Voir V Opinion nationale du 22 novembre
gens qui ne sont pas libres fassent des vœui pour qu'on restreigne les attributions du pouvoir qui les régit. Il lui parait étrange que nous ne soyons pas plus effrayé de rinfaillibilité attribuée à TÉtat que de l'initiative laissée aux individus. Il lui semble plaisant qu'on ose écrire que ce qui fortifie une administration déjà toute-puissante affaiblit d'autant les garanties des goufernés, comme si les prérogatives de Tune n'étaient pas prises pour la plupart sur la liberté des autres ! Il s'indigne qu'on soutienne les institutions qui peuvent, à un degré quelconque, servir de barrière ou de contrepoids à un tel pouvoir, lorsqu'elles ont d'ailleurs pour elles les principes libéraux. Voilà ce que l'honorable M. Guéroultne peut nous pardonner, ce qu'il appelle en propres termes une « naïveté, » ce qui est dans sa bouche une véritable flétrissure. C'est là, en effet, un reproche que personne ne sera tenté de lui adresser. On peut apprécier diversement Topportunité qu'il y a aujourd'hui à dénoncer la conspiration des anciens partis, à prAter main-forte au gouvernement actuel contre toutes les oppositions qui reproduisent, si désarmées qu'elles soient, à prendre bravement le parti du plus fort, en dépit des préjugés qui réprouvent cette conduite; nous reconnaissons qu'il y a dans ce rôle un genre de mérite auquel nous sommes incapable de nous élever; mais s'il nous vient jamais à l'esprit l'idée d'y reprendre quelque chose, ce ne sera point à coup sûr de la naïveté.
VOptnion nationale croit réfuter notre opinion en lui attribuant un sens qu'elle n'a pas. Il suffirait selon elle, d'être l'ennemi du gouvernement actuel pour obtenir, par cela seul, notre adhésion. Ceux qui prendront la peine de nous lire verront suffisamment si cette accusation est motivée. La question d'intérêt ne vient, pour nous, qu'après la question de principe. Nous avons défendu la liberté d'association, et non la Société de Saint-Vincent-de-Paul, dont
nous avons, plus que personne, combattu les maximes ultramontaines. Mais daps toute espèce de groupe politique ou social, il y a à envisager une force, une action en même temps qu'un droit. Après avoir démontré que ce droit était, dans le cas spécial qui nous occupe, conforme aux principes libéraux, nous avons apprécié le rôle de cette force dans les circonstances actuelles. Or, il nous a été facile de constater que ce qu'elle peut avoir d'hostile pour notre . cause et de dangereux pour nous, est beaucoup moins dans le fait de son organisation passagère que dans la permanence de certaines doctrines qui vivent par elles-mêmes, qu'on ne supprime pas par décret, qu'on ne peut combattre
que par la libre discussion, et que l'apparence seule d'une persécution a toujours fortifiées, au lieu de les affail^ir. Il résulte de là qu'au lieu de réclamer la dissolution de là Société de Saint -Vincent-de-Paul, on devait demander que la liberté dotit elle jouissait, comme la franc-maçonnerie, fût étendue à toutes les associations. C'est ainsi qu*à l'époque où le droit de suffrage appartenait à une minorité, on demandait, non qu'il fût supprimé, mais qu'il devînt le partage d'un plus grand nombre.
Notre façon d'envisager la question romaine montre assez s'il suffit à nos yeux d'être l'adversaire du pouvoir actuel pour avoir nos sympathies, ainsi que VOpinion nationale l'insinue avec un sentiment de tendre sollicitude pour ce pouvoir tant méconnu. Là aussi, nous nous trouvons en présence de l'ultramontanisme ; seulement, sous la forme du pouvoir pontifical, il a contre lui le droit de trois millions d'Italiens, et sous celle de la Société de Saintyincent-de-Paul, il a pour lui le droit de tous ceux qui aspirent en France à la liberté d'association. Cette distinction peut être très insignifiante aux yeux de nos adversaires, mais nous nous honorerons toujours de la maintenir. Au reste, les complications de cet éternel débat, dont
chaque jour nous voyons surgir quelque phase imprévue, a amené chez nous de si tristes et de si irréparables divisions, que nous serions presque tenté d'envier aux Italiens la simplicité qu'il a chez eux, même au prix des périls qu'il leur crée.
