‹ Chronologie novenaireChapitre 52 sur 62 · C. D. M. T. XII · texte numérisé non relu

C. D. M. T. XII

avec les princes séculiers en grand nombre, comparurent six ambassadeurs de l'eslecteur de Cologne : le duc Maximilian de Bavieres , Georges Ludovic, lantgrave de Luchtemberg et le comte d'Issembourg, tous trois princes; et après «ux le comte Herman deManderscheit, le baron Conon de Vinemberghe, et le sieur Beristerselt , chancellier de Cologne. Lesquels, s'agenoûillans à la porte de la sale, puis au milieu estans receus du grand-maistre Romf, derechef se mettans de genoux , et à la troisiesme fois devant l'Empereur faisant la mesme submission de genoux , ledit chancellier demandant, de la part de l'eslecteur, l'investiture , avec une harangue brieve sur ce subject , l'Empereur leur fit dire , par le vicechancelier de l'Empire, le docteur VolffFreimon, qu'ils se retirassent pour affin qu'il en deliberast avec les princes; ce qu'estant faict, et ayant résolu ce qu'ils voulurent, il les fit rentrer [tous- Jours entrans et sortans de face, sans jamais tourner le dos , et ce avec les mesmes révérences]. Ledit vice-chancellier leur ayant dit la délibération, ils allèrent dire audit eslecteur, lequel attendoit à la porte, qu'il entrast : ce qu'il fit, et entra avec le duc de Bavieres et le duc Auguste de Holsace et autres princes , Jusques au nombre de douze. Lors ledit sieur eslecteur exposa plus amplement son intention, età l'instant l'Empereur demeurant assis, mais le bonnet en main, tous les princes debout et nues testes, l'eslecteur de Mayence harangua briefvement au nom de TEmpereur, et fit faire le serment à l'es* lecteur nouveau sur le messel que luy présenta Popel , chambellan majeur , lequel messel fut soustenu par les eslecteurs de Mayence et Trêves contre Festomac de TEmpereur, pendant que ledit nouveau eslecteur faisoit le serment ; puis Tadministrateur de Saxe print l'espée impériale des mains de Pappenheim , vice-mareschal de l'Empire , lequel la bailla à TEmpereur , qui en fit baiser le pommeau audit eslecteur nouveau , lequel puis après en rendit grâces à Sa Majesté Impériale avec les mesmes révérences ; puis l'Empereur s'estant retiré en son hostel , ledit eslecteur nouveau l'alla encore remercier avec les princes qui l'avoient accompagné.

En la diette les princes allemans arresterent quel secours d'hommes et de deniers ils foumiroient en ceste guerre, selon leur mode, et comment il seroit levé. 11 fut ordonné aussi que les pasteurs exhorteroient le peuple à pénitence, et qu'aux églises parrochiales il seroit mis un tronc pour recevoir les dons et aumosnes du peuple afiln de subvenir aux soldats chrestiens qui seroient blessez en ceste guerre ; que pour entretenir la paix en Allemagne, qu'il ne s'y feroit

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aucunes levées de gens de guerre, sinon comme il estoit porté par les ordonnances de Tan 1555, 1576 et 1583, avec injunctiou à tous les princes de PEmpire de se gouverner suy vaut ces ordonnancAS-là ; qu'il seroit envoyé deux ambassades en Flandres, tant vers Tarchiduc Ernest que vers le prince Maurice et les Hollandois , pour les admonester d'entendre à la paix les uns avec les autres. Il fut aussi faict plusieurs ordonnances sur la reformation de la justice) desmonnoyes et des matricules , lesquelles furent lors publiées et imprimées. Après ceste publication, l'Empereur s'en retourna en Bohême , et tous les autres princes chacun en leurs provinces. Retoarnons voir ce qui se faisoit en la guerre de Hongrie pendant que ceste diette se tint.

L'archiduc Matthias n'eut plustost retiré l'armée impériale de devant Gran [qui fut le 14 de Juillet] , la conduisant vers Komorre, qu'il n'eut les advant-coureurs de l'armée d^s Turcs sur les bras. Les historiens allemans ont escrit que Sinan Bascha fut tout ce Jour là à cheval avec ses Turcs , pensant le contraindre au combat , et qu'il suy voit l'armée chrestienne d'une lieuê près, laquelle il eust contraint de venir à une bataille si elle n*eust passé le Danube et ne se fust Jettée dans l'isle/ie Schutte, où elle se mit à seureté aux environs et à la faveur des murailles de Ko-

morre.

Sinan , voyant que les chrestiens luy avoient quitté la campagne, ayant en son armée cent mille Turcs [bien qu'il n'y en eust pas la moitié de gens de guerre] , ausquels depuis se joignirent , à diverses fois , durant le siège de Javarin, cinquante mille Tartares qui se firent voye par les armes en traversant les confms de la Pologne et de la haute Hongrie , ayant donné Tordre requis à Gran , ût cheminer la teste de son armée droit à Dotis [appelé par aucuns Tatta]. Ceste ville est scituée entre Javarin et Gran. Dorant le siège de Gran les Impériaux ne songeoient pas d'estre assiégez, et y avoit peu de munitions et de vivres dans ceste ville-là; tellement qu'estant assiégée le 21 juillet, bien que deux jours durant les assiégez fissent devoir de soldats, toutesfois ils se rendirent à Sinan, le 23, comme aussi fit Sainct Martin.

Après cette expédition, Sinan, voyant qu'il ne pouvoit attirer au combat les chrestiens, qui avoient mis le Danube pour.barriere entre eux et luy, attendans nouvelles forces de plusieurs princes chrestiens qui avoient promis d'en envoyer, alla loger toute sa grande armée à une lieue de Javarin , place forte distante de Vienne de quelque trente lieues françoises. Geste ville est située sur un bras du Danube , lequel en cest

endroit est divisé en plusieurs bras ou rameen faisant de très - belles isles, entr'autrM celte de Schutte ou Komorne, dans laquelle est la forte ville de Komorre et celle de Sumardn , et beaucoup de beaux villages bien peuplez , laquelle on tient estre la plus grande qui se trouve en eaoê douce , pource qu'elle contient bien quinze Uenès de long et quatre de large. Outre ceste isle là A y en a encor quatre autres , mais bien plus petites. Javarin est aussi nommé RabparancQDS, à cause de la rivière de Raba qui descend da monts près de Graz, et vient se perdre dans le Danube , au dessous du chasteau de Javarin; tellement que ceste ville-là est presque entoorée d'eau , et ce qui ne l'entoure pas de nature, on l'a fait par artifice, en creusant les fossez^esqueis sont pleins d'eau en tout temps; tellement qoe ceste place est estimée forte et hors d'escalade. Gomme un lieu important , elle estoit bien pourveuè de munitions,artillerie8 et vivres. Le comte d'Ardech en estoit gouverneur avec quinze ceats hommes, tant de pied que de cheval, qui estoit en effect peu de gens pour la deffendre contre une si grande multitude de Turcs.

