‹ Chroniques politiques, 1860-1865Chapitre 31 sur 39 · Du 4 mars · texte numérisé non relu

Du 4 mars

2. Consulter le Moniteur universel du commencement de mars 1862.

conseil d*État, pour être bientôt renvoyé au Corps législatif. Il n*est pas autre chose que la généralisation de la mesure qui n'avait d'abord en vue que le comte de Palikao, en sorte que Topposition semble avoir été dirigée exclus!vement contre sa personne. La loi devient maintenant applicable à toute Tarmée; mais sauf en ce point spécial qui n'en atténue certainement pas la portée, elle n'échappe à aucune des objections du rapport. Il avait opposé avec beaucoup de force le système des distinctions honorifiques à celui des récompenses pécuniaires, et il est certain qu'il était en cela non seulement dans la chevaleresque tradition française, mais dans la tradition de tous les peuples qui ont fait de grandes choses. Il avait fait ressortir également avec un soin particulier tous les avantages matériels que le Corps législatif a déjà accordés aux armées de terre et de mer. Enfin, il avait insisté sur l'inconvénieut que présenterait au sein d'une société démocratique comme la nôtre de nouvelles dérogations aux dispositions de notre code qui interdisent les majorais.

Si l'on s'en rapporte à la note du Moniteur, le projet de loi présenté au conseil d'État ne paraît pas devoir tenir grand compte de ces représentations. Il étend le système des dotations à tous les grades des armées de terre et de mer. Il propose d'y ajouter des conditions « de réversibilité, » ce qui constitue essentiellement les majorats. Si Ton refusait d'admettre les considérations que nous avons développées plus haut, au sujet des conflits, sous la constitution actuelle, on comprendrait difficilement qu'une assemblée qui a si nettement exprimé ses répugnances sur tous ces points, dans un document qui a été lu par le monde entier, fut plus disposée à voter ces mêmes propositions sous une forme générale qu'en vue d'une application particulière.

Nous qui n'avons pas à redouter ici d'autre conflit que

celui qai éclate naturellement entre le bon sens et les * )

approbations banales, nous garderons notre manièiS de

voir au sujet de ce projet de loi. Nous ne partageons »

aucun préjugé étroit contre Tesprit {ailitaire; nous en

connaissons les inconvénients aussi bien que les grandeurs.

Pour ceux mêmes qui le considèrent comme un mal, il est *- <

pour longtemps encore un mal nécessaire. Cela étant, nous

ne croyons pas qu'on répure et qu'oni'élève jam^» en

substituant les ambitions lucratives aux glorieuses chimères

dont il se nourrit. L'esprit militaire iera toujours un peu

comme ce que les chrétiens ont nommé la folie de la

croix. Ce qu'il y a de noble et de grand en lui ne vit que

d'exaltation, de sacrifice, d'honneur, de dévouement, de

gloire ; toutes choses auxquelles le positivisme est mortel.

Personne sans doute ne songe à détruire ces mobiles, mais

il est périlleux d'en placer à côté d'eux qui puissent leur

faire concurrence dans beaucoup d'âmes peu héroïques.

Notre armée était d'ailleurs très loin d'être dépourvue,

sous le rapport du bien-être et des avantages pécuniaires ;

elle ne se plaignait nullement d'être mal récompensée; et,

pour tout dire, il nous semble que le projet de loi assimile

un peu trop facilement les services rendus en temps de

^erre aux « services exceptionnels. » Nous considérons

la guerre comme un service normal pour une armée. Elle

ne suffit pas pour motiver des récompenses extraordinaires ;

elle est le théâtre naturel de ses travaux, et la paix n'est

qu'un long chômage.