En Italie, en effet, sous quelque face que se présente Tultramontanisme, ou pour mieux dire l'absolutisme clérical, on ne peut avoir qu'une opinion sur son conipte, parce qu'il est un ennemi national, comme vient de le démontrer si bien M. Ricasoli dans sa lettre au pape Pie IX, et qu'on lui fait la guerre par la liberté, au lieu de la lui faire par les mesures de rigueur. Pour tout Italien qui aime son pays, il n'y a pas deux avis possibles sur le maintien du pouvoir temporel ; en France, la question, quoique fort claire en elle-même, ne se présente pas avec une évidence aussi pressante. Il y faut beaucoup de raisonnements préliminaires, comme, par exemple, de prouver qu'un Romain est un homme, et qu'en cette qualité il a des droits qu'il n'appartient pas à un Welche de s'approprier, même dans l'honnête intention d'obtenir des indulgences plénières. Ces raisonnements ne sont sans doute pas très compliqués ; cependant voici bientôt dix-huit siècles qu'on les reproduit inutilement ; et aujourd'hui encore on ne saurait les faire pénétrer même dans la tête encyclopédique d'un académicien.
La lettre de 'M. Ricasoli n'offre aucun argument nouveau, mais elle a le mérite rare, dans un document diplomatique, de replacer le débat sur son véritable terrain, celui de l'histoire, d'où on l'avait fait dévier depuis quelque temps. Le plus grand tort du pouvoir pontifical est, en effet, d'être inconciliable avec l'organisation, de l'Italie, non seulement sous la forme unitaire, mais même sous la forme fédérative. Pour le prouver, M. Ricasoli n'a pas besoin de remonter bien haut, il lui suffit de rappeler au
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pape sa célèbre encyclique du 29 avril 1848, dans laquelle éclate si bien Tincompatibilité qui existe entre ses obligations de souverain et ses devoirs de pontife. La défection dont elle donna à la fois Fexemple et le signal est tin fait aussi ancien que le pouvoir politique de la papauté, et elle se reproduira infailliblement toutes les fois que le pape sera obligé de concourir, confime chef d'Etat, à des actes auxquels il est tenu de refuser son approbation en sa qualité de père commun des fidèles.
A ces considérations, M. Ricasoli a joint, sous forme d'ultimatum, et divisé par articles, ces propositions fameuses que M. de Gavour, après les avoir élaborées, tenait en réserve comme la rançon des Etats romains rendus à la mère, patrie et comme la réalisation pratique de son programme favori : TÉglise libre dans TÉtat libre. Elles nous paraissent largement stipuler, en effet, toutes les garanties que TÉglise catholique peut réclamer en faveur de rindépendance de ses chefs spirituels et pour la protection de ses libertés intérieures, mais nous ne croyons pas qu'elle y donne jamais son consentement avant de s'y voir contrainte par la force des choses. M. Ricasoli n'en a pas moins rendu un très réel service à la cause qu'il défend en livrant ces garanties à la publicité. Chacun se trouvera ainsi mis à même de juger ce régime d'abominable tyrannie qu'on ose proposer à la papauté en échange de la parfaite indépendance dont elle jouit sous la protection d'une garnison tantôt autrichienne, tantôt française. L'abandon fait par l'État de tout ingérance dans la nomination des évêques ; sa renonciation à tout droit de patronage sur la propriété bénéficiaire, à toute immixtion dans le gouvernement intérieur de l'Église ; le maintien de toutes les prérogatives de l'inviolabilité et de la souveraineté spirituelle du pontife; l'attribution au saint-siège d'une dotation fixe et insaisissable, fournie en commun par toutes les nations catho-
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liques et placée sous leur garantie : ce sont là les conditions d'une liberté que l'Église n*a certainement jamais possédée, même à l'époque où elle rêvait la théocratie universelle.
Elle a été sans douté beaucoup plus puissante, mais elle n'a jamais été beaucoup plus libre, et si, comme elle l'a plus d'une fois déclaré solennellement, elle est ambitieuse d'indépendance et non de pouvoir, on se demande ce qu'elle peut exiger de plus satisfaisant, sous ce rapport, que de' telles offres. Nous désirons vivement qu'elle n'ait pas à se repentir un jour d'avoir refusé de les accepter à temps.