L*archiduc Matthias , qui estoit dans Tisle de Komorre avec l'armée, laquelle pouvoit estre lors de seize mil hommes, se résolut, si Siain assiegeoit ceste place , de passer en Tisle de Zighet, qui est la plus proche de Javarin, et qoi contient près de quatre lieues de long, mais qoi n'est pas beaucoup large, affln d'y donner secours selon que les assiégez en auroient besoia, et ce par le moyen d'un pont de barques q^ l'on feroit pour faire entrer tant d'hommes qw Ton voudroit dedans. Cependant, crainte qoe If Turc , faisant semblant d'en vouloir à Javaria . n'en voulust à Papa , l'archiduc y envoya deu mille lansquenets; comme aussi il en fit entrer deux autres mille avec trois compagnies de et Valérie dans Javarin, et commanda à d'Ardedi et au comte de Sdrin de fiifre faire toot ce qvi seroit nécessaire pour soustenir un siège. On w songe plus dans ceste ville qu'à abattre les msl sons qui estoient aux environs, on brosie le gran-i fauxbourg qui estoit au delà du pont de Raba, on applanit les environs de la ville, on emipt tous les arbres , on oste tout ce qui peut empcscher le Turc de se venir camper^ on aceommoie les sorties, on couvre les rues , on dresse des m* vélins sur les contrescarpes des boulevards; bref les chrestiens se préparent si bien , qu'il ne sV maginent rien moins que d'arrester devant ccsH place ceste Innumerable multitude de Turcs , A ruyncr leur armée en ce mémorable sie^.

Le 4 d'aoust , le prince don Jean de MediH», frère du grand duc de Toscane , arriva bu ras?

CRiONOLoen notenaibi m pâluâ gatit. [1594]

impérial atee deax mille hommes de pied et une belle compagnie de noblesse italienne : Palfi en signe d'honneur luy fut à la rencontre. Le lendemain Farchiduc ayant yen faire monstre à ce iecoors, il fit dire au prince dom Jean quMl de* siroi't qu'il eotrast dans Javarin pour deffendre ceste place tant importante à la cbrestienté. Ce prince, qui n*estolt venu là avec la noblesse adventuriere italienne que pour trouver une belle occasion de se faire signaler par les armes , en fendit grâces à rarchidue, et commanda incontinent à ton lieutenant Ferrant Rossi de conduire ses troupes dans Javarin y ce qu'il fit le mesme jour.

SInan cependant s'avançoit peu à peu vers Javarin j sans toutesfois la serrer de près , recognoiasaot que la prise de ceste ville dependoit de la prise de Tisle où s'estoit campé Tarchiduc. Il fit tenter le moyen s'il n'y pourroit point entrer avec des ponts faicts de barques : mais en ce commencement lesTurcs en furent repoulsez avec perte. Cependant la cavalerie turqoesque falsoit on dcgast esmerveillable par le plat pays, roettang le feu par tout. Palfy, valeureureux et accord capitaine, estoit tousjours à cheval avec la cavalerie hongroise, qui estoit de trois mil cinq cens chevaux , pour les endommager : ils en attrappolent tousjours quelques-uns. Ayant faict tine charge sur l'arriére - garde turquesque , et tné un nombre de Turcs , Il revint en l'armée Avec un butin de cent cinquante chameaux et loarante mulets tous chargée de bagage et de is. Le baron de Nadaste aussi , qui avolt pluiieurs terres en ces quartiers -là, estoit tous les ou rs à cheval pour tascher à empescher les Turcs le faire le degast : en une rencontre qu'il eut «Dtre eux 11 en fit perdre la vie à plus de deux nilie. Ceux qui estoient dans Javarin faisoient Qssi tous les Jours des sorties à pied et à chea1 , et au commencement de ce siège Tadvan- R^e demeurolt tousjours aux chrestiens.

Le prince dom Jean estant entré dans Javarin, trouva que les Turcs s'estoient tellement adancez qu'ils n'estoient qu'à la portée du mousnet, et avoient haulsé un fort de terre sur le ord de la rivière de Raba, du costé de la Traiontane , et s'y estoient retranchez , ayans mis essus plusienra gabions et de l'artillerie avee quelle ils inooromodoient beaucoup les assie- ». Le maistre de l'artillerie de l'archiduc fit le ur suivant si dextrement pointer six pièces >ntre ce fort, qu'il le myna en vingt volées de mon. La nuyct soyvante le prince dom Jean t fiire une sortie par son lieutenant Rossi , leiel, ayant faict prendre des chemises blanches tous les siens , avec fbrce feux artificiels , entra

dans les retranchements des Turcs, renversa tout ce qui se voulut opposer à luy, mit tout ce quartier-là en confusion et toute l'armée en alarme ; et , ayant fait perdre la vie à deux mille Turcs , il ramena les siens dans Javarin, tenans cbacun une teste de Turc en la main.

Sinan, désirant s'approcher de plus près et saluer les assiégez de soixante canons, prit loccasion du grand orage de pluye qu'il fit le lendemain matin , préjugeant que les chrestiens ne feroient pas si bonne garde, et qu'ils ne se pourroient ayder de leurs harquebuzes. Ayant donc faict advancer six mille Janissaires soustenus de deux grosses troupes de cavalerie vers la porte qui va de Javarin à Tata, il les fit couler si coyement qu'ils s'emparèrent d'un ravelin auprès de ceste porte sans aucune résistance. D'ad* venture Rossi, avec une compagnie de soldats, faisoit lors une reveuë pour voir quelle garde il se faisoit; lequel, ayant descouvert les Turcs sur le pont voisin de la porte, fit donner une telle alarme que le prince dom Jean et tous les Italiens y accoururent. Là il fut assez long temps combatu avec armes courtes, pource que les harquebuzes n'y servoient de rien ; et s'estans les assiégez faict faire largue quelque peu sur ce pont, le prince dom Jean envoya faire tirer le canon, qui donnant sur le derrière des Turc8, les fit retirer du tout de dessus le pont; mais poursuivis vifvement, ils furent forcez de quitter aussi le ravelin qu'ils avoient surpris, où ils laissèrent trois de leurs enseignes et cinq cents morts. Les Italiens perdirent en ce combat soixante des leurs, entr'autres Jacques de Medici, le cavalier Ricasoli et le capitaine Francolini. L'arlillerie tirée de la ville fit aussi de telles rués à travers les esquadrons de la cavalerie turquesque, que l'on ne voyoit que bras et testes voler en l'air. Ceste entreprise des Turcs fit Juger aux Italiens quMl y avoit des traistres dans Javarin pour ce qu'ils trouvèrent quarante eschelles plantées par dedans la ville, lesquelles le prince dom Jean envoya à l'archiduc ; et ne put on jamais trouver qui les y avoit plantées. Ce soupçon de trahison s'augmenta depuis sur un bruit qui courut que les Turcs disoient qu'ils avoient payé Javarin, et qu'ils ne partiroieot point de devant sans l'avoir. D'autres disoient que ces paroles-là n'estoient qu'une finesse de Sinan, qui ne taschoit qu'à semer de la division entre les chrestiens, parmy lesquels il sçavoit y en avoir desjà assez.

