‹ Chroniques politiques, 1860-1865Chapitre 36 sur 39 · Même séance du 11 mars au Corps législatif · texte numérisé non relu

Même séance du 11 mars au Corps législatif

lique. Ce que le cabinet italien réclame aujourd'hui n^est que le complément logique de tout ce qu'on lui a accordé jusqu'à présent, et les objections qu'on oppose à sa juste impatience pouvaient s'appliquer aussi bien aux Romagnes qu'on lui a cédées qu'à Rome qu'on lui refuse. L'orateur catholique a donc raison de revendiquer l'intégrité du domaine temporel au nom des motifs dont on se prévaut pour en défendre les restes, de même que les Italiens ont le droit de s'étt)nner qu'après leur avoir donné Bologne au nom de la volonté connue des populations, on méconnaisse si obstinément cette volonté lorsqu'il s'agit des populations romaines.

Le discours de M. Keller, fort et pressant contre la thèse ministérielle, n'a d'ailleurs, comme l'a très bien démontré M. Ollivier, aucune solidité au double point de vue de l'histoire et de la politique. Il serait difficile de savoir où cet homme d'imagination est allé puiser ses ren-< seignements pour tracer le tableau tout fantastique qu'il nous a offert dans son discours. A tout ce que l'histoire a dit de la détestable administration ecclésiastique dans les Etats romains, aux témoignages accablants qui nous ont été laissés à la fois par les documents officiels, par la diplomatie, par les mémoires, par les rapports des voyageurs eux-mêmes, il oppose avec sérénjlé je ne sais quel petit roman champêtre d'où il résulte que les villes des États romains étaient au siècle dernier de véritables républiques qui connaissaient le parfait bonheur et votaient elles-mêmes les impôts. Quels impôts? L'orateur a-t-il voulu donner à entendre par là que le gouvernement pontifical s'en remettait à leur générosité et se contentait de leurs libres offrandes, ou seulement qu'il les laissait s'imposer elles-mêmes pour ce qui concernait leurs besoins particuliers ? La première assertion serait, il faut en convenir, singulièrement neuve et hardie ! Quant à la seconde,

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elle n'aurait rien que de très modeste, car le fait qu'elle énonce ne suffit nullement pour transformer en républiques ces malheureuses petites cités.

Il n*y a pas moins de fantaisie dans la bizarre définition que M. KeUér nous a donnée de Tesprit de la Révolution. On voit que l'orateur est un peu trop familier avec certains procédés bien connus de l'éloquence sacrée. Au moment où il remportait ainsi sur la Révolution une si facile victoire, il ne lui manquait que d'avoir sous la main l'irrésistible argument qu'un prédicateur produisit un jour dan^ sa chaire ,et S'apostropher ad hominem quelque grand révolutionnaire fort embarrassé de lui répondre. On a beau être maître de soi et s'attendre à tout en fait de paradoxes et de rêveries, on ne réprime pas un mouvement de stupéfaction lorsqu'on entend un partisan de la planté reprocher sérieusement à la Révolution d'avoir inventé l'omnipotence de l'État et la centralisation, ces deux traditions de l'ancienne Rome, que non seulement la ^pauté nous a conservées, mais qu'elle a transportées dans l'ordre des intérêts spirituels, profanation inintelligente et brutale des mystères délicats du libre arbitre. Nous prédisons à M. Keller une profonde et durable surprise poui; l'époque sans doute encore éloignée où * il lui prendra fantaisfe d'étudier sérieusement les choses dont il parle avec une éloquenpe plu8.tranchantequ!éclairée. Il y reconnaîtra par exemple que, pendant le moyen âge tout entier, cette papauté qu'il admire a. agi à l'état de force révolutionnaire, c'est-à-dire par les mêmes moyens, et, à certains égards, avec le même esprit que cette Révolution qui lui inspire tant d'horreur.

Au reste, il faut savoir gré à M. Keller d'avoir osé avouer sans détour qu'il ii'y a dans le pouvoir temporel qu'une question de propriété dans le sens le plus positif du mot, et que tout ce quion a allégué sur l'impossibilité

absolue de rien céder n'est, comme on dit, qu'une simple, façon de s'exprimer. La propriété est susceptible de tant de transformations dans ce temps d'opérations financières ! Pourquoi celle du Saint-Siège ne serait-elte pas un peu mobilisée? Cette propriété constitue, il e^ vrai, à ses yeux un dogme non pas catholique mais social. Un dogme social, pauvre dogme ! C'est comme qui dirait une vérité variaf)le, un axiome changeant. Que de sociétés égales, supérieures à celles où nous vivons, grandissent à deux pas de nos frontières, et, comme dit M. Billault, se portent bien aux yeux de l'Europe, sans 09nnaîti:e en riea ce dogme social I . ^

Il est sans doute inutile d'ajouter que l'amendement de M. Keller n'a pas plus été adopté que les motions de l'opposition libérale, bien que son discours ait été écouté . avec une sympathie visible et soit, au fond, conforme acx sentiments spontanés de l'assemblée, sinon à sa conviction raisonnée. Mais cette assemblée est, comme on le sait, maîtresse de ses passions et a appris à se défier de son premier mouvement. De tous les amendements proposés, quelques mots seuls, relatifs à l'agriculture, ont réussi à se faire agréer, en raison ssfns doute de l'innocence proverbiale dQ cet ^rt primitif, qui, à difl^rentes époques, et encore sous la CSonvenlion, était honoré comme la source de toutes les vertus. " , -,

Les nouvelles qui nous arrivent d'Amérique dannent un intérêt de circonstance à un des amendements repousses, qui avilit pour objet d'offrir un témoignage de sympathie nationale à la cause an ti esclavagiste. Que cette sympathie soit réelle et profonde, c'est ce dont il est impossible de douter lorsqu'on se rappelle les manifestations de l'opinion publique en France et en Angleterre, depuis le commence^ ment de la guerre. C'est elle seule^ on peut le dire hautement, qui a imposé aux gouvernements cette politique de

OHEONIQUBS POLITIQUES.

' noQ-inter?en(îott qu'ils ont adoptée et 6iti\îe' avec une

visible répugnance, et c'a été Fà rine victoire Hïorale nui,

on doit le reconnaître, est à Thonneur de notre te^ps.

C'est cette influence salutaire et sagement acceptée, mal-

' gré les suggestions àe Tintérât qui penchait &i générai

pour là casse 4u Sud, qu41 s'agissait de constater par une

déclaration favorable à la cause de raffranchissement "des

.esclaves. En .écartant cette- motion comme contraire au

principe de lion^intervention, on a trop oublié qu'il y a là

une question d'humanité, de droit naturel, qui domine de

V très haut toutes les considérations politiques.

IjCs nouTelles de l'Amérique feront sans doute regretter cette détermination à beaucoup de ceux qui l'ont votée. L^ succès eist un moyen de persuasion qui opère aujourd'hui de véritables miracles surim grand nombre d'esprits; aussi là cause du Nord 'fait-elle en ce moment une ÎBcrojable quantité de conversions ; elle a maintenant des partisans presque aussi nombreux que la cause italienne, ou la cause hongroise, ou toute autre dause étrangère; il n'y a guère plus que la cause française qui en manque; • encore ne dçsespérons-nous pas ^e voir se former tin jour parmi nous une sorte d'abolitionnisme intérieur, * ' grâce à la contagion de l'exemple. Je dirais donc que la cause de rUnion réussit beaucoup, ce qui est un moyen infaillible d'avoir pour soi tout le monde. La remarquable dextérité avec laquelle M. Seward a esquivé les difficultés de l'affaire du csqpilaine Wiisfces, le tact délicat avec lequel il a su céder sur tous les* points sanB humilief en ;rieu l'amour-propre' d'une nation irritable et susceptible, l'énergie que le cabinet de*Wasïiington déploie depuid quelque temps dans la conduite des opérations de la guerre, les diversions habiles et heuijeusès que les généraux ont conçues et exécutées, ont produit des effets eurieux à observer sur l'intelligence de beaucoup de gens.

