‹ Chroniques politiques, 1860-1865Chapitre 25 sur 39 · Chez Amyot, 1 vol. iii-8* de plus de 1100 pages · texte numérisé non relu

Chez Amyot, 1 vol. iii-8* de plus de 1100 pages

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rapprochement de leurs actes avec leurs engagements officiels.

Ce- drame diplomatique s'ouvre précisément par trois déclarations simultanées des puissances copartageantes en faveur de l'intégrité du territoire de la république polonaise, et ces déclarations ne font que se renouveler en termes de plus en plus chaleureux jusqu'à ce qu'ils l'aient entièrement dépouillée. Chacun des acteurs s'y montre avec son caractère propre : Frédéric, avec le sang- froid cynique d'un ambitieux sans scrupules et d'un roué de génie, régnant sur une nation avide et besogneuse; Marie- Thérèse, avec les irrésolutions d'une âme timorée, mais impuissante pour le bien comme pour le mal; Catherine, enfin, l'instrument le plus actif du complot, avec la fourberie asiatique unie à la sournoise férocité des Moscovites. Dans le moment même où elle signe un ordre d'égorgement qui fait massacrer deux cent mille Polonais en Ukraine, elle n'a à la bouche que des paroles d'amour pour « la libre nation polonaise. » Lorsque ses armées entrent en Pologne, c'est pour assurer « le bonh^ur et défendre les libertés de la république ; » lorsqu'elle fait déporter les sénateurs, c'est pour la protéger contre ses ennemis ; sa conduite n'a d'autres mobiles « que. la justice, l'humanité et la sincérité I — Sa Majesté ne demande d'ailleurs aucun salaire, elle n'en veut d'autre que la sécurité et le bonheur de la nation polonaise. » Lorsque de ces effusions philantropiques on passe tout à coup aux stipulations brèves et tranchantes de l'acte qui règle la part des trois complices, on est pris d'un frisson comme si l'on sentait le froid de l'acier à l'aspect de ce peuple dépecé tout vivant.

Que pouvait contre de tels ennemis une nation généreuse et confiante, appuyée sur des- institutions croulantes qui perpétuaient dans son sein les divisions d'un autre âge, au milieu d'une Europe unitaire et disciplinée? Ni la vertu.

ni l'héroïsme, ni les conseils de la prévoyance ne firent défaut à ses dernières luttes ; mais il lui manqua la force de concentration qui les eût rendus efficaces et qui seule pouvait la sauver dans une crise aussi désespérée. En voyant entre quelles résolutions contradictoires flottent les chefs de cette infortunée nation, on est à chaque instant tenté de lui souhaiter ce « tyran rédempteur » que Machiavel appelait pour Tltàlie de son temps, et qui eût fait de tous ces dévouements isolés ou perdus un faisceau impossible à briser. Mais la fatalité sous laquelle succombèrent les patriotes polonais n'est nullement, comme on Ta écrit, celle de leurs propres fautes. Ils ont été vaincus avant tout par un concours de circonstances inouïes dans l'histoire et qui peut-être dépassait la mesure des forces humaines. Cernés dans un pays sans frontières et en proie à une crise intérieure des plus redoutables, par des ennemis puissants et avides dont les forces se renouvelaient sans cesse, en présence de rËurope sourde à leurs appels, ils ne pouvaient que tomber les armes à la main^

Ce recueil diplomatique amène le récit des vicissitudes polonaises jusqu'aux derniers événements. On sort de cette lecture avec un sentiment d'indignation et de mépris pour ces pharisiens hypocrites qui, lorsqu'il s'agit du droit des peuples, vous répond,ent en invoquant le respect dû aux traités. Voilà donc comment ils s'écrivent, ces traités, pour qui vous réclamez ces égards superstitieux ; si vous voulez qu'on les respecte, faites d'abord en sorte qu'on puisse les lire sans horreur. De cette montagne de documents, en apparence inanimés, s'élève une plainte immense qui tous les jours grandit et qui sera tôt ou tard entendue.

Non, ces notes funèbres ne sont pas la constatation définitive du trépas d'un noble peuple, bien qu'elles soient écrites avec son sang, et ce qui le prouve, c'est qu'il faut les recommencer sans cesse. Ses protestations ne sont pas

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un testament, et c'est ici le cas de rappeler le démenti de Kosciusko au sujet du mot célèbre qu'on lui a attribué : « Tout ce que les Polonais ont fait, tout ce qu'ils feront encore dans l'avenir pour recouvrer leur patrie prouve sur (Isamment que si nous, soldats dévoués de cette patrie, nous sommes mortels, la Pologne est immortelle, et il n^est permis à personne de dire ni de répéter : Finis Poloniœl

8 janvier 1862.

Je veux tout d'abord saluer ici l'année 1862. Qui que tu sois» messagère énigmatique,et quels que soient les maux que tu nous apportes dans ta main fermée, il te sera 4ifflcile de ne pas valoir mieux que ton aînée. Il y a eu, sans contredit, dans le cours même de ce siècle, beaucoup d'années plus fécondes eh calamités que celle qui s'éloigne de nous, mais je doute que de mémoire d'homme il y en ait eu une seule qu'on ait vu disparaître avec une plus sincère satisfaction. C'est qu'il y a quelque chose qui pèse plus lourdement sur l'homme que tous les fléaux qu'il se crée luimême ou qu'un ciel ennemi lui envoie, c'est le spectacle de son impuissance. Les époques qui ne lui parlent que de sa nullité sont pour lui des époques maudites, et le pire des supplices est à ses yeux le néant. Ce n'est point par métaphore qu'il a appelé la vie un combat, c'est par une vive et profonde intuition de ses destinées. Il est né pour agir; il ne méconnaîtra jamais impunément cette loi de son être. L'immobilité l'étouiTe et l'inertie le flétrit. Aussi que d'époques fertiles en désastres ont cependant laissé une mémoire glorieuse, et lui restent chères parce qu'il y a fortement senti et goûté ce qu*on nommait autrefois le

bonheur de vivre, parce qu*au milieu des maux les plus effroyables il lui a été donné d'enfanter les merveilles de rhéroïsme et du génie ! Geliez, au contraire, où son activité a été enchaînée, il les efface à janàais de son souvenir; elles forment dans Thistoire des lacunes 'semblables à ces déserts glacés ou toute vie semble expirer ; on se demande à leur aspect s'il y avait encore dans le monde un esprit humain et ce qu'il y a fait. Ces années mornes et vides glissent sans bruit dans les muets abîmes de Toubli, et elles ne laissent après elles qu'une impression d*ennui, de honte et de dégoût.

Ainsi a fmi l'année dont nous parlons. On la regarde s'éloigner avec un soupir de soulagement, comme si les causes qui l'ont faite ce qu'elle a été allaient disparaître en même temps, comme si elle emportait avec elle notre langueur et notre débilité, comme si celle qui succède ne devait pas être faite de cette même étoffe mesquine et misérable. Ce n'est pas un des caractères les moins significatifs de notre génération que cet empressement tout fataliste avec lequel elle se résigne à attendre du temps des transformations qu'elle n'ose espérer d'elle-même. De telles dispositions n'ont rien de rassurant pour l'avenir. Nous connaissons d'ailleurs de vieille date les sophismes sous lesquels elle déguise sa faiblesse et sa pusillanimité : la décadence, nous dit-on, n'est qu'à la surface ; les individus souffrent, mais les masses progressent ; la liberté est sacrifiée, mais la civilisation générale s'étend. Et plus lescaractères supérieurs par lesquels cette civilisation s'est manifestée dans tous les temps s'effacent, plus on se rabat sur le travail souterrain qui est censé s'accomplir daus les esprits, sur le progrès latent' et inconscient qui assimile l'esprit humain au règne végétal et sur les magniOques résultats que recueillera l'avenir. S'il est encore dés esprits capables de se payer de pareilles illusions en présence du

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spectacle que nous offrent ces dernières années, nous les plaignons ; mais nous n*essayerons pas de les dissuader ; ils sont nés pour la servitude intellectuelle.

