THÉORIE DES FONCTIONS
pourrait à la rig^ueur se développer sans elle. De là naîtront, dans le moyen stoïcisme, ces traités « sur les fonctions' », qui s'adressent à l'homme privé et au citoyen, et d'où la figure du sage est presque entièrement absente.
Les Stoïciens sont des conciliateurs : ils ont essayé de faire du sage bienheureux, supérieur à tout ce que les hommes appellent bien ou mal, une pièce même de la nature. La sagesse est un idéal qui a sa racine dans les inclinations naturelles de l'être raisonnable ; et d'autre part c'est elle qui, une fois achevée, sait prescrire aux êtres humains tout ce qui est conforme à la nature. La sagesse est la limite d'un développement ascendant et le point de départ d'un mouvement de descente. Mais, sous un autre point de vue, la sagesse est d'une autre espèce que la conduite vulgaire; ses mesures de valeur sont incomparables avec celles de l'insensé 2; dès lors, par quel paradoxe peut-elle et se fonder elle-même sur l'estimation d'inclinations naturelles qui n'ontj pour elle, aucune valeur, et créer une hiérarchie de valeur entre des objets qui, pour elle, sont également éloignés du bien ?Lamoralité associée de force à la sainteté, tend à se dissocier et à chercher, en elle-même, une règle de valeur. Nous n'avons plus deux
1. Le De Officiis de Cicéron dont la source priacipale est Panélias.
2. Les trois sens du oiol i; a (Ark., III, n"« 124-125) dont l'un sapplique seulement aux choses indlfféreates, l'autre aux actes honnêtes.
parties dépendantes d'une même morale, mais plutôt deux morales superposées : la morale des xaropÔuixaTa, et celle des xaôi^xovTa.
La grandeur et la signification historique du stoïcisme consistent dans l'effort que Zenon a fait dès le début pour unir ces deux points de vue, et que Chrysippe a dû renouveler contre les attaques d'Aristou. Les Stoïciens ne veulent pas être naturalistes à la façon des Académiciens ; ils cherchent le principe des fonctions naturelles au-dessus de ces fonctions même, dans une notion qui les dépasse. Mais, avant tout, ils ne veulent pas être indifférents, comme Pyrrhon; plus encore que les cyniques, ils sont impatients d'action éducatrice et sociale. Leur rôle a été, contre le quiétisme envahissant, de montrer l'existence des devoirs dans la vie journalière et peut-être aussi contre les cyniques, d'avoir fait prendre cette vie plus au sérieux.
La place du problème du sage n'est d'ailleurs pas indiquée dans la division détaillée et, semble-t-il, complète que Chrysippe donne de la morale (D. L., VII, 84 ; Arn., III, nM); rien ne prouve, comme on parait ordinairement l'admettre, que cette question est postérieure à toutes les autres. Il est beaucoup plus naturel de croire que les Stoïciens partaient de cette théorie qui leur était commune avec les cyniques.
l'intellectualisme de chrysippe. 239
S II. — La Vertu.
On a coutume de distinguer entre la morale théorique et la morale pratique; il serait peut-être plus important de distinguer entre les morales qui sont destinées à Téducation, et les morales purement philosophiques. Celles-ci n'ont d'autre but que de définir clairement la moralité et de l'extraire de l'ensemble des actes; telle est la morale de Kant. Celles-là ont pour but d'enseigner aux hommes la vertu, et il se pourrait que ce but impliquât un certain postulat relativement à la nature de cette vertu. C'est là, nous le verrons, ui^e des raisons de l'intellectualisme stoïcien, qui se développe, d'une façon particulièrement vigoureuse, avec Chrysippe.
Sur le rôle du savoir dans l'acquisition de la vertu, l'enseignement de Zenon, issu du cynisme, ne contenait aucune direction nette. Sans doute, la vertu essentielle à laquelle toutes se ramenaient était la prudence (çpivTjinç) qu'il identifiait avec la science'. Mais, en réduisant la vie morale à cette unique vertu, il confondait des qualités morales diverses qui, selon les philosophes ^antérieurs, devaient avoir chacune son principe distinct.