CrtlRONIQUES POlytTIQUffS. ' 469

Lorsqu'ils ont vu la guerre avec TAngle^err^ évitée, ils ont commeueé à trouver que les ^ens da oord. avaient du bon; lorsqu'ils ont af^ris les premiers sucoès^ ils otit accoivclé volontiers, pour rendre hommage à tairérké, que^ Tesclàvage peut être utile, mais qu'il est immoral; enfin, d^pttia l^s dernières victoire^,, cette aristoccat^ê du vad\ autrefois si chevaleresque, si cultivée, si vaillante, n'est plus qu'une oligarchie grossi^ «t cupide.

L'aspect nouveau que prennent les affaires va faire à^ tous ces geiis^là des aboli tionnistes zélés. Malgré tous les. euccès delà-cause du Nord, on avak lieu é^ craindre, en.' effet, qu'en présence des lenteurs d'une guerre si diffîciii^ le eabinet de Washington ne se trouvât placé à un moment donné dans l'alternative de proclamer l'aCTranchissem^nt immédiat des esclaves et de donner par là diux hostilités un earactère atroce, ou de faire la paix au moyen d'une transaction qui eût circonscrit Vesclavage dans un espace i*estreint et l'eût forcé (Je renoncer à sq3 prétentions envahissantes, mais en lui apportant en échange de nouvelles garantie^. Ces craintes n'avaient rien 4i'eiagéré; nous savons à n'en pas douter qu'elles étaient partagées par plusieurs des hommes politiques les plus éiiiinente de rUnion, et le silence absolu que le gouvernement s'impo- , sait sur ce sujet pour ne pas engager l'avenir était de nature à leur donner raison. Une guerre eervilef l>u une transaction favorable à l'esclavage, tel était le dilemme qui semblait inévitable.

Les ehoaes humaines n'obéissent pas à une logique aussi ^ absolue, il s'y mêlé toujours une foule de forces secondaires et d'éléments inaperçus dont le raisonnement ne tient jamais assez de compte. Elles ressemblent en cela à ces mécanismes auxquels la science démontre mathématiquement qu'ils ne pourront pas fonctionner et qui marchent cepi^ndant. Tout permet d'affirmer aujourdThui que

ÉÊÊ^\ I I ililli * - '-

ce dilemme infleiible sera évité. Le message que le prési^ déni Lincoln \ient d'adresser au Congrès propose des conditions d'accommodements qui subiront, selon toute probabilité, des^ modifications considérables ; mais il indigue clair^ent la voie intermédiaire qui sera suivie entre les deux termes extrêmes qui semblaient s'imposer à la situation actuelle.

La mesure quMl soumet à l'approbation du Congrès est uçe transaction très ingénieusement imaginée pour amener rémancipation eu ménageant les intérêts. Elle ne contraint, ne violente personne. Elle ne constitue pa» même une expropriation pour cause d'utilité publique, procédé avec lequolnoussoQimes si familiarisés en 'France. Elle â plutôt une analogie assez curieuse avec la convQcsion des rentes. L'Union se présente aux États esclavagistes et leur dit : Je vous rachète, vos esclaves, mais, $i vous préférez les coa-

server, vous êtes libres ; gardez-les à vos risques et périls. Elle leur offre une véritable conversion facultative qui ne peut maimuer d'obtenir un grand succès^ vu le peu de sécurité que présente désormais aux États-Unis ce genre de propriété.

la crise que nous avions prévue en Prusse s'est déclarée pltt3 tôt que nous ne l'aurions supposé. Les dissentiments, qui a*tmt pas lardé à se manifester entre le gouvernemëat et la Ghainbra nouvellement ^e, ont amené une dissolution de la Chambre bientôt saivie d'une dissolution du minislère,^ circonstance irès anormale sous 4in régime constitutîoanel et qui.donne à cette crise un caractère tout

'parliculiec. D -ordinaire, en effet, lorsqu'un roi constitutionnel dissout la Chambre c'est pour conserver le ministère, de même que, lorsqu'il renvoie le ministère, c^st

' pour céder à Ift Chambre, Ici, au contraire^ plusieurs des ministre^ ont offert Jeur démission en même temps. que la Cnambfé a été disspute, oe qui |)rouve que le di§sentinaent

n'est pas entre le parlement et le ministère, mais entre le parlement et la couronne. Et, si les prochaines élections confirment aux députés renvoyés leur mandat, le conflit sera entre la couroniie et la nation. Dès aujourd'hui nous le considérons comme tel. Du jour où il a fait de ce dissentiment une question personnelle, le roi de Prusse a excédé ses droits de souverain constitutionnel, car il n*est pas l'arbitre des partis, il n'en est que le représentant collectif ; il est fait, non pour leur imposer ses vues, mais pour faciliter l'accès et l'exercice du pouvoir, selon te mouvement de Fopioipn publique et de l'esprit national. En suivant les vieux errements de ce (Ju'on a appelé le, système personnel, il altère profondément l'esprit Ikiécal des institutions^ parlementaires, et il s'engage dans la voie fu\ièste où le régime consthutidnnel est verni deux fois se perdi*e en France. . " * •

Le roi dé Prusse est un des monarques le plus à plaindre qu'il y ait soys le ciel. Il est traîné à la remorque par une nation ambitieuse, impatiente d'agir et pleine d'un senti-, ment exalté de sa propre force. Elle est prête à lui donfBer des pouvoirs extraordinaires, des armes, <les subsides, des soldats, elle lui offre un empire dont les légions l'acclament déjà, elle lui vote même une flotte; ^auf à la faire voguer' dans les espaces célestes. Elle ne met à ces saôrifîcea, à ces largesses, à ce dévouement qu'une keulc/con- <Jition : c'est qu'il lui fasse faire de grandes choses, Le tqI. de Prusse ne demanderait pas mieux que* de tout accepter, mais cette condition le rend très malheureux. Quelle singulière fantaisie ses sujets ont eue là !

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472 CHRONIQUES ^OhlTlQUËS.

8 avril 1862.

Les alarmistes commencent à se tranquilliser. Aux bruyantes émotions de la discussion de l'adresse ont succédé les loisirs d'un recueillement plein de mystère qui nous est assuré pour tout le reste de Tannée. Ainsi que les écoliers, nous avons eu nos « Jours gras. » Adieu paniers, vendanges sont faites ! Nous avons eu trois semaines entières de luttes oratoires, de discussions politiques, do courage civil et de vrai libéralisme. C'est là, à ce qu'il paraît, tout ce que peut supporter notre faible tempérament. Au dire de quelques-uns, il paraîtrait même que nous Tavons échappé belle. Avec quelques légers efforts d'imagination, on eût pu se croire en plein pays parlementaire. Maintenant notre vie politique est terminée et ces brillants décors ont disparu. Nous sommes à l'abri de tout danger, nous pojuvons faire des économies d'éloquence. Depuis qu'on leur a dit : « Soldats, je suis content de vous, » nos législateurs donnent fièrement sur leurs lauriers. Ils écoutent encore l'écho déjà lointain de leurs improvisation^^ et ils se consolent par tous les songes de la gloire du silence qui leur est imposé. Quant au public, abandonné tout à coup au plus fort de son émotion par ceux mêmes qui la lui avaient communiquée, il se demande s'il n'a pas été dupe d'une illusion et s'il n'a pas assisté à une sorte de fiction dramatique plutôt qu'à un exercice réel et sérieux de l'activité politique du pays. Il ressent ' quelque chose du désappointement qu'on éprouve après beaucoup de bruit pour rien. On a pu observer en lui une réelle mauvaise hura*eur, à la suite de cette déception, qui

GHRONIQUBA POLITIQUES. 47;^

ne devrait pourtant avoir *^rien d'imprévu pour personne. Plus il prendra au sérteux les institutions achielles, c'està-Kiire plus il les considérera comme durables, plus on doit s'attendre à voir croître ce sentiment d'irritation. Il est certain, en effet, que le système actuellement en vigueur relativement à la part des Chambres dans l'exercice du pouvoir, « tout ce qu'il faut pour donner au public faim et soif d'examen, de contrôle, de publicité, et ne lui offre aucun aliment solide pour le satisfaire. La rédaction de l'adresse , qui est comme la pièce de résistance de ce maigre festin, n'est guère propre qu'à irriter l'appétit et ressemble un peu trop à ces mets fantastiques et décevants qu'on voit figurer sur les tables au théâtre.