Qu'elle retourne donc au néant, cette année d'équiyoque et de mensonge qui n'a pas tenu une seule de ses promesses et ne nous a pas^apporté un seul battement de cœur. Plut au ciel que Toubli qui doit la dévorer put anéantir dès aujourd'hui le triste héritage qu'elle nous lègue ! Elle a, en effet, tout ajourné et n'a rien résolu. Placée en présence de difficultés déjà anciennes, et qui réclamaient une grande décision, elle les a tour à tour dissimulées, éludées ou éloignées en les aggravant; mais elle ne les a jamais ' abordées de front. Elle y a employé des armes qu'on croit nouvelles, parce qu'elles ont été longtemps dédaignées : les feintes, les lenteurs, les tergiversations calculées, la ruse patiente et prête aux surprises; les difficultés sont restées. Les courages se sont usés dans une longue attente. Les esprits les plus confiants se sont consumés dans une irritation vague et stérile. Las de flotter sans cesse de l'illusion au désenchantement, ils se sont réfugiés, non dans la sage et ferme résolution de ne pilus compter que sur euxmêmes, mais dans une défiance passive et inerte, qui croit avoir assez fait quand elle s'est prouvée à elle-même qu'on ne peut plus la tromper.

L'Europe entière a paru frappée d'un long accès de paralysie; elle est encore en proie à un malaise inconnu jusqu'ici dans son histoire. Partout des nations ou des partis prêts à s'entre-dévorer, s'épiant en silence, déguisant leurs griefs sous une attitude contrainte ou sous des assurances amicales, également impuissants pour la paix et pour la guerre. Ici on distribue des bénédictions en prononçant bas un anathème, là on ronge son frein avec des paroles d'adulation pour la main qui l'impose, ailleurs on sourit à la liberté en préparant les pièges où l'on veut la faire tomber.

On se menace, on se flatte, on se surfeiUe, on cherche à se fasciner réciproquement par Timmobilité, par les soupçons, par la peur. UEurope est peuplée de véritables torpilles politiques. Et le tempérament de notre génération 8*est si bien façonné à ces mœurs empruntées aux bêtes de proie, que cette couardise d'une époque qui n'ose pas regarder ses résolutions en face passe à ses yeux pour le triomphe du génie. On est heureux de quelques jours de fausse sécurité que Ton gagne à ces tristes manœuvres, et Ton ne songe pas à ce que Ton y perd. La virilité d'une génération y périt. Si cette appréciation ne paraît justifiée qu'au point de vue politique, qu'on examine le caractère général des œuvres de l'esprit dans notre temps. Une rouerie précoce dans la science des procédés, l'inspiration nulle, l'originalité absente, la-brutalité substituée à la force, beaucoup d'agilité, de souplesse, de subtilité et de raffinement : tels sont les caractères uniformes de notre production intellectuelle dans tous les ordres de la pensée et de l'art. Est-il un esprit sensé qui ose prétendre que la situation politique de nos sociétés soit sans influence sur de tels résultats ?

A côté de ces caractères fâcheux que nous avons plus d'une fois signalés, il nous semble parfois entrevoir des symptômes plus heureux ; mais ils se manifestent avec si peu de suite et de consistance, qu'on doit les mentionner moins comme un sujet d'espérance que comme un motif de ne pas désespérer. La rénovation qu'ils annoncent sera donc forcément lente et tardive. Il y a dans les esprits éclairés une tendance déplus en plus visible à se rattacher au fonds commun des idées libérales considérées en elles-mêmes et abstraction faite des intérêts de parti. On commence à comprendre qu'il y a là, non pas seulement une doctrine philosophique, mais un ensemble d'institutions parfaitement défmies au double point de vue de la théorie et de la pra-

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tique, pouvant s'adapter aux régimes les plus divers, composant la substance éternelle et nécessaire de tout gouvernement libre, quel que soit le nom qu'on lui donne, et s'imposant à un pouvoir par cela seul qu'elles pénètrent dans les esprits. Si ce fait que nous ayons souvent appelé de nos vœux venait à se généraliser, il serait le signal d'une véritable renaissance politique.

Les partis voient toujours avec défiance et déplaisir' qu'on discute, pour ainsi dire, par -dessus leur tête, et qu'on cherche à faire quelque chose sans eux ; c'est là un sentiment tout naturel et jusqu'à un certain point légitime. Cependant, s'il est démontré (et nous considérons le fait comme incontestable) que leurs divisions et leurs haines, plus que jamais irréconciliables, rendent toute action collective impossible aux hommes de toute opinion qui ont l'ambition d'améliorer la condition politique de leur pays et qui s'efifrayent de ce nihilisme indéfini auquel on semble se résigner, il faudra bien que les partis s'accoutument, bon gré ou mal gré, à voir ces hommes chercher, tout en restant fidèles à leurs préférences individuelles, une orthodoxie moins étroite et moins exclusive que ces catégories qui les condamnent à l'impuissance.

Cette orthodoxie, on l'a trouvée dans les idées libérales. Elle seule rend possible une action en commun. Elle seule n'a rien à cacher de son programme. Elle seule peut s'imposer à tous les partis, bien qu'ils la jalousent en secret, parce qu'ils ont tous eu la prétention de l'absorber à leur profit. Elle seule, enfin, à qui on adresse le singulier reproche d'être vague et mal définie, possède en réalité une véritable doctrine politique et représente des principes parfaitement nets et précis! Quand on se dit libéral, et qu'on réclame à ce titre toutes les conséquences que ce mot implique, c'est-à-dire la liberté de la presse, la responsabilité des ministres, l'indépendance du pouvoir judiciaire.

la décentralisation administrative, la publicité et le contrôle dans toutes leurs formes, la séparation de TËglise et de TEtat, Tégalité devant la loi, etc., on évoque un ensemble de garanties et d'institutions très connues qui ne laissent aucune place à l'équivoque ni à l'arbitraire; mais quand vous avez dit république ou monarchie,, vous avez dit un régime qui peut être aussi bien la tyrannie que la liberté, et c'est vous, par conséquent, qui restez dans le vague et l'indécision. La petite monarchie belge est plus libre que ne l'a jamais été aucune république. La république telle que la rêvent nos écoles socialistes serait un régime plus despotique que ne l'a jamais été aucune monarchie. Ces deux mots se prêtent à des nuances sans nombre et n'ont de sens arrêté que dans l'esprit de celui qui les prononce. Le libéralisme, au contraire, a toute la fixité d'une science. Pourquoi donc ne pas écarter des dénominations qui nous divisent, au moins jusqu'à ce que nous possédions en substance et en réalité des institutions auxquelles tout le monde rend hommage en paroles.

Ces réflexions ne paraîtront peut-être pas hors de propos si Ton réfléchit un instant aux éventualités que nous ofl're un avenir prochain ; nous parlons ici, non de celles qu'on peut attendre du hasard, mais de celles qui sont légalement prévues. Si les élections générales se faisaient aujourd'hui, et si une surprise de scrutin, bien invraisemblable assurément, mais possible cependant, grâce à l'influence politique prépondérante que les moutons de Panurge ont chez nous, venaient à donner inopinément une force considérable aux oppositions de toute nuance, qui peut dire à cette heure l'usage qu'elles en feraient? et même qui peut répondre qu'elles ne l'emploieraient pas à se déchirer les unes les autres, sans profit pour elles-mêmes et au grand dommage du pays ? Ne fut-ce pas là, en efiet, leur premier mouvement lorsque, il y a un an, la tribune leur

fut rendue? Ne serait-ce donc pas le cas pour elles de prévoir quelque temps à Tavance, et s'il se peut, de prévenir un scandale qui les déconsidère aux yeux du pays et leur rend toute action commune impossible? Ne sauraientelles au moins s'entendre sur des principes sans lesquels elles n'auraient plus de raison d'être, qu'elles n'invoquent guère d'ailleurs que dans l'adversité et qu'elles ont trop souvent hâte d'oublier lorsqu'elles ont une fois ressaisi le pouvoir?

Nous sommes convaincu qu'une opposition qui s'inspirerait des pdncipes que nous avons définis tout en se maintenant dans les limites de la légalité, prendrait un empire tout-puissant sur l'opinion publique et ferait promptement prévaloir ses vues et ses doctrines. Un tel résultat vaut bien, ce semble, qu'on travaille à le préparer en appelant dès aujourd'hui l'attention sur les moyens qui peuvent en assurer le succès. Nous n'avons aucun droit de compter sur une victoire semblable à celle que le parti libéral vient de remporter en Prusse, parce que nous avons trop peu feit jusqu'ici pour la mériter; mais autant il serait présomptueux d'espérer sitôt une majorité toute dévouée à la liberté, autant il serait imprévoyant de persévérer dans l'abstention et impolitique de méconnaître la force morale qu'aurait, dans les circonstances présentes, une minorité compacte, unie et sachant bien ce qu'elle veut. Cette minorité, il nous serait facile de l'obtenir aux prochaines élections ; si nous négligeons cette occasion de la former, nous nous retrouverons, dans six ans, aussi impuissants que nous^le sommes aujourd'hui. Qu'on ne dise pas qu'elle sera désarmée devant le nombre. Les influences morales ne s'évaluent pas avec des chiffres comme les gros bataillons. Ce qu'il nous faut, ce sont quelques voix — et au besoin une seule — qui éveillent en France cet écho dont parlait le général Foy et qui y est depuis si longtemps

endoriDi. Or, nous ne les obtiendrons qu'à force de les encourager et lorsque tout le monde aura compris que le quiétisme politique a fait son temps.

