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I. G. B. M. T. XII

pagne douze mille hommes de pied et deux mille chevaux sous la conduite d'Alonzo de Vargas qu'il avoit délibéré d*envoyer en France par la Navarre ; mais la révolte qui fut faicte en Arragon à l'occasion d'Antonio Ferez, ainsi que nous dirons , fit que ceste armée fut employée pour favoriser l'exécution qu'il fit faire de quelques Arragonnols , tellement qu'elle ne vid point la France. La seconde estolt de tascher à faire la paix avec le prince Maurice et les Holandois , qu'il appeloit ses rebelles , afQn que , n'ayant à faire qu'à la France , il luy fust plus aysé de venir à bout de son dessein. Son ambassadeur près l'Empereur, qui estolt dom Guillaume de Sainct Clément , mena ceste practique , et fit que Sa Majesté Impériale envoya en ambassade, aux despens du Roy son malstre , les seigneurs Jean Baron de Pemestein , les comtes d'Isenbruch et de Lippe , le seigneur de Rhede , et ie frère de l'evesque de Y irtzembourg , avec quelques docteurs. Ces seigneurs arrivèrent à Cologne au mois d'octobre , et de là ils vindrent à Namur où le comte d'Aremberg les ftit recevoir par le commandement du duc de Parme , et les conduit jusques à Bruxelles où ils arrivèrent le premier jour de décembre, et y furent receus avec toutes sortes de carresses , et menez au logis que Ton leur avoit appresté de la meilleure forme et manière que l'on avoit peu. Trois jours après le due de Parme , qui estoit à Yalentienne et y faisoit ses apprests pour entrer en France , s'estant mis en un coche pour ce qu'il estoit empesché de ses goûtes et ne se trouvoit gueres mieux de sa maladie pour avoir beu des eauês de Spa, se rendit aussi à Bruxelles. Et le cinq, six et septiesme de ce mois, lesdit ducs de Parme, ambassadeurs de l'Empereur, et le conseil d'Estat , résolurent plusieurs choses entr'eux touchant cest affaire ; mais lesdits ambassadeurs ayans envoyé demander un passeport pour aller à La Haye en Hollande , les estats généraux des Provinces Unies les prièrent de vouloir espargner ce travail , veu qu'ils ne trouvolent nulle asseurance au traicté qu'ils pourroient faire avec le roy d'Espagne , ainsi qu'il se pou voit aysement juger par les lettres interceptées que ce roy escrivoit audit sieur de Sainct Clément son ambassadeur. Nonobstant ceste response, lesdits seigneurs ambassadeurs ne laissèrent d'envoyer un d'eotr'eux , le sieur de Rhede , à La Haye , où il arriva sur la fin de l'année , et y fût environ trois mois , et s'en retourna avec une responce par escrit que luy baillèrent lesdits sieurs des Estats, contenant les causes pourquoy ils ne pouvoient traicter avec le roy d*Espagne , et les raisons des desflances qu'ils avoient de luy. Ainsi ceste pra*

CHRONOLOGIE NOVENÀIBB

ticque fut sans aucun effect Quant an duc de Parme, ayant demeuré quatre Jours à Bruxelles à conférer avec lesdicts ambassadeurs , ii s'en retourna à Landrecy pour s'acheminer en France.

Pour la révolte d'Arragon à Toccasion d'Antonio Perez, secrétaire d'Estat dTspagne, et personne de grande authorité, où fut empeschée Varmée qu'avoit levée don Alonze de Vargas , elle advint , ainsi que rapportent les historiens espagnols, à cause qu'Ëscovedo, secrétaire de dom Jean d'Austriche, bastard de l'empereur Charles le Quint , mandé de Flandres en Espagne durant le vivant de son maistre , estant arrivé à Madrid , fut assassiné de nuict, en plaine rue, par Garzia d'Arzes et autres complices, à l'induction d'Antonio Perez. La vefve et les enfans d'Escovedo ayans accusé Perez de cest assassinat, le secrétaire Mathieu Vasques en présenta la plainte, et soustenoient que Perez et la princesse d'Eboly Tavoient falot faire pour une haine particulière qu*ils avoient contre Esco- Vedo. Perez , estant mis prisonnier, et craignant d'estre puny, se sauva de prison et s'enfuit en Arragon , où il fit révolter le peuple sous un faux donné à entendre , et fut cause des afflictions que receurent les Arragonois en ceste année.

Ceux qui ont escrit en la défense dudit Perez disent que dom Jean d'Austriche , désireux de parvenir à une grandeur superlative, à ce ponisé par un sien secrétaire , Jean Soto , se promit un temps de se pouvoir faire roy de Tunes en Afrique. Du depuis , ce secrétaire ayant esté rappelle en Espagne , et envoyé en sa place ledit Escovedo , dom Jean , peu après estant pourveo du gouvernement des Pays-Bas , eut dessein de e faire roy d'Angleterre sans le sceu du Roy d'Espagne, à quoy ledit Escovedo l'entretenoit et iaisoit toutes les menées et practiques secrettes de ce dessein; mais, tout cela n'ayant rien reùssy pour plusieurs occasions , dom Jean fit encores plusieurs practiques , tant en Flandres qu'avec le duc de Guise en France , sans le sceu dudit roy d'Espagne , dont Jean de Vargas, ambassadeur en la cour de France , advertissoit ledit Perez qui le rapportoit audit Roy; mesmes que lesdits dom Jean et Escovedo ayant rescrit plusieurs lettres audit Antonio Perez comme à leur amy, touchant le mesconteutement dudit dom Jean , il en avoit communiqué aussi les secrets au Roy, ce qui fut cause qu'Escovedo fat mandé en Espagne , et fut résolu par le Roy de s'en depescher par poizon ou autrement , tant à cause de sa grande licence, de sa hardiesse dont il usoit en escri vaut , et d'aucunes de ses paroles du tout desplaisantes audit roy d'Espagne , que

DB PALMÀ CAYBT. [15&1]

pour ses menées et practiques. Luy seml)laiit estre dangereux de le renvoyer aax Pays-fin près de dom Jean , il ad visa, avec le marquis de Veiez à qui il communiqua son dessein , de k faire tuer, et résolurent que si les assassins venoient à estre prias , que Perez , prenant sesl la coulpe pour soy , s'enfuyroR ea Arragon os le roy d'Espagne le pourroit mieux garantir qu'es Castille.

Escovedo ayant esté assassiné , sa venfve et ses enfans firent informer contre Perez. Le roj d'Espagne reçoit leurs plaintes en son conseil d' Estât , et, au lieu de les renvoyer devant la justice ordinaire , donna luy-mesme toat le ftlet à cognoistre au président de Castiile, avec charge de parler aux enfans d*£scovedo et an secretalit de Vasques affin de les faire taire ; mais toatei les admonitions du président ne firent que dV vantage les aigrir : ce qui ftit Toceasion que 1^ rez conseilla au Roy de laisser venir ce iaict eo droict, avec une lente poursuitte, sans neaalmoins y faire rien ordonner, on bien qn'il hiy donnast congé de se retirer de la Coar. Le Roy print de mauvaise part ceste demande de se retirer de la Cour , et promit à Perez , en foy de cavalier, dé ne l'abandonner Jamais.

Après la mort du marquis de Vêles , qui es- i toit le tesmoing vif et cathegorique de tontes «i | choses , la plainte de la mort d'Escoyedo s'aog- 1 menta , et i\it présenté au Roy par escrit plusieurs plaintes , tant contre la princesse d'Ebolj que contre Perez , sur lesquelles le Roy n'ordonna rien ; au contraire, il commanda à son coniessenr de reconcilier la princesse et Perez avec Vasques ; à quoy ladite princesse d'Eboly ne vonlst entendre , pource que Vasques, disolt-elle, D*estoit de sa qualité. Perez eust bien désiré qa cDe l'eust faiet , mais il ne luy en osa rien dire, et fut contrainct , sur les continuelles plaintes et poursuittes que Vasques faisoit , de sopplicr le Roy encore une fois de luy permettre de se retirer.

