Les Moires sont filles d'Anaaké; td.,617 c
moindre, le Destin devient le principe d'explicadonde ce qui, dans les sorts humains, ne dépend pas de l'homme. C'est lui qui, dans la conscience religieuse des hommes du iv'' siècle, devient la chance ou le hasard, la Tyché, qui apporte dans la vie une part d'arbitraire, vous fait naître dans tel pays ou telle condition sociale, distribue à chacun son rôle, comme un poète dramatique*.
En somme, le Destin est le principe mystérieux qui détermine les événements fondamentaux de la vie humaine et leurs conséquences.
Cependant les philosophes ou savants montrent, dans les phénomènes cosmiques, des régularités saisissables à l'intelligence.
L'interprétation de l'intelligence comme force cosmique et ordonnatrice est à la base de la philosophie de Platon; la cause, en tant que liaison des événements, apparaît chez Aristote, pleinement pénétrée de raison; il tente, sans y réussir pleinement, de la réduire au lien des principes à la conséquence dans le syllogisme ~.
Ces explications physiques, en s'étendant à l'homme, devaient avoir pour résultat de rendre complètement inutile un principe particulier d'explication pour les sorts humains. Le caractère propre du rationalisme
1. La Tyché-poète ; Télés, ucpl aùiâpxsia;; 5, 4, éd. Ilense (jtepl TisptCTTàffcwv ; 52, 2). Sur le rôle de Tyché, comme substitut de Moira, cf. DiETEKicH, Abraxas, p. 94.
2. Robin, Sur la conception aristotélicienne de la causalité, Archio fur Gesch. der Philos., 1910.
LES AVrÉCÉDENTS DE LA DOCTRINE. 175
philosophique à l'époque d'Aristote par exemple, semble bien être précisément de faire reculer et même disparaître complètement le champ d'application de tels principes d'essence religieuse.
Le mouvement d'idées stoïcien est, à certîdns égards, en réaction contre cette tendance. Non seulement le stoïcisme a réintroduit avec éclat l'idée d'un destin régulateur des sorts de chacun*, mais encore il a prétendu généraliser ce principe d'explication, en l'étendant de la destinée humaine à la destinée de tous les êtres de la nature et de l'univers dans son ensemble. La façon dont il se représentait Tunivers, comme composé d'un ensemble d'êtres individuels distincts, prêtait d'ailleurs à cette nouvelle interprétation.
Insistons bien sur le caractère religieux de ce principe universel. Il introduit dans la vision du monde une transformation dont il est difficile d'exagérer Tintluence sur le développement de la pensée antique. Pour la résumer en une formule, cette tranformation consiste à identifier d'une façon définitive le principe d'explication scientifique des choses, et le principe religieux, régulateur de la vie humaine. Et, dans la mesure où ce principe religieux est de nature psychologique et spirituelle, la raison ou la cause des choses doivent être cherchées dans une nature spirituelle. Toute
1. Le DesUa (Eliiaptiivr;) s'appelle aussi Moires, àizo toû xaT* oùtô; c'.a!Upiff|MÛ, etc. (Stob., ÂRN., II, 2&i, 34).
religion doit être une philosophie, et toute philosophie une religion; ce sera maintenant un argument contre une religion, qu'elle ne renferme pas en elle l'explication de la nature; mais en revanche, nous allons assister, en philosophie, à l'avènement de toutes ces forces de nature divine : les « raisons divines », les esprits, les éléments divinisés, les archontes, à la fois objets de culte, et principes d'explication. C'en est fini de ce rationalisme latent chez les premiers penseurs delà Grèce, qui avaient si spontanément et si nettement mis les objets de la religion hors de cause dans la recherche des lois du devenir. Le sentiment de vénération se lie, de la façon la plus étrange aux yeux d'un moderne, à la satisfaction intellectuelle provenant de la découverte de la cause.
Nous n'avons pas à apprécier en elle-même cette combinaison d'idées. Pourtant nous pouvons en signaler deux conséquences historiques, dont l'une peut être jugée malheureuse, tandis que l'autre est restée un fondement de notre conception scientifique du monde. La première, c'est d'avoir empêché définitivement, beaucoup plus encore que les philosophies idéalistes d'Aristote et de Platon, le développement des méthodes positives ; la croyance à l'action des forces spirituelles dans la nature a pour héritière lointaine mais certaine, la théurgie néoplatonicienne. D'autre part, la théorie du destin énonce un principe bien important, c'est celui
LE LOGOS d'hÉRACLITK. 177
de Tunilé des lois de la nature : il est remarquable que la philosophie et la science antiques n'y étaient pas arrivées par elles-mêmes ; le dernier des grands systèmes, celui d'Aristote, avait seulement abouti à classer des causalités de divers ordres et à les coordonner ou à les subordonner hiérarchiquement; le Destin du stoïcisme détermine non seulement la généralité des événements ou une classe d'événements, mais tout, jusqu'au plus petit détail* ; il ne trouve aucune résistance dans une spontanéité quelconque ; la fausse croyance à cette spontanéité, nous explique Chrysippe, est due aux phénomènes appelés contre nature, comme la mutilation ; mais « contre nature >; n'a de sens que par rapport à la nature de l'être considéré ; si on l'envisage, comme on doit le faire, dans l'ensemble des choses, la mutilation n'est plus contre nature, mais conforme à la nature 2. Ceci veut dire que les lois sont immanentes aux êtres, et que ceux-ci se plient à leur direction avec une docilité infinie.
LoGOS d'Heraclite. — Les Stoïciens sont-ils les inventeurs du destin? Bien avant eux, Heraclite n'avait-il pas
1. Cf. les fortes expressions de Chrysippe lai-méme d'après Plutar- Qie, De Sloie. repugn.. Arx., Il, n" 937 : « 11 faudra que tout événeinent, quel qu'il soit, dans l'unÏTers et dans une quelconque de ses parties, se produise suivant la commune nature et [suivant sa Raison, selon la suite et sans éprouver d'em(>écbement. »