En ce temps estoient arrivez bien quarante mil Tartares en l'armée des Turcs. Sinan, qui estoit un vieillard prévoyant, et qui avoit mis à fin tant de hautes entreprises^, préjugeant que

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veu Tabondance des vivres qu'il y avolt dans Javarin, où la livre de pain ne coustoit que deux sols, que Ton y avoit trois œufs pour un sol, et que desjà les vivres manquoient en son année, mesoMS que les Tartares estoient gens qui apportoient autant de royne aux amis qu'aux ennemis, et qui apporteroient plustost de l'incommodité pour les vivres en son camp que de la commodité, commença à faire dresser sa batterie en trois endroits qu'il avoit fiait relever de terre, à trois cents pas de la contrescarpe de Javarin, nonobstant tout ce que purent faire les assiégez, et fit tirer d'une telle furie seize canons, que ceux de Javarin en furent espouvantez, car ils tiroient le long de quelques rues, abbatoient les maisons et ruynoient les parapets, et advança tellement ce siège, que le quatorziesme Jour d'aoust il se trouva, par le moyen des trenchées qu'il fit faire et de ceste batterie, à vingt pas de la contrescarpe et maistre de quelques ravelins, tellement qu'il ne luy restoit qu'à dresser sa grande batterie et faire donner Tassaut gênerai. Mais ce Turc Jugeant que ce ne luy seroit que perdre du temps et des hommes à crédit, pource que les assiégez pourroient estre à toutes heures secourus et refraisehis du camp impérial qui estoit dans l'isle de Zighet, et lequel pour lors avoit esté renforcé de quelques troupes, y ayant vingt quatre mil hommes de pied et neuf mille chevaux, et où de Jour en Jour on attendoit encor treize mille hommes de pied et deux mille chevaux d'un costé, et le comte de Sdrin et Nadaste d'un autre avec plusieurs belles troupes , il se résolut d'attaquer ceste isle. Or il avoit fait faire, dez son arrivée en ee siège, une longue trencbée le long du Da- Dube, vis à vis de celle qu'avoient faicte les Impériaux dans risle, qui estoit gardée par les lansquenets , lesquels estoient continuellement travaillez par les Turcs, tant de Jour que de nuict. Ce Turc ayant fait sonder que les lansquenets, pour les fatigues passées, faisoient mauvaise garde en leurs tranchées, le 15 d'aoust, à la pointe du Jour, il fit en un endroict passer dans trois barques nombre de Janissaires qui gaignerent incontinent la trenchée, d'où ils chassèrent ceux qui y estoient en garde, et gaignerent deux pièces d'artillerie. En roesme temps Tarmée turquesque parut le long du Danube pour traverser en Fisle, où Sinan avoit donné ordre qu'en sept endroicts, de six cents pas en six cents pas , il fust mené nombre d'artillerie , et que toute ceste grande tranchée qu'il avoit fait faire fust remplie de mousquetaires, tellement qu'entourant presque ceste isle comme un cerne, ils engardoient que nul n'osoit parolstre du costé de

Tisle, espou ventant merveilleu8eroeDt,po(ir kir grand nombre, les lansquenets qui estoient encor dans quelques tranchées, lesquels voyans cest apparat de l'autre bord, et quedeux cents Twa mousquetaires estans dans une barque pasEoient d'asseurance en l'isle, ils prirent generaleffleDt la fuicte. Ces Turcs, passez sans empesdieoient, s'emparèrent des tranchées et da canon qu'Os tournèrent contre les Impériaux. Leprineedom Jean, qui estoit alors en l'isle, à la première alarme qui se donna au cam]^ impérial, courat vers ces trenchées là avec Franeiseo de Monte qui ne faisoit que d'en sortir de garde, vAm de quelques uns des leurs : la cavalerie hoogroise s'y rendit aussi en mesme temps; mais, pensans faire retourner teste aux lanâqnenets, il leur fut Impossible, quelque remonstruM qu'ils leur fissent. Aussi tost que lestnmpesde l'Infanterie italienne furent arrivées, le prisa dom Jean et François de Monte se Jetterait de telle ardeur dans les trenchées perdues, que des deux cents Janissaires passez il ne s'en retoum que vingt de l'autre bord ; les autres passes dans les trois barques, voyans ceux-cy si mal tnktez, mirent les deux canons quMIs avoient gaigoé dans le Danube, et se remirent sur leurs barques, regaigoans leur bord : les tranchées rasseurées par ce moyen et regarnies d'hommes, ce ne fut plus de part et d'autre que eoopsde canon. Le prince dom Jean, laissant la rive de reau, rentra plus avant en terre, environ quatre cents pas, où estoit l'archidue avec toos la princes et seigneurs de l'armée, et où ilsavoiest pris champ pour combattre selon les occasion qui s'en presenteroient ; mais, entendans quêtes Turcs avoient esté rechassez des tranchées, ib en remercièrent tous le prince dom Jean arer beaucoup de signes d'honneur.

L'entreprise de Sinan avoit esté d'attaqser ceste isle par plusieurs endroicts. Il scavoitbieB que les Tartares traversoient, par un certaia ordre qu'ils tenoient, les rivières inguaiables; ce fut pourquoi il les envoya passer en un endroit de risIe, à une lieuê au dessons de Javarin, o> il avoit descouvert qu'il n'y avoit goeres d'eau, affin de surprendre à dos le camp Impérial, K. le tenant empesché de ce costé là, avcâr plus de moyen de faire entrer son armée dans Tlsit: mais ce dessein ne lui réussit non phis qne l'ai* tre, pource que, dez que l'archidue eutenadvis qu'ils passoient , Il y envoya Palfy avec sa cava* lerie , lequel en rencontra cinq mille de passo» lesquels avoient mis le feu dans un villa^- Aa lieu de se préparer au combat ils tournèrent Vfhi paule, et se précipitèrent tellement dedans Feafl par la peur et la frayeur, que, oe se goii>«4

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ttaoB point avec dextérité pour sormonter le courant de Teau , comme ils avoient faict en passant , il ne s'en retourna pas, de tous ceux qui estoient passez, plus de trois cents à Fautre bord, et (tarent tous ou noyez ou tuez. Les gens de Palfy y gaignerent plusieurs de leurs chevaux, lesquels sont plustost propres à porter la somme qu'à Tusage de la guerre , aussi bien que leurs maistres , qui sont plustost propres à destruire et ruiner les pays mal gardez qu'à combattre. Tout ce jour là les deux armées furent sus pied, et les chrestiens ne voulurent se retirer que premièrement ils n'eussent veu que les Turcs fussent rentrez en leurs pavillons. Plusieurs capitaines d'expérience s'esmerveillerent lors que Sinan ne vinst à bout de son entreprise , et crurent qu'il n'y avoit eu que la volonté de Dieu seul qui l'en avoit empescbé, veu d'un costé les grandes forces qu'il avoit , et de l'autre le desordre qui estoit au camp impérial pour le peu d'Intelligence qu'avqient entr'eux les principaux capitaines , et pour leur peu d*obeyssance. De Jour en Jour il s'y attendoit de nouvelles forces, selon que les princes et les provinces avoient promis de fournir ; mais il y avoit de la difficulté à les assembler, les uns pour estre loing et ayans un long chemin à faire devant que d'estre en Hongrie, et les autres qui n'avoient aucune bonne volonté de servir en ceste guerre ; ce qui fut en parde la cause que Sinan vint à bout de son entreprise, ainsi que nous le dirons cy après.