Le Roy, qui se sentit offenséde ceste demande et de la princesse d'Eboly qui n^avoit vonlo se reconcilier avec Vasques , ayant pris advis de son confesseur et du comte de Barayaa, président de Castille, il les fit en sa présence tous dcu mettre prisonniers , où Perez fut quatre mois, durant lesquels il fut visité souvent par le eosfesseur, et mesmes le Roy envoya vmr la feane de Perez pour la réconforter, et luy fit dire qu'elle ne se mist en peine de son maiy.

Après ceste prison de quatre mois , Perei h\ renvoyé avec gardes en sa maison , et fut costraint par le commandement du Roy de donnée sa promesse, en foy de gentil-homme, ezmsini

CHHONOLOGIB NOYENÀIRE DB PAIMA GAYBT. [l5Ôl]

de dom Rodrigo Manuel , quMI serolt ainy de Vasqocs ; et aiosi demeura ea sa maison depuis l'an 1580 Jusques en l'an 1585 [supportant les frais de Testât d*icelle sans recevoir aucun traietemeotay gages], qu'il fut mis avec plusieurs autres secrétaires à la visita , qui sont juges le»qoels reeherclient les secrétaires et autres qui ont mal versé en leurs charges.

Ferez , voyant que Ton Tinterrogeoit sur une aecusatioa de dix mille ducats , en advertit le coDfesseur, et luy monstra pour sa descharge l'escrit propre de la main du Roy, Sur ce , ledit confesseur luy deffendit de s'en purger par Tescritore du Roy : à quoy Ferez obéît pour ne di- TuJgaer les secrets de son prince , et se laissa ooDdamner en l'amende de trente mil ducats , iQspensioB de son ofQce, de tenir prison deux ans , et d'estre banny huict ans. Ferez mené de sa maison an chasteau , ce jugement luy ayant estélDSÎDué, on luy dit qu'il ne se mist point en peine, et qu*ii ne satisferoit à ce jugement; mesnaes il eut main-levée de ses biens saisis auparavant, et ledit Ferez bailla entre les mains da confesseur le billet escrit de la main du Roy, portant descharge desdits dix mille ducats dont il estoit accusé, lequel billet ledit confesseur a n.vé depuis luy avoir esté baillé. Fins , on demanda à Ferez qu'il dellvrast tous les papiers et eserituresque le Roy luy avoit escrit , et celles qu'il avoit escrit au Roy. Ferez l'ayant refusé, on vint pour exécuter ledit jugement, et nonobstant qu'il se fust sauvé en une église, on ne laissa de Tea tirer: mais pour ce coup l'exécution fut différée. Toutesfois , peu de jours après, le confesseur, nommé frère Diego Chaves, voulant avoir l^its papiers , sçachant de combien ils importoient à l'honneur du Roy, Ferez fut reprias et mené au ^chasteau de Tumegano , là où il fat tenu quatre-vingts et dix jours prisonnier, les fers aux pieds, par le licentié Torres d' Avila. Sa femme, Jeanne Coello, et ses en&na, furent aussi mis prisonniers au mesme temps. Fendant eeste prison l'on demanda à ceste femme qu'elle enst à bailler les papiers de son mary , ce qu'elle refusa. Ferez, de l'autre eosté , en estoit aussi solicité , et tellement affligé , qu'il fut contraint d'escrire, de son sang propre , une lettre à sa femme, luy mandant qu'elle eust à les délivrer, ce qu'elle fit en partie; mais, comme femme ad- ^ , elle en retint aucuns ; les autres elle les envoya audit confesseur [q^i estoit lors en la ^ille de Mouson ^ dans deux coffres avec les clefe, lesquelles furent baillées ez mains propres du Boy. Moyennant la délivrance de ces papiers, ladite Jeanne Guello fut mise en liberté , et son Btary Ferez fut mis dans Madrid , un peu plus

au large , l'espace de qtratre mois , ayant congé d'estre visité par les siens et d'euyr messe.

Feu après le (ils d'Ëscovedo estant venu renouveller ses vieilles plaintes contre Ferez, on le remena de reehef en prison au chasteau , et tost après fut mandé en cour, où, estant interrogé sur le faict d'Eseovedo, il ne voulut rien déclarer du secret du Roy, et fit advenir Sa Majesté de la façon que Ton procedoit contre luy. Ferez, n'ayant eu que dix jours pour respondre sur les points principaux d'un procès qui avoit duré dix ans , fut conseillé par ledit confesseur de confesser l'assassinat d'Ëscovedo sans en déclarer les vrayes raisons : ce que Ferez n'ayant trouvé bon, s'advisa d'accorder avec les parties intéressées en leur baillant vingt mil ducats , qui furent payez content.

Le président Rodrigo Vasques , parent d'Eseovedo , après cest aecord , escrivit au Roy qu*il pesast bien ceste affaire là , pour ce qu'un chacun jugeroit à l'advenir que Sa Majesté Tavoit faict faire , et qu'il failloit qu'il fist déclarer à Ferez pourquoy il avoit faict faire cest accord, tant afûn de fermer la bouche à ceux qui en vondroieot parlera l'advenir, que mesmes pour la descharge audit Ferez. Sur ceste lettre le Roy escrivit un billet à Ferez qu'il eust à déclarer les raisons pour lesquelles il avoit par son commandement faict tuer Escovedo. Ce billet fut occasion que plusieurs dirent dèslors : « Si le Roy luy a commandé de faire mourir Escovedo, quelle raison ou quelle amende en pretend-il ? Est-il temps, au bout de douze ans, de luy faire demander les raisons pourquoy Sa Majesté le luy a faict faire? » Quelques grands tindreut ces paroles audit confesseur, qui lem* respondit qu'ils s'en tinssent à repos , et que ce qui en avoit esté faict n'estoit que pour donner contentement ai»dit président Vasques , et que tout se pcvteroit bien. Nonobstant , Ferez fut peu après examiné sur le billet du Roy, sur lequel , ne voulant astre estimé d'avoir creu légèrement , il ne voulut rien dire. De là le juge print occasion de luy foire donner la question ordinaire et extraordinaire jnsques à effusion de sang. Ferez , par ces tourments qu'il enduroit , jugea que sa mort estait résolue, et, voulant faire paroistre la lumière de son innocence, eonfessa conune le faict d'Ëscovedo estoit passé et tout ce qui a esté dit cydessus , produit pour preuve un tesmoin eneor vivant , et allégua les lettres originales de Sa Me^esté.

Ferez, adverty qu*il y alloitdesa vie, et qu'en son procès , ny le billet du Roy, ny sa dernière déposition, ny aucune chose qui servist à sa justification, n'estoient produits au procès, ne pensa

GHBOROLOGIB NOYBNAI&B DE PILKA GATBT. [1691]

plus à avoir d*autr< recours qu'à s'eschapperde la prison et se sauver en Arragon; ce quMl fit , par i'assistance de sa femme et de Gilles de Mesa, gentil-homme Arragonois et son parent , la nuict du jeudy absolut , et courut la poste trente lieues sans se reposer , Jusques à ce qu'il fust arrivé aux confins d' Arragon d'où il estoit natif, où , tout cassé et rompu qu'il estoit de sa torture, il se retira dans un monastère à Gallata- Jud. Le Roy, après avoir (ait mettre la femme et les enfans de Ferez prisonniers avec un de ses amis, manda incontinent à un chevalier du pays d* Arragon de se saisir dudit Ferez : mais les religieux de ce monastère s'y estans opposez , il fut laissé dans une cellule de ce monastère pour prison.

