PRÉFACE. ' XI
part à Taction ; leur politique était d'attendre et de se réserver.
Telle n'était pas l'humeur de Lanfrey. Nouveau venu sur la scène politique, sans engagement avec aucun parti et n'ayant de compte à rendre qu'à lui-même, il brûlait d'agir et de faire prévaloir ses idées ; il courait à l'action tout plein d'ardeur juvénile, stimulant les uns , gourmandant les autres, allant droit devant lui, et toujours l'épée à la main, dans ce combat d'avantgarde. De là ce ton acerbe qu'on lui a reproché, cette verve railleuse qui n'épargnait personne et qui s'exerçait à l'occasion contre ceux des partisans de la liberté qui entendaient d'une autre façon ou ne poursuivaient pas avec la même ardeur la revendication de nos droits. Par exemple, il ne pardonnait pas aux rédacteurs de VOpinion nationale l'appui qu'ils lui semblaient parfois prêter àla dictature impériale, tout , flésintéressé que fût cet appui; et il raillait impitoyablement M. Thiers pour la superstition napoléonienne de son Histoire de l'empire, contre laquelle il devait écrire bientôt l'Histoire de Napoléon. Gela n'empêcha pas ces deux hommes de se rapprocher plus tard sur un terrain nouveau et de s'y donner la main pour la fondation de la République. Ils pouvaient se pardonner, car ils étaient tous deux sincères et s'estimaient mutuellement. En appellant son ancien contradicteur à un poste élevé dans la diplomatie, Thiers, devenu chef de l'État, oubliait de quelle verve superbe Lanfrey l'avait autrefois raillé quand il le traitait ironiquement de rosière du libéralisme,
Lanfrey, dans sa lutte pied à pied contre le despotisme, n'était pas seulement animé par l'ardeur de ses convictions, il l'était aussi par l'espérance d'une victoire prochaine. Bien que l'empire parût alors
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encore en pleine prospérité, il n'était pas difficile à . un œil exercé comme celui de Lanfrey d*y apercevoir des symptômes de décadence. La nécessité où il se sentait lui-même de sç transformer pour vivre était une preuve que la vie l'abandonnait, et on pouvait juger, par les concessions qu'il se croyait obligé de faire à la liberté, que le principe de l'autorité avait à ses propres yeux beaucoup perdu de son prestige. Quant à la tranformation de l'empire autoritaire en empire libéral , Lanfrey avait trop de connaissance des hommes et de l'histoire pour la croire possible; l'empire se perdait par ses concessions comme il se serait perdu par sa résistance ; il ne s'agissait pour lui que de retarder et pour ses ennemis que d'avancer le moment de sa chute. Lanfrey observait avec un intérêt croissant, non seulement en France, mais dans toute l'Europe, et en Amérique, les signes d'une è^e nouvelle. Il voyait partout recommencer et se poursuivre en d'autres conditions, d'une façon plus lente mais plus sûre, les mêmes aspirations libérales et nationales, les mêmes tendances qui s'étaient produites en 1848 et qu'avait interrompues brusquement l'avortement de notre seconde république. Il surveillait, de son observatoire, le progrès des idées nouvelles dans les pays divers, et en notait avec soin les phases. Il suivait d'un regard sympathique la résurrection de l'Italie dans l'avenir de laquelle il eut toujours confiance. Il voyait avec un intérêt mêlé d'abord d'un peu d'inquiétude la guerre qui divisait en deux camps ennemis la grande république américaine, faisant des vœux pour le salut de l'œuvre de Washington et pour le triomphe des ennemis de l'esclavage. Il se réjouissait an rôlç que le génie, même voilé, de la Révolution française, pouvait jouer encore dans la