LA MORALE
S I. — Le sage et la fin des biens.
Le problème qui se pose à la morale stoïcienne est, comme dans toutes les morales grecques, celui du bonheur. Il s'agit d'échapper à tous les maux dont la vie humaine est remplie, et que les stoïciens eux-mêmes dépeignent avec le pessimisme propre aux Hellènes; les maux intérieurs : l'erreur, l'incertitude, les regrets, le repentir, le chagrin, l'ignorance; les maux extérieurs : les maladies, la pauvreté, le deuil, l'esclavage, les violences, les insultes et les calomnies^.
1. Description empruntée aux Stoïciens eux-mêmes ; cf. les maax qui atteignent le méchant : l'ignorance [ARy., lil, n° 657), la folie (n"' 659, 664), la douleur (n" 671), le manque de toute chose (674), la privation de famille, de patrie (a° 680), le chagrin (n" 570), les injures (578). les calomnies (581). Cette énumération n'est pas différente de celle du pessimisme traditionnel, tel qu'on le trouve par exemple chez Théognis de Mégare ; cf. l'ignorance de l'arenir (t. 585), l'instabilité de la richesse et des biens, la pauvreté (v. 1125).
Un point commun à toutes les doctrines morales de l'époque stoïcienne est d'avoir cherché dans les forces de l'individu isolé le point d'appui du levier qui devait soulever l'âme au-dessus de ces maux. Sans doute ce que l'on cherche, c'est toujours, conformément à l'esprit socratique, une réforme pédagogique ; mais on ne pense plus, avec un Platon, qu'une pareille réforme repose sur celle des institutions sociales^; d'une façon générale, on est sceptique sur l'efficacité de l'action morale de ces institutions, parce que l'on a appris que les lois sont purement conventionnelles-. Les Stoïciens avaient en outre une raison particulière de ne pas chercher à réaliser la justice dans le monde; c'est qu'ils sont persuadés qu'elle y existe dès maintenant : la réalité cosmique est une réalité d'essence morale qui contient en elle la suprême sagesse et le suprême bonheur 3.
C'est donc de l'initiative privée d'un chef d'école que l'on attend la réforme morale. Celui-ci se fait directeur d'âmes; il atteint l'individu non pas par l'intermédiaire de la cité, ou comme représentant d'une puissance civile, mais par suite de la mission qu'il se donne ^.
1. Cf. sur ce point spécial la divergence entre Chrysippe et Platon ; Dy- ROFF, Ethik d. alten Stoa, p. 295.
2. La politique est, pour le sage, un moyen d'action, non un but (Arn., III, n° 691).