De Gallatajud Ferez escrivit au Roy ; mais derechef, par exprès commandement de Sa Majesté , il fut enlevé de ce monastère , quelque résistance que les religieux et le peuple fissent , et fût mené à Sarragosse , où , nonobstant tout ce qu'il escrivit au Roy, cognoissant qu'il y alloit de sa vie [pour ne tomber en l'iDConvenient que Fiso fit , lequel ne se voulut Justifier de la mort de Germanique par le commandement par escrit que luy en avoit fait Tybere], il fit un recueil bien ample de tout ce qui est dit cy dessus, avec les lettres et billets du Roy servans à sa Justification , lesquels par l'industrie de sa femme luy avoient esté conservez, et en forma un livre qu'il exhiba en Justice.

Le marquis d'Almenare, de la maison de Mendozze, que le Roy avoit envoyé à Sarragosse, voyant que la Justice souveraine d' Arragon ne procedoit contre Ferez selon l'intention du Roy, voulut que ce procès fust traieté devant la Justice des enquestes d' Arragon où le Roy estoit Juge et partie. Ferez y fut accusé de 9e vouloir sauver en Hollande ou en Beam ; mais, nonobstant toutes ces procédures, ladite Justice des diX'sepl d' Arragon, qui est la souveraine par dessus toutes les autres , déclara que la Justice de l'enqueste ny le Roy n'avoient nulle action contre Ferez. YoylÀ bien des contradictions de Justice; ce qui fut cause de la grande révolte qui advint, car le marquis d'Almenare, ayant veu mesmesque le salmedine de Sarragosse, qui est le premier Juge de ceste ville, avoit esté mis prisonnier par .l'ordonnance de ladite justice d' Arragon, à cause quHl avoit receu la déposition de quelques tesmoins qui asseuroient contre Ferez qu*ii se vouloit sauver ausdits pays de Hollande ou en Beam, practiqua les officiers de l'inquisition , lesquels, le vingt-cinquiesme de niay , enlevèrent Ferez de la prison comme estant tenu de respondre devant eux , puis qu'il

estoit accusé de s'estre voulu sauver ea des pays tenus par hérétiques.

Quatre heures après que Ferez fat enlevé par ceux de l'inquisition en leur prison, untnmiilla populaire s'esmeut dans Sarragosse à l'instig^ tlon des amis de Ferez , prenaos leur prétexte que l'on vouloit rompre les privilèges d'Arragoo. En ce tumulte ceux de Tinquisition furent coqtraints de remettre Ferez en la prison d'où ili l'avoient transporté. Le peuple, non assez satiifaict à leur gré , estant en fureur, sçachant que ledit marquis d'Almenare estoit celuy qui solidtoit dans Sarragosse contre Ferez, iJla anni on il estoit logé, et commença à mettre le fea m quelques maisons ; mais Jean de La Naea le vieil, qui tenoit la qualité de eljusUcia, alla droict au logis dudit marquis, et, peanot le sauver de la furie de ce peuple , feignant de le mener en prison , se trouva tellement eotaoi^, que, quoy qull fust accompagné de plosieuts seigneurs arragonnois, ledit marquis, aprèsaYolr esté injurié et battu par la lie du peuple, fut tellement blessé qu*il mourut huict Jours après.

Quoy qu'en ceste prendere esmotion il n*; eust que le menu peuple qui s'en meslast, si citce qu'ils estoient soustenus de pluBlears eedesiastiques et de la noblesse, et disoient que Peret estant fils d*un Arragonois , il ne ponvolt estre Jugé que par eljusticia, qui est Juge sonverain d' Arragon par dessus le Roy, puis qu'il estait question, suivant la loy de manifestation, de li conservation du droict de Ferez contre les oppressions que lui vouloit faire le Roy.

Les Arragonnois, s'estans affranchis desMom qui occupèrent TEspagne sept cents ans, et ayans demeuré quelque temps en ceste liberté, désirèrent d'avoir un roy , et en demanderait l'advis au Fape, qui leur conseilla, puis quMb ea vouloient un, de luy prescrire des loix, et psr dessus loy un Juge souverain avec des assiesseurs, afin qu'ils ne tumbassent en quelque tyrannie. Groyans ce conseil, premier qued'eslire un roy ils érigèrent la dignité de eljusUciaK^ dix-sept députez, et firent plusieurs loix poorla manutention desquelles ils en firent deux, i*aoe portant que si le Roy vouloit rompre leurs loix Us seroient délivrez de leur serment et en poivroient créer un autre ; l'autre, que les seigaeun du royaume pourroient faire alliance et cooJederation contre leur roy en cas d'oppres^ oo d'infraction de leurs drolctures. Voyiàponrqvof les roys d'Arragon, à leur advenement à la csoronne, se mettent de genoux devant le Juge sooverain qui est eljusticia, et, à teste nuè, joreot d*observer toutes les loix du pays; puis, après qu'il a Juré, les Arragonois loy prestent le ser*

CHAONOLOGIB NOVSNÀIJUB D£ PÀLMA GAYST. [I59l]

ment de fldeiitë et Iny disent : • Noos qai valons antaotoomma tous , et vous autant comme noas, Doqs TODS Élisons nostre roy à condition que Toas garderez nos privilèges et libertez ; si vous ne le faietes nous serons délivrez de nostre serment. • C'est pourquoy l'on dit que les roys â*Arragon sont maisires et valets tout ensemble. Poor plusieurs raisons , en une assemblée d*estata durant le règne de dom Pedro au poignard, Jcs quatre membres du royaume cassèrent la loy d'esiection , et rendirent le royaume successif et héréditaire, en se reservant toutes leurs autres loix et privilèges. Ce que ledit roy dom Pedro Jura de maintenir, comme ont aussi fait tous les roys ses successeurs Jusques à présent; mesmes leadits privilèges se voyent encor imprimez par permission de plusieurs roys.

Quand le Roy eut eu advis de la mort du marquis d'Almenare, et de ce qui estoit advenu eu voulant mettre Perez à l'inquisition, il manda au viee-roy d'Arragon d'avoir rœil que ledit Ferez ne pust s'eschapper hors d' Arragon, et de leiaire soigneusement garder en une prison perpétuelle. Le irice-roy ayant communiqué la volonté du Roy à la Justice souveraine et aux dix-sept députez ou assesseurs d'Arragon, ils trouvèrent bon le commandement du Roy ; mais, sous main, il y en avoit un autre de trouver moyen de tirer Perez et Jean François Majorini de la prison où ils estoient , et les envoyer en GastUle. Jean Loys de Murlano solicitoit pour le Boy, tant le viee-roy que Tinquisition, et tous ceux qu'il eognoissoit luy pouvoir ayder en ceste J^aire, et fit tant qu'il gaigna les treize Jurisconsultes du royaume, qui donnèrent leur advis que Ferez devoit estre livré à Tinquisition. Les unis de Perez , advertis que son affaire alloit mal, donnèrent à entendre au peuple que ce n'estolt que par vengeance , haine et animosité qne Ton en vooloit à Perez , et qu'il n*estoit point oonipable : tellement que ledit vice-roy et iinquisition, voulans entreprendre le 20 d'aoust de s'emparer de Perez et de Majorini , ne Toserent faire sans avoir la main armée, sur les paroles qu'un chacun tenoit pour la deffence de Ferez.

