EUe avait eu lieu le 2 décembre
2. Consulter le mémoire de M. Fould dans le Moniteur universel, du 14 novembre 1861.
^f ^- . . .* . -—V nr»y>V^;i»^^
s'étendra pas à tous les actes de Tadministration ; s'il est possible, en un mot, de régler. la dépense d'un État tant qu'on ne possède aucune autorité sur ceux dont les actes la déterminent.
Il y a au Sénat beaucoup d'hommes qui ont vieilli dans le maniement des affaires, et il est impossible qu'il tie se produise pas parmi eux quelques-unes des objections que l'expérience a formulées contre le nouveau système linancier. Les hommes spéciaux en ces matières ne seront peutêtre pas si prompts qu'une partie du public à décerner au nouveau ministre des finances le brevet d'infaillibilité que lui a valu son rapport,«si sensé lorsqu'il critique, mais si incomplet lorsqu'il réforme. Ils ne peuvent pas, eh effet, avoir oublié que ce ministre a eu sa part dans les erreurs qu'il relève avec tant de justesse, et à ce titre ne doit pas trouver mauvais qu'on l'aide^à n'en pas commettre de nouvelles. Toutes ces raisons devront encour.ager le Sénat à user énergiquement de son initiative pqur donner plus de force et de réalité au contrôle des Chambres. Si l'on veut qu'elles aient plus de responsabilité, il faut aussi qu'elles aient plus de pouvoir. Il serait trop commode de leur dire : Les embarras des finances ne regardent plus désormais que vous ; et en même temps de leur refuser tout moyen sérieux d'y apporter remède.
Quoi qu'il en soit, on attend avec une vive curiosité l'exposé des plans financiers de M. Fould, et si, Comme on rassure, le gouvernemement français est fermement résolu à n'opérer aucune réduction sur le budget de la guerre, dont l'exagération a été la principale cause du déficit, l'expédient cherché par le ministre est, i coup sûr, aussi difficile à trouver que la quadrature du cercle. Quant aux projets d'impôt dont il a été question, jusqu'ici ils ne semblent avoir été mis en avant que pour amuser l'impatience du public. L'impôt sur les allumettes est une agréable facétie,
^1 yw.wiy'^>? >"w I ■ ■ ij^pw 'i sj II
plutôt qu'un trait de génie destiné à sauver FÉtat. C'est une façon ingénieuse et nouvelle de présenter Tétemélle planche de salut; on la découpe sous formes d'allumettes pour la mettre à la portée de tout le monde. Ces métaphores ne trompent personne, mais on rit ; voilà pourquoi, pendant que les acteurs sérieux étudient leur rôle, on abandonne la dcène au docteur Yéron.
Le parlement italien s'est réuni, et comme de raison a consacré ses premières séances à d'inévitables interpellations sur l'inévitable question romaine. Les orateurs n'ont guère fait que répéter ce que tout le monde savait à satiété. Il vaudrait mieux se taire, dévorer ses griefs, et se mettre à tout prix en état d'agir énergiquement. Les Italiens ne nous semblent pas avoir bien compns, en général, cette nécessité, qu'on ne s'est pas fait faute de leur prêcher, et qui n'a guère été sentie que par Garibaldiet ses amis. Par suite de cette mollesse qu'on a le droit d'imputer à la majorité de la nation, plutôt qu'à tel ou tel parti, les hommes d'État italiens se trouvent dans un état de dépen* dance humiliante que la discussion actuelle éclaire du jour le plus fâcheux. Us sont un peu dans la situation de nos journalistes officieux, dont le mieux informé est toujours le plus influent.
C'est cet avantage, présumé à tort ou à raison, qui fait en ce moment à Turin la grande supériorité de M. Rattazzi sur M. Ricasoli. On a supposé quil avait reçu des inspirations d'en haut pendant son voyage à Paris, et cela a suffi pour ébranler le ministère. Mais M. Rattazzi a été magnanime. Il a généreusement couvert son rival, en reconnaissant, il est vrai, pour rendre hommage à la vérité, que ce rival avait commis beaucoup de fautes, impossibles à dissimuler, mais en ajoutant avec une entière impartialité que personne en ce monde n'est parfait, et que luimême, M. Rattazzi, placé dans les mêmes circonstances,
'-y^^^T^^'^"irjr^.
n'aurait peut-être pas mieux agi. M. Ricasoli a dû se sentir merveilleusement raffermi par un secours aussi puissant et aussi inespéré I Si son ministère survit à cette apologie pleine d'efl'usion et d'une sincérité vraiment italienne, il pourra s'estimer heureux et se vanter d'avoir une constitution solide.