Nous ne sommes donc pas partisan du système des dotations pour l'armée, et nous ajouterons, ni pour personne. Ce n'est pas dans un pays centralisé et fanatique d'administration comme l'est le nôtre qu'il convient

d'ajouter une force si magique à toutes celles dont l'Etat dispose. Nous sommes surpris qu'on n'ait pas songé à consulter sur ce point, comme on l'a/axteur tant d'au^s,

4êè CHRONIQUES POLITIQUES.

les précédents de l'histoire romaine. On y aurait vu avec quelle sévérité des demandes de ce genre furent accueillies par un des premiers Césars, et encore est-ce un de ceux qui ont été le plus maltraités par ce démagogue de Tacite, tant la vertu romaine avait encore de prestige au milieu de son déclin. 11 résista, sur ce point, même aux sollicitations pressantes du Sénat, disant « que ce serait ôter aux âmes leur ressort et mettre la paresse en honneur que de souffrir que chacun plaçât hoi*s de soi ses crsântes et ses espérances, et attendant avec sécurité des secours étrangers, vécut inutile à lui-même, onéreux à TÉtat. » Solide maxime dont les motifs n'étaient pas aussi purs que Fesprit, mais dont on n'eut certainement pas manqué d'invoquer l'autorité dans la circonstance actuelle si elle avait été plus conforme aux idées du jour. En serionsnous venus à ce point que ce qui paraissait devoir briser le ressort des âmes sous un successeur d'Auguste soit nécessaire aujourd'hui pour les soutenir, comme ces mécanismes qui servent d'auxiliaires aux membres frappés d'atrophie et qui paralysent ceux qui sont bien portants ? En Italie, le ministère RicasoU vient de se dissoudre devant les difficultés que lui créaient les indécisions de notre diplomatie, après s'être usé dans une longue attente. Nous n'avons pas dissimulé nos sympathies pour la ferme et loyale direction que M. Ricasoli a su imprimer aux affaires de son pays, nous ne lui avons reproché que son penchant pour l'immobilité, et sa contiance trop grande dans le succès de la vérité réduite à ses seules forces. Son prédécesseur a suffisamment montré de quelle manière elle doit être secondée par une politique à la fois prudente et hardie. D'éloquentes déclarations de principe soutenues par une attitude digne et persévérante ne sont pas des moyens assez efficaces dans la situation difficile où se trouve engagée la cause italienne. Il y faudrait plus de

ressources, d'activité et d'invention. Malgré ces justes réserves, qui ne sauraient cependant nous faire oublier ni les embarras, ni les mauvais vouloirs, ni même les bons offices qui paralysaient l'action de M. Ricasoli, nous n'avons jamais hésité à lui donner la préférence sur la combinaison ministérielle qui vient d'accepter sa succession. Le principal titre du chef du nouveau cabinet est sa complaisance connue pour les influences étrangères: ce n'est pas là ce qui manquera jamais en Italie, et ce n'est pas non plus ce qui a fait la grandeur de ce pays. La politique italienne ne prendra de l'ascendant en Europe qu'en s'aflranchissant de ces fâcheuses traditions; et de ses meilleurs alliés eux-mêmes, elle obtiendra toujours beaucoup plus par l'indépendance que par la sujétion.

On se rappelle la manœuvre pleine de générosité et de franchise par laquelle M. Ratazzi vint couvrir le ministère Ricasoli lorsqu'il parut pour la première fois ébranlé. Ce procédé laissa dès lors voir clairement le but de ses empressements obséquieux à Paris, et l'événement a confirmé toutes les suppositions qui ont été émises à cet égard. Par cette habile démonstration, M. Ratazzi se trouva être à la fois le sauveur magnanime du ministère Ricasoli et son successeur désigné, double satisfaction pour son ambition et pour sa réputation de sensibilité. M. Ricasoli \ en sq retirant des affaires, a su rendre coup pour coup à son rival avec tout autant d'habileté, mais avec plus de grandeur. Celui-ci se présentant appuyé sur un parti assez mal défini, formé d'éléments empruntés un peu de tous côtés, mais surtout à la gauche, M. Ricasoli ne pouvait l'embarrasser plus sûrement qu'en le mettant en demeure de se prononcer sur une question très décisive qui marquerait d'un trait énergique et saillant l'esprit du nouveau

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