Le vingt-quatriesme de septembre, ledit viceroy, snivy de Jean de La Nuça le père , juge souverain, et de plusieurs seigneurs et chevaliers, ayant Men assemblé deux mille hommes de guerre, et les ayant faict renger en ordre de bataille aux places de la ville , et mis plusieurs hommes armez dans les malsons voisines de la prison, pensant donner une crainte au peuple et l'espouvanter, afOn qu'ils ne sortissent de leurs roa^s, fit faire une salve d'harquebuzades :

quelques-uns qui se voulurent remuer en ce commencement forent empeschez ; le vice-roy en blessa mesmes quelques-uns. A Theure du conseil, les inquisiteurs y allèrent demander que Ton eust à leur mettre entre leurs mains Perez et Majorini : ce que le conseil leur accorda, nonobstant les requestes que présentèrent aucuns Arragonnois affectionnez au party de Perez , et obtinrent fiai. En mesme temps ' plusieurs seigneurs et officiers allèrent en la prison pour y recevoir les inquisiteurs, lesquels y vindrent peu après avec deux notaires aflûn que toutes choses se fissent selon Tordre de la Justice : plusieurs gens de guerre aussi les accompagnèrent pour tenir main forte ; mais , cependant qu'ils faisoient descendre Perez, et voulans observer toutes les cérémonies sur ce qu'il protestoit de rinfraction des privilèges d'Arragon , et tandis que l'on luy mettolt les fers aux pieds et à Majorini aussi, en un instant on vid accourir tout le peuple de Sarragosse à grands troupes ztiKû&i Libéria! Hbertàf Gen'estoit du commencement que quelques gaigne-deniers et la menue populace, dont peu estoient armez , qui se Jetteront en la place de Justicia. A ce bruit toute la ville se mit en armes. Le sieur Gilles de Meza, qui avoit aydé à sauver Perez du chasteau de Madrid , estoit lors à Sarragosse : requis du peuple d'estre leur chef pour maintenir leur liberté, et ayant mis quelque ordre parmy eux, avec les amis de Perez et les siens il attaqua si furieusement la cavalerie du vice-roy, qu'il mit tout ce qui se voulut opposer devant luy en fuite. Ledit vice-roy et autres seigneurs, s'estant sauvez dans une maison, n'eurent autre loisir que de s'en retirer de peur d'y eatre brusiez, car, sur quelque résistance qu'ils y pensèrent faire , le peuple mit le feu dans cette maison. Les mulets des coches dans lesquelles Perez et Majorini dévoient estre menez en Gastllle furent sur le champ tuez et les coches bruslés. Ledit Jean Loys de Murlano et Pierre Jerosme de Baradix, ennemis de Perez, furent aussi tuez et quelque soixante personnes, et bien autant de blessez. Le peuple, criant sans cesse Libéria/ liberià! alla à la prison où ils trouvèrent les inquisiteurs qui avoient desjà mis les fers aux pieds à Antonio Perez , lesquels ils luy firent oster par les cfflclers de ladite inquisition , et le menèrent au logis de dom Diego d'Eredia, puis allèrent encor tirer de prison Majorini , et mirent plusieurs autres prisonniers en liberté.

Perez et Meza dez le soir de ceste journée sortirent de Sarragosse, et tarent trois Jours sur une montagne, où advertis que le vice-roy et le gouverneur de Sarragosse les chercholent, lis

CHBONOLOGIB NOVBNAIXB DB PALMÂ CAYBX. [I69t]

r^entrerent dans la ville; et y furent cachez quarante jourâ chez leurs amfs. Pendant ce temps le roy d'Espagne, fasché de ceste révolte, manda à dom Alonzo de Yargas de tourner teste avec son armée et entrer dans TArragon. Ferez et Meza, avec quelques gentils-hommes de ses amis, entendans que Yargas s*acheminoit à Sarragosse, en sortirent, et cheminèrent par rochers et montagnes , et firent tant qu'ils arrivèrent à Sala, d'où Ferez envoya Meza prier madame Catherine, sœur unique du roy Très- Chrestien, et gouvernante pour le Roy son frère en Bearn, laquelle esloit à Fau, de les recevoir sous sa protection et sauvegarde. Geste princesse , qui estoit d'un bon naturel , luy manda qu'il pouvoit venir asseurement avec ceux de sa compagnie , et qu'il trouveroit toute senreté et franchise en son endroict, et mesmesluy envoya quelques chevaux pour l'amener chez elle.

Les Sarragossans, voyans Yargas et son armée entrez dans le pays d'Arragon, présentèrent une requeste à Jean de La Nuça le Jeune qui avoit nouvellement succédé à son père à Testât de eljuslicia, contenant qu'il n'estoit point permis au Roy de faire entrer une armée dans le royaume saos le consentemeot des estats, et qu'il eust à prendre les armes, suivant leurs privilèges, pour repouiser Yargas et son armée. Sur ceste requeste, par un décret qu'ordonnèrent les dix-sept députez, on courut aux armes IK)ur repouiser Yargas. Les prédicateurs en leurs sermons animèrent le peuple à maintenir leurs libertez; commission fut donnée à dom Jean de La Nuça pour estre gênerai de l'armée, laquelle commission fut signée par l'abbé de Fiedra, Louys Navarra, Jean Loys de Marcuello, dom Jean de Luna, Hicrosme d'Oro et autres, et scellée do e/^'u5^ida. Incontinent on mitl'estendart Salnct George au vent. Les Arragonnois sortirent de Sarragosse environ trois ou quatre mille; mais aussi-tost les capitaines et gens de guerre qui estoient parmy eux se retirèrent file à file, tellement que ceste armée fut en un rien devenue à néant. Yargns qui la vid ainsi fondue par le moyen des lettres qu'il avoit escrites aux grands seigneurs et gens de guerre qui s' estoient mis avec ce peuple, en leur mandant que Sa Majesie ne se vouloit ressouvenir de tout ce qui s' estoit passé, et qu'il n'avoit charge que de faire tenir un chacun en paix ; mesraes, quand on luy parloit des privilèges d'Arragon, il leur disoit : « Je ne pense pas qu'il y ait un meilleur Arragonnois que moy. »

Ces lettres et ces douces paroles firent qu'il entra, luy et son armée, dans Sarragosse sur la fin de novembre. Ayant logé ses gens , il com-

mença, suyvant le commandement du Roy, de flaire faire de grandes exécutions josques au nombre de quatre cents de toutes qualités, seigneurs, chevaliers, gentils-hommes, advocats, proeoreurs et marchands, mesmes sur quelques ecclésiastiques et officiers de la sainte Inquisition qai s'estoient aussi bandez avec les autres pour la liberté d'Arragon. Plusieurs dames, damoiselles et autres femmes, forent prisonnières. Flusiean Juges furent dépossédez de leurs offices. Mais dom Jean de La Nuça estans pris, on luy menstra ce petit billet escrit de la main do Roy : Leyda esta, muera Juan de La Nuça e seaU corlada la cabeza. Yo elRetj (f).

Ce seigneur, ayant veu ce commandement, se prépara à la mort, et fut à la mode du pays esgouzillé, luy estant la gorge coupée comme à un mouton : ils appellent ceste mort degoliar^ qui est une manière de supplice pour les grands. Yoylà comme le Roy d*Espagne fit mourir ee seigneur qui estoit le souverain magistrat par dessus luy comme roy d'Arragon, et qui en Ar* ragon estoit assis cinq degrez au dessus de loy. Après que Ton eut ainsi fiaict mourir les plus grands, on en fit aussi condamner par Justice plusieurs des petits aux galleres. Il y ent bien lors des rigueurs exercées contre les Arragonnois. Dom Jean de La Luna, prince arragonnois^ se sauva aussi pour un temps en Rearn, comme fit aussi le duc de Yilhermouza , lesquels , sur une pragmatique et pardon gênerai que fit publier Yargas au nom du Roy, s'en retournèrent» mais ils se trouvèrent incontinent enveloppez et exécutez à mort, et leurs corps forent mis dans la Rache, c'est à dire limite d'Arragon et Cas- Ulle.

