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LA JUSTICE COMME VERTU DU SAGE

eux une sorte de société mystique, de sympathie invisible ; la sagesse ou la raison est une force cosmique et un bien commun à tous. C'est sans doute en ce sens que la communauté des biens est la règle sociale *. De cette société, les méchants sont exclus; le méchant est « un exilé, sans famille et sans cité » ^ ; ils ne peuvent ni recevoir ni rendre un bienfait "'; ils manquent de tout parce qu'ils ne savent user de rien^.

Il faut donc distinguer, dans l'ancien stoïcisme, le point de départ de deux directions différentes au sujet de la notion de société : 1° la direction humanitaire que Ton peut observer chez les jurisconsultes romains : il y a un droit humain supérieur à tout droit civil; 2^ la direction mystique, que l'on retrouvera dans un si grand nombre de conceptions hellénistiques : la cité de Dieu, des saints, des élus 5.

(Ars., III. n'> 627) : « Un sage lève-t-il le doigt avec prudence, tous les sages de la terre en profitent » ; cf. ci-dessous : « xàv [lti «rjvèâs'. {itjTe •lfivw(rxovre; tuyxowoutiv ».

1. Té, Te àyaOi irxvra xwv <rn5u5aîû)v eTvai xoivi... (Abx., III, n»» 625, 626, ap. Stobéc). Cf. l'opinion de Cdrysippe, Républ. : Chez les sages les femmes sont communes; tous les enfants seront également aimés (comp. DiOG. LE CvN., D. L., VI, 72).

2. Le méchant est ÔYpio; (Abn., III, 169', 35, Stobée), fuyâc (170, 9, Philon), io'.xo; xat azo).iî (170, li, Philon).

3. Chb\sippe ap. Put., De comm. not., 21 (Abn., III, 163, 15).

4. Chbys. ap. Plut., De St. repuffn., 11 (Abn., III, 168, 34) et Sén., Ep.,9, 14 (169, 9).

5. Par exemple, Philo.n, Leg. alleg., III, 3 : « Le sage a comme cité et comme maison la sagesse. >

CURYSIPPE. 18

Nous pensons qu'une des meilleures méthodes pour comprendre au moins les grands systèmes de l'époque hellénistique, après Âristote, c'est d'y faire voir au premier plan le souci de l'éducation, beaucoup plus que celui de la spéculation pure. Il faut chercher ce que l'on demande alors aux philosophes et ce que ceux-ci font profession de vous donner.

Il serait assez singulier de croire que des jeunes gens suivissent pendant plusieurs années un cours complet de philosophie pour y apprendre une suite sans lien de dogmes plus ou moins étranges, telle que le stoïcisme apparaît d'abord dans les collections doxographiques. Ils pensaient sans doute en retirer un avantage positif, ce que nous appelons aujourd'hui la culture générale, A l'époque de Chrysippe, en particulier, la philosophie, en tant qu'organe de la culture générale, s'oppose aux autres connaissances comme

le complet à rincomplet : celles-ci sont asservies à une fin extérieure et pratique; mais la philosophie trouve sa fin dans la systématisation des connaissances ^

Or, la culture générale ne peut pas, ne doit pas viser à l'originalité; elle doit être l'expression, rare et accessible à peu, si Ton veut, mais enfin l'expression des idées les plus communes et les plus importantes d'une civilisation. L'originalité, l'invention de détail ne se trouvent que dans les sciences spéciales et dans la philosophie, mais à condition qu'elle soit elle-même considérée comme une connaissance purement spéculative : ce dernier cas fut sans doute celui des antésocratiques, non celui des Stoïciens.

Mais comment entendaient-ils la culture?

1° Le stoïcisme peut, à un certain point de vue, être considéré comme résultant d'une régression des idées philosophiques; non seulement la philosophie, comme telle, ne progresse pas, mais on voit revivre les idées des physiciens antérieurs à Socrate; bien plus, les Stoïciens admettent comme parties intégrantes de leur doctrine les notions les plus populaires et les moins élaborées scientifiquement : des notions médicales, comme celle du souffle vital; des notions reli-

1. Cf. l'opposition té/vy], èmarri^ri, Gal., Arn., II, n" 93; cf. n" 99 sur l'opposition de la philosophie et des sciences spéciales; Chrys. met les iy-MYlix {ia9vî|i.aTa dans les choses indifférentes (D. L., Vil, 129).

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gieuses, comme celles du Destin, de la diN-ination, de l'astrolog-ie. La culture qu'ils préconisent ne doit rester étrangère à aucune des idées qui ont une valeur actuelle dans la civilisation grecque, qu'il s'agisse d'une valeur traditionnelle, comme celle des poèmes d'Homère et d'Hésiode, ou d'une valeur récente, comme celle de la divination astrologique. 2** Seulement ils dorment une première organisation à tout ce fatras de connaissances si diverses d'origine et d'aspect au moyen de leur théorie des notions communes. Toutes ces notions représentent pour eux la connaissance spontanée de l'humanité, base sur laquelle doit s'élever la connaissance philosophique. l\ n'y a pas de connaissance réfléchie qui n'ait pour matière une connaissance spontanée; de même, tout acte vertueux a son origine dans une inclination primitive. Dune façon générale, la culture ne peut être que le développement de la nature.

Bref, la philosophie stoïcienne veut être en harmonie à la fois avec la civilisation, pour être populaire, et avec la nature ; la tâche de sa théorie des notions communes est d'extraire, dans les croyances de la cité, tout ce qu'il peut y avoir de spontané, de non factice. Par là, les Stoïciens s'éloignent déjà singulièrement des cyniques qui avaient admis l'incompatibilité de la civilisation et de la nature.

La culture consiste dans l'élaboration philosophique

de ces données. Mais pourquoi et comment n'y sontelles pas rebelles? N'ont-elles pas une multiplicité d'origine qui rend bien artificielle leur liaison en un système cohérent? C'est ici que l'on voit le mieux le postulat de la philosophie stoïcienne. C'est le suivant : il y a un accord intime entre toutes les connaissances ou actes spontanés, et la science, comme la vertu, ne consiste qu'à prendre conscience de cet accord intime. La connaissance de cet accord est infiniment supérieure à toutes les connaissances spontanées, puisqu'elle les contient toutes sans exception.

Mais ce postulat n'implique-t-ilpas un cercle vicieux? Seules, dit-on par exemple, les inclinations spontanées doivent entrer comme éléments dans l'action vertueuse réfléchie qui n'est que leur accord intime, à l'exclusion des inclinations artificielles : mais le critère auquel on reconnaît qu'une inclination est naturelle, n'est-ce pas finalement qu'elle est capable d'entrer dans cet accord qui constitue la vertu? N'est-ce pas, par exemple, parce qu'ils troublent cet accord, qu'on taxe d'artificiels, d'ajoutés à la nature, des sentiments tels que le plaisir, la peine ou la pitié?

Mais les Stoïciens sont persuadés d'avance qu'ils ne sont pas, qu'ils ne seront jamais dans l'alternative de fragmenter la sagesse ou de mutiler la nature : la nature est, en son fond, sagesse et providence, et la sagesse est harmonie avec la nature. Aussi leur culture

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