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Platon, Théétèle, 152 a. c

rentrent, en une certaine mesure, dans la grande lignée des théories sophistiques'. Pour eux non plus, le vrai n'est pas nécessairement le fruit de la science ; il peut être perçu indépendamment de toute science réfléchie, d'une façon immédiate et spontanée. Il s'ensuit que la vérité est une chose commune et non pas une marque distinctive de la sagesse ; tandis que la science (faculté de ne pas se tromper) est un bien qui n'appartient qu'au sage, la perception du vrai est une chose indifférente qui appartient à tous-.

C'est là un renversement de la théorie platonicienne de la connaissance : une vérité (un jugement vrai) peut, d'après les Stoïciens, exister comme telle à l'état d'isolement; c'est l'ensemble des jugements vrais qui constituent la science ; au contraire, chez Platon, une vérité comme telle n'existe que dans son rapport avec le monde intelligible : le Stoïcien, procédant des parties au tout, doit partir de vérités partielles, qui n'impliquent pas la science, qu'elles contribueront à fonder, et qui ont donc leur garantie en elles-mêmes^.

1 . Sur la persistance des Uiéories sophistiques dans les écoles socratiques, et même dans l'école cynique, cf. Abiou, Dio von Prusa, Introduct.

2. Cf. surtout SexTus Evp., Matfi., VII, 42 ; l'opposition : le méchant ou le fou/éf'i M^"» ~<''^^ t- »>t;5è;, oOx Ix^i ce ÈTriarr.jiriV dû.r.^oû;, etClcÉR05, Acad. post., I, 42 : Comprehensionem (à saroir, comme on le Terra, la perception du rrai) neque in rectis neque in pravis numerabat (Zeno).

o. Le rrai (telle proposition Traie comme : il fait jour) est â^iXoùv -n;v r'jOTv; la Térité qui constitue la science est lùuaimn aQpourtta; les

CURVSIPPE. 6

Il s'ensuit que la possession de la science, la sagesse, ne peut être le moyen de discerner les propositions vraies. Dans une direction tout opposée, nous voyons les Stoïciens chercher le critère de la vérité en ce qu'il y a, dans la connaissance, de plus spontané, de moins élaboré par la réflexion.

La REPRÉSENTATION. — La représentation sensible en effet, dont le critère est une espèce, est l'image du réel produite dans l'âme par l'action d'un objet extérieur*. Contrairement à Aristote qui réservait l'expression aux images de la mémoire, les Stoïciens maintiennent le sens plus général qu'Aristippe avait, d'après l'exposé de Platon, donné au mot : l'image du réel. C'est cette image, identique d'après la terminologie de Platon avec la sensation, qui est la mesure de la réalité- ; il serait mal à propos d'oublier que

propositions vraies sont comparables à des citoyens, la science à une cité formée de leur union (Sextus, ibid.).

1. Elle est considérée à la fois 1" comme une image qui reproduit l'objet ; que l'on se représente d'ailleurs cette ressemblance comme celle de l'empreinte au cachet (Dioc. La., VII, 46; Arn., II, 21, 12, etc.), ou comme une ressemblance qualitative (théorie de Chrysippe : Sext. Emp., vu, 372; ÀRN., H, 23, 6, qui définit la représentation une altération de l'àme); 2° comme l'effet de l'action d'un objet sur l'âme: le blanc est TÔ xivoûv, et la représentation du blanc le Tcâôoi; correspondant (Chrysippe, d'après Akt., Placila, IV, 12, 1 ; Arn., II, 21, 26).

2. De anima, III, 3, 6, Aristote distingue formellement çavxaff^a de a'iiîOYicrtç; Platon (77iée7., 162 c), exposant la thèse d'Aristippe comme conséquence de celle de Protagoras, les identifie et fait de la sensation la mesure de l'être.

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est aussi dans cette apparence présente en l'àme que les Stoïciens cherchent leur critère ' .