Les affaires de Naples ont été portées à la tribune en même temps que celles de Rome, et elles ont appelé l'attention publique sur celte interminable guerre qu'on ne sait plus de quel nom appeler, tant elle déjoue toutes les prévisions. Il est étrange qu'on ne sente pas à Turin quel argument formidable elle constitue contre la cause de l'unité italienne. Nous savons, comme tout le monde, combien celte insurrection est favorisée par la situation où se trouve Rome et par les antécédents de ce malheureux pays ; cependant il nous est impossible d'admettre qu'une administration à la fois énergique et intelligente ne fût pas venue à bout d'y mettre fin après quelques efforts. Le général Cialdini a montré, pendant le peu de temps qu'a .duré sa lieutenance, ce qu'il était possible de faire sous ce rapport. Mais il commençait a peine à rétablir l'ordre et la paix dans le royaume de NapleS; qu'on s'est hâté de le rappeleY, comme si on avait à cœur d'en perpétuer les déchirements. On semble vouloir les entretenir avec une arrière-pensée de les exploiter pour obtenir plus facilement l'évacuation de Rome, et cette seule apparence est si odieuse, qu'on devrait mettre un soin extrême à la faire disparaître. Des hommes jaloux de l'honneur de leur pays ne devraient pas souffrir qu'on pût le calomnier, qu'on pût comparer son gouvernement à ces nécessiteux qui entretiennent leurs plaies pour émouvoir plus facilement la pitié.
La chute du ministère Ricasoli ne peut avoir, en ce moment, aucune influence sur les affaires générales de
ORaONIQUBS POLITIQUES. 37;)
l'Europe, qui continuent à présenter Tuspect de torpeur et d'indécision que nous avons dt^jà si souvent signalé. Deux États font cependant exception et nous offrent des symptômea,plus heureux : l'un est la Belgique, Tautrela Prusse.
La Belgique, qui est sans contredit le pays le plus libre et le plus prospère du continent, vient de donner après un débat approfondi, un témoignage éclatant d'adhésion à la politique de son gouvernement dans la question italienne. On sait que le royaume d'Italie a été récemment reconnu par le cabinet belge. Le parti catholique, qui jouit en Belgique d'une influence considérable que personne ne lui conteste, parce qu'il n'a jamais cherché, comme ailleurs, à s'en faire une arme contre les libertés nationales, a voulu profiter de cette circonstance pour renverser le ministère et organiser une démonstration en faveur du pouvoir pontifical ; mais ses calculs ont été déjoués par le patriotisme et la sagesse de cette intelligente population.
Quant à la Prusse, elle vient de faire ses élections générales dans un sens beaucoup plus libéral qu'on n'eût pu l'espérer, et les publicistes qui ont le plus travaillé à ce résultat ont été, plus que personne, étonnés de leurs succès ; en sorte que tout le monde s'est ddinandé ù qui on devait l'attribuer. Pour nous, nous n'éprouvons pas le moindre embarras à répondre à cette question; nous rapportons hardiment tout l'honneur de ce triomphe au Toi de Prusse. Les politiques les plus perspicaces se sont mil, il y a un mois, l'esprit à la torture pour découvrir qu'elles avaient pu être les intentions du roi Guillaume en exhumant le vieux cérémonial du couronnement des « rois par la grâce de Dieu, » pour en faire le programme de ion propre sacre, et ils no sont pas parvenus h, trouver une réponse satisfaisante. Disons mieux, ce monarque a mémo été cruellement méconnu dans cette circonstance mémorable. Aujourd*hui tout nous est expliqué. Le roi Guil-
laume n'avait d'autre but que d'obtenir des élections libérales dans son royaume. II y a réussi, et ce doit être pour son cœur une bien douce compensation de Tennui que lui ont nécessairement causé les cérémonies du couronnement.
