M. le baron Jérôme David
donner les étriviêres, nous nous piquerions de rendre justice même au tbuet qui lui servirait d'instrument et nous nous empresserions de lui reconnaître de bonnes intentions.
Cela soit dit sans rien ôter au zèle extrêmement méritoire et aux qualités à la fois brillantes et solides dont notre opposition a fait preuve pendant la discussion de l'adresse au Corps législatif. C'était une rude tâche, même pour des orateurs exercés et nombreux, que de tenir si longtemps en échec une majorité impatiente et presque irritée des lenteurs qu'on opposait à sa volonté déjà irrévocablement fixée ; mais si l'on considère que le poids de cette tâche a porté presque exclusivement sur cinq hommes toujours prêts à l'attaque comme à la défense, qu'elle a embrassé les questions les plus ardues et les plus diverses, on est forcé de rendre hommage au talent et à l'énergie qu'ils y ont déployés. Liberté de la presse, question italienne,
réforme financière, question municipale, affaire des Etats- Unis et du Mexique, il n'est pas de sujet qu'ils n'aient traité, toujours à un point de vue libéral, et quelquefois avec une remarquable, supériorité.
Nous parlerons tout d'abord du fait le plus considérable que ces délibérations aient révélé. Ce fait, dont aucun esprit connaissant les ressorts de la société contemporaine ne contestera la gravité, c'est le mécontentement, je dirai presque la révolte des intérêts. On a pu voir, au ton impérieux et presque menaçant de certains discours, à quel point les intérêts ont aujourd'hui conscience de leur force. Nous croyons qu'ils ne l'exagèrent nullement. Il y a eu des temps ou certaines passions, telles que l'amour de la liberté, la foi religieuse, ou une patriotique ambition, ont exercé sur l'esprit des peuples un empire tout puissant. Notre époque appartient aux intérêts, non qu'ils aient en rien réalisé l'idéal de grandeur qu'ils se sont un instant flattés
d^atteindre, mais simpleraeQt parce que les mobiles que je viens de mentionner se sont affaiblis au point de n'avoir plus d'influence que sur lès individus.
' ' Oe a'eA donc point un fait indifférenC que le cri d'alarme <|ue*M]^'. Pouyer-Qu€ttier, Jules*9rame et Devinck^ viennent de jeter au «ein du Corps législatif, au .nom des intérêts en il^tresse. Jusqu'ici bien des passions sincères s'étaient émues en sens divers, aii nom'dq la li])erté, de la ' démocratie, delà religion ; mais, commeje l'ai dit, la passion a peu de prises sur la génération contemporaine, et rinférêt sait mieux trouver le chemin de son cœur. Aussi l'événement de cette première partie de la session législative a-t-il été, sans contredit, le discours de M. Pouyer- Quertier, sur les résdltats du traité de commerce.
Nous n'avons garde d'ailleurs de vouloir contester en rien le mérite de cet excellent discours. S'il a dû en partie son succès à la gravité exceptionnelle de la situation quHl a révélée, il en était digne par son argumentation substantielle, vigoureuse, nourrie défaits irréfutables. Les démonstrations faites par les chiffres ont d'ailleurs un ^enre de certitude tout spécial qui s'impose à l'esprit avec une sorte de brutalité dont rien ne peut égaler l'effet. Nous avons, si l'on s'en souvient, pris à partie ici même ce complaisant exposé de la situation de l'empire auquel M. Pouyer-Quertier vient de porter de si terribles coups, et la presse ne jouissant pas des mêmes privilèges que la tribune, nous nous étions borné à en critiquer un seul passage comme spécimen de l'exactitude de ce document. Nous nous sommes contenté de citer le paragraphe où l'exposé démontre comme quoi nous avons joui pendant toute l'année d'une entière liberté de la presse. Il est bien certain, on en conviendra, qu'aucune assertion ne peut être
1. Voir la séance du Corps législatif du 18 mars 1862, au Moniteur umoerseU
GHRONIQUBS POLltlQUES. *. 461
plus opposée au sentîmept .général ftt à la convictioj^: que le public s'esjt formée sur Ce pQint. Cependant lorsque M. Pouyer-QueriJer ^t venu de son côté opposçy' ^ chiffre de 17 millions indiqué par L'expos4 comme Ifi IQ09tant d'une Importation éti:angère, celui de 76 millions constaté parle rapport de^ douanes, il, a caus^ une sensa^* tion mille fois plus profonde, bieh guMi n'y ait ^orlain»^ ment pas autant d*ëcart entre ces deux évaluations qu'entre les deux points de vue que nous avons signalés plus haut.