Or en ce mesme mois l'archiduc Maximilian, qui estoit lieutenant gênerai en la Croatie et en la Carinthie pour l'Empereur, voyant que Sinan avoit tiré de ces provinces là le plus de gens qu'il avoit pu pour assembler sa grande armée, et qu'il s'alloit empescher au siège de Javarin , il se mit en campagne en intention de luy faire diviser ses forces pour secourir les places turquesques qu'il travailleroit, et par ce moyen le divertir de continuer ce siège. Ayant assemblé une armée de vingt mille hommes , la plus grand part cavalerie , ayant pour ses lieutenans Lencoviz , gouverneur de la Sclavonie, et Elchemberg de la Croatie , et sceu qu'il y avoit trois mille Turcs logez et retranchez prez Petrine , il fit une cavalcade pour les attraper ; trouvant la cavalerie à la campagne , il luy donna une si rude charge qu'elle se sauva à la fuitte par chemins rudes et montueux , desquels il en fut tué quelque deux cents; et , tandis qu'il la poursuivoit , rinfanterie, qui estoit restée au camp, s'aydant de la nuict, se retira à Cartagnavize , laissant leurs pavillons pour butin aux Impériaux. L'archiduc ayant Mt passer à toutes ses troupes la rivière de Culpe, il se résolut d'assiéger Petrine,

qui est ce fort dont nous avons parlé cy dessus que fit faire le bascha de Bosne quand il commença la guerre contre l'Empereur. L'archiduc fut desconseîiléde ce dessein par Elchemberg et par le capitaine Kab pour le peu d'infanterie qui estoit en leur armée, très-nécessaire pour un tel siège ; mais nombre d'Usochiens l'estaus venu johidre , il entreprit en mesme temps et le siège de Petrine et celuy de Crasloviz , qui n'en est distant que de deux lieues, lequel il envoya investir par Lincoviz, et lesquelles deux entreprises luy réussirent , car Crustan, qui commandoit dans Petrine , voyant, le jour Sainct Laurens, que les Impériaux avoient tellement gaigné pied à pied , par tranchées , qu'ils estoient contre la muraille et avoient mis en batterie nombre de pièces de canon en intention de les faire tirer le lendemain matin, désespéré de secours et de pouvoir résister, fit mettre le feu aux maisons du fort, et, ruinant ce qu'il put, se sauva avec les siens à la faveur de la nuict, laissant pour tout butin trente pièces d'artillerie. Ceux de Crasloviz furent receus à composition , et I archiduc les laissa aller en liberté.

L'archiduc, ayant ainsi pris ces deux places, fit repasser la Culpe à son armée pour venir assiéger Sisseg ou Tsescq , qui avoit esté pris et repris l'an passé, comme nous avons dit; mais les Turcs qui estoient dedans en garnison , espouvantez, mirent le feu dans ceste place, Jetterent vingt pièces de canon au fonds de l'eau , puis se sauvèrent à la fuitte. Ceux du chasteau de Gara en firent de mesme, laissans aux Impériaux la liberté de courir la Bosne, où ils ne s'espargnerentpas. L'archiduc Maximilian ayant donné ordre que l'on fist un fort vis à vis de Petrine pour la seureté du pays de deçà la Culpe, et ayant fait redresser le fort de Sisseg et retirer rartillerie que les Turcs avoient jettée dans l'eau, il s'en alla demeurer le reste de ceste année dans Yaradin.

En ce mesme temps aussi le prince de Traussilvanieprit les armes contre les Turcs. LaTranssilvanie est une région mon tueuse qui a la Valachie à l'orient, la Hongrie à Toccident, la Pologne au septentrion , et le Danube au roidy. Sultan Soliman, ayant rendu les princes de Transsilvanie ses tributaires , et estant accordé que , en payant le tribut , les Grands-Turcs laisseroient ce pays -là en paix, depuis ce temps-là il n'y avoit point eu de guerre jasques en ceste année [ainsi que plusieurs ont escrit], que ceste paix futenfrainte par une perfidie du Turc. Le prince qui regnoit ceste année en ceste region-lA s'appellolt Sigisraond Battori, neveu du dernier roy de Pologne Estienne Battoi i \ il estoit jeune, d'un

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esprit vif, et instruit fort curieusement en la religion catholique et romaine. On a escrit qu'il luy esciiapa de dire qu'il ne vouloit plus estra subject de payer aueun tribut aux Turcs, et que ce luy estoit une indignité de le payer ; dequoy le Grand Turc adverty pratiqua aucuns Transsilvains, et mesmes des principaux des Battoris, parents dudit prince, leur promettant la prineipautéde Transsilvanie ; mais que comme les Turcs sont naturellement perfides, que le Orand Turc avoit intention de s*emparer luy-mesme de tout ce pays-là. Pour monstrer la perfidie du Turc, on disoit qu'il avoit promis à Baltasar Battory , s'il pou voit livrer le prince Sigismond son cousin entre les mains des Tartares qui de* voient traverser la Transsil vanie pour aller Joindre Sinan en Hongrie, qu'il le soastiendrolt pour se rendre maistre de la Transsilvanie , et d'autre part qu'il avoit promis nu prinoe qui luy amenoit les Tartares, que si tost que l'on luy auroit mis ledit prince Sigismond en sa pula» sance, qu'il s'en desflst, et qu'il luy donnerolt pour recompence du secours qu'il luy amenoit à son service la Transsilvanie. Yoylà de beaux desseins, et voicy ce qui en advint. On avoit pratiqué qu'il se feroit une entreveuô entre ledit prince Sigismond et son cousin le chancellier de Pologne sur les confins de Pologne. Sigismond , s'y acheminant , fut adverty de l'entreprise qui avoit esté faicte de le livrer, dans le lendemain, entre les mains des Tartares qui estoient vers Huste : ce qui luy fut descouvert par aucuns mesmes de ceux qui estoient de laoonspiratioD. Il se trouva à ceste nouvelle si estonné , que ne sçachant d qui se fier , il s'en alla se mettre à seureté dans la forteresse de Chever, où , après qu'il y eut demeuré quatre Jours, et s'estent un peu asseuré avec ses principaux officiers, il manda à tous ses amys de le venir trouver, et fit publier quant et quant une diette générale à Clausembourg. Ayant assemblé le plus de gens de guerre qu'il put, il résolut d*attaquer les Tartares ; mais eux , voyans leur dessein descouvert, après avoir ruyné et butiné tout ce qu'ilspurent en la Transsilvanie , ils s*en allèrent traverser la Hongrie , et trouver Sinan au siège de Javarin. En la diette qui se tint à Ciausembourg , le prince Sigismond ayant faict cognolstre la conjuration qui avoit esté faicte contre luy , on en mit quatorze des conjurateurs prisonniers, à quatre desquels la teste fut trenchée , et celuy qui avoit entrepris de le livrer ou tuer fut escartelé vif. Peu après, ledit Baltazar BattorI fut rstrangitj avec un j:arot, et son frère, le cardinal Brtttori, se sauva en Pologne. Ceste conjuration, dont ou meltott toute la faute sur la perfidie du

