‹ Chroniques toulonnaisesChapitre 4 sur 19 · RUE D'ALBERT · texte numérisé non relu

RUE D'ALBERT

(De la place Saint Jean à la rue des Minimes).

Tout le vieux quartier, dit de Bosdfjnc ^ qu'un esprit fin et observateur nous a si bien fait connaître ', et qui s'étend depuis la place Saint Jean jusqu'à la place d'Italie, ne formait, dans les temps anciens , qu'un vaste faubourg.

En 1589, lorsque le duc de Lavalette, agissant au nom du roi Henri IV, permitenfin aux Toulonnaisde reculer leurs remparts, ce faubourg fut réuni ù la ville. On y traça huit rues, du nord au midi' et six traverses , de l'ouest à l'est '.

Ces diverses rues s'appelaient il*^^, 2°, 3®, 4® rue du bourg de Saint Jean ^ Ce ne fut qu'en 1728, à l'occa-

' La Sinse (M. G. Sénés) , dans son Théâtre de Besagne,

' Actupllemcnt, le cours LafayeUe . cl les rues d'Albert, de la Pomme de Pin, da Mûrier, des Trois Olitiers, de Gars, de Suint Cyprien et du Pecheircl.

' Les traverses du Champ de Mars , de Sainte- Croix , des Minimes , de Laminois , de Merle et de Bourbon .

^ On donnait également à ce hourg le nom de Saint-Michel , maïs il était plus connu sous celui de Saint-Jean. Cette douMo dénomination provenait de deux chapelles , très anciennes , situées aux deux extrémités du quartier sur lequel le bourg avait été établi.

sion de rétablissement d'un nouveau cadastre, que Ton conimen(;a à leur donner, dans les actes officiels , les noms spéciaux, sous lesquels le public avait pris l'habitude de les désigner.

C'est ainsi, que la 2^ rue du bourg de Saint Jean, aboutissant à la rue des Minimes, où se trouvait la boutique trrs coinuie de M® Albert, apothicaire, reçut le nom de rue d*A Ibert \

Cet apothicaire était un des hommes les mieux posés de son quartier. Il s'était fait octroyer des armoiries, par application de l'article 15 de l'édit du mois de novembre 1696 '*, et Charles d'IIozier, chargé de composer son blason , l'avait gratifié d'un superbe lion sur champ d'azur ». Il (»st assez difficile d'expliquer la

I La maison de M. Louis Albert appartient aujourd'hui à M. Alexis Mége; elle porte le u° 6 de la rue des Minimes et fait face, en eflet, à la rue d'Albert — Ce qui prouve que cette maison a donné le nom de son propriétaire à la rue qui y aboutissait, c'est que , dans le cadastre de 1728 , on a soin d'indiquer qu'elle est vis-à-vis lu rue d'Alb(Tt( Reg.CC. art. 27 fol. .84}

^ t Pour ne pas priver de cette marque d'honneur les personnes de lettres et autres qui , par la noblesse de leur profession et de leur art, ou par leur mérite personnel, tiennent un rang d honneur et de distinction dans nos états, et dans leurs corps , comi>a^nies ou communautés, voulons que les officiers de la grande maîtrise leur en puisse accorder, lorsqu'ils en demanderont, eu égard à leur état, qualiiés et proft-ssions. » (Art. 15 de l'édit de novembre 169G.)

3 J'ai , dans ma bibliothèque, la copie autlienlique de ce blason, qui fut enregistré dans Tarmorial général de France, moyennant la somme de 40 livres. Si on calculait le nombre de bourgeois et de boutiquiers qui durent profiter de la concession royale du mois de novembre 1696, on trouverait un magniflque total .

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présence d'un lion dans les armes d'un paisible distributeur de guimauve et d'émollients. Mais comme Louis XIV avait-exprimé l'intention, en publiant cet édit, « de récompenser la vertu partout où elle se trouvait », * Charles d'Hozier n'avait pas hésité , sur la demande de M® Albert , à introduire la plus belle pièce de l'armoriai dans le blason de cet estimable boutiquier, qui, sans nul doute , était un homme vertueux.

En 1793 , la municipalité révolutionnaire supprima , d'un trait de plume , tous les anciens noms de nos rues, pour leur substituer des noms de circonstance. Par un hasard singulier, la rue d'Albert , qui avait été le théâtre des exploits de l'apothicaire du XVII° siècle , fut appelée la San^-CulotidOy c'est-à-dire la rue des Sans Culottes 2.

Un arrêté du 4 vendémiaire an VII, tout en confirmant cette mesure, y apporta, cependant, quelques modifications. Ainsi la Sans-Culotide devint la rue des Spartiates ^ C'était la môme pensée, rendue d'une manière plus convenable ; car, chacun sait que les en-

' a On découvre dans tout cet édit, écrivait Cadot en 1G97, que la vue de Sa Majesté est de récompenser la vertu partout ou elle se trouve , et que , suivant la pensée du poète (Horace), la vertu , sous un prince généreux , ne souffre point de honteux refus. » (Notes curieuses sur PEdit concernant la police des armoiries.)