La situation du ministère Ricasoli a paru un instant ébranlée par les déceptions qu'il a dû avouer au sujet de Rome ; mais comme personne n'ignore que ces mécomptes sont dus à des causes où il n'est pour rien, et comme ses successeurs désignés seraient fort embarrassés de suivre une autre politique que la sienne, il est probable qu'à moins d'un accident imprévu il se maintiendra encore aux affaires. M. Ratazzi ne paraît pas, en effet, avoir * rapporté de Paris à Turin autre chose que le souvenir de son succès oratoire et des applaudissements qui ont accueilli son éloge chaleureux du gouvernement français. Ce ne sont pas là des éléments suffisants pour reconstituer un cabinet sur de nouveaux frais, comme le voudraient absolument certains nouvellistes. Le mieux serait donc une expectative éveillée et agissante, car la matière des grands travaux ne manque pas aux Italiens. En attendant, nous souhaitons pour eux, comme pour nous, que les finances françaises se rétablissent. Le dernier mot de la question romaine est peut-être écrit sur une page de notre prochain budget !
Ce n'est pas seulement chez nous, mais partout en Europe, que le budget tend à prendre une place si importante dans les préoccupations politiques, et nous compre-
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noos sans peine qu'on songe aujourd'hui à conférer la prééminence dans le gouY.ernement au ministre des finances. Mais nous ne saurions voir là ni une situation normale, ni le rang dû à ces foûctioôs, comme ce sei*ait en général assez Tavis des économistes. La vérité est que le ministère qui a le plus d'importance est toujours celui où il y a le plus d'embarras et de responsabilité. C'est celui des relations extérieures lorsque la paix de l'Europe est ébranlée ; celui de la guerre lorsqu'elle est rompue ; celui des finances dans les temps de crise, et en temps ordinaire celui de l'intérieur. Mais s'il en est un qui fournisse plus que les autres aux grandes facultés de Thomme d'État l'occasion de se déployer, ce n'est certainement pas celui des finances, qui est le plu^ spécial de tous, et aussi celui où •il est le plus facile de faire illusion. Un aventurier comme Law, un spirituel mystificateur comme de Galonné y obtiennent de plus grands triomphes que les génies les plus solides et les plus profonds. L'apothéose des ministres des finances est donc tout au moins prématurée.
L'Angleterre supporte de son côté une crise industrielle au moins aussi douloureuse que nos embarras financiers, et ce n'est pas sans anxiété qu'on assiste à l'irritation croissante qui se manifeste au sein du peuple anglais contre les États de l'Amérique du Nord qui, par le blocus des ports du Sud, le privent de la plus précieuse de ses ressources. Le gouvernement des deux pays est entraîné tout naturellement à prendre part à leurs giiefs réciproques, ainsi que l'atteste l'échange de correspondances qui a eu lieu entre lord Lyons et M. Seward. On doit espérer néanmoins que l'Angleterre, qui a su s'imposer de si immenses sacrifices en faveur de l'abolition de l'esclavage, saura résister à des tentations trop explicables par la détresse où elle se trouve, mais injustes et mauvaises conseillères. Le coup que la flotte
esclavagiste iCt par égard pour J'opinion publique de l'Europe. II a fait taire les cris de la faim. Il a résisté à des entraînements fondés à la fois sur des nécessités pressantes et sur des griefs déjà anciens et des plus plausibles. Ces griefs sont bien connus. Il n*eût pas même eu besoin de rappeler Tiirrogance insultante que les jÊtats-Unis ont montrée depuis trente ans dans leurs rapports avec FAngleterre, et la loiiganimité avec laquelle elle a supporté leurs procédés, car c'a été là pour le monde un sujet d'étonnement et presque de scandale. Le cabinet anglais n'a pas voulu profiter de leur détresse pour prendre une facile revanche ; il n'a pas même encouragé, comme il le pouvait, les divisions d'une puissance si redoutable pour la prépondérance maritime de l'Angleterre; il s'est constamment maintenu, en un mot, dans les limites de la plus scrupuleuse neutralité. II faut tenir grand compte de toutes ces circonstances, si l'on veut apprécier avec équité le démêlé anglo-américain.