Turc , fut ce qui embrasa le cœur des Trtmylvains à luy déclarer la guerre : ils aveleat booDe opinion d'eux , comme sont d'ordiaiire Ici peth pies qui ont demeuré long temps eapaii, loquets n'appréhendent point la guerre, posr ce qu'Us n'en ont jamais eenty le péril, û priocc Sigismond ayant snmêé une aisee grande tnsée de Transylvains et de Kaaelens, il les mena le long du Danube , en Intention d'empcschsrtoQt le seeours qui poorroit aller de Coâetvitioopli par ce fleuve là au oamp de Javarin. Au eoomencement de ceste guerre ils firent un batîi de sept navires chargées de grandes rlcheK«etd« déniera pour payer l'armée devant Javaris. Ce butin donna beaucoup de courage auK soldati transylvains» et eropeseha Dàenrenx progrudo af&ires des Turea. Meames Sinao, qui sa reœit l'advis après qu'il eut pris Javarin , dit à ses &mliiers : • Si eee navires fussent arrivées i bu port, et que J'eusse receu l'argent que l'on metvoyoit dedans , j'eusse pria Vienne en moiosde temps que je n'ay fhtct Javarin. • Betoumoitfi ce siège là, et voyons-en tout d'ane suitte Is fis; car la snitte de eeste histoire monstrert êsm les grandes pertes des Transylvains cl de it naison des Battorls, bien qu'an commeneiDat qu'ils entreprirent ceste guerre ils ayeat ei quelques heureux succès : ansai le Grand Tort puis après, pour se venger des pertes qu'il reeeirt d'eux , fit entrer son aranée dans ee peys U, «i elle fit de grandes desolatloos. Aucuns biaimolent le prince Sigismond et ses sut^jeeUdln* fidélité et de légèreté à i'endroiet desTurcs.pMr avoir oreu certains pères religieux , que l'os disoit avoir esté employés sous main par rcmp»reur Rodolphe , lesquels avoieot oonaeilié « Jeune prince de prendre femnne en la m^ d' Austriohe, mais que ces perea là ne loy aviM pas dit qu'en ce faisant son pays, qaiestuiii demy enclavé dans les paya du Ture, lejdcmeureroit en proye , ou à i'Eoipereur , lequel U seroit nécessité d'appelier à son seeeuis [ce <jo est advenu ] , et aussi que , cependant qot le Turc seroit empesehé en la Tranaylvanic. In pays de l'Empereur en serolent d'autant ssaiigez. Voylà ropinion des uns «t des autres sur k prise d'armes faicte par ce jeune prince de Tr» sylvanie.

Sinan, sans s'eatonner de la guerre desTraisy lvains,ny desplacesprîsesparrarchidoc^Uumilian, ne quitta point le siège de Javaria ; ntf^ pour ce que le camp impérial en fisle de Ztç^* crolssoit de jour en jour de quelques troupes. Jegéant qu'il luy estoit impossible de prendre eft>t ville par assaut, il tourna tousses petferspof se rendre maistre de ceste isle, et etToys t Bedi

CHBONOLOGIB NOVBRÀIRB DE PALMA CAYBT. [1594]

et à Gran deux chaoux avec trois mille Turcs pour accooduire quatre-vÎDgts barques et cinq vaisseaux armez qu'ils appellent nasaiste^ afûn de faire trois^ ponts en divers lieux de Tisle pour assaillir les Impériaux par trois endroits. En attendant la venue de ces barques, les Turcs ne cessoient de battre Javarin en ruine : plusieurs des assiégez perdirent la vie des coups de canon tirex au travers des maisons et des rués ; tellement que les chrestiens , privez des parapets et des gabions en plusieurs lieux, avec une grande fatigue, estoient contraints de se tenir derrière lesterre-plains.

Sur l'advis que les Impériaux eurent que les janissaires s'estoient voulu mutiner pour l*ex« treme disette de vivres qui estoit en Tarmée turquesque, et qu'ils importunoient Sinan de faire dresser la grande batterie pour donner l'assaut gênerai, et mesmes que le prince des Tartares mcnaçoit de se retirer pour le manquement de la promesse que Ton luy avoit faicte de loy donner une province des chrestiens, desquelles plaintes Sinan avoit eu peine à appalser les uns [»r douces paroles, leur promettant de satisfaire 3n peu de Jours à leurs désirs, les autres par ions, Tarchidac Matthias délibéra de faire une p'ande sortie sur le camp des Turcs le 28 d'aoust , )onr rendre vains tous leurs desseins. La cavaerie fut conduite par Palfy, et Tinfanterie par e prince dom Jean. Premièrement sortirent six aille haiducs [ainsi s^appelle Tinfanterie hon- [roiae] par la porte de Tatta; en mesme temps , ur trois barques, sortirent aussi trois mille iansuenets conduits par Gitzcoffler, avec charge de lettre pied à terre en un certain lieu, puis tour- «r à droicte , et venir se Joindre avec lesdits aldues, et renverser tout ce qu'ils rencontre- >ient devant eux ; puis sortit le prince dom Jean vec toute Tinfanterie italienne et nombre de iqoiers et mousquetaires et lansquenets, d'ene lesquels il choisit mille piquiers dont il fit un «adron, faisant cheminer à leur flanc cinq înts harquebusiers d'qn costé, et trois cents ousquetaires de Tautre ; puis après sortit le bain de Palfy avec quatre mille chevaux hungrois, 1 gros esquadron de reistres, et la compagnie i cavalerie d'Antonio de Medicis. Palfy, ayant iversé la rivière de Raba, s*en alla mettre en