23 décembre 1861.
Les esprits, en France comme dans toute l'Europe, sont toujours dans la même anxiété au sujet du différend anglo-américaine Aucun objet, et avec raison, n'a tenu depuis longtemps une aussi grande place dans les préoccupations publiques, et bien qu'il soit impossible d'émettre autre chose que des conjectures au sujet de l'issue de ce conflit, on n'a pas encore cessé d'en discuter les conséquences probables. L'opinion a montré eti cela un juste sentiment des périls qui menaceraient l'Europe si , dans l'état de trouble et d'indécision où elle se trouve aujourd'hui, elle allait, à l'occasion de cette querelle, rouvrir la carrière des grandes guerres extérieures. Que de germes heureux y seraient étouffés I
Ces appréhensions commencent à s'apaiser. On a l'espérance fondée que, si cette guerre funeste n'est pas pré* venue par une intervention conciliante et par une mutuelle modération, elle sera du moins localisée et maintenue dans les plus étroites limites. Si elle éclate, on pourra la citer comme un mémorable exemple du rôle que le hasard joue dans les choses humaines* Au fond, ni l'une ni l'autre des deux nations ne la désire* Le vainqueur, quel qu'il soit, en éprouvera des maux incalculables. L'Angleterre, qui pouvait être suspecte de la voir avec plaisir à cause de
1. Affaire du Trent. Voir la note de la chronique du 10 décembre 1861.
la crise du cotoù, donne maintenant des signes non équivoques de ses répugnances, qu'elle fait taire pourtant par un légitime sentiment de fierté blessée. Mais la campagne que viennent d'entreprendre ses économistes en faveur de la paix dit assez clairement que son intérêt ne lui parle pas le même langage que son honneur. Quant à TAmérique, victorieuse ou vaincue^ elle ne peut retirer du combat que des désastres. Voilà donc deux peuples amenés à se faire Tun à l'autre des blessures peut-être mortelles, et cela pour le caprice d'un agent obscur, non autorisé, pour un acte que l'un désavoue dans le présent, que l'autre a combattu et dénoncé dans le passé, que tout le monde proscrira dans l'avenir. De telles anomalies font prendre l'humanité en dégoût et la sagesse des hommes d'État en pitié.
Si compromises que paraissent les choses par les remerciements que le congrès a votés au capitaine Wilkes, tout espoir d'arrangement ne sera pas perdu tant qu'on ne connaîtra pas l'impression que l'attitude du peuple anglais aura produite en Amérique. Il est plus permis de compter ' sur l'effet moral de l'unanimité qu'il a montrée en cette occasion que sur celui du pèlerinage de M. Bright, escorté d'une procession des amis de la paix, quelque imposant que puisse être ce spectacle. L'opinion de l'Europe ne paraîtra pas sans doute aux Américains une circonstance absolument insignifiante, et pourra donner quelque poids à là transaction si équitable qui a été proposée par le général Scott. Elnfin, au moment de tirer l'épée, les deux peuples, qui ont si longtemps marché ensemble à la tête de la civilisation, se demanderont peut-être au profit de qui ils vont s'entr'égorger. Que l'Angleterre surtout y réfléchisse avant de prendre une résolution précipitée. Elle a plus d'un ennemi qui la pousse k cette guerre par un zèle affecté pour l'honneur de son pavillon, et qui peut-
être épie en secret l'heure de ses premiers revers. Qu'eDe n'expose pas inconsidérément sa fortune et ses forces : eile en est comptable à la liberté de TEurope.