' Histoire de Toulon depuis 1780 jusquau Consulat, par M. llonry« tome II, page 310.

3 La prononciation du mot Spartiate étant assez diflicile, le peuple n adopta Jamais cette dénomiuation et dans son langage grossier, confondant lidée des sans culottes avec la malpropreté de la rue, lui donna un nom trèssignificatif, mais trop réaliste pour être écrit ici , même en provençal.

famille , avait épousé , en 1688 , Pierre de Burgues , sieurde Missiessv, lieutenant de vaisseau.

Les Burgues, originaires de Montpellier, étaient citoyens de Toulon , depuis près d'un siècle ; ils y avaient acquis une grande fortune. Antoine Burgues , père du lieutenant de vaisseau, était propriétaire d'une douzaine de maisons et d'une très belle terre , située au quartier de Missicssy, où il avait eu l'honneur de recevoir, en 1660, le roi Louis XIV. Peu d'années après, en 1669, cette même terre était érigée en fief héréditaire parle Souverain, et les Burgues, qui, d'ailleurs, d'après d'Artofeuil, appartenaient à une noble et ancienne famille de Languedoc , prenaient le titre de seigneurs de Missiessy '.'

Après trente ans de mariage, M"^® de Burgues eut la douleur de perdre son mari. — Isolée dans sa grande maison delà rue d'Albert , n'ayant pas d'enfants , elle ne put supporter les ennuis du veuvage et songea bien vite à convoler à d'autres noces. Elle épousa , le 3 juin 1722, à Tàge de 53 ans , Messire Joseph de Mons , seigneur de la Caussade, chef d'escadre des armées navales , âgé lui-même de 68 ans '.

Ces respectables époux passèrent leur lune de miel

' D' Art CFEU IL. Dic/ionnairtf héroïque de la noblesse de Provence. Tofùein, pa^e99.

' Il était fils de feu Messire Pierre de Mons, conseiller au Parlement de Guyenne , et de demoiselle Marie de Thibaud. Il était né à Bordeaux , mais il habitait la ville de Toulon depuis 20 ans (Acte Ac mariage, paroisse Sainte-Marie, fol. 71.)

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dans une propriété de la famille de Laminois , située sur le territoire de La Garde. L'évêque de Toulon les avait même autorisés à faire célébrer leur mariage dans la chapelle de cette bastide , que M. de Laminois affectionnait et qu'il avait fait peindre à grands frais par un artiste de Paris, le sieur Jean Jacques «.

M. de Mons fut chargé , en 1727, d'une mission importante. Il devait se rendre ù Tunis , à la tète d'une forte escadre , et obliger le Bey à faire cesser les actes de piraterie auxquels se livraient ses sujets '. Il partit , en effet, de Toulon , le 15 mai , avec trois vaisseaux et deux frégates. Mais cette expédition ne fut pas heureuse ; le vieil amiral (il avait 72 ans), se laissa surprendre par le Bey de Tunis. Pendant les pourparlers et au moment où M. de Mons croyait avoir obtenu toutes les satisfactions qu'il était venu demander , le Bey fît arrêter plusieurs canots de son escadre , ainsi que les officiers et les matelots qui étaient descendus

^ Testament da sieur Jean Jacques, maître peintre de Paris, du 27 janvier i655. (Minutes de M« Renoux , chez M. Aube, notaire, fol 20). C( tte grande propriété fut vendue , le i4 août 1741 , par M. Martiiiy dOr'vès, héritier de Madame Marie de Laminois , âl M. Joseph Lavoute , bourgeois de Toulon, f Maison de campagne située dans le terroir de la Garde , au quartier des Grenouilles, avec vignes, terres semables, oliviers, jardin clos de murailles, deux réservoirs et fontaines, y ayant une chapelle joignant le jardin ; moyennant 18,500 liv. > (MiiiUtes de M« Mourchou, not. chez M** Thouron , fol. 8).

' Ces corsaires inspiraient une telle crainte , qu^au lieu de 80 bâtiments étrangers qui étalent venus k Toulon, en 1725, pour la foire du 15 novembre, on n'en comptait qu'une vingtaine « en i7â6 . .

à terre avec trop de confiance. — Pour obtenir leur lil)erté, il fallut restituer au Bey, sans autre condition, un corsaire de 38 canons, capture par un vaisseau de l'escadre.

C'était une affaire manquée. On dut envoyer une seconde escadre, pour contraindre le Bey ù accorder des réparations et à signer un traité par lequel il s'engageait ô sévir contre les pirates. Un traité fut signé. — L'imprimeur Mallard , qui avait pu se procurer une copie de ce traité , se crut autorisé à le publier. Le Ministre , informé de cette indiscrétion , menaça Mallard de poursuites , qui pouvaient le conduire au carcan et aux galères , punition infligée à ceux qui imprimaient quelque chose sans la permission du roi «. Les consuls de Toulon intervinrent et obtinrent sa grâce; mais tous les exemplaires du traité furent saisis et brûlés.

