CORRESPONDANCE DE BONAPARTE CONTRE VENISE
Nécessité de celle élude en dehors des proclamations. -J^^J'^ dépécLe de Bonaparte à la République de Venise - Promesse de resp^la neuiralilé el agissements contre celte noutraUle - ^^Z proleslalions au provédi.eur «ia. ' ^"^"^ feinle contre OUolini. - Entrevue avec Pesaro. - Dépêche de : nburg au doge. - Fin de Venise = ordres auj--' •^•^~ Proclamalion au peuple de Terre Ferme. - Lettre à Pesaro. - Préliminaires de Léoben el paix générale.
L'influence de Barras avait appelé Bonaparte au commandement en chef de l'armée d'ItaUe. Son rôle y fut, et cela naturellement, à la fois public et secret. Les proclamations à ses troupes ne suffisent pas pour juger son œuvre, il faut y joindre l'étude de sa correspondance. Quant à son rôle secret qui peut être examiné aussi avec une double série de documents, les dépêches des hauts fonctionnaires ou dignitaires de Venise nous ont appris en partie le but qu'il poursuivait. L étude des causes insurrecUonnelles des provinces de Terre Ferme n a pu nous dissimuler sa part dans les révoltes à main armée dont elles furent le théâtre, les actes perfides du bureau des renseignements à son état-major général, les aveux du colonel Beaupoil comme les accusations et 1 initiative
cnuTE d'une république.
du colonel de hussards Landrieux, son chef. L'examen analytique et chronologique de la correspondance de Bonaparte achèvera celui du chef des opérations militaires. Le témoin, ce sera lui-même; le langage cauteleux ou comminatoire tenu contre l'avenir de la République vénitienne sera le sien ; les preuves à en tirer, c'est lui qui les fournira; la violence feinte ou réelle, c'est lui qui l'attestera, Machiavel et Tacite à la fois.
Nous avons vu les phases militaires de la campagne de 1796 aboutissant en deux mois à l'armistice de Gherasco qui stipulait l'abaissement du royaume de Sardaigne et l'expulsion des Autrichiens de la Lombardie. Le moment était venu pour Bonaparte de se couvrir à droite et sur ses derrières. La neutralité ne lui suffisant plus, il marchait contre les États de l'Église, moyen sûr d'appeler à la révolte les duchés autrichiens de l'archiduc de Modène et bientôt celui de Parme. Qu'allait-il advenir de la glorieuse Venise dans ce conflit? Ses pays de Terre Ferme n' allaient-ils point, par la force des circonstances ou par la volonté des généraux français et impériaux, devenir, soitle champ clos de leur querelle soit la base de leurs mouvements? ou tout au moins un point d'appui pendant la guerre? Le système auquel déclarait s'attacher inébranlablement le sénat pourraitil être respecté ? Enfin, les inquisiteurs d'État et le conseil suprême du doge ne seraient-ils pas forcés d'opter, soit par les beUigérants, soit par d'autres neutres?
C'est à ces questions que va répondre notre étude ; Bonaparte aura seul ici la parole.
Méprisant dès le début , la neutralité de Venise , il entrait à Brescia fm mai et écrivait aussitôt, le 29, à Venise
pour expliquer ses desseins. Il plaidait déjà les circonstances atténuantes. Le document qui les constate, de tous ceux qui suivront le premier en date , doit être lu en son entier. Son importance ressort de ce fait et sert d'exposé préUminaire à notre étude. La fidélité de cette dépêche vient des archives même où elle a été copiée, le Dépôt de la guerre.