Martin de La Nuça, Diego d'Heredfa , François d' Ayerbe, et autres Arragonnois qoi estoicxil en Rearn avec Ferez durant que ces exécutions se faisolent à Sarragosse , envoyèrent un d'entr'eux monter en Arragon pour recognolstrc leurs amis, afl n de leur ayder et recevoir à rentrée des montagnes, d*où estant revenu ils se présentèrent à Madame, sœur du roy Très-Chrestien, et en toute humilité la requirent de leur vouloir donner des gens pour monter en Arragon , luy promcttans faire merveilles. Madame , par son conseil, ayant pris d'eux le serment en tel cas requis, leur donna cinq cents hommes sous la conduite de quelques capitaines blamois, avec promesse de plus, selon le suceez des alAdres. Son Altesse fit garder le drolct des pazeries, qui est que d'une terre à l'autre les habitansdes mon*

(I) Qu'après la lecture de celte leiti*e Jeao de Loça meure I et que la Kio lui soit coupée. Moi le &oi.

CHBONOLOGIB NOVBNAIAB

tagoM s^entr^adYertisaent de la guerre , afin qa'itiadvertissent le prince, si bon lear semble, ctanaiiquerleB ne courre risque quant à eutx, laissant cependant faire la guerre aux gens de guerre. Avec ces cinq cents il en monta beaucoup d'autres. Ils passèrent par Jaque, ville première ra-dessas d*01eron y et gaignerent incontinent tOQtos les montagnes, chassèrent la Justice d'Arragon, c^est à dire le magistrat supérieur au Roy mesme dans cepays-IÀ, et cestuy-cy nVstoit que substitut du gênerai justice d'Arragon. Ils prirent la vallée de Tonte , ridie au possible en graios, en argent et en liestail , et forte d'adve- Boes. Incontinent ils renvoyèrent vers Soq Altesse, et la supplièrent de leur envoyer du secoQrs. Par son conseil elle ordonna mille bons soldats, le tout encor sous la conduite des capitaioes de fieam. Estans prêts à monter, le sieur deSaiettes, gonvemcnr d'OIeron, qui les de- Toit oooduire, snpplia Son Altesse de luy permettre de ne partir jusques au lundy prochain à cause d*un sien enfant à baptiser le lendemain qui estoit le dlmandie ; mesmes Son Altesse luy fit cest honneur d'estre la marraine. Or il advint un malhenr qu'une petite fille se noya , oiepoe dudit sieur de Salettes, ce qui le fit demearer encor deux Jours à Pau : tellement qu'à ceste oeeasion ce secours ne s'estant advancé, il ne put passer, car ceux de Jaque regaignerent le pas; et d'ailleurs en la vallée de Tonte y eut dimension entre les capitaines arragonnois et Uamois, d'autant que les uns et les autres vou- Ment commander absolument, et aussi qu'il arriva qu'un soldat biarnols desroba un calice dans une église, qui Ait cause que tous les gens delà vallée leur devindrent ennemis, qui aupaniTant leur estolent amis ; tellement que les cinq ceats Biarnols, sous la conduite du capitaine La Vacqne et autres, furent contraints de s'évader, 8vec grand peine et difficulté, par dessus le pas de Saiocte Hélène , au travers des neiges , et faillirent à se miner du tout. Dom Alonzo de Vargas en print quelques-uns qu'il renvoya ayant scenquee'estoitpar le commandement du prince et manda à Son Altesse que c^estoit oftfa de mu- 9^res ce qu'elle avolt entrepris.

Heredia, d'Ayerbe, et les Arragonnois qui y ^rent pris en vie par ledit Vargas, ftirent exécutez à mort. Quant à Perez , ne l'ayant peu avoir, rinqoisition luy fit son procez comme à vn hérétique,' et le condamnèrent à estre brusié. Ba depuis quelques Espagnols ont attenté plusleors fois à sa vie ; mais Dieu l'en a tousjours preservé Jusques à ce Jourd'huy. Voyià ce que ï^y peu recudlHr en diverses relations de ce qui s'est passé en la révolte d' ArragoU; pour laquelle

DJB PALIU CAYET. [l69i] 343

les Arragonnois perdirent leurs privilèges en vonlant cognoistre du fait d'Antonio Perez après que le Roy leur eut mandé que la cognoissance de ce faict luy appartenoit à luy seul, ou à ceux à qui il bailleroit commission d'en cognoistre, à cause de Timportance et des secrets dont il estoit question; que l'accusation contre Perez n'estoit point un fhit particulier commis par un Arragonnois dans le pays d'Arragon, mais par un de ses principaux officiers [bien que fils d'ua Arragonnois] en sa cour à Madrid, qui n'est pas en Arragon, mais en Castille;que non seulement luy, maistous les autres rois commettolent, en affaire de pareille conséquence, tels Juges quMl leur plaisoit pour en cognoistre. Aussi, après le faict, les Arragonnois ne demeurèrent sans se repentir de s'estre opiniastrez contre la volonté de leur Roy.

Au mois de septembre de ceste année, don Alonzo de Baza , frère du marquis de Saincte Croix , admirai de la flote qui revenoit des Indes Occidentales, rencontra six grands navires anglois dont le milord Thomas Havard estoit admirai, lequel, aussi-tost quMI eut veu les Espagnols qui estolent bien cinquante navires, gaigna le vent et se sauva à la voile. Son vice-admiral Richard Grenevelt, estant sur un navire appelé la Revenge, plus près que luy de Tislc de La Fleur, ne le pouvant suivre, et se trouvant entre la flote espagnole et Tisie, pensant passer par force au travers des Espagnols, se trouva tellement environné d'eux, qu'ayant combata quinze heures durant, receu huit cents coups de canon, et tiré toute sa poudre à un caque près , commanda à son maistre canonier, voyant qu'il estoit prest de tomber entre les mains des Espagnols, de percer et faire enfoncer son navire qui estoit à la royne d'Angleterre, plustost qu'il tombast en la puissance de ses ennemis. Mais le contre-maistre, ayant entendu la resolution de Grenevelt, s'y opposa, et dit qu'ayans tous faict leur devoir, qu'ii valoit mieux ayder à sauver la vie aux blessez et à ceux qui restoient encor sains ; puis aussi-tost se mit en l'esquif, et tira vers Tadmirale espagnole, où dom Alonzo, l'ayant escouté , craignant qu'à l'extrémité les Anglois ne missent le feu dans leurs pouidres, ce qui les eust peu foire voler en l'air les uns et les autres, accorda audit contre-maistre que les matelots anglois retoumeroient en Angleterre, que les autres demeureroient prisonniers et seroient mis à rançon, et que la navire royale luy seroit rendue : ce qui fut feict. Grenevelt, trois Jours après, mourut des ptayes qu'il avoit receuës en ce combat. Mais ceste flote espagnole se voulant refraischir aux Isles Açores, elle fut agitée de

CHHONOLOGIB HOVBRÀIBB DB PALMA CAYBT. [1591]

telles tempestes que plasiears navires y périrent, et entr'autres œste vice-admirale d^Angleterre. Peu après le comte de Comberland, Anglois qui s'estoltmiseu mer pour butiner sur l'Espagnol, rencontra près laTercere deux navires espagnols qui revenoient des Indes Orientales, Tun desquels fut bruslé après avoir long temps combatu ; rautre, appelle Madré di Dios^ du port de quinze cents tonneaux, fut pris et mené en Angleterre, dans laquelle il fut trouvé plus d'un milion d'or vaillant»