A rintérieur, nous sommes plus que jamais plongés dans un véritable océan de conceptions tinancières. Nous voguons sur des milliards : In Deo movèmur et sumus, A force d'entendre parler finances, budget, trésor et ressources inépuisables, on oublie tout à fait qu'il s'agit d'un déficit, et nos orateurs, fascinés par des visions de Tâge d'or, s'irritent qu'on ose leur rappeler une pareille bagatelle. Ge sujet exerce sur les imaginations une irrésistible action magnétique. Aussi dès la plus haute antiquité. Mercure était-il considéré comme le grand charmeur des hommes et des dieux. C'est lui que Jupiter employait dsms toutes les négociations difficiles ; c'est lui que, par exemple, il envoie à Prométhée pour le décider à faire amende honorable, ^ais si l'argent est plein de séductions, il n'a jamais su inspirer le respect, et les poètes ne se gênent guère avec ce ministre des finances de l'Olympe. Il faut lire les invectives que le vieil Eschyle met dans la bouche de son héros : a Contre ton vil ministère, jamais, crois-le bien, je ne voudrais échanger mon sort déplorable... Ton langage est bien fier, bien plein d'arrogance et digne du serviteur des dieux. Eh ! maîtres nouveaux, votre empire est d'hier, et vous vous imaginez que vos palais ne peuvent pas connaître la douleur ! n'en ai-je pas vu chasser deux rois? » etc.
Ce pauvre Prométhée serait tout à fait arriéré aujourd'hui, et nos économistes auraient beau jeu à lui démontrer la mission civilisatrice du capital; mais ce n'en est pas moins là un curieux témoignage de la façon dont les moralistes primitifs envisageaient le rôle du dieu Mercure, ce qui d'ailleurs n'a jamais empêché personne de l'adorer. En tout cas, il ne doit pas être trop mécontent des hom-
mages qu'on lui rend aujourd'hui chez des peuples qui se disent très chrétiens. On pourrait même le soupçonner d'avoir collaboré à la théorie des virements, tant elle a contribué à mettre à l'envers les imaginations.
Les discours qui se sont produits pendant la courte session du Sénat, au sujet de cette question des virements, ont été plus prolixes et plus diiîus que décisifs, et ils n'ont guère présenté d'argument nouveau ni pour ni contre cette mesure. Si cette session a été extraordinaire, comme le disent ses procès-verbaux, ce n'a pas été par l'éclat inaccoutumé de ses orateurs. Le rapport de M. Troplong luimême est surtout remarquable par l'originalité de certains aperçus qu'on ne s'attendait pas y rencontrer, et qui n'ont pas un lien très direct avec le projet de sénatus-consulte. Il y a certainement de la nouveauté et même du courage à démonti*er aujourd'hui que la Restauration a compromis le principe monarchique en laissant les Chambres usurper les privilèges de la couronne; à faire entendre que Royer- Collard, par ses opinions en matière de finances, était un anarchiste qui rendait tout gouvernement impossible; enfin à blâmer Napoléon P' d'avoir été trop loin dans ses concessions en 1815. C'est sans doute la première fois que Napoléon est accusé d'avoir été trop libéral.
M. Troplong parle des prérogatives de la couronne comme on en parlait avant 1789 : puisqu'il a bien voulu réfuter sur ce point des préjugés qui paraissent malheureusement très enracinés dans les esprits, il aurait bien fait d'expliquer par la même occasion comment il concilie ces formules, un peu tombées en désuétude, avec les hommages que tout le monde rend aujourd'hui, au moins en paroles, au principe de la souveraineté populaire. On a beau, en effet, être accoutumé aux subtilités et aux sousentendus de la nouvelle langue politique, on a de la peine à concevoir comment la souveraineté populaire peut con-
sister, en matière de4înances, à refuser à la représentation nationale toute action efficace sur la limitatron et la répartition du budget, en un mot, à diminuer le contrôle au lieu de retendre. Il y a là un point qui manque de clarté. Ce principe doit être vrai, puisque tant de graves autorités Taffirment ; mais on peut dire que, même après les expositions savantes et développées dont il a été l'objet au Sénat, il reste entouré de quelques nuages que ho us serions heureux de voir dissiper. La spécialité du budget a été combattue comme un principe anarchique, et Thonorable M. Troplong a été, dans la fougue de la répulsion qu*elle lui inspire, jusqu'à nous la représenter assise sur les ruines de la monarchie ; mais il y a des faits récalcitrants qu'une figure oratoire ne saurait détruire ni modifier, si éloquente qu'elle soit d'ailleurs. Nous voudrions bien ne pas en croire nos yeux, mais il suffit de jeter un regard de l'autre côté du détroit pour y voir la spécialité assise, non sur des ruines, mais sur la prospérité du pays et sur l'équilibre du budget.
