire. ïl y aura bientôt un an qu'ont été promulgués les décrets du 24 novembre, date qu'on croirait volontiers beaucoup plus ancienne, soit que ces décrets aient réellement peu modifié l'état de choses qui existait antérieurement, soit que la génération présente manque un peu de mémoire, comme elle l'a prouvé en mainte occasion. Avant de l'accuser d'ingratitude, il y aurait lieu d'examiner si cet acte fameux a bien tenu toutes ses promesses ; sujet inflniment délicat que nous nous contenterons d'efHeurer, laissant le soin de l'approfondir aux publicistes qui, à l'époque où le doute était encore permis

sur rinlerp relation qu'il convenait de lui donner, s'efforçaient d'en réduire les conséquences et la portée 1 Vous les les verrez aujourd'hui y découvrir, par uiie tactique nouvelle, une foule de perfections ignorées et de résultats inaperçus. Malheureusement le public n'est guère plus disposé maintenant à l'optimisme et à l'illusion qu'il ne l'était alors à l'enthousiasme et à la confiance en l'avenir. C'est que, malgré sa débonnaireté proverbiale et trop démontrée, il a encore assez de clairvoyance pour démêler la signification de ce qui se passe sous ses yeux, s'il n'a pas assez d'énergie pour s'en fâcher. Quand on lui promet que la presse sera libre, à la condition de respecter la dynastie et le principe du gouvernement existant, et qu'il voit condamner sans appel, pour une critique pure et simple des actes de l'administration, des écrivains que l'élévation de leur talent et la réserve de leur attitude semblaient devoir mettre à l'abri de semblables accidents, il sait, n'en doutez pas, ce que cela veut dire, le bon public ! Tenez pour certain qu'il en prend note et comprend cette leçon, même sans avoir fait une étude spéciale de l'histoire de la maison du Hanovre. Quand on s'autorise du principe de la liberté d'association pour en entraver les faibles réalisations pratiques qui ont échappé jusqu'ici aux étreintes d'une centralisation absorbante et jalouse, quand on se fonde sur les doctrines d'égalité et les sentiments démocratiques pour frapper une Société justement impopulaire par ses maximes, mais incommode au pouvoir et, par cela même, utile à la liberté qui est opposante par essence, il se doute vaguement qi^e, si quelqu'un a quelque chose à gagner à ces mesures de rigueur, ce a'est pas lui. Son instinct lui dit que tout ce qui fortifie l'administration affaiblit d'autant les garanties des administrés, et que ce qui met à la gêne les gouvernants est fait, au contraire, pour rassurer et réjouir les gouvernés. N'eût il jamais

étudié 1% politique que dans La Fontaine, il, en saurait encore assez long^ là-dessus. Enfin, lorsqu'on lui Rappelle ^ pour le consoler, que la tribune est libre à défaut de la presse, il remarque que cette tribune i^'est pas, Jusqu'à présent, entourée de ministres responsables, et il restiS froid, instruit par l'expérience à faire peu de- cas de la parole séparée de l'action.

À s'en tenir strictement à cette muette mais concluante déposition des faits, il est à craindre que le plus clair des améliorations octroyées en novembre dernier ne consiste aujourd'hui dans ce bruyant et spécieux droit d'adresse qui permet aux vanités parlementaires de se satisfaire à leur aise.un^ fois par an, et sans danger pour personne. C'est beaucoup assurément, d'aucuns trouvent même que c'est trop; mais on s'attendait à mieux, et sans doute on avait tort, comme toutes les fois qu'on espère du bon plaisir de l'Etat des concessions qui ne lui sont pas impérieusement commandées par sa situation. Cependant nous oserons dire que ce mécompte ne doit pas être imputé exclusivement à ceux qui l'ont éprouvé. Nos gouvernants cèdent un peu trop facilement à la manie de laisser espérer plus qu'ils ne veulent donner, et ils font naître par là des illusions exagérées qui sont, il est vrai, à leur avantage, mais auxquelles succèdent des déceptions dont ils retireront moins de profit. Quelquefois même, par une déférence peut-être trop empressée envers l'opinion puldique, ils s'emparent des mots qu'elle aime, et les font servir comme intitulés à des act<es inspirés par un tout autre esprit. C'est ainsi que des décrets destinés à fortifier l'action du pouvoir ont paru sous ce nom de décentralisation, qui devient chaque jour plus populaire. C'est ainsi encore que, dans la circulaire qui vient de frapper la Société de Saint- Vincent-de-Paul, il n'est guère question que des bienfaits de la liberté d'association, et du ferme désir du ministre

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de protéger toutes les Sociétés, et « de les admettre également au partage des faveurs du pouvoir. » Il faudrait que nous n'eussions pas vécu de notre temps pour avoir l'ingénuité de nous étonner de la légère opposition qu'il y a ici entre les paroles et les actes. Ce n'est pas de la surprise qu'elle nous* inspire. Nous pourrions relever, dans une foule de mesures du même genre, cet hommage rendu à la popularité de certains mots. Nous n'avons pas la* folle prétention . d'espérer faire disparaître cet usage de nos mœurs politiques ; tout le m'onde sait de reste que la parole a été donnée à l'homme pour dissimuler sa pensée; mais en tout il y a une Juste mesure à observer, et nous voudrions la voir garder ici, dans l'intérêt des grandes traditions de l'art de gouverner.