Que cette comparaison paraisse exacte ou irrévérencieuse , il n'en reste pas moins vrai que la vie politique restreinte à ces apparences, que l'activité des Chambres réduite à des prérogatives sans action réelle sur le gouvernement, à des déclarations de principe qui n'ont guère plus d'efficacité que des articles de journaux, ne sont pas en rapport avec l'état actuel des esprits, avec ce que réclame aujourd'hui l'opinion. La liberté est, à nos yeux, destinée à être autre chose qu'une convulsion de loquacité durant quinze jours par an. Nous assistons en ce moment à une sorte de marée montante des idées libérales ; malheur à ceux qui ne la voient pas, ils seront submergés. Le flot avance lentement, mais aucune force humaine ne peut le faire retourner en arrière. La sagesse consiste évidemment à lui faire sa place et le gouvernement actuel a montré en plus d'uua occasion qu'il en comprenait la nécessité. Malheureusement ses intentions sofit restées jusqu'ici à l'état de velléité et l'on se demande s'il aura jamais la force et l'habileté nécessaires pour en finir avec les incertitudes dont sa conduite témoigne.

Il ne se rend pas assez compte des changements qui se

sont accomplis dans les esprits. Les exigences actuelles de l'opinion lai^mblenl inexplicables après les demi^concessions qu'elle a reçues de lui saos les avoir même demandées. N'est-ce pas ce même public qui autrefois applaudissait à toutes les mesures de compression, à toutes les concentrations de pouvoir, qui offrait au gouvernement un blanc-seing, lui donnait d'avance raison quoi qu'il pût faire? Comment comprendre que ce qui réussissait si bien alors ne réussisse plus aujourd'hui? Yoilà les souvenirs qu*il faut absolument écarter, sous peine de commettre lés plus lourdes méprises. Oui, c'est le même public, mais à quelques années de distance, ç'estrà-dire prodigieusement changé et disposé à dire non partout où il a dit oui, par la raison très simple que les circonstances, les nécessités, les besoins, les opinions, les sentiments ont subi des modifications également profondes et exigent des moyens de gouvernement tout nouveaux. Cette transformation est«elle donc un phénomène tellement rare qu'après tant d'expériences un pouvoir bien avisé ne puisse ni la coipprendre, ni s'y plier ? Serait-ce la première fois que, dans un espace de dix années, on aurait vu l'esprit public varier du blanc au noir? Ces variations ne sont-elles pas plutôt la loi même de notre, époque agitée? A-t-il fallu dix ans pour que le peuple de 1848 devînt celui de 1852 ? Yoilà ce qu'un pouvoir prévoyant se dirait sans doute si l'exercice de la dictature ne l'habituait pas à considérer la liberté comme une conspiration au lieu de voir en elle le développement naturel des facultés de l'homme et le but de toute société.

Aucun incident particuttêrement digne d'attention ne se détache sur le fond monotone de notre situation intérieure, à l'exception toutefois d'une circulaire^ du ministre de

1. Cette circulaire, 4 la date du 5 avril 1862, fat adressée à tous les

9T4fe^. iJ9v^ \f^ ¥êmtii¥^ wmm^ ^h § ^vnl \m,)

CHRONIQUES POLITIQT^ES. 475

intérieur, prenant acte du refas de la société de Saint- Vincent- de-Paul d'accepter d'en haut son conseil général, et d'une touchante homélie de monseigneur Tarchevéque de Toulouse. L'allocution par laquelle ce, vénérable prélat invite son petit troupeau à célébrer l'anniversaire d'une Saint-Bartbélemy locale a sans doute un à-propos caché que nous ne saisissons pas très bien; mais en tout cas elle vient admirablement à point pour sceller l'alliance du parti catholique avec nos libres penseurs orthodoxes et le néo-protestantisme dont M. Gdizot est le pape désigné. Ce chef-d'œuvre de l'éloquence pastorale est d'ailleurs rédigé avec unoionction, vraiment évangéliqué ; on ne peut pas le lire sans attendrissement. Cette sollicitude pour la mémoire des bourreaux exprimée en termes si doux ne laisse place qu'à un sentiment d'horreur contre la férocité des victimes.

Cependant, en y réfléchissant, on se refroidit quelque peu ; on se dit que nos pères ont eu peut-être raison de vouloir couper les griffes au tigre absolutiste, et que ceuxlà sont de pauvres politiques qui font, aujourd'hui de l'impartialité à leurs dépens. N'est-ce pas un sujet de risée et de pitié que les démonstrations de joie imnK)dérée auxquelles vient de donner lieu dans ce camp de prétendus hommes d'État, la nouvelle que le pape a décidé jusqu'à nouvel ordre que le pouvoir temporel n'est pas un dogme ^? C'est là un triomphe dont ils ont droit de s'enorgueillir comme d'une victoire inespérée du libéralisme bâtard qu'ils représentent. Ils auront désormais leur part de collaboration dans cette fabrique de réritls dont le siège est à Rome. On leur pâmettra au besoin de contresigner les

176 CHBONIOUES POUTl^UES.

mandemeiH^r de Varclievêque de Toulouse. Voilà des esprits vraiment virils, puissants et énergiques^ et des Opposants bien redoutables pou^ le pouvoir actuel.

Plusieurs des questions extérieures qui,«ilans ces derniers temps, ont occupé Topinion de TEurope marchent, en ce moment, non vers leur solution définitive, car rien ne finit jamais, surtout de notre temns, mais vers un arrangement au moins provisoire. De ce nombre est la question américaine que les avantages multipliés des armées de TUnion, et les habiles ménagements du cabinet de Washington tranchent décidément en faveur de la cause abolitionniste. L'impulsion donnée dans ce sens4|ux événements par la force des choses, par le succès, et surtout par une puissante réaction du sentiment général de la nation, a aujourd'hui quelque chose de si irrésistible qu'on peut douter si plusieurs batailles gagnées parviendraient à' rétablir l'équilibre en faveur defe confédérés. Les guerres ^ ,4'opinion ont cela de bon, que la force morale y joue un rôle très supérieur à celui du canon, et qu'en fin de compte la victoire s'y décide ailleurs que sur les champs de bataille, pour peu qu'on laisse à la réflexion le temps de faire son (fiuvré. Or, c'est à quoi les temporisations plus involontaires que calculées du président Lincoln ont très heureusement abouti. Tout permet de croire que la lutte sera terminée longtemps avant l'achèvement des frégates cuirassées dont il a décrété la construction à la suite du petit combat épique qui vient d'opérer une révolution dans la guerre maritime.

L'affaire du Mexique semble aussi sur le peint d'être réglée, malgré le désaveu et la ruptdfe des négociations qui sont venus surprendre le public. Il est difficile d'expliquer comment, l'Angleterre, c'est-à-dire la puissance qui est dans ce débat la principale intéressée^ se déclarant satisfaite des réparations que le gouvernement mexicain

CURQNK^BS POLITIQOISS^. 477

a offertes^, elles ont pu paraître aa eàbinet français, non seuletient insuffîstotes, mais {Bcompctâbles ayec la dignité nationale. Clest là une én)gme d(tot les événements ultérieurs nouft 4pnnerdht peut-être le «dernier mot. Malgré cette apparente complication si, comme on Tassure, le peuple mexicain tout entier est sous les armes pour soutenir !e gouvernement tyrannique dont nous sommes allés le délivrer, il nous deviendra difficile de soutenir le rôle de libérateur et il faudra bien en venir à la paix. La diplomatie trouvera sans doute une formule moins humiliante que celle dont Forgueilleuse Albion a pu se contenter, ft qui a porté ombrage à notre susceptibilité si chatouilleuse à l'extérieur. Quoi qu'il en soit, on paraît avoir, dès aujourd'hui, renoncé au projet de régénérer les Mexicains par une occupation militaire prolongée, de même qu'on a abandonné la candidature de Tarchiduc Maximilieu.