Le chef, de l'État vient de déclarer, dans une circonstance solennelle qu'il compte sur le concours du Sénat pour perfectionner la Constitution, ce qui, pour le dire en passant, tranche une question très vivement débattue dans ces derniers temps, la question de savoir si les réformes introduites dans nos institutions peuvent être considérées comme définitives et immuables. Ceux qui se prononçaient pour l'affirmative ne faisaient en somme, dans leur zèle mal entendu, que refuser à la Constitution actuelle une qualité que les philosophes considèrent à bon droit comme le signe distinctif de l'humanité et le cachet le plus glorieux de ses actes, la perfectibilité indéfinie. Nous sommes, quant à nous, si loin de fair& cette injure à nos institutions, que nous désirons leur voir subir un nombre presque illimité de métamorphoses , convaincu qu'elles ne pourront qu'y gagner. Leur auteur est encore celui qui les traite avec le moins de superstition, puisque, non content d'y apporter de nombreuses modifications, il eonvie publiquement le Sénat à l'aider dans cette tâche, et au besoin à s'y employer de sa propre initiative.

Malheureusement, les déclarations émanées des principaux orateurs de cette assemblée, dans sa récente session, ne permettent guère d'espérer que cet appel y sera entendu. Ije dernier sénatus-consulte, de même que les réformes du 24 novembre, y a été accueilli avec un empressement médiocre, ou plutôt avec un regret très explicite. Il est évident que ceux que la constitution appelle les gardiens de nos libertés prennent ce titre dans un sens beaucoup trop littéral. Combien ne serait- il donc pas à désirer que l'invitation adressée au Sénat, et qui risque fort de n*y être que très imparfaitement comprise, rencontrât dans le Corps

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législatif, renouvelé par leg %ction9, une assemblée dis* posée à la prendre au ^éiieux et à entrer rés(rfuroen( ^^n» la voie des améliorations !

Les discours 4ps souverains à.roceasion du !•' janvier caractérisent assez justement la situation politique de l'Europe. En France, c'est, comme je viena de le dire,,., , encouragement solennel donné $ Uesprit de progrès^ mais ufi encouragement qui^st adressé à une assentblée qu'on sait quelque peu disposée à faire lasourde oreillt, et <|ui^ cohicîde avec des recommandations rédigées paf le Sfomteur dans un esprit tout différent, en sorte qu'on a l'air de nous reprendre d'une main plus qu'on ne nous donne de Tautre. En Italie, le roi Victor-Emmanuel,' après avoir dédaré aux députés qu'il leur ro^le beaucoup à btire, s*in- ,,. terrompt tout à coup comme obéissant i quelque influence occulte; silence beaucoup trop significatif chez le ehef d'une grande nation. En Prusse^ enfin, le roi Guillaume» répète une nouvelle fois son étemel refrain, que l'heure approche et que le peuple prussien doit se tenir prêt à combattre. Il voudrait menacer, inspirer la crainte, et il / B*ose pas même désigner clairement l'objet de ses insinua* tions ; singulier langage à la fois provocateur et timide, al ' qui est toujours sûr d'être accueilli avec enthousiasme' au delà du Rhin. Il y a quelque chose d'impatieutant dliBi^s ces défis si mal soutenus, et on a le droit de s'étonner que le grand peuple allemand^ qui a tant de largeur dans l'inr telligence, ne comprenne pas qu'il y a un manque de dignité à parler si kaut quand on agit si peu. La haine de la France lui trouble l'esprit. Il ne perd pas use occasion de crier : Guerre aux Français! et cependant il sait mieux que personne combien il serait peu enchanté qu'on le piît au mot.

Le plus curieux, c'est qu^en cela le bon peuple allemand a la prétention de soutenir la liberté de l'Europe^ et d^

remplir le rôle des oies du Gapitole. Jusqu'à quel point cette prétention est fondée, on a pu le voir à Tépoque de la guerre d'Italie, lorsqu'il prit les armes en déclarant avec tant d'arrogance qu'il importait à^ses intérêts que l'Autriche conservât la Vénétie. On peut le voir également à «a conduite envers les Hongrois, les Polonais, le Danemark et toutes les populations qu'il a germanisées. Les sentiments de tendre sollicitude ^e ce peuple nourrit pour la liberté de l'Europe ont trouvé leur expression fidèle dans ce chant du sacre que les gazettes allemandes nous apportèrent à l'époque du couronnement du roi de Prusse. Dans cette pièce patriotique, le poète, après avoir démontré comme quoi aujourd'hui le Russe et le Français étaient seuls redoutables pour FAllemagne, et qu'en conséquence il fallait les mettre « au tombeau, » faisait allusion au réveil des nationalités qui s'est pfoduit dans l'Europe orientale, et il excitait libéralement ses compatriotes à maintenir sous leurs pieds « le Hongrois et le Polonais, qui cherchent à relever leur tête d'esclavage, hideusement hérissée! » La nation allemande a heureusement l'habitude de mettre une distance notable entre la pensée et l'exécution ; mais, comme on le voit, ce ne sont pas les bonnes intentions qui manquent à son zèle pour la liberté de l'Europe.

La France a sur ses ennemis allemands une grande supériorité : ils l'exècrent, et elle les dédaigne* Elle répond à toutes leurs invectives par une indifférence qui les déconcerte. Nous respectons plus que personne les sentiments qui chez nos voisins s'inspirent des souvenirs de 1813, mais nous refusons de les reconnaître dans les ridicules bravades que provoque outre-Rhin le seul nom de la France Jamais, depuis le temps d' Al fieri, elle n'a été l'objet d'une haine si aveugle. On ne se contente pas de la partager (sur le papier), on l'insulte, on la nie, on la vili-

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pende, on lui prouve par d'innombrables in-folios qu'elle est incurablementgrangrenée d'éléments latins, qu'elle n'a jamais aimé ia liberté, qu'elle n'a eu qu'une littérature d'imitation, enfin qu'elle a produit tout le mal qui s'est fait dans le monde, au grand scandale de la bonne et innocente Germanie. On sait la* comparaison qu'avait trouvée Alfieri dans le délire de la passion qui le dévorait : un maître de danse était, selon lui, l'image la plus exacte du génie français et de ses principales aptitudes; il disait' cela au moment même où ce génie était représenté par Mirabeau, un des plus puissants mortels qui aient paru dans le monde. Les Allemands ont renchéri sur cette qua-^ lifîcation : nous sommes tout au plus, à leurs yeux, une nation de singes malfaisants. Leurs savants en us ont en général adopté cette version, qui leur paraît la plus plausible et la plus vraisemblable, ils l'ont ornée, illustrée et compendieusement commentée. L'illustre docteur Gervinus a repris à ce point de vue l'histoire entière de la civilisation en un gros tome, d'où il ressort avec une suprême clarté que ce serait un véritable service à, rendre^ à l'humanité que d'effaber la France de la carte du continent, et que nous sommes des gens à étouffer entre deux matelas.

En même temps que ces hommes terribles mettaient ainsi à néant le génie français et pulvérisaient ses œuvres, ils reconstituaient, pour nous écraser par la comparaison, ce qu'ils ont appelé l'unité de la grande fainilie des peuples germaniques. Par cette naturalisation ingénieuse, et pratiquée sur une vaste échelle, Shakespeare se trouva être un de leurs poètes, Washington un de leurs politiques, Newton un de leurs savants. L'Allemagne nous accable d'une foule de grands hommes qu'on ne lui connaissait pas et dont la création ne lui a pas coù.té beaucoup de peine. Ils eussent été tout les premiers bien étonnés d'apprendre quelle était leur vraie patrie. •

iOO CKHONIQUBS FOLITIQVES^ «

Quelles ont été les représailles de fesprit français contre ces intempérances de Tesprit germanique? Il en a à peine souri. Bien plus , telle est la tolérance de ce siècle d'impartialité et de critique que nous avons vu se former en France une école qui s'est donné pour tâche spéciale de propager parmi nous ces rêveries de Toutrecuidance allemande. Cette école qui vit des bribes de Térudition d'outrë- Rhin lui a témoigné sa reconnaissance en proclamant la suprématie du génie allemand dans tous les ordres de la pensée et en professant en toute occasion que le peu que nous avons de bon tient au petit filet de sang germanique qui nous a été infusé par les invasions. Tristes pédants qui espèrent régénérer leur pays en humiliant son génie devant les plus insolentes prétentions de la vanité étrangère. 11 serait vraiment à souhaiter que cette école fît beaucoup de disciples, elle formerait un peuple singulièrement fier et viril I Quoi qu'il en soit, il serait bien temps que ces pitoyables rodomontades qui durent depuis bientôt quarante ans prissent fin, car, du domaine de la littérature, elles tendent à passer dans celui de la politique, et, sur ce terrain, elles pourraient entraîner des conséquences beaucoup plus fâcheuses que les docteurs allemands ne s'y attendent. 11 y a là un danger qui justifie surabondamment cette digression.

