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IV. — DE LA MORT DE SON PERE A LA MORT DE SA MERE

Quelle carrière Gray va-t-il choisir au retour de son voyage? Perdant successivement son père, qui ne lui laisse pas grand avoir, et son seul ami West, avec qui il s’orientait vers les lettres, il prend le parti de se réfugier à Peterhouse, où il vivra en fellow-commoner. Son existence suivra dès lors un cours monotone. Îl passera l’année scolaire à Cambridge, partagera ses étés entre Londres et Stoke Poges, petit village du Buckinghamshire, où sa mère s’est retirée avec ses sœurs. Dans le milieu universitaire, il se créera de rares mais solides amitiés; bientôt, se réconciliant avec Walpole, il trouvera en ce dernier un hôte de vacances, un correspondant agréable et éclairé, qui l’encouragera à écrire et fera connaître ses poèmes. Mais l'inspiration, productive pendant une

18. Sur la question de la brouille de Gray et de Walpole, cf. TF 5-13; CT I xxiv-xxix: A. Dobson, Horace Walpole, nouvelle éd., O.U.P. 1927, 56-9. On relira aussi les lettres écrites par Walpole après la mort de Gray

dans MW IV 210. & sq.

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année, s’alanguira vite; il abandonnera tour à tour plusieurs tentatives de grande envergure, pour n'achever, à intervalles irréguliers, que de courtes pièces. Par contre, il lira beaucoup d'anciens et de modernes, se consacrera, avec une patiente minutie, mais sans but déterminé et sans grand résultat, à des travaux exigeant moins d’efforis suivis. C’est à ce moment que se placent, sans qu’on puisse les dater avec précision, ses recherches érudites, ses études d'histoire, de littérature, de civilisation antiques, ses commentaires de Platon et d’Aristophane. En même temps se développera son goût pour les récits de voyages, pour l'histoire et la géographie des pays d'Orient, pour le Moyen-Age et l’histoire nationale, et, dès la fin de cette période, pour les sciences naturelles.

1741 (suite).

Londres; mort de son père. Dès son arrivée, Gray se fixe à la maison de Cornhill, où, depuis l'été, son père était gravement malade. Il fréquente le Dick’s Coffee House et, regrettant l'Italie, attend avec impatience l'ouverture des théâtres londoniens. Il rendit visite à Galfridus Mann, frère de son ami de Florence, mais ne semble pas avoir continué à ls fréquenter. Le 6 novembre, son père mourut. On a supposé que Gray songea de nouveau à étudier le droit pour se faire une situation; cette hypothèse ne peut être vérifiée.

Projets littéraires. À la fin de l’année il paraît se préoccuper plutôt de littérature. West est à Londres: il a abandonné - le Temple, renoncé à entrer dans l’armée. Egalement désœuvrés, également indécis sur leur avenir, Gray et West se fréquentèrent, se lièrent étroitement, se stimulèrent à écrire. Gray, demeuré sous l'impression profonde d'une représentation de Britannicus, à Paris, voulut composer une tragédie et se mit au travail.

En dehors d’une courte absence en avril, Gray reste à Londres avec sa mère et sa tante jusqu'au mois de mai. West le quitte en mars. Gravement atteint de phtisie, souffrant moralement de la conduite scandaleuse de sa mère, il s’est retiré à la campagne (Popes, près de Hatfeld, Herts.). Les deux amis entretinrent alors une correspondance suivie, échan-

geant leurs idées, discutant les grands problèmes de la littérature, s envoyant leurs essais poétiques. Gray mène une vie oisive. le va beaucoup au théâtre : à l'Opéra: à Goodman's Fields, où Garrick est en pleine vogue: mais préfère applaudir, seul dans le coin d'une galerie, de la musique italienne. Pour tromper l'ennui d'un « homme qui n’a rien à faire », il lit les anciens et les modernes, prenant tour à tour Tacite et la Dunciad (avril). Il essaie de traduire Thucydide: mécontent du résultat, il imite Properce. En mai, ayant fini la Guerre du Péloponèse, il passe à Anacréon, Théocrite, Pline, Martial et Pétrarque.

Ainsi qu'une « araignée tisse sa toile », il poursuit par efforts intermittents la composition de son Agrippina. En avril il envoie la fin de la première scène à West; mais les critiques de celui-ci le décidèrent à ajourner la suite jusqu'à l’été. À un poème de West « Sur sa Toux » (TF 158), il répond par sa traduction de Properce (AB 115-9); à l’Ode « Dear Gray, etc. », (TF 165) suivie d’une traduction de Catulle (ibid. 167), par son épiître héroïque Sophonisba Massinissæ (AB 154-5) et un quatrain grec (GW I 193). Pendant tout ce temps (avril et mai), il préparait ses premières odes anglaises.