Nous croyons que c'a été là une sage inspiration et quHl serait prudent de couler à fond cette difficulté du Mexique avant que les États-Unis ne se trouvent, par l'arfangement défmitif de leurs propres différends, en état da^lireleui* mot sur une intervention qu'ils ne peuv^t voir d'un bon œil. Il y a dans le monde assez d^éléments de conflagration pour qu'on se dispense d'en créer d'aussi factices. Je ne déciderai pas la question de savoir si nous avons reçu du ciel la mission spéciale de moraliser les autres peuples — et en admettant qu'il nous eût départi cette vertu, nous devrions commencer par prêcher d'exemple. Mais ce qui est certain, c'est que nous pourrions employer aussi utilement ce don du ciel chez les Espagnols, qui nous secon-

1. La Espana du 23 mars 1862 avait publié le texte d'une convention signée à Soledad, le 15 février 18G?, parles puissances alliées. Tons les' journaux annonçaient que l'expédition était terminée, lorsqu'on apprit, au commencement d'avril, que le gouvernement français venait de desavouer cette convention.

deot dans cAte œnvre édifiante, qne chez les Mexicains auprès desquels nous Texer^ns l^épée à la main. Un pays dans lequel les citoyens sont condamnés au bagne pour airoir commis le crime de distribuer des |ûM^s protestantes, est mal venu à vouloir donner aux autres des leçons de ciirilisation.

Je voudrais maintenant dire quelques mots d'une publication où sont agitées les questions politiques les plus graves* et au sujet de laquelle il semble admis, d'un accord tacite, que Ton ne puisse opter qu'entre le silence ou Tapprobation, parti pris dont s'accorde mal la vérité. Il y a au sein de chaque parti certains souvenirs, certaines idées, certains hommes qu'on n'ose pas discuter, sous peine de sacrilège. Ils sont placés au-dessus de la loi commune, et si l'on en parle, ce doit être avec une solennelle et respectueuse insignifiance. Grâce à cette superstition, les opinions les plus hétérogènes Vivent en paix sous la même étiquette dans un étal de promiscuité qui les déshonore, qui leur ôte toute force morale, jusqu'au jour tardif où elles reconnaissent qu'elles n'avaient de commun qu'une vaine dénomination et se séparent pour se déchirer. Je ne saurais accepter pour ma part ces consignes serviles qui éternisent parmi nous tant d'équivoques mortelles à la liberté. Les hommes de l'opinion libérale ont eu beaucoup de loisirs dans ces dernières années : il faut au moins qu'ils en retirent l'avantage de savoir bien nettement ce quHls pensent et ce qu'ils veulent. Ils sont moins avancés sous ce rapport qu'ils ne le croient, je n'en voudrais d'autre preuve que ce livre qui est l'œuvre d'un esprit ^naturellement modéré et impartial.

\ . Mémoires sur Camot par son fils.

La première partie de ce travail a été, dans ce recueil même, Tobjet d'une étude délicate et pénétrante ^ dont la conclusion a pu paraître d'une sévérité prématurée, lorsqu'elle n'a fait en réalité que devancer, par un pressenti-' ment juste et vrai, désinformations plus complètes. Aujourd'hui nous possédons avec le second volume des Mémoires sur Carnot par son fils la partie vraiment décisive de ce plaidoyer, c'est-à-dire celle qui expose le rôle de Garnot dans les conseils du Comité de salut public. Il n'y a donc plus de motifs pour qu'on réserve plus longtemps lin jugement que l'auteur lui-même sollicite. Ce serait faire injure au sentiment qui W inspiré que de^ traiter son Hvre avec la banale et complaisante indulgence qu'on .prodigue à ces apologies de famille qui ne sont qu'une forme déguisée des apologies de soi-même. Ce qu'il réclame, c'est un examen sérieux et raisonné: tout autre accueil serait indigne de la pensée qui l'anime. C'est, il est vrai, la piété filiale qui parle, mais c'est au tribunarde l'histoire qu'elle se présente : j'espère n'oublier ni les égards ni le devoir que cette double situation impose à la critique.

L'amour. filial sera toujours un mauvais historien; lui aussi il a un bandeau sur les yeux. Quelle valeur aura surtout son témoignage si, au lieu dç s'attacher, soit aux événements de la vie privée, soit à une justification strictement personnelle, il a l'ambition de se faire l'interprète et le juge de tout une époque ? On sait combien il a été difficile à nos historiens de la Révolution française de se détacher de leurs, passions et de leurs préjugés, pour apprécier avec liberté d'esprit ce grand événement ; ils n'y ont pas toujours réussi ; an retrouve souvent dans leurs jugements jusqu'à des préoccupations et des souvenirs de leur propre rôle au milieu d'une époque si différente ; que.

1. Voyez U Revue nationale" ùm 10 août 1861: Revue du mois, par H. deLagardie.

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1^2 CHRONIQUES l»OLlTKltJKS.

on a recours à la dictature, mais c'est là une arme de guerre, une mesure qui , dans la pensée de ses auteurs , • est deitinée à rester temporaire ; ils sont, quant au fond de leurs idées, tout aussi libéraux que leurs adversaires. Égorgeurs et égorgés , tous ont également bien mérité de la patrie, réconcilions-les au nom de cette communauté de pensée qui les unissait à leur insu et plaigiions-les d'avoir eu des tempéraments si irritables. Les partis se com« battirent parce qu'ils furent aveugles ; mais, comme dit M. Camot, ils n'en ont pas moins fait avancer le char de la Révolution. « U& sont autant de relais disposés sur la

route , le char renverse ici» celui qui a- voiilu

l'arrêter; là, celui qui le dirige mal aujourd'hui après l'avoir bien dirigé la veille ; mais il avance toujours... » Il avance toujours jusqu'à ce qu'il verse dans le sang et la boue, jusqu'à ce qu'on voie ses conducteurs motiter derrière les carrosses du premier consul. N'y a-t^il donc auQone distinction à établir entre ceux qui s'efforcèrent au prix de la vie de l'arrêter sur cette pente ignoQ[dnieuse, et ceux qui l'y précipitèrent en foulant tant de nobles victimes ? Gomment, en présence de ces discussions immortelles, de ces déclarations de principe qui jettent un jour si éclatant sur les systèmes et Iqs doctrines qui ont fait agir les hommes de cette époque, en présence notamment des débats si explicites auxquels donnèrent lieu les deux projets de constitution présentés l'un par la Montagne, l'autre par la Gironde, comment ne pas reconnaître l'existence de "deux partis profondément divisés, de deux démocraties dont l'une était libérale autant qu'égalitaire, et dont l'autre faisait de la souveraineté populaire un despotisme mille fois pire que celui de l'ancien régime, un arbitraire illimité, auxquels tous les droits individuels étaient sacrifiés ? Quelque avantageux que cela puisse être à la mémoire de Garnot, cette distinction ne disparaîtra pas del'histoire^

La lutte de ces deux paitis sera toujours, quoi qu'on fasse, le nœud de la Révolution française ; elle marque rinstant décisif où la démocratie a eu dans ses mains le pouvoir de fonder la liberté en France ; si elle a. laissé échapper Toccasion, tous les personnages influents de cette' époque en sont responsables, car tout homme ayant dans l'esprit et le caractère quelque valeur fut alors mis en demeure de se prononcer. Qu'on plaide tant qu'on voudra les circonstances atténuantes pour ceux qui ne Font pas fait, mais qu'on s'abstienne de les glorifier. Par le fond ^de ses opinions qui n'avaient rien d'absolu, Camot était beaucoup plus près de la Gironde que de la Montagne ; c'était même parmi les Girondins qu'il avait ses principales liaisons. Heureusement pour lui, dit son fils, il était en mission au moment où le 31 mai vint frapper la Gironde, sans quoi il eût probablement tenté de faire respecter dans les Girondins le principe de l'intégrité de la représentation nationale et partagé leur sort. Ce principe n'était donc à ses yeux respectable que de près, puisque, consulté par les vainqueurs du 31 mai au sujet de cet événement, il leur répondit que, « n'ayant pas été témoin des faits, il lui était impossible d'en porter un jugement, » réponse qui semble une dérision lorsqu'on songe à l'imr mense publicité que ce grand procès avait reçue dans le monde entier et qui accuse ou l'intelligence ou le caractère de celui qui l'a écrite.

Cet acte de faiblesse marque la ligne de conduite adoptée désormais par Carnot. Quoi qu'il arrive, il n'aura rien vu, rien entendu: il se tait, il ignore, il lui est « impossible de porter un jugement. » Il va jusqu'à signer des arrêts de mort sans le vouloir, sans le savoir. Je touche ici au côté vraiment grave de l'ouvrage que j'examine.