Voici dans quelles dispositions l'incident du Trent a trouvé l'Angleterre. Lors même que le capitaine Wilkes eût procédé avec des formes moins provocantes que celles qu'il a employées, on conçoit sans peine l'irritation du peuple anglais. Il était loin de s'attendre à une telle récompense. Toute discussion réservée sur la question de légalité, on devait plus d'égards à la loyauté et au désintéressement de son attitude. Ge n'est pas avec ce sans-façon qu'on traite un peuple qui a le sentiment de son honneur et de sa force. Il y a une manière d'imposer la justice, qui la transforme en injure et en humiliation. On a semblé prendre à tâche d'exagérer à outrance, par des formes insultantes, tout ce que cette exécution sommaire pouvait avoir de blessant. On devait tout au moins à l'Angleterre de faire sanctionner par une grande autorité judiciaire cet acte d'un agent inférieur du pouvoir exécutif, et cette
garantie était aussi commandée par les usages de la jurisT prudence maritime, ainsi que l'ont fait observer au nom de leur pays, les jurisconsultes de la couronne britan- . nique.
Quant à la question de droit en elle-même, bien qu'elle soit fort embrouillée en raison de la complication des traités et des règlements maritimes, il nous paraît difficile qu'elle puisse être résolue en faveur des prétentions américaines. Le traité de Paris , c'est-à-dire la dernière convention internationale qui fasse loi en cette matière, autorise, il est vrai, le droit de visite et la saisie à bord des neutres de la contrebande de guerre ; mais c'est donner à ce mot une singulière extension que de comprendre sous une telle désignation, dont le sens doit être essentiellement restrictif, les personnes chargées de porter des dépêches, et c'est de plus- s'engager dans»un dédale de subtilités inextricables. Si ces personnes ont en effet un. caractère officiel, elles sont des ambassadeurs, et en cette qualité elles sont inviolables, tout le monde en convient. Si elles n'ont pas de caractère officiel , à quel signe les, reconnaître ? A leurs dépêches? Mais ni M. Mason ni M. Slidell n'en ont été trouvés porteurs. La loi devient ainsi d'un arbitraire illimité, par l'impossibilité où elle est de caracté^ riser nettement le délit, car il n'est personne qui ne puisse *être accusé d'avoir au moins des instructions verbales, et qui ne soit exposé, à ce titre, à être qualifié contrebanfle de guerre. Il n'y a plus, dès lors, de sauvegarde possible pour les réfugiés politiques,
La question semble donc peu discutable au point de vue légal, surtout si Ton considère, en outre, que MM. Mason et Slidell ont été saisis s'embarquant à la Havane, c'està-dire dans un port neutre, pour se rendre dans un pays neutre. Le droit de visite ne peut pas s'exercer dans une circonscription illimitée ; s'il en était autrement, il fau- I. 81
drait reconnaître à la marine des États-Unis le droit de venir saisir sur nos paquebots français un Américain qui s'embarquerait de Marseille pour se rendre à Alger, prétention que nous jugerions, à bon droit, révoltante et ridicule. Il importe qu'on fasse ressortir toutes ces circonstances, si Ton veut voir prévaloir enfin, dans le droit des gens maritime, des principes plus libéraux et plus sensés que ceux qui y ont régné jusqu'à présent.
Ces considérations ne sont pas faciles à réfuter, surtout dans un pays qui a toujours combattu pour le di:oit des neutres; aussi les défenseurs de la mesure se sont-ils, en général, bornés à invoquer en faveur de leur thèse les nombreux précédents qu'à une autre époque l'Angleterre a créés contre elle-même en cette matière. Ils ont rappelé, non sans raison, avec (fuelle violence elle s'est arrogé, pendant les guerres du premier Empire, le droit de saisir ses déserteurs partout où elle les rencontrait. Les arguments de ce. genre sont toujours sûrs de réussir chez nous, pounu qu'on les applique à l'Angleterre. Il y a dans ce sentiment à peu près autant de justice qu'il y en aurait de la part de l'Autriche à vouloir saisir aujourd'hui ses réfugiés j)olitiques sur notre territoire, sous prétexte que Napoléon en avait fait autant en Allemagne à l'égard du duc d'Enghicn. Les usages, les lois, les mœurs ont quelque peu changé depuis cinquante ans. Si c'est sur des précé-* dents historiques qu'on doit régler le droit international, il faut les mieux choisir ou renoncer à tout principe. Une telle façon de discuter ne peut conduire qu'à des récriminations sans fin. Si l'Angleterre violait à cette époque le droit des neutres, de notre côté nous le défendions en forçant, à coups de canon, ces mêmes neutres à accepter le blocus continental, et si dans cette lutte quelqu'un représentait la liberté européenne, à coup sûr ce n'était pas nous. Ce sont là, si l'on veut, des précédents, mais des
précédents d*où l'on ne peut faire sortir qu'un égorgenient général, et moins que personne l'Amérique a le droit de les invoquer, elle qui partageait alors notre mauvaise fortune dans le seul but de faire respecter cette même neutralité qu'elle foule aux pieds aujourd'hui, elle qui récemment encore réclamait au congrès de Paris l'absolue inviolabilité des bâtiments de commerce.