De même encore, tout ce qu'on a dit à la louange des virements n'empêche pas qu'ils ne soient une forme à peine déguisée des anciens crédits supplémentaires, et qu'ils n'aient le double inconvénient de rendre le contrôle des Chambres plus difficile peut-être qu'autrefois, par les déplacements imprévus qu'ils introduiront dans la répartition budgétaire, et de s'imposer avec un caractère d'urgence bien plus impérieux que les crédits, par suite de l'état de souffrance où ils laisseront forcément certains services. Enfin, quelque mal vu que soit encore le principe de la responsabilité des ministres, il n'en reste pas moins vrai que la logique en existe si bien d'avance dans les esprits qui en médisent le plus, qu'il leur arrive à chaque instant de le présupposer tout en le niant. Ce n'est pas un ennemi, c'est un des plus chauds partisans du sénatus-
CHR0MQUK8 POUTIQUKS. U79
consulte qui a prévu le cas où un désaccord se manifesterait entre le Corps législatif et le gouvernement, et, pour résoudre la difficulté, il n*a trouvé d'autre expédient qu'une dissolution de Chambre et un appel au pays. La nation prononcerait, a-t-il ajouté. Mais si la nation, ainsi consultée, prononçait en faveur de la Chambre, qu'en résulterait-il, sinon un changement de ministère. Or, n'est-ce pas là le mécanisme même de la responsabilité ministérielle tel qu'il fonctionne aujourd'hui partout? Qu'on s'en rende compte ou non, on fait tous les jours un nouveau pas dans cette voie, et il n'est pas jusqu'au récent décret relatif au contrôle accordé au ministre des finances sur les dépenses de ses collègues qui ne contribue à amener cet état de choses, en rendant les ministres solidaires les uns des autres, en formant cette unité politique qu'on nomme un ministère.
Les finances ne sont pas, il s'en faut, le seul côté douloureux de notre situation intérieure; mais on sait du moins à quelles causes il faut attribuer leur désarroi, tandis que l'opinion publique se demande avec inquiétude à quelles nécessités secrètes et inexorables répond le redoublement inouï de rigueurs dont la presse est en ce moment Tobjet ''. Est-ce à un gouvernement si sûr de sa force et si solidement établi qu'il convient de montrer des alarmes que, nous en sommes convaincu, il ne ressent pas? Le bruit à peine entendu de quelques voix mécontentes peutil être mis en balance avec ce chœur formidable d'unanimité par lequel lui répond le suffrage universel toutes les fois qu'on l'interroge? Ainsi que le disait M. de Persigny lui-même, ces appréhensions exagérées se conçoivent chez les pouvoirs qui commencent et qui ont à se défendre
1. A veriittemanU donnés à V Ami de la Religion^ au Çorretpondant Qi au Journal du Débatt, dana oa moia da décembre 1861.
contre des ennemis actifs et puissants ; mais, de la part du pouvoir actuel, en présence d'une opposition désarmée, d*une presse tremblante et d'une nation satisfaite, elles ne feraient qu'affaiblir Fidée qu'il veut lui-même qu'on ait de sa solidité et de sa durée. Pense-t-il gagner quelque chose à ce qu'on le croie ébranlé par une pièce de vers publiée dans un recueil qui est lu par cinq cents personnes ? Ou bien, M. de Persigny n'a-t-il vu dans cette destitution de M. de Laprade ^ qu'une occasion de rendre un solennel hommage à la sainteté du serment?
Cet hommage a sans doute son prix, mais il y a plus d'un grave intérêt engagé dans cette question. Beaucoup de gens se sont affligés et quelques-uns réjouis de la mésaventure de M', de Laprade ; mais on ne s'est guère préoccupé, en général, du coup* que cette mesure a porté au haut enseignement. Il n'y a pas deux manières d'avoir un haut enseignement dans un État, — il n'y a qu'une complète indépendance chez les professeurs qui puisse l'assurer. Aussi, dans tous les pays de l'Europe réputés par la science et les lumières, le haut professorat est-il inamovible. La destitution d'un professeur n'y est nulle part laissée à l'arbitraire d'un ministre. En France, où la liberté d'enseignement n'a jamais existé, il y a cependant eu certaines garanties destinées à protéger l'indépendance du haut enseignement : pendant longtemps on n'y a jamais connu de destitutions qui n'eussent été précédées d'une décision académique. Il n'y aura désormais plus d'équivoque possible à cet égard, — le haut enseignement est définitivement subordonné à l'administration. C'est un fait accompli. Mais que deviendra notre enseignement scientifique si, pour nos péchés, le ciel nous envoie un ministre dévot? Nos savants
1. M. de Laprade, professeur à Lyon, fut destitué pour avoir publié une pièce de vers dans le Correspondant, (Voir le Moniteur universel dû 17 décembre 1861.