Mort de West. À la fin de mai, inquiété et attristé par les lettres mélancoliques qu'il a reçues de son cher malade, Gray se rend à Stoke Poges, village voisin de Burnham, où les Rogers occupent maintenant West End House (résidence aujourd’hui transformée et appelée Stoke Court). Il a mis la dernière main à son Ode on the Spring (AB 3-5) et l'envoie à West. Le poème arriva trop tard; West agonisait. Gray n'appnt sa mort (l° juin) que quelques jours après; sa douleur fut immense. Il revint à Londres le lundi suivant (19 juin). C’est à ce moment qu'il prend une décision sur son avenir : à contrecœur il retournera à Cambridge, probablement à Trinity Hall, où il fera son droit. En juillet il revint à Stoke et y passa deux mois, qui furent les plus productifs de sa carrière poétique. Coup sur coup il termina les odes commencées, Eton Ode (AB 7-11), Ode to Adversity (AB 11-13), et écrivit en souvenir de West son Sonnet (AB 70) et un fragment en latin destiné à ouvrir le Livre IV du De Principiis Cogitandi, qui devait traiter des Passions.

Retour à Peterhouse. Le 1°” octobre, il était inscrit comme fellow-commoner sur les registres de Peterhouse et entrait en résidence dans la semaine du 15. Pendant qu'il s’installait,

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et terminait son Hymn to Ignorance (AB 71-2), suggéré par la Dunciad lue l'hiver précédent, l’oncle Jonathan Rogers mourut (31 oct.). Mrs. Rogers fit venir auprès d'elle ses deux sœurs, qui liquidèrent le magasin de Cornhill et vinrent s'établir à Stoke pour le reste de leurs jours.

Brown et Wharton. Gray réside à Peterhouse jusqu'à la semaine du 24 juin et de la semaine du 30 septembre à la fin de l'année. Période mal connue. C’est à ce moment qu'il se lia d'amitié avec James Brown, fellow de Pembroke, et Thomas Wharton, du même collège, qu'il avait vu et traité familièrement dès avant son voyage sur le Continent. Selon toute vraisemblance, il passa ses trois mois de vacances à Londres et à Stoke Poges. Il fut reçu bachelier en Droit Civil‘en décembre ‘”.

Gray reste à Peterhouse jusqu’à la semaine du 15 juillet. Son ami Wharton est allé chez son père à Durham. Gray lui écrit régulièrement, le tient au courant de ses lectures et des événements de l’Université. Il lit les nouveautés (Akenside : The Pleasures of Imagination; Jos. Warton: The Enthusiast: Armstrong : The Art of Preserving Health); fréquente Pembroke où il trouve deux compagnons fidèles en James Brown et Trollope, qu'il soutint dans leurs conflits avec le Master Roger Long; suit les leçons du Professeur Fraigneau, de Trinity, sur Socrate.

Vacances au milieu de juillet (Londres et Stoke); retour le 10 octobre. Dès le soir de son arrivée, il retrouve au café Wharton, de passage. Mais celui-ci rentra bientôt à Durham.

Résidence à Peterhouse jusqu’à la semaine du 10 mai; retour semaine du 13 septembre.

Réconciliation àvec Walpole. À la fin de l'année, Walpole, qui avait déjà manifesté sa peine (Cf. TF 6) d'être sé-

19. Renseignement fourni par Mr. Leonard Whibley, d’après les registres de l'Université. La Lettre LXII de TL, placée dans le doute en 1744, doit être datée 1743.

paré de Gray, lui écrivit pour lui offrir la paix. Gray se rendit à Londres le jeudi 7 novembre, envoya une note à Walpole, qui répondit aussitôt. Le lendemain soir (vendredi 8), il se présentait chez lui et fut accueilli avec volubilité. Il revint le samedi pour souper. Ashton se trouvait là et agaça Gray par ses manières hypocrites; cependant ils rentrèrent ensemble, et, tant bien que mal, se réconcilièrent à leur tour. Ils sortirent tous deux le dimanche, mais Gray écouta sans conviction les explications d'Ashton. Le lendemain matin il déjeuna seul avec Walpole, et reçut de lui « tous les éclaircissements souhaitables ». Le mardi il alla à Stoke, où il resta jusqu’au samedi. Il revit Walpole en repassant par Londres, et retourna à Cambridge le jeudi 21 novembre.