La suppression des conseils centraux de la Société de Saint- Vincent-de-Paul a donné lieu à des polémiques dont la vivacité est d'un bon augure. Ge combat de presse s'étant livré en dehors de toute vue de réalisation immédiate, et à propos d'une mesure sur laquelle il n'y avait aucun intérêt direct à revenir, puisqu'elle était un fait accompli, c'est bien en honneur des seuls principes que les écrivains libéraux sont intervenus dans la discussion et ont essuyé le feu de la démocratie gouvernementale ; conduite qui paraîtra plus désintéressée encore, si l'on considère qu'ils n'ont pu rester fidèles à leur propre cause qu'à la condition "de couvrir leurs adversaires ultramontains, et n'ont pas reculé devant ce devoir. On les en a blâmés comme d'une preuve d'incapacité politique. Ceux qui leur adressent ce reproche se croient sans doute de très profonds calculateurs, parce qu'ils se réjouissent des mésaventures qui adviennent à leurs ennemis et parce qu'ils prêtent main-forte pour les frapper. Mais il n'est pas besoin d'être doué d'un grand machiavélisme pour éprouver une telle tentation ; il suffit d'avoir de l'instinct et de haïr ses anta-

goniste^, ce qui n'exige pas de grands efforts de génie. Les sauvages ne raisonnent pas autrement et ne se croient pas des hommes d'État pour cela.Oii cette haine aveugle finit, là seulement la politique civilisée commence. Elle consiste d'abord à apprécier dans quelle mesure on a le droit d'attaquer ses adversaires, et à partir de quel point l'agression devient illégitime ; ensuite, à juger si l'on, a intérêt à les détruire lorsqu'on défend certains droits en commun avec eux, ou lorsqu'ils vous aident à résister à des adversaires encore plus puissants qu'ils ne le sont euxmêmes.

Au point de vue du droit, je ne dis pas an point de vue de la loi, qui est formelle, puisqu'elle interdit toute réunion périodique de plus de vingt personnes qui n'auront pas obtenu une autorisation préalable, mais au point de vue du droit libéral, le seul que je puisse discuter ici, il est ditlicile de donner raison aux partisans de la mesure. L'existence de la Société de Saint-Vincent-de-Paul constituait, disent-ils, un privilège, comme si la liberté pouvait jamais être un privilège ! C'est avec un pareil abus de mots qu'on se flatte d'égarer l'opinion. Plût au ciel que nous eussions beaucoup de privilèges de cette nature à supporter ! Lorsque dans un État qui n'est pas libre il arrive, par une exception heureuse, que des privilégiés de ce genre jouissent d'une liberté de tolérance ou de hasard, ce n'est pas à en diminuer le nombre, c'est à l'augmenter qu'il faut travailler de toutes ses forces. Qu'on ne dise donc pas qu'il ne s'agit ici que de soumettre la Société de Saint-Vincent-de-Paul au droit commun ; car, ainsi qu'on l'a répondu avec vérité, le droit commun n'est pas Tinterdiction, c'est la liberté. Si par un étrange renversement de la nature des choses, le législateur a fait la règïe de ce qui devrait n'être que l'exception, ce n'est pas à des écrivains libéraux de prendre parti pour lui.

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Au point de vue de l'intérêt de la cause libérale, la question peut être envisagée de bien des façons ; mâiâ si on oublie ses rancunes pour s'élever au-dessus des vues mesquines et bornées de l'esprit de parti, on s'aperçoit qu'ici, comme presque en toutes choses, l'utilité ne fait qu'un avec la justice. C'est l'esprit ultramontain qui inspire la société de Saint- Vincent-de-Paul, et nous ne sommes , grâce à Dieu , pas suspects d'aimer l'ultramontanisme ; la liberté a reçu des mains de ce parti ses plus cruelles blessures, et on nç fait guère autre chose aujourd'hui que lui appliquer les lois qu'il a lui-même décrétées. Il est donc, jusqu'à un certain point, permis de ne voir dans le malheur qui le frappe qu'un exemple de justice distribu tive.

Mais sa situation a beaucoup changé depuis quelques années, et un rôle auquel il était loin de s'attendre luimême lui a été Imposé par les circonstances'; c'est sous cet aspect nouveau que nous sommes tenus de le considérer -' aujourd'hui. D'auxiliaire tout-puissant qu'il était alors pour le pouvoir, le parti ultramontairi est devenu un obstacle. Par cela seul, son influence a changé de nature et d'action. C'est toujours une force redoutable, mais une force qui agit dans un sens tout différent et que nous ne pouvons pas, sans une méprise grossière, apprécier absolument comme à l'époque où elle était exclusivement tournée contre nous. Il y a eu un déplacement dans l'équilibre des partis, et nous sommes forcés d'en tenir compte.