Au reste, le parti démocratique prussien qui arrive en ce moment au pouvoir, grâce aux dernières élections, montrera sans doute plus d'intelligence politique que les conseillers actuels de la couronne, et il aura d'assez nombreuses occupations, soit en Prusse, soit en Allemagne, pour ne pas chercher ailleurs d'autres embarras. S'il veut venir à bout des résistances que la Chambre oppose aux réformes les plus nécessaires, et s'il veut donner un commencement de réalisation au programme du National- Verein^ il a amjplement de quoi exercer son activité sans

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franchir les frontières de la Confédération. Cette double tâche est en effet pleine des diffîcultés les plus* graves, car, d une part, la Chambre haute, quelque récente que soit son origine, a pour elle la légalité et paraît décidée à s'y retrancher jusqu'à la dernière extrémité ; et, d'une autre, la popularité que donne à rAutriche son libéralisnae, dans le midi de TAUemagne, s'accroît tous les jours et ne eoniribue pas à faciliter rétablissement d'une hégémonie prussienne.

La révolution italienne, arrêtée en chemin par des obstacles que ses chefs n'ont pas assez su prévoir, se heurte misérablement à des minuties et à des intrigues mesquines où tout ce qu'elle avait d'énergie périra si elle n'y prend garde. En présence de l'inaction à laquelle elle semble se résigner lorsqu'il lui reste tant à faire, tout le monde commence, en Europe, à se rendre compte de la perte immense qu'elle a faite en la personne de M. de Cavour, et on entend partout aujourd'hui exprimer le regret que cette perte inspire. C'est déjà le lieu commun de la postérité qui commence pour lui. Personne ne peut affirmer que cet esprit inventif et hardi eût fait faire un pas décisif aux affaires de Rome dans l'espace de temps qui nous sépare de sa tin prématur<^e ; mais, ce qui est certain, c'est qu'il ne les eût pas laissé tomber dans l'état de stagnation où elles se trouvent, et surtout qu'il n'eût à aucun prix laissé prendre cette fâcheuse tournure à l'administration intérieure de la Péninsule. Quand on songe à ce qu'il a fait avec rien, on peut mesurer par la pensée ce que son activité eût créé avec les ressources de ce beau royaume où tout est à organiser. Il eût compris l'importance d'une armée puissante et disciplinée. Il eût compris le poids d'une épée vaillante et redoutée dans les négociations où le raisonnement ne peut plus rien. Il eût senti ce que le spectacle de ces provinces disloquées a d'accusateur pour

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des chefs d*État et de périlleux pour Tavenir de TuDité italienne, et il eût apporté à cette dissolution alarmaate dès remèdes plus prompts et plus efficaces. Enfin, il eût cherché à obtenir par voie détournée ce qu'on lui eût refusé par voie directe ; il eût procédé par contre-coup ; il eût agi par une modification de l'équilibre européen; il eût combiné un nouveau système d'alliances. En aucun cas il ne serait demeuré inactif dans une telle situation.

Or, telle a été malheureusement l'attitude du cabinet italien dans ces derniers mots. M. Ricasoli a montré une honorable fermeté de caractère et une persistance de volonté rare de notre temps ; nous sommes heureux de lui rendre ce témoignage en présence des attaques peu loyales qu'il a à -subir en ce moment de la part d'adversaires qui ne le valent pas et dont la seule supériorité, aux yeux mêmes de leurs partisans, consiste à recevoir d'autrui des inspirations qu'il ne veut demander qu'à lui-même. Mais M. Ricasoli a, selon nous, le tort de trop croire à la puissance de L'immobilité. L'expectative n'est une force qu'autant qu'on en reste soi-même le maître. Il a exposé ses vues qui sont justes et élevées dans une série de manifestes adressés à l'Europe ; puis, il s'est croisé les bras et semble attendre qu'elles fassent leur chemin toutes seules, bien décidé à ne pas s'en départir. Celte inflexibilité est précieuse, mais elle convient plus au philosophe qu'à l'homme politique, chez qui la persévérance doit être avant tout active, entreprenante, multiple, féconde en expédients et en ressources. Ces qualités ne s'improvisent pas, mais elles peuvent jusqu'à un certain point s'acquérir , et M. Ricasoli le prouverait sans doute, s'il n'était pas paralysé par une opposition qui aspire à se partager sa succession sans y avoir d^autres titres qu un empressement plus complaisant auprès des influences étrangères et le besoin de changement chez ua. public qui s'ennuie.

On est toujours réduit aux conjectures en ce qui concerne rissue du conflit anglo-américain, la réponse du cabinet de Washington n*étant pas encore parvenue en Europe. Il est aujourd'hui incontestable que, si cette regrettable affaire avait dû se vider sur le continent, la guerre aurait été rendue absolument impossible, grâce aux manifestations unanimes de Topiuion publique. Mais , à une telle distance, ses impressions ne produiront qu'uil contre-coup très affaibli ; peut-être mf'me la décision du gouvernement des Etats-Unis sera-t-elle arrêtée avant qu'on ait pu les connaître en Amérique, dans ce que leur ensemble présente d'imposant. Il est à peu près certain, par exemple, que la réponse de M. Sewart sera notifiée avant même que les représentations si sensées de l'Autriche, de la Prusse et de la Russie soient parvenues à Washington. Ces circonstances ne sont pas favorables à un dénouement pacitique de ce différend, et le hasard joue, d'ailleurs, dans ces sortes d'affaires, un rôle qui déconcerte le plus souvent les prévisions les mieux fdndées.

Cependant, si la nature humaine n'est pas complètement différente sous les deux hémisphères, il est impossible que les sentiments et les réflexions qui ont fait considérer en Europe cette guerre comme une éventualité illogique, déraisonnable, impie^ qui ont produit en Angleterre un complet revirement d'idées sur ce sujet, en dépit des plus justes griefs et des tentations les mieux raisonnées, n'amènent pas en Amérique une réaction d'humanité, de justice et de raison dans un sens analogue. Cette guerre ressemblerait à ces duels insensés où l'on voit deux hommes pleins d'honneur, de vie et de courage s'entr'- . égorger pour une querelle d'enfant.

Le télégraphe nous apporte une nouvelle qui n'a rien d'imprévu pour nous. Ainsi que nous l'avions annoncé à cette place même, il y a quelque temps, le prince Kong a

fait son coup d'État pour s'emparer de la régence que son cousin lui avait refusée, et le télégraphe ajoute qu'il Ta fait avec l'appui des ministres européens, ce qui est bien naturel. Oserons-nous le dire ? nous prévoyons de nouveaux malheurs pour un avenir plus ou moins prochain. C'est bien le cas de le répéter : Malheureuse Chine ! que ne t'es-tu convertie à temps au régime constitutionnel! Le prince Kong n'eût pas été pour toi un homme nécessaire.

23 janvier 1862.

Notre situation intérieure tend à s'éclairer et à devenir plus nette. Les approches de la session législative ne sont pas sans influence sur ce résultat, bien qu'elles ne puissent évidemment inspirer aucune appréhension sérieuse à nos gouvernants. Ils ont assez fait l'épreuve de la sagesse et de la bonne volonté de nos deux Chambres pour n'avoir à redouter d'elles aucune hostilité préméditée. Si elles venaient d'ailleurs à en montrer quelque velléité, ils sauraient sans doute renvoyer leurs accusateurs à ce fameux chapitre de la responsabilité, où il est démontré que, dans Un État vraiment libre, les ministres ne sont point responsables. Cependant telle est la vertu du grand jour et de la discussion, que leur seul avènement, même lorsqu'il ne s'y joint aucune espèce de sanction directe, suffit pour que chacun cherche à se mettre en règle, et à donner le moins de prise possible à des objections que jusqu'à ce moment il faisait profession de dédaigner. On a beau refuser en principe toute action sur les affaires au Corps législatif, dans un pays à l'intelligence vive et prompte comme est la France, la parole ne sera jamais un simple exercice de

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CHRONIQUES POLltlQUES. * 405

virtuose, et les pouvoirs qui voudront durer tiendront un grand compte de ses avertissements.