sont avertis, ils feront bien de se huter de démontrer que la terre tourne.
Si les intentions du gouvernement sont méconnues par ses adversaires, il faut convenir en revanche qu'elles sont bien mal comprises par ses propres agents. Qui n'a, en effet, présente encore à la mémoire cette déclaration rassurante et si bien accueillie qui promettait une entière liberté à Técrivain, a condition qu'il sût respecter le principe sur lequel repose le pouvoir actuel ? Si l'abandon de cette ligne de conduite a été intentionnelle, nous cherchons en vain quels excès de polémique ont pu le motiver de la part de la presse. Nous avons été frappé, au contraire, du peu de hardiesse qu'elle a mis & proflter de la latitude qu'on lui offrait, soit qu'elle ne ressentit qu'une contiance miti* gée de beaucoup de crainte, soit plutôt qu'une longue contrainte lui ait fait un tempérament jusque-là inconnu en France et qu'elle se trouve plus à l'aise dans la langue des insinuations et des fuyantes allusions que dans celle de la franchise et de la force.
Quoi qu'ilen soit, si l'on doit attribuer l'inobservation du régime qu'on nous promettait dans cette célèbre circulaire à la négligence avec laquelle la presse l'a laissée prescrire (hypothèse quelque peu invraisemble), on avouera qu'elle expie cruellement ce tort. A la juridiction sans appel des avertissements on a joint la rigueur des condamnations judiciaires, et souvent le délit qui est justiciable des tribunaux, d'après la définition de la loi, est frappé par une décision ministérielle^ en sorte qu'il y a deux peines pour un même délit. On devrait au moins séparer nettement ces deux juridictions, si l'on ne se croit pas assez armé contre la presse pour renoncer aux condamnations administratives, coQime vient de le faire l'Autriche. Un écrivain dont le caractère est aussi élevé que le talent, M. Pelletan, a été condamné ces jours derniers à une peine extrêmement
— ■ ' r. "■ -îî ]
rigoureuse, pour un article où il demandait la liberté comme en Autriche. Nous ne pouvons pas songer à atta* quer ici la chose jugée, mais comment s'abstenir de remarquer que le texte du jugement a paru le même jour où les journaux nous apportaient un discours de M. Schmerling, déclarant , au nom du gouvernement autrichien , qu'il renonce désormais à la législation des avertissements, et que la presse ne sera plus justiciable à l'avenir que des tribunaux ordinaires ? On peut bien supprimer un journal et imposer silence à un écrivain, mais pense-t-on par là diminuer l'effet d'un tel contraste? Ne sera-t-il pas d'autant plus frappant qu'on mettra plus de zèle à le dissimuler? Dépend-il d'une condamnation de changer l'opinion du public, soit sur une question de fait que tout le monde peut juger, soit sur l'écrivain lui-même ? Nous ne le pensons pas. On a beau faire, une condamnation subie pour la liberté de la presse ne sera jamais, en France, une condamnation comme une autre.