Le rôle de Carnot au Comité de salut public a deux faces comme celui de ses collègues. Indépendamment de la

tâche spéciale dont il était chargé, chacun des membres de ce ministère de la dictature avaient à se prononcer sur les actes qui engageaient la responsabilité du Comité tout entier. Carnot avait reçu, pour son compte personnel, la direction du mouvement des armées de la république ; mais ses fonctions étaient si loin de se restreindre à cet emploi, que tant qu'il resta au Comité il ne s*y délivra pas un seul ordre d'arrestation qui ne dût porter sa signature. On sait commefht, après thermidor, il lui fut demandé compte de ces signatures, et quelle réponse pitoyable il opposa ^ ses accusateurs. Il n -avait jamais signé un ordre d'arrestation, mais il y avait laissé mettre sa signature. On n'insista pas sur cette singulière apologie. Le souvenir des grands services qu'il avait rendus couvrit tout. Tant de gens avaient, d'ailleurs, partagé sa faiblesse et s'étaient associés à la tyrannie faute d'oser la combattre, que des représailles dirigées exclusivement contre lui n'eussent été qu'une vengeance 'inique. L'histoire n'assimilera sans doute jamais Carnot aux opérateurs actifs de la Terreur, mais elle lui reprochera toujours d'avoir pu consentir à être un de leurs instruments passifs. Un auteur allemand, que M. Carnot cite avec complaisance, allègue qu'il y aurait eu un soulèvement général et universel contre ce système s'il n'avait pas eu, en sa faveur, la volonté nationale. Comment des individus isolés et impuissants se seraient-ils soulevés contre lui, lorsque des hommes placés à la tête du gouvernement le subissaient sans un mot de protestation?

Quoiqu'il en soit, ce que Carnot n'eût sans doute jamais espéré lorsqu'il balbutiait ces tristes excuses, c'est que s^ faiblesse serait transformée un jour en titre de gloire, qu'elle serait invoquée comme une preuve d'abnégation patriotique digne d'être offerte en exemple aux générations nouvelles. Voilà ce qu'on ne saurait laisser passer à l'état de chose jugée. Telle est pourtant la thèse que l'auteur des

Mémoires n'a pas craint d'adopter. Il va jusqu'à dire « que jamais plus admirable offrande de sa sûreté et de sa mémoire ne fut faite au salut de la patrie î » Passe pour sa mémoire, elle n'est pas sortie intacte de ce sacrifice ; mais sa sûreté en quoi l'a-t-il exposée ? C'est par son opposition qu'il l'eût compromise. On trouve sublime que Garnot ait accepté par esprit de solidarité des actes que sa conscience repoussait. « Quand on s'est attaché à un parti, dit l'auteur, il faut accepter la solidarité même de ses fautes; attendez que le calme soit rétabli pour revendiquer votre part individuelle et la distinguer de celle de vos associés; » c'est-à-dire, en bon français, attendez que Ié réaction soit venue pour prouver que vous avez tout ignoré et qu'on vous a extorqué votre signature. Étrange maxime, qui explique comment, après avoir loué Garnot d'avoir soutenu la terreur par esprit de solidarité, on écrit tout un long plaidoyer pour prouver qu'il n'est en rien responsable de ces mesures. Il faudrait pourtant être conséquent. S'il a eu raison de se déclarer solidaire aux yeux de ses contemporains, consentez donc à ce qu'il soit aussi solidaire aux yeux de la postérité ! Il a eu tous les bénéfices de la solidarité, de quel droit en repousserait-il les inconvénients? « Quant au rôle d'indépendant qui séduit au début delà vie politique, ajoute l'auteur d'après des paroles de son père, il est presque toujours périlleux, sans utilité pour personne, et trop souvent il sert de masque à la lâcheté. » M'est avis que le mot lâcheté est ici de trop, et que Garnot laisse voir plus de rancune qu'il ne convient eentre les caractères indépendants. Je vais citer une circonstance où un lâche de cette espèce n'aurait jamais agi comme Garnot. Ce fut lors de l'arrestation, je veux dire de l'arrêt de mort de Danton : « Quand l'arrestation du grand tribun fut proposée au Gomité de salut public, Garnot combattit avec Robert Lindet cette mesure impru-

dente : « Vous accusez Danton de trahison, dit-il, et tous n'avez pas une preuve contre lui, nul n'est à Tabri de soupçons calomnieux et je n'entends alléguer ici que des soupçons. N'élevons pas de querelles sanglantes entre les hommes xjuî ont travaillé ensemble à fonder la république, etc. »

Voilà des paroles de justice qu'un homme indépendant aurait eu la « lâcheté » de soutenir par son vote. Camot ^^mprenait ses devoirs autrement : « Quant à Carnot, écrit son fils, la résolution d'accuser Danton ayant été prise par les deux Comités réunis, fidèle à sa doctrine de solidarité dans ce gouvernemeal collectif, il ne refusa pas sa signature à la majorité qu'il venait de combattre. » Qui cela s«it îl'une grande âme, je le veux bien, qu'il y ait une abnégation sublime à signer l'arrêt de mort d'un homme qu'on déclare innocent, j'y consens encore; mais supposez que Carnot, au lieu d'être un héros, n'eût été qu'un caractère pusillanime, comment se.serait-il conduit dans cette circonstance et dans les occasions si nombreuses oii il « oé refusa pas sa signature? » Il n'eiit pas agi autrement qu'il n'a fait. N'est-il pas fâcheux pour le système que je viens d'exposer que la même conduite convienne à la fbis à la plus haute vertu et à la plus honteuse faiblesse, de telle sorte qu'il soit impossible de les distinguer l'une defîtutre ? Nous faudra-t-il donc admettre qu'une indépendance qui mène à l'échafaud soit plus voisine de la lâcheté qu'un héroïsme qui consiste à donner sa signature et à garderie pouvoir?

Comment l'auteur des Mémoires sur Carnot n'a-tril p^ été averti par des conséquences aussi criantes, et pourquoi n'a-t-il pas laissé, dans une ombre discrète, des faits qui craindront toujours la lumière? Il revient à plusieurs reprises sur ce lamentable sujet, comme s'il ne pouvait se contenter lui-même de ses justifications, bu comme s'il y

était ramené, malgré lui, par une invisible Némésis, et les anecdotes qu'il raconte pour disculper me paraissent les plus accablantes. Garnot .avait si bien contracté Thabitude de donner sa signature sans eiaminer Tusage qu'on en faisait, qu'un jouir on arrêta, sur un ordre signé de lui, deux commis de ses bureaux, un autre jour le traiteur chez lequel il prenait ses repas, un troisième, une dame propriétaire de sa maison,, tout cela à son insu. Il s'çn apercevait et n'en restait pas moins attaché aux fonctions qui lui imposaient ces devoirs atroces. Ce rôle impossible, abominable, que la conscie^ice et l'honneur réprouvent également, qu'ils lui ordonnaient de quitter dès la première heure, dût l'univers tomber en poussière, il l'acceptait. par dévouement pour la république, nous dit son iils^. (c pour ne pas déserter son poste. » Il se croyait l'homme nécessaire. * <•

Le grand tort des Girondins, dit ailleurs l'auteur, c'est d'avoir cru que la Révolution ne pouvait être sauvée que par eux. S'ils ont eu, en effet, celte confiance, et ils y avaient un peu plus d«^ droits que Garnot, elle ne leur a du moins fait tuer personne. Elle ne leur a donné que le courage de mourir, différence qui mérite peut-être qu'on en tienne compte. Garnot signa tout ce qu'on voulut, jusqu'au jour où ij s'aperçut qu'on se disposait à lui demander sa signature pour sa propre arrestation, alors il se joignit aux conspirateurs de thermidor. Or, c'est à ce moment seulement que l'historien aurait pu <Ure avec raison : « Ge ne sont pas les doctrines qur luttent, mais les tempéralien ts. » Quels grtefs nouveaux, en effet, Garnot àvait-il à invoquer contre Rc]S)espierre et le triumvirat ? Aucun. La terrible machine de guerre fonctionnait avec sa régularité habituelle; seulement les coups, jusque-là frappés au loin, se rapprochaient de sa propre tête; mais le système n'avait en rien changé et il pouvait invoquer les mêmes nécessités.