Gray séjourne à Cambridge jusqu’à la semaine du 18 juillet. Il s'occupe à ses travaux d'érudition. Il eut souvent la compagnie de Wharton, qui étudie maintenant au Royal College of Physicians, à Londres, mais qui, en sa qualité de fellow de Pembroke, passe une grande partie de son temps à Cambridge.

Départ pour Londres à la fin de juillet. Chez Walpole, avec qui il est en relations « plus amicales qu'on ne pouvait s’y attendre », il va dans la matinée (Arlington Street); dans l’aprèsmidi (à partir du 29 juillet) il suit les débats du procès des pairs d'Écosse. Soirées au Ranelagh et à Vauxhall. Il est de bonne humeur, recueille les propos de la ville, fait des excursions dans les environs (Hampton Court, Richmond, etc.).

Le 10 août arrivée à Stoke. Une fois par semaine il va voir Walpole qui a loué une maison d'été à Windsor. La Muse l'a abandonné: il se distrait en lisant. La Poétique, la Politique et la Morale d’Aristote l’occupent jusqu'à la fin de septembre, où il parle aussi de la composition de « quelques vers d'automne » (Elégie). Il s'ennuie, malgré les soins affectueux de sa mère et de ses tantes; le temps lui pèse, il désire rentrer. En octobre il

s'arrête à Londres, où il applaudit à Drury Lane Spranger Barry, rival de Garrick. Retour à Peterhouse le 10.

Quelques jours après, il est heureux d'apprendre l'arrivée en Angleterre de Chute, qui est avec Whithed à Southwick (Hampshire). Il lui tarde de les voir, ira en ville tout: exprès; ils se retrouveront avec Walpole. Mais ces amis firent beaucoup de visites et ne purent donner rendez-vous à Gray que vers

la fin du mois. Il passa quinze jours avec eux (retour à Peterhouse s. 14 nov.) « se pavanant dans les endroits publics », se livrant à une « dissipation » qu'il jugea trop courte. Il s’apercevait que pour un « solitaire » le monde avait ses joies, et regretta de n'avoir pas les moyens de les goûter.

A ce moment, en effet, il connaît de sérieuses difficultés d'argent. Il est contraint de vendre des obligations pour payer d'anciennes notes de son Tutor Birkett; il doit emprunter au fidèle Wharton, qui est de nouveau chez son père à Durham.

Revenu dans sa solitude, il s'amuse, avec Trollope et Tuthill, des scandales de Pembroke, de l'attitude irrévérencieuse des fellows à l'égard de Long, et oublie son ennui en travaillant. Il lit les modernes (Odes de Jos. Warton et de Collins, qui viennent de paraître), mais étudie surtout les anciens. Courageusement, il attaque les Vies des Philosophes, de Diogène Laërce, prélude à l'examen de leurs œuvres, auxquelles il joindra celles de tous les poètes et orateurs grecs jusqu'à la mort de Philippe. Il commence, en même temps, un vaste tableau chronologique qu’il mène de la 30° à la 113° Olympiades. :

Cependant, continuation probable de leurs entretiens de l'été, il échange avec Walpole des lettres sur des sujets littéraires, l'encourage à entreprendre la rédaction de ses Memoirs, et, faute de composer pour son ami de nouveaux poèmes, lui envoie son Ode on the Spring (20 oct.) et la première scène d'Agrippina (déc.).

Mason. De Peterhouse, Gray continue à s'intéresser aux affaires de Pembroke. Il s'effarouche des excentricités des

jeuñes étudiants, dont l'indiscipline est alors à son comble. Un ami lui présenta un Bachelier de St John's, jeune poète de 22 ans, auteur de Musœus, élégie sur la mort de Pope: c'était William Mason, avec qui il se lia bientôt et qu'il fit élire fellow de Pembroke en automne. Il continue ses études de littérature grecque: a lu tout Pausanias et Athénée, relu Eschyle: il prend ensuite Pindare et Lysias, se nourrissant de poésie et de prose « comme de pain et de fromage ».

Au mois d'avril, Gray se plaint d'être malade, d’avoir perdu tout appétit et tout courage. Pourtant, il félicite Wharton de son mariage, et projette d’aller le voir un jour installé. Le [% mai, il quitte précipitamment Cambridge pour se rendre

auprès de sa mère que l’on croyait à toute extrémité: ce fut une fausse alerte, et il put repartir le 11. Il passe par Londres, au retour, et voit Walpole et les « Chutheds »°?.