Nous espérons, par exemple, qu'il se trouvera quelqu'un parmi nos orateurs, pour demander aux ministres actuels des explications sur la manière dont ils ont observé leurs propres prescriptions; spécialement en matière de presse. Hâtons-noiis d'ajouter que nous n'attendons d'une telle démonstration qu'un effet moral à produire sur l'opinion ; c'est pour le moment tout ce que nous comptons obtenir, et dans l'état présent de la législation, la tribune seule peut espérer ce succès, parce qu'elle seule jouit d'une vraie publicité. Peut-être des débats parlementaires qui auraient un grand retentissement dans le pays suffiraient-ils même pour modifier sur ce point la politique ministérielle, dont les rigueurs ont été, dans ces derniers temps, une énigme pour tout le monde, surtout après les promesses qu'elle avait si libéralement prodiguées. Les hommes sont ainsi faits, qu'une contradiction en paroles leur coule presque toujours beaucoup plus qu'une contradiction de conduite.

L'influence de la libre discussion ne peut manquer également de se faire sentir sur la marche de nos affaires exté-^ Heures, notamment de celles de Rome, qui ne semblent pas destinées à rester dans l'état d'indécision où on les a si longtemps maintenues. La lutte sourde qui est née de ce débat, et qui suit sa logique dans les voies obscures où elle est confinée, devra tôt ou tard à la tribune son explosion définitive. On s'apercevra, quelque jour, que cette longue attente a exaspéré les passions, au lieu de les endormir, comme on s'en est flatté. Enfin, dans tous les ordres de l'activité politique, il faudra, et plutôt qu'on ne pense, finir par où on aurait dû commencer, c'est-à-dire obéir à l'opinion. Que ceux qui refusent de croire à son empire croissant prêtent un instant l'oreille à tous les hommages qu'on lui adresse, avec l'espoir secret de l'avoir ^ur alliée

au lieu de Tavoir pour reine. N*e8t-ce pas un fait significatif que des puissances qui ont si souvent dédaigné ses avis s'accordent en ce moment à la choisir comme arbitre, et exposent leurs griefs devant elle comme devant leur vrai juge ? Pour se faire craindre et respecter, il ne lui manque que des interprètes dignes d'elle. Nous ne pouvons nous résigner à croire qu'elle ne les trouvera pas.

C'est sans doute aussi à l'ouverture des Chambres que nous devons la publication du rapport si impatiemment attendu de M. Fould, sur la situation financière de la France et la nouvelle organisation du budget. Ce rapport sera prochainement ici l'objet d'un examen approfondi. Pour aujourd'hui, nous nous contenterons d'en indiquer les principales dispositions. 11 importe tout d'abord que les esprits étrangers à l'art de grouper les chiffres soient bien fixés sur le sens du mot réforme financière. Il faut qu'ils se gardent ici des fausses notions qui sont accréditées chex le vulgaire, et sachent saisir finement la vraie nuance. Réforme financière, pour tout homme d'État vraiment digne de ce nom, signifie augmentation d'impôts. Cette définition une fois bien comprise, on ne peut nier sans injustice que le projet de M. Fould ne soit une réforme très considérable. Elle crée, en effet, comme on dit en langage financier, pour plus de 130 millions de ressources nouvelles, création qui consiste principalement à demander cette somme aux contribuables sous différentes formes, telles que voitures, chevaux de luxe, timbre, sel, sucre, etc. Dans les spéculations privées, il n'y a que deux manières de créer des ressources : la production et l'économie ; aussi beaucoup d'âmes naïves avaient-elles conclu du premier rapport du ministre des finances qu'il se proposait de réduire considérablement les dépenses publiques, l'État étant improductif de sa nature ; de fait, iJ en a réellement eu l'intention, et il l'a essayé sur plusieurs points

avec un zèle louable; mais il a du subir, comme beaucoup de ses prédécesseurs, la fatalité des réformes financières, c*est-à-dire voir ses efforts aboutir à une aggravation des charges qu'il voulait alléger. La réduction qu*il annonce au sujet de Tarmée n'eût pu être une véritable économie qu'à la condition d'être beaucoup plus radicale.

Une autre réduction, qui nous parait moins heureuse, est celle qui exonère la classe des petits contribuables de toute imposition personnelle et mobilière. Cette disposition, souvent réclamée par les programmes démocratiques, nous paraît d'autant plus fâcheuse qu'elle tend à faire de ces contribuables une classe à part dans la nation, à les désintéresser de la chose publique, à les habituer à des exigences qui pourraient devenir un embarras. Nous réprouvons d'ailleurs toute mesure qui tend à substituer dans l'impôt le principe de la progressivité à celui de la proportionnalité. L'impôt progressif n'est, à nos yeui^ que l'arbitraire en matière d'impôts, parce que là proportion est une base fixe, tandis que la progression peut varier à l'infini. Ce n'est pas là toutefois notre seule objection contre cette exonération absolue décrétée au profit des classes pauvres ; nous lui reprochons surtout d'être illusoire, puisqu'on leur reprend d'une main plus qu'on ne leur donne de l'autre. Le seul nouvel impôt indirect établi sur le sel et le sucre est, en effet, destiné, d'après les calculs de M. Fould, à produire une somme de 62 millions. Est-ce une exagération que d'évaluer au sixième de cette somme la part contributive des classes pauvres? Non, certes. Et à combien évalue-t-on ce dégrèvement dont on fait tant de bruit? A 5 millions. Pour 5 millions dont on les exonère, elles se trouvent donc chargées d'un nouvel impôt de 10 millions, sans parler de la part afférente dans les nouvelles taxes du timbre, de l'enregistrement, etc. Il leur reste, pour tout bénéfice, un avantage plus apparent

406 CHRONlQUBff POLITIQUES.

que réel, une distinction dont elles seraient médiocrement fiëres si elles avaient aujourd'hui Torgueil et rambition qu'elles ont eus à d'autces époques où, parmi beaucoup de fureurs et de folies , elles ont su nu)ntrer de grandes vertus, et où elles étaient plus avides de pouvoir que de gain. Sous la Convention et au plus fort de la dictature de Robespierre, un député dont le nom nous échappe eut aussi ridée de proposer que les classes néeessiteuses fussent dispensées de tout impôt; mais Tombrageux tribun, interprète ce jour*là de ce que la susceptibilité populaire avait de plus noble, fit écarter la motion comme humiliante pour le peuple, en ce qu'elle le privait d'apporter son obole à la patrie et laissait au riche le monopole de ce grand devoir civique. Ce sentiment nous paraît plus conforme à l'esprit démocratique, plus profitable à son honneur et même à son intérêt bien entendu que les considé- FatioRS qui ont inspiré la. mesure que nous combattons. Le peuple qui consent de bonne grâce à être dispensé des contributions est bien près d'ambitionner une solde, et, lorsqu'il accepte une solde, on sait ce que ce peuple peut devenir ; la populace romaine l'a fait voir. Nous sommes loin d'en être là , mais pourquoi éveiller les appétits des classes pauvres, en ne leur donnant qu*une satisfaction insuffisante quand il y a tant de moyens d'employer utilement leur activité et d'augmenter leur bien-être?

L'heureuse issue du conflit anglo-américain a été accueillie en Europe avec ce sentiment particulier de satisfaction intime et profonde qu'on éprouve toutes les fois que dans les choses humaines on voit la fatalité vaincue par la raison. Ce spectacle n'est pas commun, surtout de notre temps ; mais c'est dans les grandes affaires qu'il est le plus rare, parce que l'impulsion, une fois donnée aux passions, y devient le plus souvent irrésistible et échappe à tout calcul. Dans l'affaire du Trent spécialement^ ce danger

CHRONIQUES POLITtiQUKS. 409

paraissait bien difficile à éviter, après les ovations décernées au héros de cette aventure, et plus encore après les remerciements qui lui ont été votés par le congrès et au seiti d'une démocratie où les entraînements populaires ont eu, dans ces dernières années, une influence prépondérante sur les décisions du gouvernement. Aussi la note de M. Seward a-t-elle obtenu le succès d'une véritable victoire morale, et produit, en faveur des États-Unis, une réaction de sympathie qui n*est pas sans quelque exagération. On leur est reconnaissant de ce qu'ils se sont trouvés valoir mieux que leur réputation, et on les dédommage généreu* sèment de la mauvaise opinion qu'on avait d'eux. Le sub* terfuge punique par lequel lord Palmerston a dérobé à la connaissance du public un document qui eût diminué les inquiétudes et calmé l'irritation des esprits n'a pas peu contribué à amener ce revirement d'opinton contre l'Angle^ terre qui a été cependant la victime plutôt que la complice de cette ruse. Sous cette impression on est allé jusqu'à remettre son bon droit en question. Sans s'apercevoir qu'à force de vouloir réhabiliter en quelque sorte malgré lui le cabinet de Washington^ on le condamnait encore plus sévèrement que ne l'ont fait ses adversaires, puisque la note de M. Seward n'est pas autre chose qu'une démonstration très minutieuse et très solide de la justice de la cause britannique, qu'il prouve avec raison être celle que les États- Unis ont de tout temps soutenue. Il faut donc féliciter hautement les hommes d'États américains, mais les féliciter d'avoir su reconnaître un tort, ce qui n'est certes pas commun chez les hommes d'État, mais ce qui n'est pas la même chose que de n'en avoir pas commis. Nous avons été d'ailleurs heureux de ne pas trouver dans la note de M. Seward le mot malencontreux que le télégraphe avait prêté à M. Lincoln, à savoir que « les États-Unis ne pouvaient soutenir deux guerres à la fois, » raison piteuse qui

était bien la dernière que dût alléguer le chef d*uiie graude 'nation.