Si, comme on a trop lieu de le craindre, le capitaine du San-Jacinto a agi avec l'autorisation du gouvernement fédéral, on s'épuise vainement à deviner quelles ont pu être, en cette occasion, lès vues de M. Lincoln. Il ne s'est pas sans doute exposé à un si gros risque pour le simple plaisir de faire arrêter deux de ses anciens collègues, dont la mission, quels que fussent ses inconvénients, ne méritait pas d'être mise en balance avec un éclat si imprudent, pouvant être si facilement suppléée. On a donc supposé qu'il avait vu dans la conquête du Canada une compensation de nature à faire oublier ses échecs dans le Sud, ou même à jeter les bases d'une nouvelle Union. Mais, cela même admis, il resterait à examiner si ce n'est pas estimer le Canada bien cher que de consentir à le payer de l'anéantissement de la marine américaine. Ce n'est pas tout d'ailleurs que de le conquérir, il faudra le conserver, et l'Angleterre a mille moyens* de lui rendre cette tâche très difficile. Il faudra, du même coup, renoncer à la soumission des États du Sud, abandonner la cause de Fémancipation et tromper toutes les sympathies qu'elle a obtenues dans , le monde entier, sympathies puissantes, puisqu'elles ont suffi pour empêcher plusieurs gouvernements européens de reconnaître les confédérés, malgré la secrète envie qu'ils en éprouvaient.
Si, au contraire, le capitaine Wilkes a agi sans ordres, on ne s'en trouve malheureusement pas beaucoup plus avancé, car les transports de joie avec lesquels la nouvelle
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de cet événement a été accueillie en Amérique laissent peu d'espoir d'un arrangement pacifique. Les juristes des Etats- Unis ont pris naturellement le contre-pied de la thèse des jurisconsultes anglais ; ce qui d'ailleurs ne prouve rien, ni pour ni contre. On sait que la bonté ou l'injustice d'une cause est en général la dernière chose dont se préoccupent les hommes de loi. Le soin déplorable et systématique avec lequel les démocrates américains écartent depuis i\ longtemps des affaires tous les hommes qui leur font ombrage, par l'indépendance du caractère ou par la supériorité de l'intelligence, ne peut manquer de porter ici ses fruits. La situation actuelle n'exige pas sans doute de grands efforts de génie; mais ce n'est pas non plus un mérite vulgaire que celui qui consiste à résister aux entraînements populaires au sein d'une démocratie, et comment l'attendre d'hommes politiques dont la docilité est soumise à tant d'épreuves diverses avant d'obtenir sa récompense ? Tout ce qu'il est permis d'espérer, c'est une réaction produite au sein du peuple lui-même par un effort simultané de tous les esprits éclairés, pour lui faire envisager plus sainement ses véritables intérêts. Déjà une partie de la presse américaine semble vouloir l'y préparer par la modération de son langage ; mais il n'est pas facile d'obtenir un tel résultat sur des masses ignorantes, despotiques et enivrées à un point extraordinaire du sentiment de leur propre force. Le même peuple, qui se montre si impuisscmt dans sa guerre avec le Sud, provoquerait l'Europe entière avec une parfaite sécurité. Son isolement, ses ressources indéfinies, son habitude de ne rencontrer devant lui aucune puissance qui lui résiste, parce que la plupart des gouvernements ont intérêt à vivre en bonne intelligence avec lui, lui ont donné des autres nations un mépris et de lui-même une infatuation presque également ridicules. Ses admirables institutions, protégées par l'exception heureuse, ines-
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timable, à laquelle il doit de n'avoir ni voisins, ni aristocratie, ni esprit militaire, ni traditions monarchiques, n'ont pas peu contribué à entretenir le charme qui nous faisait voir des fils de Washington dans les disciples de Monroê. L'illusion se dissipe tous les jours.
Dans ces derniers temps, sans doute, des tendances meilleures se sont manifestées dans le peuple américain, et c'est grâce à elles que la rupture a éclaté entre le Nord et le Sud ; mais, il n'y a pas à s'y tromper, l'acte de violence dont se plaint l'Angleterre est un procédé emprunté à la politique esclavagiste qui a si longtemps dominé l'Union, et si le Nord a bien réellement rompu avec ces traditions arrogantes, avec cette politique sans scrupules, il n'hésitera pas à le répudier.
