DESTIN ET LIBERTÉ
le destin énonce seulement que cette cause ne produirait rien sans une cause adjuvante, qui est la cause antécédente * ; par exemple, il n'y aurait pas d'assentiment sans représentation compréhensive; mais celle-ci, toute seule, sans la nature de la raison ne l'explique pas -. Chrysippe cherche, en un mot, à affirmer simultanément les deux termes du dilemme.
Du point de vue de notre déterminisme, cette objection serait facile que la cause principale elle-même fia volubilité du cylindre) est un événement qui, d'après le principe du destin, doit être déterminé aussi par des causes antérieures, le travail de l'ouvrier, etc. Or, cette objection ne se présente pas, parce que Chrysippe arrête son analyse aux êtres individuels et qualitativement indivisibles, dont le concert compose le monde. Il ne résout pas, comme le fait la science moderne, la nature de ces êtres en événements; les corps restent pour lui les sujets et principes des actions 3. Le Destin apparaît parfois moins comme le lien de causa-
1. La «liscassioD est littéralement reproduite par Gicéron, 18, 41-44. Comp. Ars., II, n'" 997, lOOO (294, lâ-25).
2. Ibid., 44 et Plct . De St. rep., 47 (Anif., II. 994). La solution de CicÉRO.> doit être complétée par une indication d'Alexandre, non forinellement attribuée à Chrysippe (Arm., Il, n° 979) : Lorsqu'il s'agit de corps bruts ou de plantes, les actes qu'ils produisent arrivent par (5iâ) eux, mais sans dépendre d'eux [tni toCroi;); ce n'est que dans le cas où le principe est une âme, que l'on pent parler d'actions qui dépendent de l'être.
3. Cf. Alexandr., De fato, 13 : TÎ^«t«i Ss xà Oç' haurcw yivôiieva wrrà T^v otxEc'ocv 9«ffiv, là |jièv -Wq ).:6ou xati tf.v ).î9gu, etc.
lité des événements successifs, que comme le concours harmonique d'agents produisant spontanément leurs événements ^ .
La conception du Destin, qui résulte de la solution de Chrysippe, est intermédiaire entre ces deux notions, et c'est pourquoi elle prétend satisfaire à la fois à la loi de causalité et à la liberté 2.
§ VI. — Les dieux et la religion.
Les Stoïciens donnent à la connaissance que nous pouvons acquérir des dieux un caractère foncièrement religieux. Elle est une récompense dernière, un mystère auquel nous sommes peu à peu initiés par la connaissance du monde qui nous en fournit tous les degrés 3.
Ceci n'empêche pas (la science la plus haute et le sens commun coïncidant toujours chez les Stoïciens) la
1. Cf. par exemple la définition de Servils, Adv. Virgil. Aen., III, 376 (Arn., II, 266, 5) : « conexio rerum per aeternitatem se invicem tenens ». Il s'agit plutôt ici d'un concours d'êtres agissant simultanément que d'événements successifs, — Cette solution moyenne (cf. Cic, l. c, arbiterhonorarius) est appelée 7;(Jii8ou>eia par Oenomaiis TArn., II,n°978).
2. Nous mentionnons ici pour mémoire, comme tenant plutôt à la nécessité de la discussion qu'au fond de la doctrine, les raisonnements composés, véritables modèles du genre par lesquels les Stoïciens, reprenant l'offensive, concluaient du destin, la liberté : Alex., De fato, 35; ARN., II, n°» 1003-1005.
3. Les discours sur les dieux xEktxal (Elym. magn., Arn., 11,1299, 2); la science des dieux (xÉYa à6),ov (Id., 7); cf. l'hymne de Cléanlhe (I, 123,4). La comparaison de la physique à un mystère : Cléanthe ap. EviPHAN. (Arn., I, n° 538).
l'existexce des dieux. 197
notion des dieux d'être une notion commune, c'est-àdire que la raison tire spontanément de la vue du monde par une espèce de dialectique instinctive K
Mais, dans le cas des dieux, cette thèse ne va pas d'elle-même. Les Stoïciens se trouvent en face des explications de la notion des dieux par 1' « Aiifklarung » sophistique; il leur faut prendre position devant ces explications qui nient l'orig-ine naturelle. Cette notion n'est-elle pas une fiction poétique? ou une vérité de convention établie par les législateurs? N'a-t-elle pas débuté par l'apothéose des héros (Evhémérisme ? Les dieux ne se réduisent-ils pas à des noms donnés aux choses qui nous sont avantageuses ou nuisibles '?
Les Stoïciens ne nient aucune de ces origines de l'idée des dieux, et en ce sens ils sont, eux aussi, philosophes « des lumières » ^. Ils pensent ne pas pouvoir expliquer autrement beaucoup de mythes de la religion populaire; celle-ci ne pouvait plus apparaître à une pensée éclairée que comme un ensemble de contes; et d'autre part, il eût été tout à fait subversif d'en nier
1. « Les dieox existent ï, notion commune; cf. plus haut p. 65. Sur la formation naturelle de cette notion des dieux, cf. l'opinion de Cléantbe (Cic, De nat. d., II, 13-15;.
2. Cf. la classification des divers genres de théologie attribués aux Stoïciens par Aélius (Kr^., II, 300, 8) : l" le naturel 'celui dont nous venons de parler); 2" le mythique; 3-^ le légal correspondant au culte de la cité. La tradition y est opposée à la nature.
3. Cf. l'explication sur les dieux dansla suite do texte cité, 300,14 sq., notamment les dieux, choses utiles et nuisibles (1. 22).
complètement la valeur. Mais les Stoïciens se servent de l'Aufklârung', non comme moyen de destruction, mais comme moyen de sauvetage ^.
Seulement admettre cette origine toute seule, c'eût été faire des dieux des inventions humaines. Il reste donc à vivifier ces notions fabriquées, par la notion naturelle de la divinité, par la notion du dieu ordonnateur du monde que l'homme conclut nécessairement de l'ordre et de la beauté du cosmos. La grande différence, à mon avis, entre ce dieu naturel et ces dieux conventionnels, c'est que ceux-ci sont conçus par rapport à l'homme et aux cités; celui-là est, dès l'abord, conçu par rapport au cosmos, et sans aucune relation particulière à l'homme. Et, en effet, ce n'est nullement un rapport de dépendance qui existera, nous le verrons, entre l'homme et Dieu.
Preuves de l'existence des dieux. — Les preuves philosophiques ne sont que l'application réfléchie de la dialectique à une question déjà résolue par le sens commun. La preuve de Chrysippe, qui nous est connue par Cicéron 2, implique que le monde est l'œuvre d'un être raisonnable '^. Ce postulat résulte sans doute, aux
1. Le sophiste, en rejetant toute notion naturelle des dieux, attribue cette notion à la tradition, et devient très facilement un défenseur de cette tradition.
2. De Nat. D., 11, 6,16 (Arn., Il, n" 1012); cf. III, 20, 25 (n° 1011).
3. La preuve de Chrysippe suppose donc la notion du Dieu, telle qu'elle s'est formée, en partant des lois du monde.