Le seul fait éonVeaa e^est qu'on allait.lui appliquer la loi . à M et aftix Gomkés: G*est alors seulement que ton abnéfatién patriotique «e lassa. Si Garnot n'ayait subi aucune intimidatien^ pourquoi dans sa proclamation écrite au lendemain de thermidor parlait-il « des tyrans et de V oppression qui avaient disparu ? »

Je me résume : si use telle réhabilitation est acceptée, et il y a aujourd'hui beaucoup de gens intéressés à ce qu'elle le soit, il ne faut plus parler de morale politique. Qu'on transporte à une autre époque, à un autre parti, à un autre homme, la condescendance avec laquelle Garnot donnait sa signature, et elle paraîtra odieuse à son propre fils. Ge plaidoyer n'est pas bon pour la mémoire de Garnot. Il en sort extrêmement amoindri en tout ce qui échappe à la spécialité où il était si éminent. Il y a dans tous ses discours et jusque dans les moindres aphorismes que son fils lui prête un caractère frappant de nullité. G'était un gi*and administrateur et un homme au-dessous du médiocre.

23 ayrU 1862.

De quel nom appeler la période parlementaire que nous traversons en ce moment? Elle* serait assez bien nommée la période d'incubation. Nous vivons dans une atmosphère de silence et d'immobilité que bien des gens en France voudraient voir durer toujours. Mais, hélas! rien n'es^ durable ici-bas, pas même le néant. Voici un mois entier que la commission du Gorps législatif prépare — j'allais dire couve — son rapport sur le budget, et tout le monde se demande quel est, selon l'expression d'un poète, l'œuf sublime qui va sortir de cette longue et mystérieuse élabo-

CHRONIQUES PaLlT*QV«^ *" 489

ration. 0» se dit qu'il faut que cette -commrssion ait fait bien^de ^ besogne pour faire* si peu de bimL Gepend&nt,. en voyant un pareil espace de temps empiojé, avant {oul^ discussion, à examiner une œuvre déjà soumise à plusieurs contrôles préliminaires, on ne s'explique pa§ que cette espèce de conclave préparatoire, qui apporte d'interminables retards aux délibération» de l'assemblée, puisse passer pour une simplification. L'usage de nommer des commissions à propos de tout .est emprunté à notre système administratif, et, en France, il a toujours été poussé jusqu'à l'abus, ' mais surtout depuis les dix dernières années. C'est un mécanisme commode pour la paresse des assemblées, qu'il dispense de décider et d'agir par ellesmêmes, et, au fond, il n'a pas d'autre fondement que la manie toute française d'ôter le plus possible à l'initiative individuelle, et de procéder toujours par délégation et réglementation. Cet usage est une simplification, en effet, puisque, grâce à lui, on peut, pendant plus d'un mois, supprimer les Chambres comme un rouage inutile. Mais si les simplifications sont un si grand bienfait, pourquoi ne pas aller plus loin encore, et supprimer la commission elle-même en ne conservant que son rapporteur? Les vraies simplifications sont celles qui fortifient les ressorts de la vie politique, et non celles qui les affaiblissent. A prendre le mot dans le sens où nos hommes d'État l'emploient d'ordinaire, la simplification suprême, en toute chose, c'est la mort.

L'État lui-même n'est, en France, qu'une commission agrandie, dont les pouvoirs s'étendent sur tout et qu'on dispense le plus souvent de faire son rapport. Comme les citoyens l'ont chargé de vouloir et d'agir en toute occasion à leur place, il ne reste à leur activité aucun objet sérieux sur lequel elle puisse s'exercer ; elle tombe dans une langueur qui atteint les forces vives de la nation, et qui y

produirait à la longue un incurable hébétement. Il faut que ce mal soit bien frappant pour que ceux mêmes qu*on pourrait croire intéressés par position à le dissimuler ^ commencent à en signaler les désastreuses conséquences : «. Les r^lements succèdent aux règlements, le§ interventiovs et %k compromissions de TEtat se multiplient et s'accumulent ; Ift liberté et l'action individuelle s'énervenf et s*affaisflent ; TÉtat^a vouli^ jouer le rôle 4.0 la Providence universelle, il devient responsable des intempéries et de l'inclémence des saisons ;, il est coupable tour à tour de I extrême cherté des denrées alimentaires et de l'avilissement du prix des céréales, Da^s les esprits aveugles 9'amon* collent graduellement les critiques, les hostilités, les haines, et on en vient avec une brutalité naïve à demander au gouvernement qu'il fasse vendre tout à la fois le blé cher et le pain à bon marché^. »

Qui parle ce langage factieux ? C'est un ministre; c'est l'Etat lui-même, excédé de sa propre omnipotence, et se plaignant de ce qu'on s'obstine à le cijaîiger de pouvoirs dont il ne veut plus. Spectacle étraflge et nouveau I Mais pour qu'une telle routîne soit devenue un fléau pour les gouvernements*, qu'a-t-elle donc dû être pour les particuliers ? Si celui au pr<Jfit duquel elle a été créée la consi- " dère*comrae- funeste, que doivent en penser ceux qu'elle a toujours dépouillés de leurs droits les plus précieux ? Nous faudra-t-il admettre que ces principes ne soient applicables qu'è l'élève des bestiaux? Sommes-nous indignes ou incapables dieûtendre un tel langage, et les libérales déclarations de M. le ministre de l'agriculture n'étaient-ell'es qu'à l'adresse du public spécial qu'on a couronné àPoissy? On serait vraiment tenté de le croire^ lorsqu'on se rappelle la ».•

«1. Extrait d'un discours que M. Rouh*6r, ministre de Tagriculture, dh commerce et des travaux publics, prononça à Poissy, le 17 avril 1862. (Voir le Moniteur universel à cette date.)

fameuse profession de foi à laquelle a donné lieu, au commencement de Tannçe dernière, la réforme de Fadministration» des haras. Je ne sais pas si les' prinoipes de cette profession de foi ont été appliqués aux heureux pensionnaire&ide cette administration, mai»', ce qui est certain, c'est que beaucoup de» Wançais s'en ^seraient cdnteotés' alors, et s'en déclareraieiït satisfaits a^jouid'hui. Quoi qu'il eir soit, lar^ce chevaline et la race bovme peuvef&t se vanter d'avoir eu le privilège de provoquer, de la part de nos gouvernants, . les deux^ déclarations de principe les • plus libérales sans^ contredit et^ les plus -explicj^tes qui soient émanées jusqu*ici d'une source officieUe. G'est là une particularité digne de fixer l'attention du philosophe : la civilisation s'étend, comme on dit dans les couche^ inférieures de la société, et l'on voit bien qu'il y a en ^ Prapce une loi protectrice des animaux !

C'est à la tribune nationale, et noi\ pas seulement dans des concours agricoles, que nous voudrions entendre nos lûinistres défetidre l'initiative individuelle, et, le temps aidant, nous ne désespérons pas de voir ce miracle. Que faut-il pour cela? Que l'État en açrive à être embarrassé de sa responsabilité en matière politique «omme il \k été en matière industrielle et commerciale. Il lie veut, pas qu'on le déclare coupable de la cherté des denrées alûn6ntaires, peut-être se lassera-t-il un jour d'être rendu" res- , ponsable par toute l'Europe d'un mauvais article- 4^ journal. Il a déjà demandé qu'on le force à Téconomie, pouixjuoi ne demanderait-il pas uh jour qu'on le force à.k justice, à la modération, au respect de tous les droits? Et, s'il ne le demande pas, pourquoi une pensée si naturelle ne se présenterait-elle piais un jour ou l'autre à des tsprité en assez grand nombre pour lui faire, sur ce points une douce violence ?