La question américaine, dégagée désormais de ses complications accessoires qui n'avaient aucune raison d'être, ne peut que prendre de plus en plus son vrai caractère qui est celui d'une guerre d'émancipation. Ceux qui la dirigent ont fait tout ce qu'ils ont pu pour éloigner ce moment critique, et quels qu'aient été les inconvénients .d'une telle politique, ils sont, à notre avis, plus dignes d'éloge que de blâme. Us ont agi sagement en laissant le plus longtemps possible une porte ouverte à la réconciliation, en refusant de considérer comme à jamais déchiré le pacte qui a fait la grandeur de leur pays, et surtout en hésitant à déchaîner contre leurs anciens concitoyens les fléaux de la révolte servile. 11 y a eu là de leur part une inspiration d'humanité dont on leur a en général trop peu tenu compte et qui est d'autant plus louable que la tentation de céder aux impatients était plus pressante. Mais ils ont assez sacrifié à l'esprit de temporisation pour qu'on ne soit plus en droit désormais de leur imputer les désastres inséparables d'une telle guerre, et il est d'ailleurs permis de croire, diaprés la tournure que semblent prendre les événements, qu'ils seront jusqu'à un certain point en état d'en neutraliser les effets les plus redoutables. Ce qui est hors de doute, c'est que, si la lutte n'pst pas encore nominalement transportée sur le terrain de l'esclavage, elle l'est déjà de fait, et le général Frémont, en lui donnant, il y a quelques mois, son vrai cri de ralliement, n'a fait que devancer la pensée de ses concitoyens et traduire un sentiment qui est dans tous les cœurs. Quelles que soient les chances de la guerre, l'esclavage est blessé à mort. Dans Thypothèse la plus favorable , sa destruction n'est plus qu'une question de temps. Le peuple américain qui lui a pardonné tant de crimes ne lui pardonnera jamais celui

d'avoir divisé la patrie en présence de l'ennemi. C'est là un de ces torts que les nations n'oublient pas. Cet appel à l'étranger qui a été le dernier enjeu de l'esclavage sera aussi son véritable arrêt de mort. Pendant longtemps on a pu espérer de le circonscrire, de le parquer dans une sorte de lazaret territorial jusqu'à ce qu'il y expirât tué par sa propre contagion, mais en présence de la résolution implacable qu'il a déployée, de la menace permanente qui résultera du seul fait de son existence, en présence du danger que présenterait cette conspiration farouche et désespérée, il est impossible qu'on ne comprenne pas la nécessité d'en finir avec lui. Les ménagements qu'il y aura à garder dorénavant avec le Sud sont affaire d'humanité plutôt que de politique; il pourra y avoir des temps d'arrêt, des supensions d'armes, il n'y aura plus-de transaction durable.

Ainsi s'accomplit, par une loi qu'on peut ju£tement nommer providentielle, parce qu'elle est l'expression, qop d'une force aveugle, mais des plus hautes vertus de la nature humaine, un fait qui comptera dans l'histoire et qui peut être déjà considéré comme la plus grande tâche de notre temps. Oh verra probablement toujours des esclaves dans le monde, et les moralistes sont encore loin d'avoir reconnu et classé toutes les formes de la servitude volontaire ; mais, si jamais un jour se lève pour nous où l'esclavage n'existera plus à l'état d'institution ^r aucun point du globe, ce jour-là il y aura, je suppose, un immense tressaillement de joie au sein de cette pauvre argile humaine. Notre siècle a hérité de ses devanciers non seulement la pensée, mais tout le travail préparatoire de cette grande révolution commencée il y a dix-huit cents ans ; cependant ne fît-il que la promulguer et la convertir en loi, ce seul fait suffirait à sa gloire et le relèverait aux veux de l'avenir.

412 CHRONIQUES POLITIOUBS.

Les opérations d« la guerre contre le Sud» qui ont été conduites jusqu'à présent avçc une mollesse peu digne d'un grand peuple, mais explicable cependant par une heureuse inexpérience, en matière d'organisation, militaire^ par la grandeur imprévue des difficultés et des obstacles naturels, viennent d^être reprises evec plus d'activité que jamais et promettent des résultats un peu plus décisifs que ceux qu'elles ont oflerts. Les avantages du Nord se multiplient à mesure que le cerde où il a emprisonné son adversaire se rétrécit. Le blocus a donné lieu I un nouvel incident très sujet à controverse, mais qui a été relevé par la presse anglaise avec une animosité peu justifiable, et a provoqué de la part du cabinet britannique des représentations où l'on peut voir percer le regret d'avoir perdu ses préparatifs de guerre et le désir peu avouable de chercher de nouveaux griçfs contre les Etats-Unis. L'empierrement du port de Charleston présente avant tout une qu)E«stion de fait sur laquelle il conviendrait d'être parfaitement édifié avant de se prononcer avec tant de vivacité. Si, comme le prétendent beaucoup d'ingénieurs, l'obstruction produite par cette opération est toute temporaire et peut être facilement réparée après la paix, grâce aux moyens puissants dont la science dispose aujourd'hui, loin de blâmer cet expédient, il faut lui savoir gré de tout le sang qu'il épargne en tournant contre la nature des armes employées d'ordinaire contre les hommes. Si, au contraire, le dommage qu'il crée est irréparable et doit peser sur les générations futures comme un legs éternel de nos discordes, on ne saurait le réprouver trop éoergiquement. Ce n'est pas dans l'état actuel de la civilisation qu'on pourrait songer à faire accepter des actes du même genre que rincendie du Palatinat. Mais, avant d'y chercher l'occasion d'un nouveau cdzus belli, comme le demandent les journaux anglais, on devrait, ce semble, avoir au moins

QHKONIQtTBS POLITIQUES, 413

quelques donnée» sur tin point de fait avsdi facile S élucider. Le cabinet anglais se méprendrait singulièrement sur les dispositions de Tesprit public en Europe , s'il s'imaginait que les témoignages de sympathie qu'il a obtenus dans une occasion où il avait pour lui le bon droit raccompagneront dans toutes les querellesqu'il peut susciter aux États-Unis sous des prétextes plus ou moins spécieux. Les États-Unis se doivent tout entiers à leur grande mission : la destructioD de l'esclavage. Ce n*est pas seulement pour eux qu'ili travaillent, ils sont les fondés de pouvoir du genre humain, Malheur^ à qui les troublera dans Taccomplissement de ca devoir !

Nous avons en Europe à mener à bonne tin une; tâche analogue et qui ne sera pas moins féconde en conséquences. Quoi qu'on fasse pour en retarder la réalisation, notre siècle ne s'achèvera pas sans la Toir aussi terminée. C'est un esclavage intellectuel que nous avons à détruire. Chose singulière, il a pris naissance au sein même de la religion qui est venue porter les premiers coups à la servitude sociale. Tout volontaire d'abord et spirituel par essence, il a peu à peu emprunté tous les procédés et toutes les armes des tyrannies politiques, et n'a plus régné que par la force, jusqu'à ce que, la force lui échappant, it a essayé de reprendre possession de ses sujets par la persuasion. Vaincu et humilié aujourd'hui, après un court instant de triomphe obtenu par surprise à l'époque de nos revers et acheté à force de* complaisance pour le despotisme, il implore l'obéissance en attendant qu'il puisse de nouveau l'imposer. Étrange amalgame de prétention et de faiblesse, d'orgueil et de caducité.