1 endroict propre pour secourir Tinfanterie, Ion le besoin qu'elle en auroit , et selon que la Valérie des Turcs la voudroit endommager. Du commencement les haiducs donnèrent oict aux trenchées, desquelles ils chassèrent ou ereot tout ce qui se rencontra devant eux, et iclouëreiit quatre canons : mais, s'estans amu-

2 à butiner, comme c'est leur coustume,

donnèrent le loisir aux Janissaires de se recognoistre, lesquels, favorisez de nombre de cavalerie qui estoit accourue en cest endroict là au bruit de l'alarme, donnèrent si furieusement qu'ils regaignerent l'artillerie et les tranchées, et tuèrent plusieurs haiducs avec leur butin, et en eussent d'avantage tué sans le gros escadron de picques , à la teste duquel estoit le prince dom Jean et son lieutenant Rossi , qui firent retourner les janissaires plus viste qu'ils n'estoient venus. Les trois mil lansquenets sortis par eau eurent bien pire fortune ; car, ayans mis pied à terre, ils ne cheminèrent pas trois cents pas que, rencontrans de front nombre de Janissaires , ils se mirent à la fuite pour rentrer dans leurs barques : en ceste confusion plusieurs y perdirent la vie, et entr*autres la barque sur laquelle estoit Gitzcoffler coula à fonds , et luy s'y noya et beaucoup des siens. Hais les haiducs, s'estans rassemblez et de nouveau reiinis en un escadron , accouragez par le prince dom Jean , qui mit avec eux encor quelques Italiens, regaignerent les trenchées, où il fut bien combatu de part et d'autre un long temps. Trois mil chevaux turcs, accourus encor au secours des janissaires, alloient entourer une bande des haiducs qui s'estaient rangez en un lieu assez advantageux ; mais Palfy avec sa cavalerie leur vint au devant , et leur fit tourner visage. Les Turcs, renforcez encor de pareil nombre de cavalerie, s'acheminèrent pour revenir à la charge ; ce qu'ayant veu les reistres et la cavalerie italienne, avec quelques harquebuziers à cheval qui estoient à leurs costez, allèrent se Joindre h Palfy. Ce ftit lors qu'il se fit de belles charges, et où il en mourut plusieurs de part et d'autre , mais les Turcs , augmentans toujours de nombre, ne taschoient que d'investir les chrestiens ; ce que ne pouvans faire à cause dudit escadron de picques favorisé d'harquebusiers et mousquetaires, ils firent mener deux canons sur un petit tertre : à la seconde fois qu'ils firent tirer ces canons , ayans faict une rué au travers dudit escadron, le prince dom Jean le fit reculer de cinquante pas en un endroit où le canon passoit par dessus leur teste. Ces combats ayans bien duré quatre grosses heures, les Impériaux firent leur retraicte sans aucune confusion, rinfanterie la première, et puis la cavalerie, cependant que Partillerie de la ville tiroit et endommageoit grandement les Turcs, lesquels perdirent en ces combats bien trois mil hommes, et entr'autres le bascha Garassi, et les chrestiens quatre cents ; de blessez beaucoup, et entr'autres Palfy.

Sinan, pour venger ceste perte, envoya dès le lendemain vingt mille Turcs et Tartares faire le

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degast Jusques aux portes de Papa, cù ils firent de grandes ruines, et taillèrent en pièces mille soldats de la garnison qui en estoient sortis assez inconsidérément et sans ordre. De là ils coururent tout le pays entre la Raba et la Rabsa, qui est un canal du Danube ainsi appelle ; tellement que toutes les terres du baron de Nadaste demeurèrent en proye aux Turcs, où furent mises à feu et à sang.

Les Janissaires se plaigoans aussi que la perte qu'ils avoient faicte en ladicte sortie provenoit du peu d'ordre qu'avoit mis aux tranchées le beglierbei de la Grèce, qui estoit leur chef, sur ceste plainte, Sinan, leur voulant complaire, o&ta de sa charge ce beglierbei [bien qu'il fust son fils] , et la donna au bascha de Bude, lequel , estant par ce moyen parvenu à ce degré , commença à resserrer de plus près. les assiégez pour les empescher de faire plus de telles sorties : il adjousta de nouvelles tranchées aux vieilles, fit dresser de nouveaux forts, lesquels il fit garnir de bonnes artilleries qui incessamment tiroient au travers des malsons et rues de Javarin ; dont les assiégez se retrouvèrent plus qu'auparavant en peine, ne se pouvans tenir ny au lict ny à la table, ny cheminer par les rues sans danger. Aucuns médecins et chirurgiens mesmes qui alloient pour penser les blessez se trouvèrent enterrez dans la ruine des maisons avec ceux qu'ils alloient penser. Le prince dom Jean, pensant gaigner le fort qui les endommac^eoit le plus, lequel estoit sur le bord de la Raba, fit une sortie le 7 septembre, et espérant le forcer ; mais ce dessein fut sans fruict, et ne put faire autre chose que de brusier avec des feux d'artifices les fascines que les Turcs avoient jettez dans les fossez pour les remplir. .

Les Turcs, qui ne manquent jamais de trouver quelques subtilitez pour amuser leurs ennemis, et s'en servir à leur advantage, firent que le prince des Tartares escrivît une lettre à Palfy, quUl sceut avoir esté blessé en la susdite sortie, et ce par un prisonnier chrestien qu'il luy renvoya. Dans ceste lettre il luy mandoit que le Grand Seigneur luy avoit commandé de brusier et ruiner la Hongrie et TAustriche ; mais qu'il auroit regret d*exeeuter de si grands maux , et que pour esviler tant de ruynes, qu'il seroit bon de tenter premièrement s*il n'y avoit point moyen de faire quelque trai;;té de paix, et que si ledit Palfy vouloit prendre la peine de sçavoir la volonté des chrestiens sur ce subject, qu'il traicteroit de son costé cest affaire ave^; les Turcs. Aussi-tost ceste nouvelle fut envoyée à l'Empereur pour en sçavoir sa volonté ; et courut un bruit que l'on devoit faire trefve pour quelques

Jours; et Palfy mesmes, pour donner quelque repos aux haiducs, qui estoient bien quioie mille, les envoya refraischir hors de Tisle. Deux Jours après qu'ils furent partys, Sinan, qui en fot adverty, ne faillit point de se prévaloir de cesl advantage ; et , ayant sceu qu'il ny avoit pas grande infanterie au camp impérial dans l'isle^ il se résolut de l'emporter.

