PREMIÈRE PÉRIODE
DU COMMENCEMENT DE l'ÊRE VULGAIRE AU PARTAGE DÉFINITIF DE L'EMPIRE ( 1-395 AP. J. C.).
APERÇU GÉNÉRAL
Cette période, qui commence à Auguste et finit à Théodose, est exclusivement romaine ; tout se rattache aux empereurs : la plupart des peuples n'ont plus d'histoire qui leur soit propre.
On peut distinguer, dans le premier siècle de notre ère, d'une part, trente années paisibles, dont quatorze appartiennent au règne d'Auguste, dix à Vespasien, deux à Titus, deux à Nerva, deux à Trajan qui régnera encore dix-sept ans dans le siècle suivant; de l'autre, si l'on ne regarde qu'à Rome, au sénat, à l'empereur et à la noblesse, soixante et dix années de forfaits et de honte, où les caractères se flétrissent, où les affections naturelles et les habitudes sociales se corrompent, où surtout le sénat romain, se distinguant au milieu de l'abjection universelle par une ignominie plus profonde, sanctionne toutes les iniquités, rend grâces de tous les attentats, de tous les fléaux et aussi des outrages qu'il reçoit lui-même, vil sous les tyrans affermis, plus vil encore lorsque, bien assuré de leur chute, ou prochaine, ou consommée, il proscrit avec une fureur solennelle les objets de ses longues adorations.
Pourtant ces règnes despotiquesde Tibère, de Caligula, de Claude, de Néron et de l'ignoble Vitellius , si justement flétris par Tacite et par la postérité, ne sont pas, pour les nations soumises, une époque partout et toujours désastreuse. L'empire est trop vaste pour que la cruauté, les vices ou les folies d'un homme puissent se faire sentir sur tous les points. Hors de Rome et du cercle où luttèrent l'une contre l'autre la noblesse et la tyrannie, celle-là par des conspirations et le poignard , celle-ci par les délateurs et le bourreau , un ordre jusqu'alors inconnu règne dans les provinces, à l'abri de la Paix romaine, et n'est guère sérieusement troublé que par les convulsions qui suivent la mort de Néron,
Ier SIÈCLE APRES J. C.
La civilisation profite de ce calme pour gagner les provinces occidentales et s'y enraciner, et la littérature romaine se signale par de nouveaux chefs-d'œuvre. Moins pure et moins belle que dans l'âge précédent, elle est plus vaste, plus riche de connaissances positives et d'observations morales. S'il y a dans les vers de Perse moins de profondeur que d'obscurité, si Martial est trop loin de Catulle, si rien ne compense assez dans Pétrone l'extrême licence des idées et des images; si les productions de Silius Italicus, de Valérius Flaccus et de Stace, sont trop peu dignes de l'épopée , on doit au moins des éloges à l'énergique véhémence des satires de Juvénal , et il est difficile de ne pas reconnaître dans Lucain , non la perfection du style et du goût de Virgile, mais la pensée et l'âme d'un grand poëte. Toutefois c'est à la prose latino que ce siècle doit sa gloire littéraire; cette prose embrasse presque tous les genres : la géographie dans Pomponius Mêla , l'art militaire dans Frontin, la médecine dans Celsus, l'agriculture dans Coin* melle, la grammaire et la critique dans Asconius Pédianus , la rhétorique dans Quintilien, la morale entière dans Sénèque; toute la nature alors connue et tous les arts alors cultivés dans Pline l'Ancien. Son neveu Pline le Jeune tient, au-dessous de Cicéron, l'un des premiers rangs parmi les auteurs épistolaires ; mais en composant le panégyrique de Trajan , il s'est montré dans l'art de l'adulation directe et verbeuse, plus habile et plus élégant qu'il ne convient à la probité et à la dignité d'un homme de lettres. C'était cependant un citoyen encore estimable que ce Pline le Jeune , puisqu'il fut Pami de Tacite, celui des historiens de l'antiquité qui a su le mieux juger et peindre les tyrans. Avant Tacite, Tite Live a laissé un magnifique corps d'annales romaines; Velléius Paterculus une simple esquisse qui mériterait aussi des éloges si la tyrannie dont il devait être la victime sous Tibère n'y était lâchement encensée. Après Tacite , et peut-être avant la fin du ier siècle , Suétone a écrit les vies des douze Césars, depuis Jules jusqu'à Domitien; recueil assez peu estimable d'anecdotes scandaleuses, mais utile par une foule de renseignements qui ne se trouvent que là, et sans lequel nous ne saurions pas à quel degré d'opprobre le pouvoir absolu peut descendre.
La littérature grecque moins brillante donne cependant le moraliste Épictète , l'orateur Dion , les médecins Dioscoride et Arétée, le géographe Strabon, Josèphe l'historien des Juifë, Plutarque, le biographe des grands hommes de la Grèce et de Rome, dont les traités de morale ont bien moins servi que celte galerie de portraits à l'enseignement de l'humanité.
Qu'étaient les plus belles œuvres de l'esprit humain , en regard
1er SIÈCLE APRÈS J. G 135
de la mission de Jésus-Christ! Les vérités religieuses, autrefois l'héritage d'un peuple élu , vont devenir le domaine de toutes les nations. Le christianisme prend naissance au milieu d'une société corrompue et avilie par la servitude, à laquelle il doit rapprendre la morale et la liberté. Les quatre Évangiles, dont l'autorité a été consacrée par l'Église, sont composés; mais les persécutions impériales commencent contre les sectateurs du vrai Dieu, que les Juifs maudissent, même sous les décombres du temple de Jérusalem.