Le vieil absolutisme romain dont il est question ici n'a plus aujourd'hui le privilège d'exciter des haines très vigoureuses, et cela tient uniquement à ce qu'il ne semble plus redoutable par lui-même. Ses défenseurs étalent

même ^'olontiers ses blessures pour émouvoir la pitié pubKque, et ce genre d'argument leur a réussi auprès de plus d'une âme généreuse. On ne voit plus en lui que son malheur. Ils ont su profiter non moins habilement de ce que ses intérêts, en deux ou trois circonstances, se confondaient avec ceux de la cause libérale, et de cette coramunauté tout accidentelle ils se sont efforcés de faire sortir une alliance durable. Illusion chez les uns, calcul intéressé chez les autres, cette solidarité est impossible à établir, parce qu'elle est contre nature. Nous la repoussons par les mêmes motifs qui nous font rejeter l'alliance que dans un camp opposé on a cherché à créer entre les idées démocratiques et les doctrines de la dictature.

La guerre entreprise contre la vaste organisation politique dont le centre est à Rome doit suivre son cours jusqu'à ce qu'il n'en reste plus rien que ce qui est compatible avec le droit et la liberté des peuples comme des individus. En vain on allègue pour la protéger son état de faiblesse. Si elle nç peut rien pour le moment par ellemême, on a suffisamment vu dans les années qui ont suivi la grande réaction de 1849 ce qu'elle peut à l'état d'instrument dans les mains qui savent s'en servir; et les ménagements infînis avec lesquels on procède à son égard, dans les occasions qui semblent le moins souffrir l'indécision, montrent assez la crainte qu'elle inspire encore. Cette force qui lui reste, grâce à son ancien prestige, à son empire sur les simples, à sa merveilleuse discipline, est, il est vrai, au fond le principal motif des avances qui lui sont faites par des hommes qu'elle s'étonne elle-même d'avoir aujourd'hui pour amis, après les avoir si longtemps comptés parmi ses adversaires. Ils se flattent d'avoir trouvé en elle une arme solidement trempée, et ne s'aperçoivent pas qu'ils ne sont eux-mêmes qu'un pisaller. Ils se vantent hautement de l'avoir convertie aux

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idées libérales,' comme si non seulement son passé et ses traditions et ses dogmes inflexibles, mais encore ses déclarations de chaque jour, n'étaient pas un démenti sanglant infligé à leurs complaisantes illusions. Un sourire ministériel, une signature au bas d'un décret réparateur, voilà tout ce qu'il faudrait pour qu'en moins d'une heure rédilice laborieux de cette alliance chimérique s'en allât en fumée !

Ces réflexions indiquent l'attitude que nous considérons à la fois comme la plus sincère, la plus digne et même la plus habile pour les amis de la liberté en présence de l'hostilité croissante qui se manifeste en France comme en Italie entre TÉglise et l'État, et qui n'est qu'une conti* nuation déguisée de la lutte commencée au sujet du pouvoir temporel du pape. Nous ne pouvons voir cette hostilité qu'avec plaisir, parce qu'elle mène tout droite la séparation de l'Église et de l'État, qui est au premier rang parmi nos principes ; mais tant que l'État ni l'Église n'auront accepté franchement les idées de liberté, il nous est également interdit et de prendre parti pour l'État contre l'Église, et de nous prononcer pour l'Église contre l'État. Nous n'avons à combattre ici que pour notre propre cause, c'està-dire pour un intérêt très supérieur aux deux rivalités qui sont en jeu dans ce débat. Ces deux puissances ayant presque toujours été hostiles à la liberté, elle n'a ni alliances, ni engagements à contracter avec elles, et elle ne doit de fidélité qu'à elle-même. Tant qu'elles ne lui auront pas rendu ses droits, nous pouvons quelquefois lutter sur leur propre terraih si la justice l'exige, ainsi que nous l'avons fait dans une circonstance récente, mais elles ne nous auront jamais pour alliés.

Ce grand débat, comme l'a si bien dit M. Ricasoli dans une des dermèr^ séances du Parlement italien, est, avant tout, une question morale, et, à ce titre, il progresse,^ sans

qu*aucun fait extérieur ne vienne révéler ce progrès, bieû différent en cela des questions dont les difficultés consistent en obsjtacles apparents et matériels. Le gouvernement français ne voulait à aucun prii se laisser entraîner ni plus vite ni plus loin que ne le comporte sa politique de demimesures et de temporisations ; il a tout fait pour apaiser et pour ralentir la querelle, ai| moins < en ce qui concerne Rome. Elle a fait son chemin sous une autre forme, et les esprits Tout suivie attentivement sur son nouveau terrain, sachant très bien que c*est à Rome que sera vidé tôt ou tard le procès qui s'instruit devant eux. Ils écoutent successivement les deux parties dans ce singulier duel d'accusations réciproques qu\ arme le ministère contreTépiscopat, et à Tun comme à l'autre ils disent : concluez ! C'est là, en effet, le grand mot de la situation. C'est une conclusion qui manque à ces réquisitoires si riches de preuves et de faits. On est désormais en droit de juger les deux adversaires sur leur propre disposition, et on peut leur dire : si telles ont été les conséquences de votre alliance passée, que ne vous hâtez-vous de la rompre pour toujours ! L'amertume des récriminations épiscopales en France montre d'ailleurs combien les ménagements excessifs du gouvernement français à Rome ont été dépensés en pure perte. Les pressantes sollicitations de sa diplomatie n'ont pas mêffte réussi encore à y obtenir l'éloignement momentané du roi de Naple^, cause trop manifeste du prolongement de la guerre civile. On y semble avoir pris à tâche d'éprouver jusqu'où la longanimité d'un gouvernement peut aller, et on peut dire que sous ce rapport le cabinet français a épuisé la mesure des vertus chrétiennes. Cependant ses déceptions viennent, dit-on, de se traduire par un projet d'occupation demi-française et demi -italienne, et nous n'avons contre ce projet qu'une seule objection, c'est qu'il ne résout rien, et que si l'on continue à choisir desi

CHR0NI4)UBS PÔUTIQU£S. 417

acheminements aussi lents, la transition pourra durer beaucoup plus longtemps que ses auteurs.

En Italie, la question est posée a>ec plus de netteté encore, et on paraît de plus en plus décidé à n^offrir à la papauté d*autre alternative que la liberté ou le schisme. La cause qui passionne les Italiens est sans contredit aussi légitime et aussi entraînante que celte qui fit, au seizième siècle, le succès de la réforme auprès des peuples germaniques, et depuis ce temps la papauté n'u fait que perdre ce qui lui restait de son prestige. Si les éléments d'une réforme n'existent pas en Italie, en raison de rattachement populaire aux vieilles superstitions et de l'indifférence des classes éclairées en matière de religion, en revanche cette terre classique des antipapes offre tous les éléments désirables d'une scission au sein de l'Église, et peut-être cette œuvre y est-elle déjà plus avancée qu'on ne le croit généralement. Divers symptômes, tels que le succès de la propagande protestante parmi les populations, et l'établissement d'associations indépendantes au sein d'une partie du clergé, viennent à l'appui de cette supposition.

L'unité catholique n'a sans doute jamais été moins menacée qu'aujourd'hui au point de vue spirituel; mais ce n'est pas qu'elle inspire des adhésions plus ferventes qu'autrefois, c'est au contraire qu'on est devenu impartial à force d'indifférence. Il y a dans sa stabilité apparente beaucoup de force d'inertie. Elle est faite d'une seule pièce, et si on lui retire l'institution qui lui sert de clef de voûte, tout s'écroule. Or, c'est ce qui se produira inévitablement le jour où il deviendra démontré pour les peuples que son chef est irréconciliable avec les droits dont ils ne peuvent plus se passer aujourd'hui. Quel effet moral, pour citer un exemple, espère-t-on à Rome, d'un fait comme l'abandon de la cause polonaise dans les circonstances actuelles? Le peuple polonais avait fait à l'Église catholique

ce grand honneur de la choisir pour conseil et pour appui dans une crise désespérée où il a déployé une constance admirable ; il a versé, en invoquant ce patronage, le dernier sang martyr qui ait coulé en Europe; il lui en a rapporté toute la gloire, et eomment vient-elle de Fen remercier? En tendant la main à son plus implacable ennemi, et cela pour la satisfaction d'avoir un nonce à Saint-Pétersbourg, et de voir refuser au nouveau royaume d'Italie la reconnaissance qu'il sollicite du czar. Il ne manque plus à Pie IX que de publier de nouveau la bulle célèbre par laquelle son prédécesseur enjoignait aux polonais vaincus, après Tinsurrection de 1831, de se soumettre à leur « souveraine légitime. » Un pouvoir religieux peut méconnaître des droits qui ont été enseignés et revendiqués sans son aveu, mais ce qu'il lui est interdit d'oublier, c'est ce caractère sacré que les hommes ont toujours respecté dans l'infortune. Ce jour-là, il a vraiment perdu rintelligence des choses saintes, cette sauvegarde des choses qui ne sont que religieuses, et il ne représente plus que le côté formaliste et mesquin de son rôle.