Le Parlement anglais, qlti ne procède pas par commis- '

sioii«, a déjà presque termioé la discussion'^e son budget * quand nous Bravons pas encore conunencé Jielle du, nôtre. Heureux pays, où Ton ne connaît pa» lès simpliti«atioas de tout genre que lé temps nous a ehsetgoées, «implifi<5ation de la presse transformée en bureaucratie et géuverAée par

« * * un diapason normal, simplificdtiog de la tribuio tllégée

du poids d'up inutile bavardage, siaipiJûeatioii^ d« i'adpiinîstration concentrée dans un fil télégraphique { Qlii ne se souvient de Tépoqtte où nos socialistes, qui, fax aussi, ne . parlaient que de simplifier e(^ qui ont aIus coalribué que pers<{nnNià répandre ce.goûtj reprochaient à la constitution anglaise Tabsurde cocnplexité^e sa séparation des pouvoirs et lui prouvaient péremptoirement que leur prétendu équilibre ne pouvait aboutir ^à ^immobilité? C'est pourtant à cette complication dont la bi^rrerie révoltait leur intelligence qtte la tribune anglaise a dur d'être depuis deux siècles la tribùge même, du mondè;^ Q'est {(face à elle qu'off a pu y dire sans interruption tout ce gu*on était forc^ de taire partout ailleurs, et qu'aujourd'hui encore, . lorsque nos Chambres chôment,— '^ ce qui leur arrive si souvent pendant leur courte session — et même lorsquelles ne chément psfô, on peut entendre en Angleterre la plupart det choses qui devraient se dire chez nous. La grandeur deà libertés anglaises, c'est d'avoir été une^ sorte d'insti-

• tulîoh européenne*, un supplément a ce qui manquait aux

franchises dès autres nations. Elles ont quelques droits, 4 ce titre, à I'indu]gence démocratique. En attendant qu'on diicute chez nous une nouvelle adresse — ce qui n'arrivera pas avant une année révolue — on lit avec plaisir et avec fruit les libres discussions des hommes d'État anglais sur

I 'les alTaires de l'Europe, et on leur envie la coibplicatian

barbare sans doute (mais elle leur plaît ainsi !), qui leur ,r permet de dire leur avis sur les év^ementsà mesure qu'ils se présentent et non pas quinze jours seulement par année.

CHRONIQirlES P<JL1T1QUES. • ' . • 493

Le public français, malgi^é tout ce qu'on a fait pour lui donner . d'autres idées, n'est pas loin dé voir les choses du jnême oeîl, ji l'oil etf juge par Je succès qu*a obtenu chez nous le discours de lor4 Palilierston stir la quejtioi» italienne. Le relenflssement a été^ isana contredit» plus grand en France qu'en Angleterre, et comment en aurait-il été ainsi si ce discours tfétftit yenif eombler un vide, une lacune?

On a I« sentiment de cette lacune à un double point de ; vue: d'abord borome d'un vice inhérent à no^ institutions parlementaines qui ne permettent la iJiscussion d'un événement politique que lorsqu'il est ti%p tôt on trop tard * fi pour le modifier, IJui tiphdamnent nos députés atTsilelice lorsque partout leâ représentations s'émeuvent, qui f»nt par exemple que notfe tribune reste muette lorsque toute TËurope retentif de malédictions unanimes contre (es exploits de ia férocité moscovite en Pologne ; ensuite comme d'un man^e de netteté dans l'attitude de notre' , ministère/ Le discours de lord Palmerston a surtout ému , l'opinion de notre pays parce que tout le monde l'a placé en pensée dans la bouche d'un ministre français et a été , frappé de la* souveraine opportunité qu'il aurait eue^oflas cette forme. Qu'on cite, si Ton peut, une seule affirmatipti de ce discours qui ne soit au fond dans la conviction intime des hoiumee qui dirigent la politique française ! Il» ne peuvent invoquer pour leur justification que ia nécessité prétendue des ménagements qui leur seraient commandés par les exigences de l'opinion catholique. Mais ces ménagements ne leur faisaient-ils pas un devoir de ne jamais consentir à tout ce qu'ils ont cédé jusqu'ici par égard pour l'Italie? Ces exigences ne sont-elles pas aujourd'hui universellement condamnées comme iniques ? Ne reconnaissentils pas que notre séjour à Rome est uAe violation du 4roit ; et puisque cette grande tétolutiou qui mettra fin au pouvoir temporel doit s'accomplir, ne vaut-il pas mieux qu'elle '

494 CHRONIQUES POLltlQUES.

sWectue pendant que Topinion européenne la voit avec faveur et se déclare prête à prendre parti pour elle, que lorsque les esprits seront refroidis ou distraits et laisseront le champ libre à ses adversaires ?

Cette nation, tenue en échec par la diplomatie, et incertaine si ses destins s^accompliroot ou s'il lui faudra retourner en arrière après .tant de promesses solennelles , formif un spectacle assurément nouveau dans Thistoire, et on se. demande parfois si cette dépendance, si peu déguisée, n'a pas quelque chose de plus hun),iliant pour elle que les brutalités dçnt on 4'dccablait autrefois. 0 le grand génie que Garibaldi, lorsque dans son langage pittoresque et populaire il supplie ses concitoyens d'adresser leurs prière à sainte Qai^abinç ! Heureux ceux qui savent plaire aujourcl'iiui à cette puissante divinité ! Que de grâces on obtiendrait ausÉ par Tintercession des frégates cuirassées ! La Y]uestion roftiaine ^st une question morale, comme Ta dit M. Ricasoli, mais une question morale soutenue par des canons qui ne sont pas tous ecclésiastiques ; et combien une armée de six cent mille hommes la rendrait claire et limpide pour les intelligences les plus revéches! Non, ce n'est pa» une Ipfluence morale qu'(u) redoute lorsqu'on craint d^ porter la mainBur cette difficulté depuis si longtemps résolue dans les eiiprits; le parti qui défend encore les institutions romaines a sur^bondan^nent montré son impufssancecomroe .influence morale; co qu'on redoute en lui,. c'est son org£tnisation matérielle et politique, ce sont ses armes caiphées^ ses sourdes conspirations^ sa discipline, ses mots d'ordre, son fanatisme persévérant. Tout cela ^ n'est pas autre chose, en somme, que de la force brutale; et c'est merveille de voir combien ceux qui en disposent deviennent souples .et dociles en présence de ce genre d'argument lorsqu'ils le rencontrent chez leurs adversaires. Cet état de choses .est impossible à maintenir en Italie;

CHRONIQUES JPÔtlTlQUES. 495

le jour où la nation le comprendra sérieusement, et se montrera disposée à suivre les conseils de son héros, elle sera sauvée. En attendant, le roi Victor-Emmanuel a toutes les peines imaginables à retenir ensemble les pièces de son royaume à demi disloqué. Il court en ce moment après les provinces napolitaines qui, selon une croyance pieuse, étaient sur le point de lui échapper. Tout permet de croire qu*il les rattrappera. en dépit des prédictions intéressées ; mais il sera condamné à ce travail ingrat tant que Rome, le point de jonction de ce territoire dépareillé, sera aux mains de Tennemi. Ce fait ressort avec évidence de la situation du royaume de Naplês depuis deux ans, et de la radicale inutilité de tous^les remèdes dont on a essayé pour Faméliorer. Quant à la complicité de la cour de Rome, il y aurait aujourd'hui un excès de naïveté à entreprendi^^ de rétablir. Il n'est pas un' jour, pas un fait, pas un document qui n'en apporte quelque preuve nouvelle. On peut* lire là-dessus, non à titre de pièce de conviction, mais' comme supplément d'une démonstration déjà complète, les lettrQ^ de sir Hudson, ministre d'Angleterre à Turin, au comte Ru^ell. Le langage de ce diplomate n'a rien d'équivoque; il offre en cela un heureux donfraste avec le style de nos agents diplomatiques ; on le comprend à là lecture, il est clair, sub^antiel, catégorique, et on soumettrait son témoignage à l'aVchevêque de Toulouse luimême, ce grand maître dans l'art des interprétations, quUl n'en pourrait que très difficilement faire Sortir une apologie de la cour romaine.

« J'ai de bons motifs, écrit sir Hudson à laf' date du 22 février, pour croire que le brigandage s'organise sou» les auspices de l'ancien roi 4^ Naples et sous le patronage de la cour romaine, en vue d'opérations qui doivent commencer au printemps prochain sur une échelle large et sanglante. » ' * * .

IK CHROXIQCBS POLITIQUES.