On oublie que cette puissance, servant par son opposition à atténuer d'autres influences aujourd'hui sans contrepoids,-peut, sans le vouloir, devenir très favorable à la liberté. Il est facile de le démontrer par un fait emprunté à l'histoire même de l'ultramontanisme et à la plus récente. Je viens de parler des décrets du 24 novembre. Qu'on prenne la peine de relire les suppositions émises au sujet

de la pensée qui a inspiré ces concessions faites à la liberté. On les yerra presque unanimement attribuées au désir de gagner Tappui de Topinion contre la propagande ultramontaine, alors conduite par les évêques, grâce à la franchise dont jouissaient encore leurs mandements. Suppri* mez cette opposition, le pouvoir n*eût probablement pas même éprouvé la velléité d'aller au devant des vœux de Tesprit public.

Les oppositions peuvent donc avoir un bon côté, même quand elles sont faites par Tultramontanisme, et travailler à les détruire dans de telles conditions, c'est se désarmer soi-même. On dirait que le rédacteur de la circulaire ministérielle a voulu faire sentir leur inconséquence à ses appro-. bateurs, puisqu'il n'a pu toucher aui statuts de la Société de Saint-Vincent-de-Paul sans se croire obligé en même temps de porter la main sur ceux de la Franc-Maçonnerie, institution qu'il vante pourtant comme un modèle de patriotisme, et avec plus de raison encore comme un modèle de sagesse. Cependant, cette sagesse exemplaire ne l'a pas protégée contre les rigueurs ministérielles, non plus que sa persévérance à choisir tous ses grands maîtres parmi les membres de la dynastie actuelle. Mais ce coup qui retombait en partiç sur eux, n'a rien appris à nos démocrates. Peu leur importe qu'on les malmène, pourvu qu'on frappe encore plus fort sur le voisin. C'est là ce qu'en France on a de tout temps appelé l'esprit d'égalité. On y sera toujours sûr de réjouir le cœur du populaire lorsqu'on saura frapper à propos sur tout ce qui s'élève au-dessus de la ligne commune, soit par le droit du mérite, soit par un privilège du hasard. Réjouis-toi donc, Jacques Bonhomme ! tu as de quoi être lier de ta perspicacité et de tes progrès en tout genre !

En même temps que le gouvernement français créait à l'intérieur ces petites déconvenues au parti ultramon-

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tain, il acquérait à Textérieur de nouveaux titres à sa reconnaissance, du moins on est forcé de le supposer d'après * le discours du cardinal-archevêque de Ghambéry. Nous ne saurions, en effet, ni douter de la sincérité des sentiments de gratitude exprimés au nom de l'Église par un si illustre prélat, ni lui prêter l'intention peu avouable d'obtenir par des remerciements anticipés des services qui ne consisteraient encore que dans les espérances qu'ils éveillent. -Ces témoignages de reconnaissance, coïncidant avec le changement de politique que la diplomatie française s'efforce eu ce moment d'imposer au cabinet italien au sujet de Rome, sont bien faits pour refroidir les esprits trop confiants qui, sur la foi de la mésintelligence qui existait entre le Pape et la France, et devant les actes préparatoires de la chute du pouvoir temporel, se sont laissés aller à croire au dé~ noùment prochain de la question romaine. Ils connaissent bien mal leur époque, s'ils s'imaginent qu'il suffit qu'une chose soit grande, légitime, utile aux peuples et reconnue comme telle, pour qu'on la fasse; c'est bien la dernière des considérations à laquelle on s'arrête aujourd'hui. Et, lors même qu'on serait très décidé à l'accomplir, ce ne serait pas encore une raison pour qu'elle se fît si vite, car nous vivons dans un siècle qui a horreur de la ligne droite, et on renverserait toutes ses idées, s'il voyait une seule fois un homme d'Etat agir simplement comme il pense. On calme ces imaginations trop impatientes en les envoyant voyager en Vénétie pour leur instruction. Elles apprendront là que le plus court chemin pour aller de Bologne à Rome est celui qui passe par le quadrilatère et le Tyrol.

Les chefs du: ministère italien hésitent un peu à accepter ce changement de front qui entrait si peu dans leurs prévisions, et on conçoit la perplexité qu'il leur cause. Il n'est pas seulement pénible et humiliant, il est souverainement dangereux d'avoir à détourner tout à coup et sans

motif apparent les esprits de la voie sur laquelle on les a si longtemps poussés, et cela au moment même où Ton avait le droit de se croire sur le point d'atteindre le but. Que répondront les cheù; du ministère italien lorsqu'on les accusera d'avoir été ou trompeurs ou trompés, deux torts qui ne se pardonnent pas plus facilement Tunr que l'autre aux hommes politiques? Ils répondront sans doute ce que M. de Gavour lui-même aurait pu répondre la veille de sa mort, lorsqu'on lui rappelait, avec une injuste anîmosité, les promesses qu'il ne pouvait pas remplir ; mais qui peut dire si le Parlement et les patriotes qui dirigent le mouvement italien auront assez de modération et de fermeté pour se contenter de cette réponse en attendant des circonstances plus favorables? Cette extrémité paraît plus fâcheuse encore si l'on considère sur quelle pente hasardeuse on propose de précipiter les passions habituées à se tourner vers Rome. Déclarer la guerre à l'Autriche et s'emparer dé la Vénétie, cela est bientôt dit.