Lecinquiesme d'octobre, Christian, duc de Saxe et eslecteur, aagé seulement de trentednq ans, mourut à Dresden, et laissa, de soy et de Sophie de Brandebourg sa femme, deux masles, assavoir, Christian et Jean George, le premier de huict ans, et l'autre de six. Les obsèques en furent faictes au commencement de novembre avec une grande pompe, premièrement à Dresden, et puis à Friberg , là où il fût ensevely le cinquiesme de novembre. Plusieurs grands princes furent presens à ses funérailles pour rhonorer, partie personnellement, partie par ambassadeurs, assavoir: Federic-Gnillaume de Saxe, arriere-nepveu dudit deffunt duc, eomme estant fils du fils de Jean Federic qui fut prisonnier de Charles le Quint; Jean-George, électeur de Brandebourg, son beau-pere, et Jean Casimir, palatin, Jean Casimir de Saxe, cousin du susdit Federic Henry, Jule, duc de Brunsvic, les trois lantgraves de Hesse, assavoir, Guillaume, Loys et George, et Jean Federic, duc de Pomeranie. Ledit Federic Guillaume fut esleu tuteur. Depuis il chassa les calvinistes, lesquels le deffunct duc avoit approchez de luy voulant faire quitter à son peuple le luthéranisme, ce qui causa une grande altération dans le pays, tellement que le chancelier de Saxe, Paul Grisle, fut mis prisonnier, et aussi les professeurs du calvinisme Urbain Pierius et Christofle Grunderman, et autres calvinistes. II y eut aussi à Strasbourg quelques remuements. Les habitansde ceste ville impériale sont luthériens. Il y avoit encores proche ceste ville un monastère de chartreux là où quelques religieux falsoient le service divin : ils résolurent de le ruiner, et prirent un prétexte que l'evesque de Strasbourg, qui ne leur estoit pas amy , avoit esté là quelques Jours avec le fils du duc de Lorraine comme incognus, et disolent qu'ils n'y estoient pas venus que pour entreprendre contre leur ville : tellement qu'ils ruinèrent tout ce monastère. La bibliothèque, qui estoit très-belle, fut pillée, et plusieurs choses sacrées et prophanes.

En ce mesme temps le cardinal Ratzlvil, estant envoyé de la part du roy de Pologne, ar-

riva à Gratzen pour espooser au nom da Boy son maistre la fille du ièu archiduc Chtrles : ce qu'il fit au désir dudit Roy. Les PoloDoissero- Jouissent de ceste alliance, mais leur resjoQîssance ne dura gueres à cause des ooones des Turcs, lesquelles ils firent de nouveau dans ta Pologne ; et, nonobstant que le sieur de CrecTix eust esté expédié par l'Empereur pour porter au Turc le présent accoustumé pour le royaiuM d'Hongrie, selon leurs eapitulations, neantmoiBS SInan bascha ne laissa point de molester tons les confins de la Hongrie et Croatie, tellement qae plusieurs villages furent mis à feu et à sang , et fut fiiict un commencement de guerre fart tamentable , d'autant que quelques lieux voisiiis de Canise ayans esté fourragez par quinze mille Turcs qui firent diverses courses en ce pays-li, le baron de Nadaste et le comte de Somasdii amassèrent le plus de gens qu'ils purent, tant de pied que cheval , et se mirent franchement ea campagne à rencontre. D'ailleurs le bascha de Bosne et les Turcs r'assemblez en Bagnolae mrent sur la rivière de Save deux ponts pour passer l'armée et trente pièces d'artillerie; mais, combien qu'ils fassent plus grand nombre que les chrestlens, neantmoins tout ce qu'ils parent faire fut de faire un degast à Tentour deCaniae, et d'emmener des prisonniers de Croatie, Stirie et Garnie : ce qu'ils ne firent sans reeevoir plusieurs chasses et desroutes par le seigneur dTvan et par les barons Palfi et Nadaste.

L'occasion de ceste guerre fut que le bascha Ferat , estant retourné de Perse , practiqua ta paix avec le vieux sultan Mehemen surnommé Codoban , qui est un puissant prince asienqni possède plusieurs provinces le long delEuphrate, et ce par le moyen du premier visIrSinan.AffiQ que les accords de ceste paix s'observasseat mieux, Codoban envoya à Constantinople un petit enfant son nepveu d'environ sept ans. Ainsi, la guerre de ce costé là finie, et la paix faicteen Perse, Sinan conseilla à Amurath d'envoyer toute son armée en quelque guerre qui luy fost profitable. C'estoit la seule cause qu'il avoit iors de faire la guerre , ne se sondant pas mesmes quand il eust perdu toute ceste armée, poorren qu*ll donnast crainte de sa grandeur aux prisai chrestlens, d'autant que, pour la multitude de femmes permise aux Turcs, il trouverait toos- Jours assez d'hommes pour remettre sus une autre armée. Suivant le conseil de SInan , Amoral escrivit au roy de Pologne qu'il eust à luy estre subject ou à luy payer tribut , autrement qa'il luy declaroit la guerre , et, sans atteodie ta responoe, fit passer Ibrahim, begUerbeydeta Grèce, c'est à dire lieutenant gênerai, diof

CHBOnOLOGU noVENAUB M PALMÂ CÀYBT. [l&9l]

le pays de Silistrie , qui est la haute Esdavonie, avec bon nombre de gens de guerre , spachis et tijDars.

Pietrasque, de^ost de Bogdanie , subject du Tore, quiesioit limotrophe de ces deux princes, craigoaDt d*estre ruiné par telle occasion et de tomber en la puissance de Tun ou de l'autre, selooque la victoire seroit à Tun ou à l'antre, s'ad- Tisa de les accorder , qui fut par le moyen de fiarthelemy Brutti de Dnlcine , truclieman de Veoise, qui fit si Uen qu'il y eut pourparler de capitulation de paix entre le roy de Pologne et le Tore, sons condition que le Polonois pay croit poorcens la quantité de cent cimbals [c'est à dire qnintals] de martes sublines, ce qui fut comme accordé au mois de Juin. Mais depuis le Tare voulant en avoir quatre mille par an d*ordiaaire tribut, cela empescha Texecution dudit accord, si bien que le Turc Ait sur le point de TOQloir entrer par armes en Pologne : ce que le bogdan voyant, et que toutes choses tournoient à la goerre, espouvantéde rinfelicité de son nepvea le prince de Valachie qui avoit esté contraint de se faire turc, s'enfuit avec ce qu'il avoit de plos exquis en AUemi^e.

Eo ce temps les ambassadeurs de France et d'Angleterre eussent bien désiré qu'Amurath eost tourné ses armes contre le roy d'Espagne, leur eanemy commun, pour laisser en paix le roy de Pologne, et fut proposé à Amurath une trèsgraQde facilité d'emporter les Espagnols s'il les sttaquoit par TAndalouzie et le Portugal ; que le roy de Portugal dom Anthonlo , chassé dudit Portugal, luy donneroit entrée dedans. Amurat prestant l'oreille à ceste proposition , et se fiant aax prognostications d'Assan , astrologue , enocmy des chresUens , qui luy promettoit grand adifantage, il escrivit de sa main à Sinan bascha <iu*il dressast la plus puissante armée qu'il pourrait par mer , et qu'il armast trois cents cinquante galères légères, dix-huict maons, qui sont gros vaisseaux moitié guerre et moitié marchandise , et trois cents, tant galions, navires , qoe cararoouschials , qui sont pour conduire les monltions [ce sont chaloupes]. Mais, pourceque ceste entreprise requeroit une grande despence, îi consulta long temps comment il pourroit faire ^Qver de l'argent sans qu'il en sorUst rien de la bourse on de ses mains* Pour ce faire il ordonna doncqu'on mlst en reserve les payes des soldats pour fournir à ceste armée; et ainsi prit i'occasion de faire deux choses : Tune de faire soD profit en espar gnant la despence , Tautre de DMttreson Estât en repos, parce que le nombre dfô jaoissaires estoit cru, à cause de la guerre de P^ne , josques à vingt-trois mil hommes , au