La dépoftîtHNi de cet isipartial observateur est à ^|outer à tous les témoignages qui montrent combien sont inacceptables et illogiques les conditions d'eiistence qu'on a faites an nouTcan royaume dltalie. Elles tendent à y rendre tout gonremement impossible, et Ton s^expliquepar là l'extraordinaire rapidité avec laquelle s> usent les hommes politiques et les ministères. On a ^n combien a été laborieuse et pénible la carrière ipiBis}énelle de M. Ricasoli ; elle a paru d*une longueur démesurée, grâce aux nombreuses tribulations dont-elle a été semée, et n'a cependant -doré que quelques mois. CSelle de M. Ratazzi semblait déjà épuisée avant même d'avoir commencé, et la suspension momentanée des séances du Parlement italien est venue à propos pour couvrir son inanité. On ne peut pas mettre en doute la bonm^ volonté de M. Ratazzi, on serait plutôt en droit de lui reprocher d'en montrer pour tout le monde et pour tous l^s goûts, mais la bonne volonté ne suffit pas dans des circonstances aussi diRiciles. On n'accepte pas une responsabilité 'si haute avec une telle confiance, lorsqu'on n'apporte, pour expédient nouveau, qu'un optimisme plus souple et plu$ crédule. Enfin, on n'est pas un homme d'État parce qu'on a écrit sur ufie feuille de papier appelée programme les mots de liberté, de (jlécentcalisation,. d'unification et de conciliation; Le comte de Càvour les écrivait moins souvent, mais ilies pratiquait. Quant à M. Ratazzi, non seuleme])t il n'fqpporte au ministère aucune vue nouvelle, mais il n'q. pas. réussi à donner même gur le papiev une originalité quelcoilque à son ^(jdministration. Son programme n'est qu'tme paraphrase affaiblie des manifestes de son prédécesseur.

C'est avec un intérêt toujours croissant que nous contemplons les perplexités du roi de Prusse en présence du dénouement de pl^s en plus prochain que lui apportent les élections. Ce n'est pas, comme on pourrait le croire, que

'/ï^iid ï^^^s éprouvions un plaisir particulier à voir mettre a la

x:;^ 'question une tête courotinée. C'est principalemeât cdmme rjufli; enseignement philosophique que ce spectacle nous charme.

.j,f^^*v Le roi de Prusse nous a offert en. quinze jours un petit

résumé assq^ complet des artifices et des ressources du rôle de souverain. Il a parcouru, en effet, dans ce court

, ^^^ espace de temps, tout% Ift gamme des sentiments et de la

phraséologie monarchiques, parlant d^abord le langage d'un maître irrité, prenant avecî s» Chambre le ton cfe Louis XIY avec le Parlement, puis, lorsqbll s^est Upes^u que toutes les classes de citoyens répondafenl pajr des piotesftations unanimes à cet essai d'intimidation, s^adressant à ses sujets comme un bon père de famille, et enfin, depuis que les élections sont imminentes, se jetait décidément dans le repentir, promettant par rescrit de réduire les dépenses, de diminuer les impôts* déjiceticier une partie de l'armée, tout ce qu'on voudra, enfin, pourvu qu'oa nt lui envoie pas des députés hostiles. Qui oserait soutenir que ce n'est pas là un spectacle instructif? Les méchants y chercheront sans doute un sujet de réflexions peu charitables ; pour aous, il nous touche par un côté plus digne des méditations du sage. Combien on calomnie le cœur des souverains et^ généraL, lorsqu'on se ]daît à les représenter comme doués d'une obstination^ inflexible ! La Prusse nous fait voir clairement qu'il ne s'agit que de troufer le langage .qui sait les persuader. Depuis qu'on parle de ce styW au roi Guillaume, il est détenu le plus aecomm,odant dés rois.

Les événements de la guerfB d'Amérique ont pris, dans ce dernier mOfe, une importance et une gravité qui effacent tout autre intérêt, et qui paraissent «devoir exercer une influence décisive sur l'issue de la lutte. La bataille de Corinthe et l'occupation de i'ilo fortifiée qui résistait dépuis quinze jours aux efforts de farmée fédérale, sont deux coups de vigueur qui, selon toute probabilité^ vont

Jii

498 , * . ' CHRÔNIQUB6 PCO^nQÛB^k^ .

porter* la .ligne de? opératiop^ militaireSi sur tm cercle beaftéoup plus Restreint que celui -qu*dle oceape^nu delà des Border-States et sur la frontière dés Étais purement e&çlavagisteç, si toutefois on juge n'éces^ire de' miyre Tes confédérés dans ce. mouvement de retrait^*.' Après une pareille réduction des forces et des ressources de la

l(épubli^ue confédérée, le Nord pourra, en effet; facilement

se dispenser de poursuivre ses avantages par une occupation immédiate des territoires esclavagistes. Pour aciie^r sa victoire, il n'aura qu'à faire rentrer dans TUnion les états miMes, et' à concentrer son activité militaire sur les opémtions maritimes.

Ce changement de tactique offrirait le double ayàntage de permettre aux chefs de TUnion de ne pas aventurer leurs armées dans des régions où le climat est, a lui seul, un ennemi plus meurtrier que des bataiUes, et d'ouvrir enfin quelques débouchés au coton, dont là disparition a causé de si dures souffrances à l'industrie européenne. Ne fût-ce que par reconnaissance pour l'appui moral que l'opinion de l'Europe leur a prêté dans leur lutte, ils devraient montrer plus . de sollicitude qu'ils ne l'ont fkit jusqu'ici pour ce grand intérêt. Il y a, en Angleterre et s«r le continent ,des millions d'ouvriers qui, par suite^,de cette crise, ont eu à subir les plus cruelles* privatfons, et qui méritent sans doute autant de considération que la race nègre. Il serait sage et humain de la part des hpmmes d'État américains de pourvoir à ce que l'émancipation des uns n'exposât pas les autres à mourir de faim. Or il suffirait, pour remédier provisoirement au mal, de rouvrir un marché au coton en s'emparant de quelques ports. La crise ne sera pas tout à fait conjurée pour cela, car la culture du coton dans les États du Sud a subi une atteinte peutêtre irréparable; mais les approvisionnements considérables qui y restenl sans emploi permettront à l'industrie

d'attendre îe résistât dès es^is qùî ont'été t^tés. eu d'autres contrées; ' ' *- '^^ *" * .i>

., Je ^igpaleraî çç finissant k ceut qui suivent te moove- . ' ^ * . ment (fes irfees pdlitiqties dans notre pays un ou vrdgé ^i .* * ^jCn marque fidèlement laMirection. '^ ^-•.

*M. Edgar Quinet vient de réunir Bn un - volume* les éloquents <iiticîes qifil â publiés dans !a Revue d&s Bevitt- Mondes sur la campagne de 1815. Ce travail a déjà pris un rang distingjué parmi ley» monographie^ Consciencieuses qu'on a lues dans ces derniers temps sur celte époque qui attend çncore son historien. Napoléon **a guère eu jusqu'ici que ^es détracteurs ou des panégyristes. Ni les xAs ni Jes autres ne survivront. Peut-être était-i^ nécessaire d'avoir ^co de notre tempâ pour bien comprendre çt bien juger le premier empire. Il en est, eu effet, assez éloigné pour permettre à l'histoire de bien saisir la vraie proportion des événements, et il' lui offre unetseconde épreuve formée d'éléments identiques et où sa vue n'est pas exposée aux mêmes éblouissements. C'est aujourd'hui seulement que ces conditions commencent à se trouver remplies, et on reconnaît que le jour de lâf critique exacte et clairvoyante est venu à l'impartialité et à la rigueur des derniers travaux qui ont paru sur ce sujet et dont l'histoire fera Son profit. Oâ reprend l'examen sur tous les points i la fois, en sorte qu'elle n'aura plus à prononcer qu'un résumé. Les écrivains mêmes qui ont débuté par l'enthousiasûie f'

sont revenus, non sans quelque confusion, à dfes appréciations plus raisonnées. Tel historien conclut son récit par une réprobation, tout étonné de l'avoir commencé par une apothéose. Qui n'a eu sous ce rapport quelque reproche à s'adressar et n'a payé tribut à l'idolâtrie universelle? C'est maintenant à la science et à l'analyse de parler ; elles ont acheté ce droit assez cher.

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