Nous sommes très loin de regarder cette, entreprise comme impossible : c'est même à nos yeux un devoir pour l'Italie de La réaliser avec ses seules forces, si elle veut être bien définitivement libre et indépendante. Mais quel homm^ sensé n'avouera qu'il y aurait une témérité injustifiable à risquer un tel coup de fortune en présence de l'état incomplet d'organisation où se trouve l'Italie, et surtout en présence des conspirations et des pièges qu'on laisserait derrière soi à Rome et à Naples? Qu'on joue sa propre destinée sur une inspiration aventureuse ou- héroïque, comme le faisait Garibaldi, il y a dix*huit mois, rien de mieux ; mais quel homme peut avoir acquis le droit de jouer ainsi celle de sa patrie, à moins qu'elle ne se trouve dans une de ces situations désespérées où les témérités les plus folles deviennent du génie '^

L'Italie n*en est pas là. Elle ne doit pas souffrir qu'on.

expose légèrement ce qu'elle a acquis au prix de tant de sacrifices. Illuiest donc bien difficile, sinon impossible, de songer à la conquête de la Yénètie ayant d'avoir vaincu ses ennemis intérieurs. Quant à une cession à Tamiable de la part de TAutriche, vieille idée qu'on s'obstine à remettre de loin en loin sur le lapis, malgré le peu de succès qu'elle a obtenu, nous avons trop bonne opinion de la sagacité des hommes d'État italiens pour admettre qu'ils se soient flattés un seul instant d'v amener le cabinet de Vienne. Nous ne discuterons pas autrement ce vertueux expédient, auquel nous souhaitons plus de chance qu'il n'en a eu jusqu'à présent. On voit,. d'après, ces observations, combien la situation du ministère italien est complexe et délicate : nous espérons néanmoins qu'il trouvera dans l'adhésion du sentiment national éclairé, la force morale qui lui est nécessaire pour se soutenir contre ses adversaires, de même qu'il rencontrera dans l'organisation du nouveau royaume, encore si incomplète, surtout au point de vue militaire, un emploi suffisant de son activité.

Il faut, de toute nécessité, que l'Italie apprenne à se passer de ses alliances, et se mette en état de prendre une détermination par elle-même. Si demain la Hongrie se levait et leur apportait l'occasion qu'ils appellent av^c tant d'ardeur, il n'est pas certain que les Italiens se sentissent assez forts pour unir leur cause à la sienne, et pour faire ce pas décisif sans en demander la permission à l'Europe. Du moins c'est dans ce sens que s'exprimaient, il y a peu de jours, les organes du ministère. Ils devraient comprendre que cette timidité les accuse encore plus si elle est réelle que si elle est feinte. Tous leurs efforts doivent donc tendre à faire cesser cet état de dépendance et à mettre leur pays en situation de profiter des éventualités. Ils n'ont pas de temps à perdre s'ils ont réellement cette ambition. Quels sanglants reproches n'aurait-on pas à leur adresser

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s'ils se laissaient prendre au dépourvu par les événements? Et nul ne peut répondre que le cas ne se présentera pas. Malgré la ferme intention que montrent ses conducteurs de s'enfermer strictement dans le cercle des résistances légales, la crise hongroise peut, en effet, du jour au lendemain, éclater en une guerre ouverte. Il est même difficile'de prévoir une autre issue à ses complications. Il n'y a que la force qui puisse décider en dernier ressort entre de9 prétentions également inflexibles et radicalement inconciliables. Le moment de l'ouverture de la lutte n'est donc plus soumis qu'à ces mille accidents que font naître les passions surexcitées, et qui donnent un signal depuis longtemps attendu. Il se peut cependant, à la rigueur^ qu'elle n'éclate pas, malgré tous les signes qui l'annoncent* mais, quel que soit le parti qui cède et fasse les frais d% la réconciliation, elle n'aura pas lieu sans amener de profondes modifications dans la situation de l'Autriche. Ge qui est certain , c'est que l'état de choses actuel y devient de plus en plus impossible à maintenir. Ruinée par les. assignats, dévorée par une bureaucratie innombrable,- la monarchie autrichienne se trouvé en même temps avoir à faire face au refus de l'impôt et au refus des levées militaire, et cette opposition ne lui est pas créée par quelques meneurs isolés, tout le monde y prend part, ainsi que l'atteste la lettre de l'archevêque de Gran, curieux témoignage de la profonde irritation des esprits en Hongrie.

C'est probablement à l'évidence des périls que l'Autriche court en ce moment qu'il faut attribuer les bruits qu'on a répandus récemment au sujet du rétablissement de l'entente cordiale entre le cabinet de Vienne et celui de Saint- Pétersbourg. La Russie semble, de son côté, n'être pas moins intéressée que l'Autriche à ce rapprochement. Elle est en proie à des maux bien plus incurables encore que ceux de son ancienne alliée : en effet, en Autriche, si l'em-

pire se disloque, chacune de ses 4)rovinces, considérées isolément, est relativement saine et vivante, tandis qu*eir' Rtrssie ce sont les populations elles-mêmes qui sont ^ atteintes. L'anarchie et la division y sont entre les classes au lieu d*être, comme en Autriche, un simple démembrement de certaines portions du territoire. Supprimez 'la centralisation autrichienne, et il reste des nationalités pleines de vie et capables de se suffire à elles-mêmes; supprimez le gouvernement russe, et vous n'avez plus que le chaos ; vous mettez en présence deux classes ennemies prêtes à s'entre-dévorer, une noblesse avide, raffinée, sans racines dans le sol, en face d'un peuple d'aflTranchis impatients et à peine civilisés, sans autre médiation qu'une bourgeoisie qui a des sentiments honnêtes et libéraux, mais qui est née d'hier, et qui n'est pas encore assez forte pour se faire respecter.