Cette représentation est-elle cependant la simple « apparence » d'Aristippe? N'est-elle pas déjà pénétrée de raison? Sur ce point, il y a doute parmi les interprètes : Stein, notamment, demande si la représentation est bien un pur état passif de l'àme, ein Leiden 2. Certes il faut d'abord admettre avec lui que ce raOc^ est un mouvement (xivTjffi^, xCvTjfjwt); à ce point de vue, la fameuse comparaison due à Cléanthe de la représentation avec l'empreinte d'un cachet ne rend pas compte de la mobilité de l'àme dans la représentation. Mais il ne suit pas de là que l'àme ait la moindre part active à ce mouvement; dans la théorie sophistique du Théétète, il s'agit aussi d'un mouvement, mais ce mouvement est un simple effet 3. Stein, partant de la théorie de la représentation de Chrysippe, s'efforce de montrer qu'une des conditions en est l'activité de l'àme. Voici son arg-umenta-

1. Dioc. La., mi, 54 et passim. Ce qui a pa empêcher de reconnaître ce rapport, c'est l'interprétation relativiste qu'après Pialon, on donne des théories sophistiques de la connaissance ; ce reiatirlsme s'opposerait au dogmatisme des Sto'iciens. Mais cette interprétation a été mise en doute, à juste titre, par Gompebz, Penseurs de la Grèce, tr. fr., I, i86.

2. Erkenntnisslehre der Sloa, p. 156, 159, note 310. Sur la représentalion-mouTement, cf. entre autres textes cités par Stein, Sext., Math., VII. 221.

3. Pour produire le sensible et la sensation, il faut deux espèces de mouvement, 8ûva|uv to \ù^ roieïv q^ov, xo Se moxetv {Théét., 156 a).

tion : on sait que Chrysippc considère la représentation non plus comme l'impression de l'objet dans l'âme, mais comme une altération produite en elle par l'effet d'une impulsion extérieure. Cette altération, dans l'âme, est comparable à celle que subit le milieu extérieur qui transmet un son ou une couleur; il se produit alors une tension de l'air depuis le lieu d'origine du sensible jusqu'au sens; de même la qualité sensible se propage à travers l'âme par suite d'une tension du milieu psychique, comparable à celle du milieu aérien^ Or la tension psychique, n'est-ce pas l'activité même de l'âme ou de la pensée? L'impression sensible ne serait alors pour l'âme que l'occasion de déployer une activité interne qui constituerait vraiment, selon l'opinion de Stein, l'essentiel de la représentation.

Nous accordons aisément que la représentation exige, pour se produire, une tension de la substance psychique, comme le son qui traverse l'air une tension de la substance aérienne; mais, comme, dans le dernier cas, cette tension est l'effet du choc sonore, ne pourrait-elle pas être, dans le premier, effet du

1. Chrysippe (Sextls, Math., VII, 227; Arn., H, 23, 8) emploie luimême celte comparaison pour faire concevoir comment plusieurs reprôsentalions peuvent coexister dans l'àme : sur la tension de l'air dans la transmission de la lumière, cf. Gell., ]\'oct. ait., V, 16, 2; Arn., II, 234, 21.

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choc extérieur'? Au reste, si Ton fait de cette tension une activité de la pensée, nous demandons comment la représentation rationnelle pourra être distinguée de la représentation sensible, et ensuite comment cette activité pourra être distinguée de l'assentiment rationnel qui suit la représentation : ^acti^-ité rationnelle ne peut en effet se concevoir que comme jugement et représentation -.

Mais, dira-t-on, la tension n'est-elle pas identique à l'activité pensante? Cette identité entre l'effort actif et la connaissance est, en effet, une thèse généralement acceptée ^ ; mais en cette matière comme en bien d'autres, elle a empêché l'appréciation exacte des doctrines stoïciennes, et de celles de Chrysippe en particulier. La caractéristique du système de Chrysippe est au contraire de séparer radicalement le processus de la connaissance qui aboutit au jugement et l'état de tension de l'àme : la tension s'ajoute, comme un épiphénomène, aux sciences et aux vertus, mais ne les constitue nullement*. La tension est conséquence tantôt

1. C'est le choc des rayons lumineux partant de l'œil qui produit, dans l'air, la tension. AÉl., Plac, IV, 15, 3 (Arti., II, 233, 299t.