Les lecteurs de cette Revue apprendront sans doute avec plaisir qu'une nouvelle édition des œuvres politiques de Benjamin Constant ^ vient d'être publiée sous les auspices de l'homme qui a aujourd'hui le plus de titres à voir figurer son nom auprès de celui de cet éminent publiciste. Les deux volumes que vient de faire réimprimer M. Éd. Laboulaye forment en quelque sorte les pièces à l'appui du travail excellent que tous nos lecteurs connaissent. Le public jugera si l'œuvre a rien perdu de son opportunité ou si le critique l'a trop vantée. Cet esprit juste et droit ne pouvait ni servir plus efflcacement la mémoire qu'il a voulu venger d'un inexplicable oubli et d'un dédain stupide, ni mieux justifier l'importance qu'il attribue avec tant de rai-
1. Cours de politique constitutionnelle, par Benjamin Constant, avec une introduction et des notes par. M. Éd. Laboulaye, de l'Institut, 2 vol. in-8. — Guillaumin, rue Richelieu, U.
son aux ouvrages du plus grand écrivain politique que la France ait produit depuis Montesquieu et Mirabeau. On demeure confondu d'étonnement et de regret lorsqu'en parcourant ces écrits d'une limpidité admirable, où brille ce bon sens souverain qui commande même au génie, on y découvre signalés, cinquante ans à Tavance, tous les écueils sur lesquels nous sommes venus échouer ; lorsqu*on y voit décrits par une main savante et sûre ces préjugés, ces passions populaires, auxquels nos conducteurs imprévoyants n'ont, su opposer que des défis présomptueux ou d'impuissantes alarmes. On a honte d'appartenir à l'espèce . humaine lorsqu'on songe à ce qu'elle fait des enseignements de ses plus glorieuses intelligences, à quelles fantaisies ineptes, odieuses ou ridicules, elle sacrifie les conceptions de la sagesse et du génie. Ce peuple qui a dans ses main« les plus belles leçons de gouvernement libre que peut-être on ait jamais écrites, et qui n'en a nul souci, c'est le même qui, pendant trente ans consécutifs, a applaudi avec fureur à toutes les chimères, à tous les non-sens, à toutes les tur*^ pitudes qui ont défilé tour à tour sur notre scène politique. La génération contemporaine ne connaît guère dans Benjamin Constant que l'auteur d'Adolphe, Cette ignorance pourra paraître singulière dans un temps qui a poussé si loin la manie des réhabHitations et à qui il ne reste guère à réhabiliter que lui*^niême. Cependant, en y regardant de plus près, on s'étonne moins que la génération qui a couronné Vàistoire du Consulat et de rEmptre, et qui a salué dans M. Thiers la rosière du libéralisme contemporain, ait montré peu de goût pour les idées et le style de Benjamin Constante L'admiration qu'on a pour l'un explique la défaveur où l'autre est tombé ; mais ces sentiments n'ont rien de détinitif, si l'on en juge par le commence-^ ment de réaction qui se produit aujourd'hui dans les esprits éclairés.
Il convient d'ajouter, comme cir(îonstance atténuante en faveur du public, qu'il y a eu entre les hommes qui ont exercé le plus d'influence sur l'opinion de ce temps, un accord touchant pour submerger tout doucement cette mémoire dans les eaux dormantes deToubli. Cette entente cordiale remonte à l'époque où l'école doctrinaire s'efforça de faire entrer les idées libérales dans le cadre étroit de ses compromis et de ses convenances particulières. Benjamin Constant , dont la droite et nette intelligence repoussait l'amalgame équivoque de libéralisme et de droit divin que les chefs de la doctrine élaboraient alors, fut déclaré anathème et mis hors la loi. C'est depuis lors qu'on a écrit qu'il était un homme sans conviction et sans principes, lui qui n'en a pas changé un seul jour. Des puritains improvisés se sont emparés des légèretés de sa vie privée et les luix)nt reprochées comme des crimes. Il n'a pu trouver grâce devant l'âme vertueuse de M. Thiers. Sa conduite aux Gent-Jours, qui ne fut inconséquente que dans la forme, et dont les torts plus apparents que réels ne tinrent qu'à un manque do calcul et d'habileté qui est la preuve de sa bonne foi, cette conduite fut rappelée avec indignation par des hommes qui, pour parvenir plus vite, eussent vendu la tombe de leurmère. Il manquait, en effet, d'esprit de conduite, et surtout dédaignait ces dehors d'austérité que quelques-uns de ses adversaires ont si bien su s'approprier ; mais il y avait dans ses défauts quelque chose qui valait mieux que toutes leurs vertus. Enfin, il n'est pas jusqu'à son talent même qui n'ait été exploité contre lui. Le tour naturel et aisé de son style, si transparent, si rapide, si français, fut présenté comme le signe d'un esprit léger et frivole, incapable de s'élever à la sublimité de la langue abstraite, diffuse et pédante des doctrinaires. Voici l'épitaphe que lui consacre M. Gulzot dans ses Mémoires où il est si bien peint lui-même, moins encore par
aL^U
CHUONIQUKS POLITIQUES.
la courageuse franchise avec laquelle il dit tout le bien qu^il pense de sa propre personne, que par la façon expédilive et sommaire dont il y rend justice aux autres.