Tous ces éléments, qui semblaient jusqu'ici participer à cette immobilité pleine de torpeur qui est particulière ai\x régions glaciales, s'agitent et s'entre-choquent aujourd'hui sous les yeux d'un pouvoir comme pétrifié par le sentiment de son impuissance. Les serfs s'efforcent d'éluder leurs obligations, les nobles regrettent leurs privilèges, la jeunesse universitaire fait des émeutes et demandé des institutions libérales. Cette jeunesse représente l'avènement d'une classe nouvelle qui ne peut manquer de se développer très rapidement en Russie, maintenant qu'elle «pourra se recruter en partie parmi les serfs affranchis. C'est elle qui, dans un temps plus ou moins éloigné, y obtiendra la prépondérance, et sera appelée à influer sur la direction des affaires. Son influence est dès aujourd'hui assez croissante pour que le gouvernement russe soit avant peu mis en demeure de s'appuyer sur elle en lui accordant une partie des réformes qu'elle réclame, ou d'exploiter contre elle les tendances égalitaires en la

rendant suspecte aux classes inférieures, suivant une vieille tradition de la politique française. Les manifestations u:i peu décousues qui se sont produites ces derniers temps au sein de cette classe ne peuvent pas être considérées comme Texpression légale et régulière de ses vœux et de ses sentiments politiques ; cependant il est permis d-en pressentir Tesprit sur ces simples données, et ils ont présenté des symptômes rassurants à beaucoup d'égards. Ge n*est pas sans une douce surprise, par exemple, que nous avons vu le rétablissement de la Pologne écrit sur ces programmes improvisés.

Ge serait une salutaire et mémorable leçon de justice que Tiniliative de ce grand acte de réparation fût prise par Tun des peuples au nom desquels l'iniquité a été commise, et surtout par celui qui a le plus contribué à aggraver le sort des vaincus. On se figure bien à tort qu'un tel miracle serait impossible. Peut-être n'y faudrait-il que l'éloquence d'un homme de génie. Les peuples ontt quoi qu'on en dise, le sentiment de la justice ; les grands malheurs parlent vivement à leur imagination, et il est après tout au moins aussi facile de les remuer pour le bien que pour le mal. Un livre écrit par une femme a suffi, en Amérique, pour opérer une révolution en faveur des esclaves, et les protestations de toute l'Europe civilisée ne pourraient pas protéger une race intelligente et généreuse contre les sauvages exécutions des hordes asiatiques i Une telle anomalie n'est pas durable. Les actes qui s'accomplissent journellement dans le l'oyaume de Pologne sont une honte pour toutes les nations européennes qui les laissent commettre ; mais un jour viendra oii l'indignation universelle élèvera une clameur si hau^e, qu'elle chassera dans leurs déserts ces barbares, muets d'épouvante et courbés sous le poids des malédictions du monde. Déjà, en les voyant succomber les uns après les autres, en proie à un mal inconnu et

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CUROKIQUES POLITIQUES. Si3

comme foudroyés par Thorreur de leurs propres crimes, on se demande s*il n'y a pas, dans la haine publique, une force mystérieuse et invisible qui tue plus sûrement que le poignard.

Mais les Polonais se font égorger en récitant des prières; cela leur fait perdre tout intérêt aux yeux de beaucoup de nos plus excellents philanthropes. Leur héroïsme a le tort impardonnable d'aller trop souvent à la messe. Nous estimons qu'on doit être indulgent (même quand on est philanthrope) pour des sentiments qui n'ont peut-être pas toute l'exactilude d'un syllogisme, mais qui aident ce peuple à supporter des maux sans mesure et qui exaltent son courage en soutenant ses espérances. Il n'est pas parfaitement prouvé qu'une pantalonnade métaphysiqu^i sur le droit de la force produisît le même résultat. Il y a dans la nature humaine un instinol sauveur qui la pousse à chercher sans cesse à proportionner les efforts aux difficultés^ vaincre. C'est lui qui, dans les situations désespérées, tend à exalter le sentiment religieux et inspire par là aux peuples un mépris de la mort auquel ils ne pourraient s'élever sans lui.