Ses relations littéraires avec Walpole s'étaient poursuivies par correspondance depuis le début de l’année, à sa grande satisfaction et malgré son peu d'entrain et son incapacité de produire. Îls discutent longuement de l’état de la littérature anglaise; Walpole lui expédie de Londres les livres récents (Monody, de Lyttelton; Cicero, de Colley Cibber: Polymetis, de Spence; fin de Marianne, de Marivaux). Au mois de février, Walpole lui ayant raconté que sa chatte Selima s'était noyée dans une vasque de porcelaine, Gray composa son Ode on the Death of a Favourite Cat (AB 5-7), qu'il lui adressa le 1® mars. Il accepterait volontiers de publier ses Odes et les Poèmes de West; mais le tout ne pourrait composer un volume. Pour le moment Walpole se contente de faire éditer, par son ami Dodsley, l'Eton Ode, qui parut en été, sans nom d'auteur, sur 8 pages in-folio. Ce fut le premier poème de Gray imprimé: il passa entièrement inaperçu.

Gray ne partit en vacances que dans la semaine du 21 août. Il s'arrête à Londres; mais comme l'été est très chaud et que Walpole est absent, il repart très vite pour Stoke. A la fin de septembre, il est invité à passer une semaine chez son am, qui vient d'acheter un château à Twickenham (Strawberry Hill). |

Retour à Cambridge dans la semaine du 23 octobre. Walpole et Gray continuent à s'écrire, à se pousser mutuellement à la. publication. Gray accepte de faire imprimer trois Odes (Eton, . Spring et Cat) dans les Miscellanies, de Dodsley, qui devaient paraître l’année suivante’. En novembre, Gray parle pour la première fois de Stonhewer, alors jeune étudiant (19 ans) à Trinity College, ami de Wharton et de Mason.

Incendie de la maison de Cornhill. Gray n'est en résidence régulière à Peterhouse que jusqu'à la semaine du 9 avril. Dans: {e courant de la semaine suivante, il doit aller à Londres, où sa maison de Cornhill a été détruite par un incendie. Jusqu'à la Noël, il sera très occupé à la faire reconstruire, ce qui lu!

20. Gray avait surnommé ainsi Chute et Whithed. 21 Cf. infra, Tableaux annexes, III, année 1748.

occasionnera de nombreux déplacements et lui procurera des ennuis pécuniaires. La somme payée par l'assurance ne pouvant couvrir tous les frais, il devra emprunter de l'argent à ses tantes, songera même à recourir à Wharton.

Walpole et les « Chutheds » le consolèrent de four mieux. Pendant plus d’un mois et demi, il resta en leur compagnie; ils l’invitèrent au théâtre, aux concerts, à souper, le firent poser pour un portrait. Gray se montra satisfait de leurs attentions, mais au début de juin fut heureux de se retrouver à Stoke, dans la solitude de la nature.

Son année était gâchée; il dut renoncer à aller chez Whatton, à Durhäm. Ses lectures avaient été interrompues. Cependant; il fut flatté de la publication du recueil de Dodsley, où il figurait au milieu des principaux poètes de l’époque. Il lit le Castle of Indolence, s’enthousiasme pour Gresset. Il put travailler quelque peu à une œuvre qu'il vient de mettre sur le chantier, un grand poème didactique : The Alliance of Education and Government (AB 73-79). Il en envoya les 57 premiers vers à Wharton le 19 août.

Ïl ne rentra définitivement à Peterhouse qu'à la fin du mois d'août. Il y trouvait, d’ailleurs, une atmosphère hostile. Dans le courant de l'été, on avait jasé sur son compte. Le Dr. Whalley, Master du Collège, qui ne l’aimait pas depuis une affaire mal connue avec Shallet Turner, professeur d'Histoire Moderne (1746), avait voulu le faire passer pour athée. Gray lui adressa une lettre de protestation, qu'il menaçait de rendre publique. Mais c’est Whalley qui, par l'intermédiaire d’un pasteur original et ridicule, le Rev. Henry Etough, se chargea de la faire circuler”?

Pendant le premier trimestre, Gray fut très préoccupé par les élections de Pembroke, qui mettaient aux prises les partisans de Long et ceux de James Brown. À sa grande satisfaction, et pour la paix du Collège, Brown réussit à faire élire fellows trois de leurs amis, Knowles, Tuthill et (définitivement) Mason. Gray se lia de plus en plus avec Mason, qui devenait son voisin, et s’occupa de trouver un fellowship à

22. Gray devait plus tard se venger en composant une épigramme sur Etough pour servir de légende à une caricature de ce personnage grotesque (AB 95 et 271-3). Cf. Leonard Whibley, Gray’s Satirical Poems, T. L. S. 9 octobre 1930, 805.

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