« M. Benjamin Constant mourut le 8 décembre 1830. Homme d'un esprit infiniment varié, facile, étendu, clair, piquant; supérieur dans la conversation et le pamphlet, mais sophiste sceptique et moqueur, sans conviction, sans considération, se livrant par ennui à des passions éteintes, et uniquement préoccupé de trouver encore, pour une âme blasée et une vie usée, quelque amusement et quelque intérêt. » Suit une ironie froide et sanglante : « Sous le ministère de M. Lafflte comme sous le précédent, il était ruiné et triste, et il portait sa tristesse à la tribune, disant d'un air de découragement patriotique : Cette tristesse, Messieurs, beaucoup la partagent, beaucoup la comprennent, je ne me permettrai pas de vous l'expliquer. »
On ne parlerait pas autrement si Ton avait à faire Toraison funèbre d'un histrion émérite. Voilà comment apprécient leurs devanciers des hommes qui nous taxent volontiers d'inexactitude. Qui se douterait qu'il s'agit ici d'un des plus rares esprits dont la France puisse s'honorer, d'un écrivain qui nous a légué des pages dignes de Voltaire et de Montesquieu? J*ignore, pour ma part, quel genre de justice et d'impartialité les hommes qui s'expriment ainsi attendent de leurs successeurs; mais ils se méprennent étrangement s'ils s'imaginent que le souvenir de leurs erreurs et de leurs fautes plaidera plus éloquemment en leur faveur auprès de la postérité que n'a pu le faire auprès d'eux la mémoire d'un homme à qui la liberté n'a dû que des services, et qui, par le talent, est resté leur maître à tous I Les hautes situations officielles paraissent laisser de singulières illusions chez ceux qui les ont , traversées. Ce sera toujours une fortune inestimable que d'avoir pu réunir (dans |de grandes proportions, à un mo-
38è CHRONIQUES POLITIQUES.
ment donné , la pensée et l'action ; — mais avoir été un ministre médiocre dans une époque sans grandeur, en vérité c*est peu de chose, et cela n'a jamais autorisé le mépris ni le dénigrement envers ceux qui se sont contentés d'avoir du génie. Benjamin Constant était ruiné et triste le lendemain d'une révolution faite par lui et qu'il voyait déjà dévier de son principe ; ce découragement lui fera plus d'honneur aux yeux de l'histoire que l'imperturbable assurance de ceux qui ont perdu cette même révolution par leur aveuglement, et qui n'en ont été ni tristes ni ruinés.
Puisque nous voici en train de signaler des publications nouvelles, nous appellerons aussi l'attention des esprits qui s'intéressent aux études historiques sur le Recueil des traités et actes diplomatiques relatifs à la Pologne^, que vient de publier M. le comte d'Angeberg. S'il était possible d'écrire l'histoire sous cette forme, c'est-à-dire en laissant toujours la parole aux documents originaux, aucun artifice assurément n'en pourrait égaler l'éloquence, car c'est la réalité elle-même qui est sous vos yeux avec son aspect saisissant et son accent inimitable, avec sa brutalité insouciante) avec ses mensonges officiels dont la solennelle imposture reçoit,* à chaque instant, d'éclatants démentis, soit de la conduite, soit des confidences intimes de ceux qui les rédigent. Quant à nous, nous ne connaissons pas de récit plus profondément émouvant que cette froide et impassible reproduction des pièces relatives aux démembrements successifs de la Pologne^ et cette impression ne tient pas seulement à la précaution qu'a prise l'intelligent éditeur de joindre aux déclarations publiques des auteurs du partage quelques-unes de leurs instructions secrètes et confidentielles; elle résulte tout aussi bien du simple