Il y a donc beaucoup d'injustice et d'inintelligence dans les reproches qu'on adresse au mysticisme polonais. Pour faire face à des périls extrêmes, il faut des sentiments hors de la mesure commune. Cependant nous répéterons à ce propos que les immolations volontaires ont Cessé pour le moment d'être nécessaires à la cause polonaise, et que l'exaltation religieuse ne doit pas exclure des inspirations plus pratiques fondées sur une juste appréciation des affaires de l'Europe et des voies de la politique active. Le premier devoir des Polonais est aujourd'hui de réserver un sang précieux et de se tenir prêts pour les occasions qui ne peuvent manquer de s'offrir à eux. Que faut-il pour qu'elle se présente? Une seconde guerre de Crimée,

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OU seulement une imiurrèetion en Hougrie* Ils' son t^. en effet, bon gré ou Aial gré, solidaires dés Hongrois, «oinoie le» Hongrois sont solidaires des Italiens. Tôt eu tara, cette^alliance vaudra sans doql^e celle dfi rAutriche avee la ' Russie.

Ces nuages ne sont pas les seuls qui menacent en dB moment la sécurité de Ffiurope. H convient de joindre à ces chances de guerre "l'airènement de plus en plus probable d*un ministère $ary en Angleterre, et Tenvie démesurée de nos voisins d'eutre-Rhin de chercher de tooa côtés des querelles d'Allemand. Ils feraient mieux d'occuper leurs loisirs à expliquer, avec la clarté qui leur est habituelle, quelles ont été les intentions du roi de Prusse en se faisant couronner. Ce serait là une illustre matière à mettre en dissertation. Le monde entier en est encore à se demander ce que tout cela a voulu dire, et personne probablement ne le saura jamais.

I On hésite à parler du différend franco-su j^se, tant il est encore mal éelairci. Mais, si minime que soit Tobjet de cette cofitestation, l'on ne saurait adopter sur ce point la brutale et insolente solution du Tïmes, enjdgnant à la Suisse, au nom de la sécurité britannique, de décider au plus vite la question à pile ou face. La Suisse est faible, c'est justement ce qui nous intéresse en sa faveur. Ses meilleurs alliés, comme on voit, ne la ménagent guère. La république de Genève, en particulier, a été fort maltraitée par nos plus grands publicistes. Nous ne nous défendons pas de l'aimer et de l'admirer pour les souvenirs de son histoire, quoi qu'on y cède, à ce qu'il paraît, un peu trop facilement à la manie de coudre dans des sacs les rédacteurs du ConstùutionneL II n'est personne qui ne soit disposé à lui pardonner ce petit travers, en considération des services qu'elle a rendus à la liberté. Les Suisses peuvent, d'ailleurs, être sans inquiétude au sujet de Tinté-

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^ CHRONIQUES POLll^lQUES.. 345

grîté de leuf territoira. L» nécessité^ plus morale encore que physique,' qui d présidé au tracé de sa contiguration, ti'à pas ceséé d^exister, et on n'y a jamais touché impunément.

L'empereur de la Chine est mort. Il laisse pour héritiéf un enfant de sept ans, placé sous la tutelle d'un conseil de régence composé des huit grands fenctionnaires de Tempire. H a soigneusement écarté de ce conseil le prince Kong^ son cousin, prïBce intelligent, très populaire auprès de la démocratie chinoise, et à qui ses courtisans ne se font pas faute de rappeler qu'il est un fils du Ciel déclassé. Si la Chine était un État constitutionnel, il n'y aurait aucun inconvénient à ce que cet enfant restât sur le trôi^e, parce que dans les États de ce genre le roi règne et ne ' gouverne pas. Mais dans un pays despotique, où la personne du souverain est presqua la seule agissante, toutes les chances sont contraires à l'enfant et favorables au prince Kong.

.23 novembre 1861.

Nous avons plus d'une fois signalé ici même l'heureuse influence des grands embarras financiers, sur la marche des gouvernements. Il y a là une sorte de loi historique dont la vérification est aussi facile dans le présent que dans le passé. Ce n'est guère, en général, dans leurs jours de, prospérité que les pouvoirs forts songent à se réformer, c'est-à-dire à se limiter eux-mêmes : ils ne pensent alors qu'à accroître et à multiplier leurs propres attributions ; ils veulent tout faire, tout régler, et ils prétendent que la nation ne rapporte qu'à eux seuls la grandeur qu'elle peut avoir par elle-même. Mais à mesure que les situations

deviennent plus difficiles, la responsabilité les tente beaucoup moins ; ils invitent la nation à donner son avis sur ses propres affaires, à s'en charger elle-même; ils écouteat volontiers les sages et même les empiriques ; ils se défient de rinitiative qu'ils revendiquaient si haut, et ne demandent pas mieux que de restreindre le cercle de leur action. Ils voulaient bien qu'on leur fît l'honneur de tous les succès, mais ils ne sauraient supporter l'idée qu'on puisse aussi leur imputer les revers. Delà leur facilité à se déposséder de leurs plus puissantes prérogatives une fois qu'ils n'y voient plus qu^un honneur dangereux. De là, aussi, par une raison analogue, la facilité encore plus grande avec laquelle les peuples se dégoûtent de faire eux-mêmes leurs affaires. Comme on ne les leur remet guère que lorsqu'elles sont en mauvais état, ils sont promptement rebutés par les difQcultés qu'ils y rencontrent, et d'ordinaire ils se vengent de ce mécompte, non sur ceux qui ont fait le mal, mais sur ceux qui ont été appelés pour y porter remède.