Le huictiesme septembre, à la pointe do joor, en l'endroit mesme où vingt-cinq jours auparavant les Tartares avoient entré dans ladite ide et en avoient esté repoulsez par Palfy, ainsi que nous avons dit cy «dessus , le bascha de la Natolie , à qui Sinan avoit donné la charge de gaigner ce passage avec les l)arqoes qui estoient arrivées de Bude et de Gran, sans aucun empêchement fit descendre bon nombre de janissaires , lesquels se rendirent incontinent maistres de toute la tranchée pour ce que les lansquenets qui la gardoient , les voyant venir avec resolotion, l'abandonnèrent et allèrent donner Talanse au camp impérial, où II y avoit encor douze mil chevaux et trois cents Italiens seulement^ le surplus de l'infanterie estant dans Javarin. Or. bien qu'il estoit impossible sans infanterie de ^^ gaigner la tranchée, toutesfois les chefs de b cavalerie chrestienne coururent au lien où les Turcs estoient descendus, et résolurent de lèses chasser avec la cavalerie, laquelle Ils divisèrent en trois troupes, la première conduite par le doc François de Saxe , dom Antonio de Medids et Virgiulo des Ursins, duc de Braciano , lesquels». tenans la main droite , allèrent le long do Danube ; le comte de Sdrin, tenant la gauche, alla comme contremont le Danube ; et de front donnèrent le marquis de Burgaw, le prince don Jean , et du Mont ; bref, ils firent tout oe qu'as purent pour chasser les Turcs de la trencbee qu'ils avoient gaignée , mais il leur fut impossible faute d'infanterie ; tellement que, coosidcrant que c'estoit une entreprise vaine, qu'ils perdoient beaucoup de leurs chevaux , que les Turcs de l'autre bord tiroient force coups de canon poar favoriser la descente des leurs , d'un desquels avoit esté blessé dom Antonio de Mediciset son cheval tué sous luy, que le duc de Bradaao avoit esté blessé de trois harquebuzades, et qu'il estoit passé un si grand nombre de Turcs qu'ils entouroient presque desjà le camp impérial. ^ chrétiens, se voyans hors d'espérance de poovoir regaigner lesdites trenchées, l'archiduc MiUtuas fit appeller auprès de soy , en plaine eampigo^* ceux du conseil de guerre. Du HooK pnpon qu'il failloit faire venir en diligence nombre d*îcfanterie, et s'esforcer de regaigner la trtnckec ; mais on luy respondit : « Où prendre ceste io-

CHfiONOLOOIB NOVBNAIBE DE PALMÀ CAYfiT. [1594]

faoterie? car elle est logée à trois grandes lieues d'jcy : devant qu'elle soit venue l'armée des Tares sera passée, et serons contraints de venir aux mains avec trop de témérité, veu la trop grande ioegalité de nos forces aux leurs, et par conséquent ce seroit nous perdre tous que de suivre ce consdl. • Après beaucoup de propositions il fut résolu que la moitié de la cavalerie feroit ferme contre les Turcs cependant que Ton donneroit ordre à passer tous les bagages et pavilloos du camp par le pont dans Javarin, et que les gens de guerre iroient passer dans une petite Islequi est vers le soleil couchant de Javarin, laquelle fut jugée estre aussi commode et seure pour secourir encor les assiégez que celle de Zighet : ce qui se devoit faire la nuict ; mais en eeste nuict ceste resolution ne se put exécuter, poorce que , le Danube estant fort cru en peu d'heures, un moulin emporté de la force de l'eau donna ce mesme jour à travers le pont de barques de Javarin, leciuel il rompit, et la plus-part des barques estant desliées se perdirent au courant de Teau. L*arcblduc, nécessité pour cest accident de changer de comell [car il n*y avoit point moyen de raccommoder ce pont si tost], et ayant un si puissant ennemy en teste, qui le jour d'auparavant Tavoit salué de quarante pièces de canon , fit partir les bagages de grand matin pour aller passer au pont à Altembourg, qui est au couchant de la grande isle de Komorre, avec intention de faire tenir tousjours sa cavalerie par escadrons, pour empescher les Turcs de rien entreprendre sur les bagages, et que, les bagages passez, ils se retireroient dans la susdite petite isle. Mais il en advint tout autrement : car le Turc ayant descouvert que Fintention des chrestiens estoit de se retirer vers ia petite isle, il alla droict donner à eux, et les contraignit de passer si vistement , qu'il y eut quarante reistres de noyez. Les chartiers, et ceux qui conduisoient le bagage, prirent en mesme temps une telle espouvante, que, coupant lestraicts des charrettes, chacun d*eux monta sur ses chevaux pour se sauver vers Altembourg ; tellement que sans résistance les Turcs et Tartares, ayans gaigné les pavillons, les vivres et munitions qui estoient restez au camp impérial, butinèrent encor tout le iMigage de Tarmée impériale , où y avoit bien des richesses.

L'archiduc, nonobstant ceste perte, estant dans la susdite petite islette, entre un canal du Danube appelle la Rabinize et le Danube, désigna de s'y fortifier avec mille haiducs qui luy esloient restez avec luy et toute sa cavalerie, espérant encor empescher les Turcs de prendre Javarin, pals qu'ils ne l'eussent sceu assaillir dans

ceste isle qu'à leur desadvantage , pource qu'il y avoit deux bras d'eau entr'eox et luy ; mais ce dessein ne luy reiissitnon plus que les autres, pource que neuf mille reistres , qui faisoient lors plus que les deux tiers de son armée, nonobstant ce qu'il leur put dire , se partirent d'avec luy , et s'en allèrent droict passer à Altembourg. Ledit archiduc, voyant le pauvre estât des affaires des chrestiens, pour leur peu d'obeyssance, fut contraint de les suivre avec le prince dom Jean et ce peu d'Italiens qu'ils avolent avec eux, pensant encor les arrester à Altembourg, et faire là quelque résistance aux Turcs. Cène fut parmy les chrestiens qu'un desbandement gênerai : tellement que, dez le lendemain, l'archiduc se trouva n'avoir avec luy que le marquis de Burgaw, le comte de Sdrin , le prince dom Jean et du Mont , avec quarante cuiraces et autant d'harquebuziers à cheval , et cinquante hommes de pied. Pour n'espouvanter les habitans de i'isle, il fut encor six Jours dans Altembourg, non sans courir du danger ; mais, exhorté de se retirer en lieu seur , il s'en alla à Pruch, place forte à quelque sept lieues françoises de Vienne, située sur la rivière de Lecyta. Les Turcs et les Tartares pensoient l'attraper au passage du Danube ; mais, s'estant joint à luy cinq cents chevaux , il passa sans aucun destourbier.

