Ar.n., 111, n
L'activité morale forme bloc; la vertu ne peut s'introduire dans l'homme partie par partie. On vit bien les conséquences funestes de la théorie, lorsque Ariston s'en empara pour démontrer l'impossibilité de l'éducation morale de détail, celle qui agit par des préceptes i.
Aussi Chrysippe cherche à concilier la théorie unitaire de ses maîtres, si étroitement liée à leur psychologie, avec celle de la pluralité des vertus. Et d'abord, la vertu n'est pas la science, mais, ce qui est bien différent, les vertus sont des sciences. Chacune a, comme telle, son domaine propre : les actes à faire, les choses à supporter, etc. 2. Elles ne sont nullement subordonnées à une vertu maîtresse, mais seulement coordonnées l'une à l'autre. Aussi ne sont-elles pas de simples manières d'être de la raison {%&<; e'xovxa), mais bien des qualités, c'est-à-dire des souffles (TCvsJfxaTa) tendus à
1. Âriston a opposé très nettement le caractère théorique qu'il voulait donner à la morale, au caractère pédagogique que lui donnaient les Stoïciens. « Quicquam aliud est sapiens quam generis humani paeda» gogus » (Sen., Epist., 89, 13; Arn., I, n" 357.) Et c'est avant tout en s'appuyant sur l'unité de la vertu qui rend inutile la diversité à l'infini des préceptes (n" 358, 359).
2. Cf. l'opposition de la formule d'Ariston (Arn., III, 60, 16-17) et de celle de Clirys. (61, 34-35). Sur les objets des quatre vertus fondamentales, cf. Galien, (Id., 61, 12-13). Ces expressions qui remontent à Zenon (Arn., I, n" 201) ont peut-être une source cynique (cf. Ps.-Isocr., Discours à Démonax, g 7 : la définition du courage ; la pensée de l'auteur subit des influences cyniques, Dyrof., Arch: f. Gesch. d. Philos., XII, p. 55 sq ).
LA VKRTU ET LES VERTUS. 2i5
travers le Y;Y£;a.cvix:v jusqu'aux organes du corps'. Nous avons perdu l'arg-umentation (dont le caractère scientifique plaisait à Galien) par laquelle Chrysippe^ établissait cette thèse contre Ariston^. Au moins ses intentions nous sont-elles bien connues par la difficulté suivante : on objectait au stoïcisme que si le bien était défini par l'utilité (wçjÉ/.Y-iAa) en général, seule la vertu générique était bonne, puisque les vertus spécifiques devaient s'unir, chacune étant inutile si elle est séparée des autres : à quoi Chrysippe répondait que dans sa sphère, chaque vertu avait, indépendamment des autres, une utilité qui ne provenait nullement du concours des vertus voisines* : il y avait donc autant d'eflPorts de nature distincte à faire, ou, dans le langage intellectualiste, autant de sciences à apprendre qu'il y avait de vertus.
Mais ne brise-t-il pas l'activité de l'àme, en la disséminant? 11 se pose ici un problème tout à fait analogue au problème physique, et il se résout de même : les vertus sont des qualités distinctes, mais elles sont pénétrables les unes aux autres, et forment, par leur mutuelle union et sympathie, un tout indissoluble : il est impossible d'agir suivant une vertu sans agir sui-
1. Écrit contre Ariston un livre itzçi toù; «oià; elva; ta»; àpETÔç. Gal., ibid.; Arn., III, 60, 14.