Ce n'est pas pour satisfaire les stériles rancunes de l'esprit de parti que nous tenons à marquer le caractère des nouvelles concessions que nous rapporte la rentrée de M. Fould au ministère, La gravité de l'état de choses qu'il a révélé implique trop de malheurs publics et privés pour que nous éprouvions même la tentation de nous en réjouir. Nous en étudions froidement les conséquences probables d'après les leçons de l'histoire et de l'expérience contemporaine. 11 nous est sans doute permis d'en exposer les compensations à côté des maux qu'il contient, et quels que soient les précédents auxquels on veuille comparer le rapport de M. Fould, soit qu'on remonte au célèbre Compte rendu de Necker^ soit qu'on s'en tienne à des faits plus récents, par exemple à la crise financière qui a servi de prélude à la transformation de la monarchie autri-

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chienne^ nous affirmons que cette réforme ne se bornera pas aux résultats qu'on en attend. Nous prédisons hardiment qu*on sera forcé de l'étendre à beaucoup d'objets qu'on compte peut-être encore soustraire à tout contrôle. Cette prédiction ne nous est inspirée ni par une confiance exagérée en ceux qui nous gouvernent, car ils ont pris soin de nous rendre circonspects, ni par notre enthousiasme, qui, en cette occasion, a été très mitigé, comme celui du public lui-même. Elle est fondée sur une appréciation positive et raisonnée. Quand une nécessité de situation est indiquée à la fois par la logique et par l'histoire, les présomptueux ne sont pas ceux qui la proclament, ce sont ceux qui la méconnaissent.

La pensée qui a dicté le rapport du nouveau ministre des finances et les deux lettres de l'empereur peut se résumer ainsi ^ : Le pouvoir a des entraînements, il éprouve des tentations auxquels il est bon et utile que quelqu'un dans l'État puisse s'opposer. Appliquant cette maxime à l'administration des finances, M. Fould l'a traduite dans les termes suivants : « Le véritable danger pour nos finances est dans la liberté qu'a le gouvernement de décréter des dépenses sans le contrôle du pouvoir législatif. On l'a dit avec raison, rien n'est plus difficile que de lutter contre le plus légitime des entraînements, celui des dépenses utiles. » Gomment ne pas remarquer ici que cette vérité s'applique, non seulement à la gestion des finances, mais à toutes les parties du gouvernement? Est-ce seulement en matière de finances qu'un chef d'Etat doit se défier de ses entraînements? est-ce uniquement en

1. Le Moniteur universel du 14 novembre 18fil contient les deux lettres de Tempereur adressées, Tune à M. le ministre d*Ëtat, et l'autre à M. Achille Fould. Le même numéro reproduit encore le mémoire ou rapport de ce dernier: c'est ce mémoire qui, après avoir frappé l'attention de Tempei^eur, lui inspira Vidée de rappeler M. Fould aux finances.

cela qu'il a besoin qu'on le contrôle et qu'on ravertissef^ Il suffit qu'on énonce de tels principes pour qu'ils s'emparent aussitôt des intelligences et brisent la formule étroite dans laquelle on voudrait les renfermer. La vérité se généralise d'elle-même, c'est à ce signe qu'on la reconnaît.

11 y a mieux. Il ressort avec une souveraine évidence de l'examen attentif des nouvelles réformes ^u'on ne réussira à rendre vraiment efficace et sérieux le contrôle proposé pour les finances qu'en l'étendant à toutes les parties de l'administration. Tout se tient en effet dans le gouvernement; tous ses éléments sont solidaires. C'est une illusion que de croire qu'un pouvoir puisse être responsable pour une part, irresponsable pour une autre. La responsabilité ne se divise pas, elle est ou elle n'est pas, voilà tout Si un pouvoir peut y échapper en un seul point, il dépendra de lui d'y échapper dans tout le reste. C'est ce qu'il est facile de démontrer par la réforme même que nous discutons.

Le gouvernement consent à être responsable jusqu'à un certain point dans la gestion des finances ; il accepte, il appelle lui-même le contrôle des Chambres ; il ne contractera plus sans leur autorisation ni crédits supplémentaires ni crédits extraordinaires. Ce sont là d'importants privilèges auxquels il renonce; mais ces concessions seront plus apparentes que réelles tant qu'il ne se déclarera pas responsable en toute chose, et il lui sera facile de les éluder. Supposons, par exemple, qu'il déclare demiiin la guerre et qu'il la fasse sans demander aucun crédit extraordinaire, en se contentant de concentrer sur un seul point toutes les ressources du budget, comme il lui est aisé de le faire, grâce à la faculté des virements : le Corps législatif sera-t-il libre de ne pas sanctionner ces dépensés, une fois la guerre commencée? Aura-t-il été réellement en

état, comme on veut qu'il le soit, de résister à des entraînements que peut-être il n'approuvait pas? Et ne ^era-ce pas encore le cas de s'écrier avec M. Fould : « Qu'est-ce qu'un contrôle qui s'exerce sur une dépense dix-huit mois après qu'elle est faite? » Tant que ce contrôle salutaire ne s'appliquera pas à tout, il ne sera, dans la plupart des cas, qu'une espèce d'enregistrement et de constatation toute passive. Tant que la responsabilité ministérielle ne sera pas rétablie, la Chambre n'aura d'autre rôle que celui de ratifier docilement des faits accomplis, ou de se mettre, par son refus, en résistance ouverte contre le pouvoir, extrémité devant laquelle elle reculera toujours. Son oppo- ^

sition, pour être efficace et utile au pays, doit être préventive, si je puis ainsi parler, -et non pas se produire lorsqu'il n'y a plus de choix qu'entre une résignation absolue ou une résistance désespérée.