lieu qu'en tout temps il ne passolt pas douze mille ; car pour telles crues Jamais les payes n'en sont augmentées, ce qui est la cause que souvent les janissaires se révoltent, comme il advint lors qu'Amurath fit mourir le susdit Ibraim, beglerbey de la Grèce. On faisoit estât que par ce moyen Amurath profitoit de huict cents mil soltanins par an, qui , par succession d'an en an , monteroit à une somme très-importante de millions, principalement pouroe qu'il fit encore doubler certain impost pour chacune teste de ses Sttbjects, ce qui se faict d'ordinaire dans Gonstantinople quand le Turc veut dresser une armée. Item, il fit revoir les comptes de toutes les mosquées , et , tant des pensions que quelques soldats ont sur icelles, que de celles qu'y ont les hommes privez, il print tout ce qui estoit de restant les charges payées : ce qui luy revint à la valeur de cinq cents mille ducats. Il fit aussi un extraict de tous les debteurs du public en tous les endroicts de son domaine, et voulut quetous les ba8chas,sangiacs et beys des lieux où lesdits debteurs demouroient, payassent toute ladite somme deuêde leurs deniers, à la charge qu'ils le devroient puisaprès reprendredes particuliers debteurs avec le gain de dix pour cent: ce qu'ils acceptèrent et firent promptement ; mais ils avoient intention de prendre cent pour cent, au lieu de dix pour cent. 11 se déclara aussi l'unique héritier de tous ceux qui mouroient à la Porte [c'est à dire à sa cour dans Gonstantinopie] à la poursuite des affaires , et que cela fùal observé à l'advenir perpétuellement de tous les biens de quiconque mourroit en ceste condition , encore que les mourans eussent des enfans , et que tout cela revinst de bon, tant aux soldats qui seroient lors près de sa personne, que pour estre employez à dresser les armées. Ces successions se montèrent incontinent à une somme excessive d'or, pource que cela croissoit de Jour à autre.

Il surchargea aussi le bogdan de cinquante mil soUanins , et le prince de Valachie d'autant, avec provision d'envoyer certaine quantité de rouzine de palmiers par chacun an. Quant à l'impost du Transsilvain , il le doubla assavoir de cent mil soltanins et de tous les canevas qu'il faudroitpour les voiles des vaisseaux de l'armée qu'il pretendoit faire. Puis il créa un thresorier exprès [que les Turcs appellent testandar] pour recevoir tous ces deniers là et payer son armée. Il ordonna aussi que tous seigneurs, tant le long de la mer que dans la terre , eussent à dresser galères à leurs despens , que ceux qui seroient pauvres se misseut deux à deux pour en iiaire une, et aux autres qui estoient dans le plat pays

CBAONOIiOGIS ROYBUAIBB DB TâLUÂ CÀYBT. [1691]

il leur ordonna on impost de six miile mltaninB. Pour faire observer tout ce que dessus il bailla charge expresse an baseha Sinan et an susdit astrologue Assan » lequel estoit beglierbey de la Grèce, et au capitaine Assan, Vénitien, qui commandoit à la mer. Il fitsemblablement entendre aux amliassadeurs de France et d'Angleterre , et au roy dom Anthoine de Portugal , que tout eela estoit pour attaquer l'Espagnol , leur ennemy commun.

Il s'estoit eslevé en ce temps-là un certain nègre nommé Marabut , qui sous prétexte de religion avoit faict un grand amas de nègres, et, pour le reprimer, Amurath commanda au baseha Ferat qui estoit à Tunis qu'il eust à le prendre, ce qu'il fit , et , estant escorché , envoya sa peau plaine de paille à Gonstantinople , qui ftat mise en la place publique et empalée, et puis enchaisnée,et ainsi laissée en spectacle pour la plus grande infamie.

Cependant l'armée turquesque s'adtançoit avec grand diligence. Les bois estolent pris des forests de la mer Majour , les ferrures tirées des mines de Xamaco près dePhilipopoli, là où il y force mines de fer, et aussi sur la mer Noire. Plusieurs vaisseaux de charge pleins de lames de fer furent amenez à Scheiri vers Sinople, et, oultre ce, on fit fondre plusieurs pièces d'artillerie dans le Tossan devers Galata, vis à vis de Gonstantinople. Plus, on fit venir d'Alexandrie, sur six galères, grande quantité de sel nitre qui se tire en Egypte en très-grande abondance. Bref, les Turcs faisoient une provision trèsgrande de toutes choses nécessaires pour une grande armée.

Tous les potentats chrestiens craignoient cet appareil. Les Vénitiens doutoient qu'ils attaquassent leur isle de Candie, et principalement à cause que le capitaine Assan, Vénitien, ennemy de leur republique , avoit en partie la charge de la disposition de ceste armée. L'empereur Chrestien, de l'autre costé , avoit eu advis secret de Constantlnople que l'on avoit délibéré d'assaillir la Croatie pour se venger des corsaires usocchiensqui, contre la foy des priuces souverains, fttisoient une infinité dç pîlleries dans le goulfe de Venise et dans les rivières de Croatie , dont les Turcs , les marchands Juifs et les Vénitiens mesmes faisoient une infinité de plaintes, et se retiroient sur les terres d'Austriche, et que quelque bruit que Ton fist courir , et que Ton en vouloit à Vienne en Austriche , qui est maintenant le boulevard de la chrestienté de ce costé ' là. Et ce qui fit croire cela à l'Empereur, ce fut . que les Turcs ne faisoient provision que de bois de maom, qui est plus propre à fiaire^des barques ;

de passage que des vaisseaux de guerre, gnol et ies princes d'Italie craignoient aiiflii ce preparatif d'armée , et disoient que le roy de France avoit promis aux Turcs le port de Toa- Ion en Provence pour reposer, refaJscUr et hyverner leurs vaisseaux : c'estoientSQspieioDs,car l'Espagnol traittoit secrettement pouravoinme suspension d'armes avec le Turc, ceqa'il obtint fort facilement sur les nouvelles qui viadreot à Constantlnople de ce qui se pasaoit en Perse, qd furent telles :

Mehemet, sophy de Perse , se sentant yim et cassé, céda son empire entre les mains de soi fils second nommé Emirencé Merisé,ponrceqiie les enftms de l'aisné estolent trop Jeunes. Or ce Merise estoit un brave prince , lequel estoit révéré de tous : sa première resolution lut d'attaquer Usbec , prince de plusieurs pays sor ks bords de la mer Casple , lequel avoit entrepris sur les Persans durant la guerre qu'ils avoientes à rencontre des Turcs , et lequel avoit partieolierement occupé le royaume de Corazan,et s'ea estoit faict seigneur de la plus grande partie à l'instigation du Turc et de ses ambassadeurs. Ce fut la cause que Merise entreprit de Iny fisire li guerre pour retirer le royaume de Corazan. IV bec, se voyant attaqué, demanda secours a& Turc, qui luy refusa , disant qu'il n'avdt rieai desmesler avec ies Perses qui estolent par la paix devenus subjects de l'empire des Ottomans. Usbec, n'estant secouru du Turc, perdit incootinent le royaume de Corazan sans combattre, àcaose que tous ses peuples se remirent volontairement à l'obeyssance du Persan. Ce que voyant Usbec, il pourveut lors à sa seureté par un aboncheœent qu'il fit avec ledit Merise, et luy rendit tout ce qu'il tenoit du royaume des Perses , et espouzi une sienne sœur. Par le moyen de ceste allianee, Usbec , devenu amy de Merise luy monstra te lettre du Turc par laquelle il luy avoit mande que les Perses estolent devenus subjects des Ottomans. Ceste lettre anima tellement Merise, qu'il se résolut de faire la guerre an Turc, wOr mement sur ce que l'on luy dist que Imacul, ambassadeur du Persan, s'estoitlaissécorrompre au baseha Ferat à la paix de Cosbin , d'autaaf qu'il luy avoit accordé que Tanris, Gengé, Sirraal et Cars [qui sont quatre grandes villes et pais* santés forteresses] demeureroient entre les du Turc avec forte garnison, et tons les paysdei environs. Merise , désirant de ne laisser ces! honte aux Perses , assembla promptement use armée de quatre-vingts mille chevaux , et aTee| Usbec son allié , qui se déclara aussi contre Turc , traversèrent la Perse , et vlndrent Ardovil au mois d'avril [ qui est une cité très-