M. de Mons , qui avait renoncé au service actif depuis sa malheureuse campagne de Tunis, vivait un peu éloigné du monde , dans sa maison de la rue d'Albert, où il s'éteignit le 3 octobre 1731 , ù Tage de 78 ans. Sa femme lui survécut une dizaine d'années; elle mourut le 23 juin 1741 , laissant tous ses biens à M. Louis de Martiny d'Orvès , capitaine de vaisseau.

M. Martiny d'Orvès était , en 1744 , quand il fut élevé au grade de chef d'escadre, un beau vieillard

^ Brun. Cuerret mariiimet de la France. Tome i<', page 223.

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de 70 ans , très vert , et capable de rendre des services. — Nommé l'année suivante commandant de la marine à Toulon , il administra ce port , pendant six ans, de manière h mériter les éloges du Ministre et à s^attirer les sympathies générales. Aussi , quand il mourut, en 1751 , emporta-t-il les regrets de tous les fonctionnaires placés sous ses ordres *.

Ces regrets unanimes étaient d'autant plus honorables, que, pendant son passage au pouvoir, le commandant de la marine avait dû supprimer divers abus très anciens : notamment , celui qui consistait à accorder, aux officiers, des esclaves turcs pour les servir en ville. Ces officiers s'engageaient , il est vrai , à payer une somme de 600 livres , dans le cas où les esclaves qui leur étaient confiés s'évaderaient; mais les évasions étaient très fréquentes, et , par condescendance , on n'exigeait pas le paiement de cette somme.

La municipalité, qui n'avait eu qu'à se louer de ses relations avec le commandant de la marine , fit transcrire la note suivante sur le registre des Epoques historiques :

a Le 21 décembre de l'année 1751, mourut en cette ville M. Martiny d'Orvôs , lieutenant général des armées navales de S. M. et commandant de la marine en ce port; il était notre citoyen et fils de M. Vincent Martiny , sieur d'Orvès , qui avait été premier consul

' Brun. Biêtoire da guerret maritimet.

de notre communauU^ on 1683 , 1094 , 1700 et 1711 , et viguier en 1695, 1696 et 1697; la ville a perdu en lui un véritable ami. Nos successeurs pourront juger de son tnôrite parla lettre ci-aprcs c'^crite par M. Rouillé , ministre de la marine , ù M. Noble du Revest , major de la marine en ce port.

« Versailles, le l®*" janvier 1752.

« Je partage bien sincèrement avec vous , Monsieur, et avec tous ceux qui connaissaient M. d'Orvés, la sensibilité de sa perte. Quelque préparé que je fusse à cet événement par les dernières nouvelles , je n'en ai pas été moins touché. Le Roi perd un des officiers de sa marine , le plus distingué par son amour et son zèle pour tout ce qui pouvait intéresser- le bien du service , par sa fermeté à maintenir le bon ordre et la discipline et par la supériorité de ses lumières et de ses talents. Sa Majesté n'ignore pas combien les hommes de cette trempe sont rares et les Ijoiilés dont elle l'honorait pendant sa vie ont été suivies des regrets qu'elle a bien voulu donner à sa mort *. »

Le Ministre flattait son Souverain en disant qu'il avait su apprécier et récompenser le mérite de cet officier général; dans tous les cas, il ne s'était pas trop pressé pour lui accorder de l'avancement; car, M. Martinyd'Orvès était dans sa 70® année et comptait

^ Inventaire det archivée communalet . page i2G.

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54 ans de service , lorsque le roi songea à Télever'au grade de chef d'escadre. Du reste , c'était l'usage à cette époque de ne confier des commandements qu'à des vieillards : M. de Piosin , cousin germain de M. Martiny d'Orvès , venait de mourir âgé de 77 ans , en rentrant d'une croisière dans l'Océan ; avant lui , M. de Mons, avait fait campagne h l'âge de 72 ans, et, précédemment, en 1744, M. de Court , vice-amiral, presque nonagénaire , attaquait , avec seize vaisseaux seulement, une escadre ennemie, forte de 45 vaisseaux, et la refoulait jusque dans le port de Mahon • ; enfin , le vice-amiral, comte de Roquefeuille , âgé de 80 ans , était mort en mer , sur son vaisseau , le 7 février de cette même année.

Louis Martiny d'Orvès n'ayant pas d'enfants, laissa la maison de la rue d'Albert ù son neveu Joseph de Martiny, seigneur d'Orvès, qui l'habitait encore en 1759, avec sa femme, son fils , garde de marine et trois domestiques. — En 1770 ^ celte maison devint la propriété de M. duTillet^ lieutenant de vaisseau^ qui la conserva jusqu'en 1790. Après la Révolution, elle a été acquise par la famille de M. Raynaud^ Joseph- Marie-Bonaventurc , qui en est actuellement propriétaire.

^ CuASSÉRiAU . Précis kUtorique de la Marine française Tome i , page U7 .

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