2. Aussi bien Slein, p. 160. ne peut-il pas conceroir, si la représentation est une actifilé. comment elle se distingue de l'assentiment et de la pure pensée.

3. Cf. le rôle de la tension dans les interprétations de Ravaisson, Brochard.

4. Par exemple suivant Stoeée (Ed.. II, 62, 15; Akn., III, 68, 24) aux vertus qui sont des sciences, s'en ajoutent d'autres (éx(Yivsa63t)tOVK

d'une impulsion externe (dans la représentation sensible), tantôt d'une pensée active (dans la science et dans la vertu) ; mais, en aucun cas, elle n'est un principe, et il ne faut pas vouloir à toute force, suivant la tendance générale jusqu'ici, trouver un substrat dynamique derrière toute manifestation physique ou psychique.

Ainsi nous sommes forcés de prendre à la lettre cette affirmation que la représentation est un « état passif » et de considérer le point de départ comme nettement sophistique ' .

La REPRÉSENTATION COMPRÉHENSIVE. — Le poiut de

départ seulement : ce qu'ils acceptent c'est la méthode ; mais ils prétendent, par cette méthode, aboutir à des résultats tout autres. Ils prétendent que la vérité de ma représentation, au moins dans certains cas, n'est pas relative à moi, mais absolue ; ils affirment la possibilité d'une science qui atteint à une vérité immuable. Ainsi

ÊTi xijya.:, oucraç, à/.Xà Suvà|ien tivâ;, telles que la force de l'âme qui consiste dans le tôvoç. La thèse vient de Chrysippe comme il ressort de la ressemblance des définitions de Stobée avec celles de Chrysippe dans son traité des Passions (Arn., III, 120, 3l ; 121, 19, etc.).

1. Ajoutons que la réalité représentée (çavTaaTÔv, Chkysippe, ap. Aét., IV, 12; Arn., 22, 6) est une qualité sensible (notôxiri;), c'est-à-dire un principe substantiel et actif (tb ttoioùv); quant aux attributs des êtres (xaxriYopiqiJLaTa), à ces incorporels qui s'expriment dans des verbes, ils ne sont plus facteurs mais objets de la représentation (Sextus, Math,, VIII, 409; Ark., II, 28, 40); mais dans ce cas la représentation n'est plus sensible, mais bien rationnelle.

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le problème qu'ils ont à résoudre (et c'est ce qui faille paradoxe de cette théorie) est le suivant : En se plaçant sur le terrain des sophistes, atteindre un critère de la vérité stable, immuable.

Les Stoïciens, les premiers, ont essayé de constituer une science du sensible comme tel. Le savoir consiste non pas dans des lois générales, induites, mais dans des propositions singulières, portant sur des individus, et enchaînées les unes aux autres *. Mais, pour lier ces deux exigences, l'exigence sophistique qui fait de l'apparence la mesure du réel, et l'exigence platonicienne qui demande pour la science, la perception directe d'un réel immuable, il fallait : 1" trouver, dans les apparences cUes-mêmes un moyen de distinguer entre elles, et de déterminer ce qui en fait la vérité (théorie de la représentation compréhensive) ;

2" Distinguer la perception même du réel de la représentation sensible (théorie de la compréhension).

Toute apparence n'a pas une valeur égale, voilà ce que les Stoïciens soutiennent contre les sophistes ; il y en a de vraies et de fausses-; parnii celles qui sont vraies, il y en a qui portent en elles-mêmes la marque de leur

1. Oa plutôt la loi aniverselle est elle-même un être sensible, le feu éternel. — Toutes les propositions (à^.w(jwiTa) sont sans exception de« propositions singulit-res (cf. la classillcation qu'en donne Sextls, Math., VIII, 96; Arn., II, 66, 38), l'indiTldu sujet étant ou non déterminé.