On comprendra sans doute que ces réflexions, qui montrent dans la responsabilité ministérielle l'indispensable complément de la réforme financière, sont loin d'avoir pour but d'en déprécier la valeur. Cette réforme dût-elle rester purement et simplement ce qu'elle est aujourd'hui dans la pensée de son auteur, elle serait encore une amélioration considérable relativement à l'état de choses antérieur, et elle serait de nature à recevoir, de l'influence parlementaire bien dirigée et fermement conduite, une partie des perfectionnements que lui refuserait l'initiative du pouvoir. Si cette réforme ne permet pas encore en effet, comme elle s'en flatte, « d'enfermer le budget dans des limites invariables, » résultat impossible à atteindre sans un système qui combine, comme en Angleterre, la spécialité la plus rigoureuse avec la nécessité d'une autorisation préalable du parlement pour les moindres crédits, elle répandra du moins sur l'emploi des ressources publiques une lumière précieuse et rassurante, et le soumettra à un I. ^ .30

contrôle beaucoup plus fréquent et plus éclairé. Elle a déjà eu Texoellent résultat d'appeler Tattention de Topinion sur les économies immédiatement réalisables et sur le^ mesures propres à assurer le succès de cette tentative. Il n'est pas douteux que si Tesprit public ainsi réveillé venait à réclamer à haute voix ce qu'il se borne encore à demander tout bas, c'est-à-dire là. liberté de la presse, l'abstention du gouvernement dans les élections, et une réduction du budget de l'armée, dont l'exagération irrite l'Europe bien plus qu'elle ne l'intimide, il n'est pas douteux, disons-nous, que ses vœux ne fussent exaucés dans une certaine mesure, parce qu'il tend de plus en plus à redevenir une puissance. Lui aussi il pourrait, s'il en était tenté, jouer le rôle de médiateur et faire pencher la balance, tantôt à droite, tantôt à gauche; malheureusement il a depuis longtemps renoncé aux grandes ambitions.

Quoi qu'il en soit, le mois de novembre retrouve le gouvernement actuel dans une situation analogue à celle qu'il avait lui-même choisie de son plein gré l'année dernière à pareille date. Mais il n'échappera pas aux esprits clairvoyants que ses concessions récentes, ont été accueillies dans un tout autre esprit que l'acte du 24 novembre, bien qu'elles soient peut-être plus importantes au fond. Cette sorte de froideur tient, sans doute, en partie à l'étendue du déficit qui nous a été révélé, mais plus encore, peutêtre, aux mécomptes qu'on a éprouvés au sujet de promesses plus anciennes. A tort ou à raison, on attendait de lui, il y a un an, autre chose que ce qu'il a tenu, et la nouvelle réforme n'a pas suffi pour dissiper ces impressions. Il y a là un avertissement qui ne serait pas perdu pour un politique à vues grandes et hardies.

En dépit de certaines apparences plus spécieuses que solides, jamais peut-être gouvernement ne s'est trouvé dafis des circonstances plus favorables pour sortir défîniti*^

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\einent des voies de la dictature, sans danger pour luimême et au grand avantage de la nation. Jamais Topportunité de cette évolution n'a été indiquée à un pouvoir par des signes à la fois plus clairs et plus inoffensifs. C'est un de ces rares instants où, tout le monde commençant à désirer la liberté, personne n'étend encore la main pour la saisir. A cette disposition intime des esprits qui rendrait la transformation si facile, joignez la division extrême, incroyable des ennemis du régime actuel, incapables de s'entendre même dans leur haine commune, que la liberté désarmerait de leur principal grief, et qui par là deviendraient bien plus impuissants encore à remuer une nation avide de sécurité et profondément détachée de ses anciennes passions dynastiques. Ces particularités créent à ce gouvernement une situation originale et forte, mais il faudrait savoir la mettre à profit. De telles occasions ne se présentent pas deux fois.

Les considérations que nous avons présentées récemment au sujet de la mesure qui vient de frapper la Société de Saint'Yincent-de-Paul ont encouru la désapprobation formelle du principal organe de la démocratie gouvernementale^ C'est là une disgrâce dont il ne nous sera pas impossible de nous consoler. Pourquoi ne pas le dire? nous sommes résigné à tout, même à causer des étonnements à l'honorable M. Guéroult! Quant à lui, il y a longtemps qu'il ne nous étonne plus. L'honorable M. Guéroult est à la fois scandalisé et surpris qu'en défendant la liberté d'association nous nous soyons permis de faire remarquer que le pouvoir actuel est assez fort par lui-même pour nous ôter toute envie de voir écraser à son profit les faibles oppositions qui s'élèvent autour de lui. Cette proposition .. le remplit de stupéfaction. Il ne peut concevoir que des

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