Le Parlement est ouvert en Prusse et va commencer les travaux de sa session, qui promettent d'être passablement compliqués, ce qqi dii reste n'est pas fait pour déplaire à des esprits allemands. La situation de l'Allemagne n'a jamais été pks embrouillée que depuis qu'on se propose de la simplifier. Les plans et les contre-plans de réorganisation, fédérale s'y. succèdent avec une fécondité embarrassante pour le^ esprits qui se proposeraient de déchiffrer à fond Ipus !es rébus diplomatiques échangés à ce sujet. On n'a pas d'ailleurs à s'alarmer de tout ce bruit, il n'y a que les programmes qui se battent et cette hétacombe de protocoles ne fera pas couler une seule goutte de sang. La clef de CQ^ politiques'; diverses- est très facile à décotivrir sous lescirconloèutions et précautions oratoires dont elles

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s'enveloppent. Il y a en présence trois principaux programmes, celui de la Prusse, qui consiste à donner dans la confédération la prépondérance à la Prusse; celui de TAutriche, qui consiste à Tattribuer à l'Autriche, et enfin celui des États secondaires, représentés par M de Beust, ministre de Saxe, qui consiste à écarter également et rAutriche et la Prusse Cette situation pleine de clarté, mais d'un arrangement difficile, se complique du fait de deux grandes associations rivales et puissantes, agissant Tune dans le sens d'une hégémonie prussienne, sans être toutefois d'accord avec les vues du gouvernement prussien, l'autre dans le sens fédératif. On voit que cette unité allemande, dont on a cherché à nous faire un épouvantail, nous laissera encore quelque temps dormir tranquilles.

23 février 1862.

C'a été longtemps une mode et même un métier assez fructueux de décrier le parlementarisme. Si ce mot avait un sens dans la pensée de ceux qui l'exploitèrent, ce qui n'est pas absolument démontré, il signifiait apparemment l'abus des longs discours, l'action sacrifiée à la parole, en un mot, le règne du bavardage. Sans agitçrici la question de savoir jusqu'à quel point cette qualification sommaire convenait aux régimes qu'on prétendait flétrir, nous serioifs heureux d'entendre ces mêmes publicistes expliquer leur façon d'envisager la part qui a été faite depuis un an à nos assemblées législatives dans les affaires publiques. Nous leur serions surtout reconnaissant de vouloir bien éçlaircir un point. Il se disait beaucoup de paroles inutiles au sein de nos anciennes assemblées; elles

se dédommageaient ainsi, par anticipation, du long mutisme qu'on devait leur imposer; mais, en iin décompte, leurs paroles devenaient des actes, elles avaient sur le gouvernement une influence suivie et eflQcace. Cependant, au dire de ces publicistes, elles accordaient encore trop au partage et à la déclamation, en quoi nous sommes tout à fait de leur avis. En France on abuse souvent de la parole, et Ton y remédie en abusant du silence. Combien ces hommes d'action ne doivent-ils pas souffrir lorsqu'ils voient nos assenfblées actuelles, les deux grands corps de l'État, passer près de trois mois à revoir les points et les virgules d'une composition oratoire appelée adresse, dont la rédaction coûte trois jours en Piémont, trois heures en Angleterre, et s'appliquer à cette besogne, dédaignée même chez nos voisins d'outre-Rhin, qui ne sont i[>ourtant pas blasés en matière de liberté, avec d'autant plus d*ardeur, qu'elle leur offre une occasion unique d'qxprimer, non leur volonté, mais un simple avis sur la direction politique à donner au gouvernement du pays! Nous les voyons avec plaisir mettre à profit les moyens qu'on leur laisse ; si faibles qu'ils soient, ils peuvent agir sur l'opinion ; mais nous le demandons ici aux ennemis du parlementarisme, sont-ce les esprits, pratiques ou bien les diseurs de harangues qui trouvent le plus leur compte à un tel état de choses? Est-ce en laissant pour toute influence sur la politique active à une assemblée une sorte de concours oratoire emprunté aux usages universitaires, qu'on se flatte d'y former des hommes de gouvernement? Ou bien oseraient-ils prêter à leurs patrons l'intention machiavélique de nous dégoûter plus sûrement du parlementarisme en nous le donnant sous sa forme la plus verbeuse et la plus stérile?

Contentons-nous d'indiquer ce problème délicat.

La session législative a été ouverte par un discours de

CHRONIQUES POLITIQUES. l^^l

Teinpereur et par vu exposé de la situation de l'empire ^ Chose étonnante, et qui prouve combien peu on se fie à la légalité, en ce pays de croyances naïves sous tant de rapports, personne n'a été tenté de discuter le discours de Tempereur, et nous-méme, nous ne nous sentons que médiocrement porté à entreprendre cette tâche ardue. D'après la constitution actuelle, l'empereur est pourtant le seul représentant du pouvoir qui soit vraiment respon* sable, et à ce titre il est le seul dont on puisse critiquer les actes en toute sûreté de conscience. Eh bien ! on pro* fite beaucoup moins de cette faculté qu'à l'époque où le chef de l'État était déclaré inviolable. Explique qui voudra ces anomalies ! Quant à l'exposé de la situation de l'empire, il se lit \sec un sentiment d'agréable surprise. Plusieurs documents qu'on n'a pas eu le temps d'oublier nous avaient présenté cette situation sous des couleurs qui n'étaient pas des plus riantes, et le public avait volontiers accepté ce thème ministériel, dont la componction inusitée répondait assez bien à ses propres impressions. On a trouvé sans doute les esprits trop dociles sur ce point, puisque l'exposé semble avoir eu pour but de les ramener à des appréciations moins découragées. De là un grand désarroi dans l'opinion. A qui entendre? A qui croire? Comment concilier des déclarations qui (aux yeux de la faible raison) peuvent sembler contradictoires?

Sans doute, ces contradictions ne sont qu'apparentes, et l'harmonie la plus parfaite n'a pas cessé de régner entre les organes du gouvernement; mais il devient évident qu'en tout cas cette unité n'exclut pas une certaine diversité. Le ministère actuel semble réunir dans son sein le pessimisme le plus austère et l'optimisme le plus com-

1. Voir le Moniteur miveriêi des 28 et 29 janvier 1862. L'exposé de U iltuation était une série dt résumés rédigés dans chaque ministère.

plaisant, qui s'y donnent' tour à tour la parole. Si le premier a dicté le compte rendu deM..Fould, c'est à coup sûr le second qui a rédigé TËxposé de la situation de Fempire. Cet Exposé ayant un caractère éminemment officiel, c'est-à-dire indiscutable, il ne peut entrer dans notre pensée d'en contester les affirmations. Le mot officiel est la traduction laïque du mot infaillible : il a la même autorité et mérite le même respect. Aussi osonsnous tout au plus l'opposer à lui-même, lorsque nous nous rappelons des documents dont la lecture avait généralement laissé une impression d'inquiétude, à propos de cet exposé, qui a au contraire tout l'attrait d'une ingénieuse fiction, mérite rare assurément en un sujet aussi positif.

Ce qui nous paraît, en effet, résulter principalement de ce tableau paisible de nos félicités en tout genre, c'est que, semblables aux laboureurs de Virgile, nous ne connaissons pas notre bonheur. Nous serions très disposé à admettre cette vérité si nous devions nous en trouver plus avancé ; malheureusement la première condition pour être heureux est de s'estimer tel, et il est trop évident que nous avons sur ce point une foule de fausses notions qui nous obscurcissent l'entendement. L'Exposé professe au sujet du vrai bonheur des idées qui ne sont pas les nôtres. Prenons un exemple qui soit à la portée de tout le monde : la presse. A tort ou à raison la presse se figure depuis longtemps déjà qu'elle n'est pas libre. C'est uhe opinion qu'elle s'est faite par la méthode expérimentale et qu'elle appuie sur un nombre assez notable de faits administratifs et- judiciaires, en sorte qu'on lui reconnaît,* en général, un certain degré de vraisemblance. Survient l'Exposé, comme Valère auprès de Sganarelle, dans le Médecin mal-gré lui:

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