CBAONOUmU NOV£MAUS DU PALMA CAYBT. [l69l]

ancienne de Perse , et où sont les sepnlchres des sophis]. Merise à son arrivée fit trancher la teste à Imaculy celay qui avoit faict la paix avec le Turc, nonobstant qu'il fust grand seigneur et qu'il alleguast beaucoup d'excuses. Puis après il fit brasier tout vif un sien frère ; et quatorze autres grands seigneurs leurs parens eurent la teste tranchée pource qu'ils s'estoient voulu eslever contre luy. De là il envoya un mandement au bascha Giaffer dans Tauris [chef de tous les beglierbeys de Turquie qui estoient dans la Perse] à ce qu'il eust à luy rendre lesdites quatre places susnommées, sinon qu'il luy livroit la guerre à feu et à sang , et qu'il n'espargneroit mesmes les mosquées. Giaffer , estonné de ce souslevenaent de guerre si subit; luy respondit qu'il ne le pouvoit faire sans en avoir le commandement du Grand Seigneur; et, usant de belles paroles comme ad visé qu'il estoit, il obtint quelque temps pour ce faire , et envoya advertir le Turc en diligence par courriers exprès qui arrivèrent à Constantinople à la mymay.

Le Grand Seigneur se trouva esbahy de ces nouvelles. Or il n'avoit sorty de son serrail il y avoit trois ans , depuis le sédition que firent les spachis pour leur paye, et qu'ils le contraignirent de fiiire mourir Bibraîm son mignon , à cause qu'Assan Tastrologue luy avoit dit qu'il estoit en danger d'estre tué d'un Cousteau la première fois qu'il en sortiroit , et que les astres l'en menaçoient; neantmoins ceste nouvelle des Perses l'en fit sortir, et alla parla ville gratifiant le peuple le plus qu'il pouvoit, et leur monstroit bon visage. Peu après les spachis et tout le peuple luy firent plaintes accoustumées, qu'ils appellent entr'eux raz et rocca en leur langue, qui est de se pouvoir plaindre de tous les gouverneurs, et les déposer de leurs charges : tellement qu'Amurath s'en alla retirer à un chiosque , c'est à dire une maison de plaisance champestre voisine de la mer, où il fut contraint d'oster plusieurs gouverneurs , et mesme de chasser Assan , qui fut confiné dans une petite ville nommée Chiourdouque, près de Sallinique. Il rescrivit incontinent au bascha Giaffer à Tauris à ce qu'il eust à conserver les forts qu'il avoit en charge en attendant qu'il luy envoyeroit du secours. Il rescrivit aussi au bascha Cigalla gênerai en Caraemit , à ce qu'il assemblast en toute diligence la cavalerie de Bagadet et des provinces voisines des Perses, pour au premier advls se rendre on il luy seroit mandé. Amurath fut long temps mesmes à se résoudre s'il devroit aller en personne à la guerre contre les Perses , ou s'il y de voit envoyer un capitaine gênerai. Sa reso-

lution fut longue de ce qu'il feroit, et cependant Merise avec ses Perses tuoit tous les Turcs qu'il rencontroit sortis de leurs forts , et faisoit de grands ravages sur eux : ce qui fit beaucoup murmurer à Constantinople contre Amurath.

Outre ceste guerre des Perses, Amurath receut encor d'autres advis: c'est que le plus Jeune fils du prince de La Mecque [qui est un prince tributaire des Ottomans comme est le prince de Valachie et de Bogdanie et autres , lesquels sont subjects à estre aggreez par le Turc , et ne se peuvent qualifier princes de leurs pays qu'ils n'ayent receu l'estendartturquesque] avoit faict une grande sousievation d'armes en l'Arable Heureuse et au royaume de Gemen , désirant emporter la principauté contre son iVere aisné à qui le prince leur père avoit remis ses Ëstats pour sa vieillesse. Ceste nouvelle fascha fort Amurath , sçachant bien que tous peuples sont désireux de nouveauté.

Ainsi les guerres de Perse et de La Mecque firent qu'Amurath changea de volonté d'envoyer sa grande armée navalle qu'il faisoit esquiper pour travailler l'Espagne, et fût contraint d'aviser à ce qui estoit de besoin pour la deffense de ses Estats. Toutesfois les hachas dans Constantinople dissimulans , affin de faire paroistre la grandeur de leur prince, faisoient tousjours courir le bruit qu'ils ne s'armoient que pour venir en Espagne. Les beglierbeys, qui estoient ez confins des terres de l'Empire, de Hongrie et de Pologne, faisoient une infinité de courses sur les chrestiens affin de tascherde les faire désirer et ratifier de payer le cens et les presens ainsi qu'ils avoient promis; mais, nonobstant toutes ces courses, ny les Poionois ny l'Empereur ne renvoyèrent à Constantinople.

Assan bascha , capitaine de la mer , envoya aussi quelques galères dans le golfe de Venise pour recognoistre les ports de la Dalmalie et de la Pouiile. Ils prirent quelques vaisseaux chargez de marchandises , et firent plusieurs butins sur ceux de Raguze. Mais Assan ne put pas se resjouyrdes heureux succez de ses galères , car il mourut au commencement du mois de juillet, non sans soupçon de venin. D'autres asseurent qu'il mourut du mal de Naples qu'il avoit laissé trop enraciner sur luy.

Cest Assan avoit plusieurs enfans^ tant de la royne de Fez sa femme, que de plusieurs autres femmes ses esclaves. Ayant laissé dans ses coffres trente six mille sequins d'or, Amurath, le sçachant , les envoya saisir et faire apporter en son serrail, et s'empara mesmes de tous ses autres biens sans rien laisser à tous ses enfans. Le bascha Slnan, premier visir, estant tombé en dis*

GHBOnOLOOU NOTBUAUV DB PALKÀ CÀYBT. [159 3]

ooars sur ce subjeet avec Ferat qui estoit second bascha, !ay dit : t C'est uoe impiété qu* Amurat exerce envers ses fidelles esclaves d*oster les biens à lears enfisins après leur mort , puis qu'ils onttoate leur vie servyfidellement Tlslan, • c*est à dire la couronne ou Fempire.

Le bascha Ferat, qui aspiroitll y avoitsilong temps après Testât de premier visir , et qui en avolt offert un million d'or, fit son profit de ses paroles, et lesrapporta àAmurath, lequel, irrité, sans avoir esgardque Sinan avoit exécuté ving^ deux entreprises dont la dernière estoit celle de La Goulette, et qu*il avoit desjà si long temps tenu ceste grande et souveraine authorité de premier visir plus grande que u'avoit eu le bascha Mehemet le grand, qui après avoir servy trois des Ottomans fut finalement tué par un fol dans

le divan ; no se esté Sinan qui avoit appalsé la mutinerie dn spachis en faisant accroire qu'Amurat avoit esté trompé par certaines personnes; bref, sansavofr esgard À rien , il le fit soudain nuindj c*€st à dire homme pri véet sans charge, et par ce mo3fen le bascha Ferat fut fait le premier vlslr, et le bascha GIgala Ait fait ca^dtaine de la mer , qoj est ce que Ton appelle en France admirai, au liea dodit Assan susnommé. Ainsi ces deux basehis devindrent très-puissans, et gouvernèrent rcopire des Turcs, faisants de grands dons à chacon, et firent rompre toutes les deliberatloiiB précédentes pour avoir expérimenté le danger des guerres loingtaines, et se contentèrent de &ire la guerre aux pays voisins, comme enlaPotogne, Hongrie, Croatie et autres confins.

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