Telle est l'éloquence particulière aux chiffres ; on ne peut les combattre efficacement sur leur terrain que par les chiffres eux-mêmes. Ils ont quelque chose du tranchant de la hache, lorsqu'on n'a à leur opposer que des considérations sentimentales ; aussi ont-ils produit un effet désastreux sur la belle prose de M. le président du conseil d'État qui parait s'être fié principalement, en cette circonstance, à sa connaissance approfondie des ressources de l'art oratoire. Les arguments de M. Pouyer-Quertier n'ont pas été atteints dans ce qu'ils ont d'essentiel, et son réquisitoire accusateur n'a pas été réfuté. Nous n'avons pas besoin de dire ici que nous sommes loin de partager le zèle protectionniste de l'honorable orateur ; la liberté nous parait bonne, salutaire et vivifiante en matière d'industrie et de commerce comme en toute chose, mais il n'en reste pas moins vrai et souverainement évident que le libre échange devait être établi par une série de mesures habilement graduées d'après l'état de notre industrie, et non par une sorte de coup d'autorité comme le traité de commerce qui nous lie les mains et ne nous permet plus de revenir en arrière, même en présence d'un désastre industriel.
C'est sur ce point que les orateurs de l'opposition auraient pu répéter avec toute raison à M. -Pouyer-Quertier le mot de l'orateur du gouvernement : « Triomphez/ Tinomphezl » De quel droit, en effet, vient-il rep]^)cher
au traité de commerce d^être un acte d'arbitraire déguisé ? • Ce pouvoir qu'il accuse aujourd'hui d'arbitraire, qui donc l'a créé, si ce ne sont les intérêts qu'il représente ? Qui lui a donné une force sans contrepoids, et lui a dit : Gouverne, et nous obéirons ? » Le traité est-il autre chose qu'une application particulière de la politique sans contrôle que les intérêts ont appelée, servie et acclamée? Ce n'est donc pas à lui qu'il faut dire : qu'avez-vous fait de l'industrie ? C'est aui industriels eux-mêmes qui, au lieu de le conseiller, de l'avertir, l'ont poussé de toutes leurs forces à outrer les tendances dictatoriales qu'il portait en lui-même, qui sont restés si longtemps indifférents aux plaintes, aux griefs de ceux que lésait un tel état de choses, et n'ont commencé à y voir des inconvénients que lorsqu'ils se sont sentis blessés eux-mêmes.
Quoi qu'il en soit, la souffrance de l'industrie est un fait considérable dont on aurait grand (ort de ne pas tenir compte dans le calcul des éventualités que nous prépare l'avenir, et ce serait une solution fort insuffisante que celle qui consisterait à jeter la discorde entre les ouvriers et les patrons, en prouvant que cette crise a été aggravée par des spéculations privées. Ce ne serait pas non plus un remède assez substantiel que de se borner à démontrer que tout le mal vient de la guerre d'Amérique ; il y a là un malaise et par suite un mécontentement qui ne peut que grandir et qui menace de prendre des proportions alarmantes. Nous concevons pleinement, pour notre part, la profonde mélancolie que le discours de M. Pouyer-Quertier a inspirée à M. Granier de Cassagnac^ Cet honorable membre 'qui a fait une étude spéciale de la question des vins a pour son compte nié d'une manière absolue l'existence des souffrances et du mécontentement dont on a parlé, U