Le congrès des États-Unis a dû se réunir le 4 décembre, c'est-à-dire plusieurs jours avant l'arrivée de lord Lyons, qui est porteur de la demande en réparation de l'Angleterre, et il est à croire que l'influence de cette grande assemblée s'exercera dans le sens de la sagesse et de la conciliation. D'après ce qui en a transpiré dans le public, l'ultimatum de l'Angleterre est conçu en termes d'une grande modération, et il est loin d'avoir fait valoir tous les arguments qu'on peut invoquer en faveur du droit des neutres, soit que l'Angleterre se sente à bon escient gênée sur ce point par ses souvenirs personnels, soit qu'elle redoute de voir sortir du débat une extension de ce droit plus grande qu'elle ne le désire. Elle craint de se blesser avec ses propres armes. Mais ces arrière-pensées', mal dissimulées, ne sauveront pas ce que le droit de visite a conservé de vexatoire et de tyrannique.
En France, chacun s'est prononcé suivant ses sympathies, les uns avec le regret trop justifié de voir la cause de l'esclavage gagner l'appui d'un allié aussi puissant que l'Angleterre, les autres avec une vive satisfaction de voir
nos Voisins lancés dans une aventure pleine d'inconVénients i et de périls, quelle qu'en soit l'issue ; mais personne, que ^ nous sachions, ne &'est préoccupé de l'occasion qui s'offre à nous de faire prévaloir définitivement et à peu de frais le principe de liberté dans la jurisprudence maritime. Le rôle de la France, dans ce débat, est ainsi tout tracé d'avance. Il y aurait folie et injustice de sa part à épouser la querelle de l'Angleterre et à déclarer, comme le lui demandent des publicistes trop zélés, la guerre aux Etats-Unis. L'injure dont se plaint l'Angleterre est trop sujette à controverse ; elle peut s'expliquer par trop de précédents et de textes de lois pour être considérée comme une de ces grandes violations du droit qui dé la cause d'une nation font celle de tous les peuples. Il n'y a pas là une raison suffisante pour que nous tendions la main aux partisans de l'esclavage et pour que nous aggravionsles mauxd'une république en partie notre ouvrage et qui se relèvera un jour de son affaiblissement passager. Enfin l'état de nos finances nous conseille lui-même une attitude plus paisible et plus modeste. Il y a moins de raisons encore pour que nous nous prononcions contre l'Angleterre, qui a pour elle le bon droit et le sentiment public. Ce ne sont pas les amis de la liberté qui feront jamais des vœux pour voir l'Angleterre abaissée! Qui en profiterait? Cette impartialité, si facile qu'elle soit à la France, ne lui donnera que plus d'autorité pour faire accepter des parties belligérantes une revision de la législation maritime et un système de garanties claires et efficaces en faveur de ce droit des neutres dont les obscurités ont été la cause de tant de guerres. Jamais puissance n'aura été mieux en état de faire triompher les principes de liberté, puisque le seul gouvernement qui se soit jusqu'ici opposé à leur adoption est réduit aujourd'hui à les , invoquer pour sa défense. On fait depuis quelques années de louables efforts pour les introduire dans le droit public
de l'Europe, ce sera un progrès que de les voir appliqués par la jurisprudence maritime.
Ces vœux paraîtront à beaucoup de gens une préoccupation inopportune ou superflue. L'habitude des révolutions nous a rendus très indifl'érents et très sceptiques en matière de légalité. Les formes légales ne sont guère, aux yeux de la plupart des Français, que des prescriptions bonnes à invoquer lorsqu'elles vous protègent, et absolument méprisables lorsqu'elles vous contrarient ; et c'est pour ce motif qu'ils n'ont jamais été libres. Les esprits qui se préoccupent en France de l'avenir de leur pays ont pu assister dans ces derniers temps à des discussions tristement instructives : Approuvez-vous la mesure prise contre la Société de Saint-Vincent-de-Paul? — Oui. — Et contre la francmaçonnerie ? — Non. Faites des lois qui puissent contenter des raisonneurs qui comprennent ainsi la liberté ! De même, dans la question qui vient de se produire, nos anglophobes n'ont pas éprouvé un instant d'hésitation, et ont déclaré la réclamation de l'Angleterre absurde et mal fondée. Mais changez l'espèce, comme disent les légistes. Supposez que le fait se soit passé il y a dix-huit mois sur les côtes de la Sicile; supposez que Garibaldi, vaincu au lieu d'être vainqueur et réfugié à bord d'un bâtiment français, y eût été saisi à main armée par la marine napolitaine, quel cri d'indignation n'eussent-ils pas fait entendre! Et cependant, au point de vue du droit international, la position du général eût été dans cette hypothèse infiniment moins bonne que celle des envoyés du Sud. Tant qu'il y aura en France, jusque dans les classes éclairées, un grand nombre d'hommes qui ne comprendront pas que les applications du droit sont solidaires et indivisibles, comme le principe qui les inspire, léS institutions libres n'y subsisteront que par une tolérance du hasard.