2. AÉT., Plac. IV, 9, 4 : Ttôv çovraffiwv tô; jùv ilrfltîi, ri; SI •I.tyôeî; (Abx., II, 2", 30).

vérité ; ce sont les représentations compréhensives. Ce sont ces dernières et ces dernières seules qui permettent à la raison de percevoir avec certitude la réalité ; « la représentation compréhensive est le critère de la vérité ' » ,

La question la plus difficile qui se pose à l'interprète est de savoir comment et par quoi la représentation compréhensive se distingue des autres.

Notamment : Est-ce en tant qu'image de l'objet et par certains caractères intrinsèques de cette image que la représentation est dite compréhensive? Est-ce au contraire par son rapport avec la raison, à cause de la façon dont elle est en quelque sorte maniée par elle?

Le mot xaxaAYjTiTiyiç est en général compris : 1° comme désignant un rapport de la représentation à son sujet; 2° avec une signification active : suivant que Ton donne au mot /,aTaXa[jL6âv£tv le sens de connaître ou de saisir, la <p. v,0LX0i\r^1z-ly.bq signifie la représentation capable de connaître ou de saisir, ou mieux qui connaît et qui saisit de fait^. La représentation compréhensive serait donc

1. Cf. la classification de Sextus, Adv. math., VII (Arn., II, 25, 15) ; les représentations se distinguent en vraies et fausses ; les vraies, à leur tour, en compréhensives et non compréhensives. Celte dernière est, dès l'époque de Zenon, le critère de la vérité (Cic, Acad. Post., I, 41).

2. Bonhôffer traduit >caTaXa[x6àvEiv par erkennen. Ganter {Philologus, vol. LUI) par ergreifen ; Brochard, De Assensione, etc. : ?. x. = visum comprehendens.

LA REPRÉSENTATION COMPRÉIIEXSIVK. 89

un acte de connaître. Examinons les textes en faveur de ce sens :

1" Sexitis, VII, 2i7 : La représentation compréhensive est opposée à la représentation seulement vraie et non compréhensive; cette dernière arrive •/.x-'x riOc;, l;a)ôîv, ïy. -jyf,: '. ceci implique que la représentation opposée est active et a son origine à Tintérieur de l'àme (Ganter, p. 'i.90). — Le texte ne parait pas avoir cette portée : riOsç d'après le contexte signifie seulement une maladie mentale (frénésie, mélancolie) ; l^wôîv et àx-rj/ï;; signifient que, dans les maladies mentales, la vérité de la représentation dépend d'heureux hasards extérieurs. Ce texte permet donc seulement d'inférer que l'état de santé de l'àme est une condition des représentations compréhensives.

2° Sejctus (VII, 252') prouve seulement que quand la représentation compréhensive a lieu, l'esprit s'attache aux marques distinctives des choses, donc une activité de l'esprit simultanée ou postérieure à la représentation compréhensive, mais non pas que cette représentation soit elle-même active. {Sextus, VII, 258, cité par Ganter, s'applique au stoïcisme moyen d'après le § 253. Sexlus, VII, 257, cité par Stein, n. 339, se trouve dans le même développement. Kemarquons de plus que l'activité dont il s'agit ici, cette tension de

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l'esprit et des sens qui transformera une représentation obscure en représentation claire n'est pas l'activité de la représentation compréhensive elle-même, mais celle qui la prépare) .

Nous ne trouvons donc aucune preuve directe en faveur de ce sens. Mais (c'est là l'hypothèse de Brochard) ce n'est que de cette façon que l'on peut comprendre l'ensemble de la doctrine. L'argumentation de Brochard est la suivante^. En premier lieu, il est indubitable qno la représentation compréhensive est liée d'une façon intime à l'acte raisonnable appelé assentiment^. Certes l'assentiment n'est pas lié seulement à la représentation compréhensive, il peut accompagner tous les mouvements spontanés de l'âme ; d'une façon générale, il est l'approbation donnée par la raison à un mouvement spontané-^. Dans les actes, c'est lui qui transforme en action réfléchie l'impulsion spontanée'*. Dans le domaine des représentations, c'est l'assentiment qui fait que l'image est, pour la pensée raisonnable,

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