Après cestexploict, Sinan tourna toutes ses forces pour entrer dans Javarin : il fit premièrement un pont de barques dans I'isle de Zighet pour passer vers la porte de l'eau de Javarin ; et ayant commencé à dresser une trenchée pour faire une batterie dececosté là, le Danube, estant creu , emmena la pluspart de ces barques : tellement qu'il fut quelques douze jours sans baaucoup advancer. 11 faisoit toutesfois fort travailler à miner; mais les mines, descouvertes, firent contremiuées et esventées. Il fit encor dresser de nouveaux forts pour battre en ruyne, dont les assiégez estoient très-mal traittez , et commençoient à patir outre cela plus que médiocrement ; car il y avoit plusieurs malades, infinis blessez dont il s'en mouroit quantité tous les jours, et si ils estoient hors d'espérance de pouvoir plus paroistre sur les murailles. Outre tout cela les vivres manquoient. Timtesfois le comte d*Ardech et Rossi firent ce qu'ils purent pour accourager leurs soldats à défendre jusques à l'extrémité ceste place. Mais il advint plusieurs petites querelles et dissentions entre les Italiens et lansquenets, estans aucuns d'eux de contraire religion , et mesmes venans, comme dit une relation italienne, allé tnani co'Turrhi , di dieiro sparavan loco archibugiaie , et gli ucçidevano fingendo di rilirar a* nimki, A tous ces revers

CUaONOLOGIB NOVBNAIAE OB PAUIÀ CÀYBT. [1694]

de fortune Tarchidue Matthias falsoit devoir , pour y remédier , de maDder de tous costez geos, afiu de jetter du nouveau secours dedans Javarin , et tascber à retirer ceux qu'il sçavoit estre trop fatiguez ; mais il iuy fut du tout impossible, pour le peu d'obeyssance que l'on Iuy portoit, et pour les animositez que les chefs avoient les uns contre lesautres. Les Turcs s'employoient cependant du tout à la mine et à la sape ; en quelques endroits ils receurent beaucoup de dommage ; mais dans d'autres, sçavoir au boulevard proche la porte de Raba, une mine y avoit faict saulter seize brassées de mur. Les Turcs perdoient beaucoup d'hommes : mais quand ils en avoient perdu cent, cela ne leur estoit pas si dommageable qu'aux chrestlens quand ils en avoient perdu deux.

Sinan, ayant ainsi pris l'isle de Zighet, et désirant avoir Javarin sans perdre encor les siens en un assault gênerai , fit offrir aux assiégez bonneste composition. Les assiégez respondirent qu'ils y adviseroient dans trois jours. Les lansquenets , entr'autres le colonel Perlin , soustinrent qu'il n'y avoit point d'apparence d* estre secouru , et qu'en Testât où ils estoient, le Turc les pouvoit aysement forcer ; qu'il failloit mieux avoir une composition honorable, puis qu'ils avoient fait leur devoir, que non pas d'attendre à Textremité) en quoy peut estre ils ne gaigneroieut que la mort ou une servitude perpétuelle. Rossi s'y opposa fort, monstrant qu'il y avoit moyen encor de tenir quelque temps ; mais le plus de voix l'emporta ; et Perlin , au nom du comte d'Ardech , accorda, le 29 septembre, que les soldats sortiroient avec leurs armes et bagages , enseignes desployées et tambour battant. Le comte d'Ardech ayant le lendemain donné les clefs au bascha de Bude, il fut conduit avec les principaux jusques à Altembourg. Il sortit aussi ce mesme jour deux mille cinq cents soldats de Javarin, de reste déplus de six mille qui y estoient entrez ; entr'autres des Italiens , qui en y entrant furent comptez estre deux mille trois cents, il n'en sortit au plus que cinq cents, le reste y estant mort Sinao gaigna, en conquestant ceste place, une des clefs de la Hongrie , cent cinquante pièces de canon , quatre cents caques de poudre, cent vingt muids de farine et autres munitions , ce qui Iuy fit avoir espérance de pouvoir encor conquester la forteresse de Komorre, et , pour la fertilité de l'i&le où ceste place est située, y faire yverner son armée, en laquelle il n'y avoit plus que quarante mille chevaux turcs, sept mille Janissaires, quatre mille hommes de pied de diverses nations, et trente mille Tartares. Ayant baillé la moitié de ceste

armée au bascha de Bude , il la fit passer dam risle de Scute sur deux ponts de barques qo'il avoit faict faire exprès, et fit investir Komorre. De l'autre partie de l'armée il en mit une forte garnison dans Javarin, et du reste il leur iaisoit faire des courses le long des rivages da Danube, afin d'empescher le secours que les cbrestieDS pourroient donner à Komorre.

L'archiduc Matthias, ayant eu advis que Komorre estoit assiégé , manda au colonel Brauni [autres disent Praun], qui avoit deux mille hommes de guerre dans ceste place, qu'il s'asseorast d' estre secouru de Iuy, et qu'il ferait le\er le siège au Turc , ou Iuy donneroit bataille B*ii l'attendoit.

Les Turcs entendans que l'archidac atoil amassé de grandes forces en Possonie, et ({oe Tieffembac l'ayant joint avec dix mille hommes, que son armée estoit de vingt mille piétons et dix mille chevaux, ils levèrent le siège dedevant Komorre, laissèrent embourbé un de leurs canons , et les assiégez , leur donnans sur laqneur, leur firent abandonner quantité de leur bagag» avec si grande confusion , qu'ayans peur destre suivis ils rompirent leurs deux ponts après qu'ils furent repassez, et se retirèrent dans lavarin.

Les pluyes et le froid firent retirer pour ceste année les armées , tant des Impériaux que de Turcs , en garnison ez villes de leur party ; qnaat aux auxiliaires, ils s'en retournèrent ehacuoeo leurs pays, comme firent les Italiens et les Alkmans d'un costé ; quant aux Tartares, ils ae s t en retournèrent pas «tous , car, passans par la campagne de la haute Hongrie , et ayans brosiê Ventzelot, Gneù, Bul, Rerestreth, Bireidelet, Islac, et beaucoup d'autres petites villes, raynans et butinans par tout où ils passoieot, le prince de Transsilvanie, qui avoit assiégé T^ misvar sur les Turcs, leva son siège, et, estast joint avec le Valachinetle Moldave, les attrapa de nuict à un passage estroit où la plus-part fat mis en pièces, leur bagage et tout ce qu'ils avoient butiné, pris ; mille chrestlens qUils emmenoient pour estres esclaves furent recoairès et mis en liberté. Du depuis, ce prince traossilvain, poursuyvant les restes, donna Jusques a Casu aux confins de Moldavie , place que les Turcs tenoient, dans laquelle Iuy et les siens estrcrent par force , et tuèrent toute la garnison qui y estoit ; puis, revenant encor vers Ternesvar, il fit plusieurs desfaictes des Turcs, lesquels, au retour du siège de Javarin, s'en al* loient hyverner en diverses provinces. Voilà comme ce jeune princeen ceste annéefitia guerre ouverte aux Turcs pour le bien commua de la

GHaONOLOGIB NOYBNAIKB DE PALHA CAYBT. [1594]

ehrestienté; aitssi TEmpereur luy promit en mariage Marie Christierned'Austriche, fille de son oncle le feu archiduc Charles , et qa*il luy envoyeroit tout le secours qu'il luy avoit demandé

pour la seureté de la Transsilvanie, ainsi que nous dirons Tan suyvant , en traictant de la punition que fit faire TEmpereur de ceux qui avoient rendu Javarin.

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