Nous n'en sommes pas là aujourd'hui, car elles sont
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, ifétre établies parmi nous, et le Moniteur' a pris un I bien superflu en nous avisant que le pouvoir n'avait lement rintenlion de développer nos libertés au delà ses propres convenances. Si cela eût fait pour nous ibre d'un doute, la multiplicité des procès de presse, m voit se produire jusqu'à quatre à la fois en un seul * et pour une seule chambre du tribunal de police corionnelle, nous eût suflisammenl averti de notre méprise. Ls avons, il est vrai, signalé quelques-unes des causes tendent à rendre nos garanties politiques plus sérieuses plus efticaces qu'elles ne l'ont été jusqu'ici; mais ce :t pas du bon plaisir que nous en attendons l'extension, t d'un collaborateur tout-puissant qu'on appelle tantôt tison, tantôt la nécessité, selon qu'on l'écoute à temps, iiu'on se laisse devancer par lui. Il est singulier qu'on ible vouloir lions interdire ces légitimes inductions le lemain même du 14 novembre, date qui suflit à elle seule r les justilier. N'entendions-nous' pas, en efiet, vers la ne époque, il y a un an, des déclarations toutes pareilles lujet de l'intention bien arrêtée qu'on prêtait alors au vemement de ne pas faire un pas de plus dans la voie
réformes ; et nous les rappeler n'est-ce pas nous dire, a façon la plus formelle, que la nouvelle organisation
finances a été écrite sous la dictée de la force des ses? Sous quel prétexte nous déroberait-on ces perstives d'un avenir qui, pour le moment, est notre seul laine et en quelque sorte notre seul refuge? Serait-ce c aussi conspirer que de prévoir?
■e Moniteur nous rappelé que les grands corps de at jouissent seuls du droit d'initiative, en ce qui conle les modiQcations à introduire dans la (Constitution. e vérité nous était connue, bien que nous n'ayons
jamais eu le plaisir de la constater, en voyant les grands corps de l'État user du droit qu'on leur attribue; mais, à moins que le Moniteur n'ait Tintention d'appliquer le système des avertissements à la langue française et de réprimer par voie administrative la séditieuse logique de la gi^mmaire, il doit s'attendre à ce qu'on établisse une distinction entre discuter des mesures ou en prendre l'initiative. Jusqu'à ce que l'administration en ait décidé autrement, jusqu'à ce que le Dictionnaire de l'Académie ait été cité à son tour en police correctionnelle, on est autorisé à croire que ce sont là des choses essentiellement dissemblables.
La convocation du Sénat > et la soumission qui lui est faite du projet de réforme financière ' offrent à cette assemblée une belle occasion de prouver qu'elle prend au sérieux ce droit d'initiative qu'on vient de revendiquer en son nom. Elle est placée, dans une situation tout à fait privilégiée pour l'exercer avec efficacité', si elle tient à remplir ce rôle.
Ella a, en effet, cet avantage que ses intentions ne peuvent être en aucun cas suspectes d'être hostiles à l'établissement actuel, et que les améliorations proposées par elle pourraient être très difficilement repoussées par le gouvernement après la confession quelque peu humiliante que lui a arrachée l'évidence du mauvais état de nos finances. C'est au Sénat de décider si le système des virements, tel qu'on se propose de le pratiquer et séparé de la spécialité par ct^apitres, est la garantie suffisante d'une bonne gestion ; c'est à lui de voir si l'équilibre du budget n'est pas la plus folle des utopies tant que nous n'aurons pas des ministi*es responsables ; si le contrôle accordé aux Chambres sur les finances né sera pas illusoire tant qu'il ne