‹ Chroniques politiques, 1860-1865Chapitre 26 sur 39 · SGANARELLE · texte numérisé non relu

SGANARELLE

Le diable m'emporte si je le suis !

Ainsi parle l'Exposé au sujet de la presse : « La presse a usé largement de sa liberté nouvelle ; elle a porté son examen sur les actes de l'autorité, elle a discuté toutes les mesures prises par le gouvernement, elle a librement exprimé son opinion sur les affaires extérieures et intérieures de la France. »

On sait quels arguments forcent ce pauvre Sganarelle à avouer qu'il est médecin : si la presse n'a pas encore avoué à quel point elle se sent libre, ce n'est pas, à coup sûr, faute d'avoir été battue. Elle se trouve, à cet égard, dans la situation de cette fille dont son père disait : Je la forcerai bien à faire un mariage d'inclination. Toute désarmée et soumise qu'elle soit, elle trouble encore, à ce qu'il paraît, profondément la quiétude de M. de Ségur d'Aguesseau et de M. le marquis de la Rochejaquelein^ puisqu'ils réclament une aggravation de rigueurs contre ce qu'ils appellent le déchaînement de la presse. On ignore absolument les griefs personnels que ces messieurs peuvent avoir contre la presse, et il est probable qu'ils veulent punir l'opinion qu'elle a d'eux plutôt que les représailles très modérées qu'elle s'est parfois permises à leur égard ; mais nous oserons leur dire ici que leurs attaques sont

1. Séance du Sénat du 20 février 1862. Au Corps législatif, ce fut M. PUnchon qui se chargea de soutenir cette thèse.

aussi dépour?ues de talent que de courage et de générosité.

La presse ne peut pas plus accepter ces procédés que les compliments que lui prodigue TËxposé de la situation de Tempire. Nous espérons qu'elle ne se montrera jamais flattée de les avoir mérités. Ce n'est pas des hommes du pouvoir qu'elle doit attendre des certificats de bonne conduite. C'est d'ailleurs dans les pays où on lui accorde le plus de véritable influence qu'on lui adresse le moins d'adulations.

Une telle divergence dans la façon d'apprécier un fait qui n'a par lui-même rien d'obscur ni de compliqué donne une idée des dissentiments qui nous séparent sur d'autres points des auteurs de l'Exposé, et nous porte à croire que notre ingratitude durera au moins aussi longtemps que leur satisfaction. On comprendra que nous ne soyons pas entré plus avant dans l'examen de ce volumineux document, qui ne révèle du reste aucun fait nouveau. Il nous suffira d'en avoir nettement caractérisé l'esprit en citant vue de ses assertions dont chacun est à même d'apprécier le degré d'exactitude.

Nos débats parlementaires ont été jusqu'à présent des escarmouches plutôt que des luttes de tribune. La conversion des rentes est encore^ la seule afi'aire importante dont nos Chambres aient été saisies. Elle a mis en lumière un fait remarquable, c'est la distance de plus en plus grande qui sépare l'esprit de notre assemblée législative de l'état a^uel de l'opinion. Le public et l'assemblée ont paru dans ce débat absolument étrangers l'un à Tautre. Dès le début de la discussion, il est devenu évident que l'assemblée avait un parti pris très arrêté de voter la loi, et le public n'a pas été moins ferme dans son parti pris d'opposition,

1. Projet de loi, proposé et adopté aa Corps législatif, tendant à convertir en 4 t/2 la somme de près de 4 milliards de rente.

ainsi que Font attesté jusqu'au dernier -^loment les brusques soubresauts de la Bourse, naguère si docile. Que conclure de là, sinon qu'il est urgent de mettre l'assemblée plus en harmonie avec l'état de l'esprit public par un renouYellement du mandat législatif?

Nous ne reviendrons pas sur cette discussion aujourd'hui épuisée, et dans laquelle les orateurs de l'opposition, surtout MM. OUivier et Picard, ont montré une rare connaissance du sujet et une abnégation qui est plus rare encore. La parole est désormais aux faits qui démontreront avec l'éloquence qui leur est propre si la mesure était bonne ou mauvaise. Quant au Sénat, il vote en ce moment, avec 5a ponctualité habituelle, une adresse^ où les intentions du gouvernement nous semblent admirablement devinées. Ce ne sont pas nos ministres qui auront jamais à se plaindre de rester incompris. L'adresse n'est au fond qu'une apologie motivée de leur conduite, non seulement pour le passé, mais même pour l'avenir. On leur laisse entendre assez clairement que tout ce qu'ils feront sera bien fait. Heureuse influence d'un régime parlementaire bien dirigé!

La discussion^ générale n'a pas eu le privilège de faire sortir de leur silence les principaux orateurs du Sénat, Elle a donné lieu à des luttes de personnalités plutôt que de principes, et la sortie violente et imprévue de M. le marquis de la Rochejaquelein n'a pas été de nature à jeter un grand éclat sur cette partie du débat. Il esr probable que la discussion par paragraphes viendra la relever un peu. La question romaine notamment y sera sans doute traitée un peu plus dignement qu'elle ne l'a été jusqu'ici pab les orateurs du Sénat. Nous comptons beaucoup sur la mesure'

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