<( C'est pour délivrer la plus belle contrée de l'Europe « de l'orgueilleuse maison d'Autriche que l'armée fran- « çaise a bravé les obstacles les plus difficiles à sur- « monter. La victoire, d'accord avec la justice, a couce ronné ses efforts. Les débris de l'armée ennemie se « sont retirés au-delà du Mincio. L'armée française « passe, pour les poursuivre , sur le territoire de la ré- « publique de Venise , mais elle n'oubUera pas qu'une « longue amitié unit les deux RépubHques. La religion, « le gouvernement, les usages, les propriétés seront « respectés. Que les peuples soient sans inquiétude , la « plus sévère disciphne sera maintenue ; tout ce qui sera « fourni à l'armée sera exactement payé en argent. Le « général en chef engage les officiers de la république « de Venise , les magistrats et les prêtres à faire con- « naître ses sentiments au peuple afin que la confiance a cimente l'amitié qui depuis longtemps unit les deux « nations. Fidèle dans le chemin de l'honneur comme « dans celui de la victoire, le soldat français n'est terce rible que pour les ennemis de sa liberté et de son (( gouvernement. »
Au même moment , Bonaparte se plaignait de l'entrée des impériaux dans Peschiera et la leur arrachait par la victoire de Borghetto autant que par la retraite de ces
CHUTE d'une KÉPUBLIQUE.
derniers. Masséna occupait Vérone le i" juin. Les contributions de guerre avaient été si fructueuses dans la Lombardio et durant la campagne que deux millions en or partaient du quartier général français pour Paris ; or on sait la valeur du change sur l'or à cette époque , surtout pour nous. Le ministre des finances était autorisé à tirer des lettres de change <( pour quatre ou cinq millions » et on en promettait le solde, entier comme somme, exact comme date.
Le 4 juin, Bonaparte informait notre ministre Lallement des événements de Peschiera et des plaintes qu'il avait portées sur ce fait aux sages du conseil députés vers lui par le sénat. Mais il ajoutait : // ne faut pas cependant nous brouiller avec une république dont Valliance nous est utile. Le 23, il promettait au grand-duc de Toscane de respecter « les principes de neutralité », mais il s'emparait de Livourne en y mettant une division. Le service des espions laissait à désirer et les événements ont prouvé qu'il avait ce service en surveillance spéciale. Aussi écrivait-il à Lallement d'en inonder le Tyrol, le Trentin, et de lui envoyer un bulletin journalier sur les forces et les mouvements de l'ennemi. Venise arme, s'écriait-il, et vous gardez le silence. Vigilant à Gênes, il obtenait du dogat l'expulsion du ministre de l'empereur comme l'un des instigateurs de la révolte de Pavie. Quelques assassinats inévitables s'étant produits dans les environs de la capitale , il mandait au provéditeur le 7 juillet que les villages se trouveraient exposés au ressentiment de l'armée si on n'en punissait les auteurs. Il en serait fait un exemple terrible.
Le Directoire reçut une dépêche du 20 juillet dans
laquelle son commandant en chef rappelait la campagne de Charles VIII, et, comparant sa situation à la sienne, il incriminait Venise d'avoir tout préparé pour détruire son armée « au retour ». Aussi avait-il occupé Vérone pour se garantir d'une telle perfidie. Où est ici la preuve? Nulle part. La perfidie, c'est l'accusation seule qui la constitue. La République avait payé trois millions pour la nourriture de l'armée, Bonaparte se déclare d'accord avec le provéditeur pour que ce dernier les paie en son nom , et il se plaint officiellement. Il parle de menaces belliqueuses de la Seigneurie avec une telle mauvaise foi qu'il l'avoue en termes précis : « Je suis obligé de me fâcher contre le provéditeur, d'exagérer les assassinats qui se commettent contre nos troupes , de me plaindre amèrement de l'armement qu'on n'a pas fait du temps que les impériaux étaient les plus forts. » Ce dernier aveu est à retenir, la déloyauté est entière et attestée par son auteur.
Le 21 juillet, le provéditeur de Brescia était menacé de représailles pour des fournitures dont on attendait livraison et pour des assassinats hypothétiques. La question des hôpitaux portait à incriminer la police de cette province. Privé d'équipages de pont, le général en chef envoyait deux galères armées pour ramasser dans le lac de Garde, le 31 août, tous les bâtiments appartenant aux Vénitiens et les conduire avec leurs équipages à Salo; on transporterait par cet enlèvement 3,500 hommes. Le quartier général se rendait de son coté à Desenzano pour recommencer de nouvelles opérations. Pressé de marcher sur Trente et de se mesurer avec Wurmser sur la Brenta, premier pas sur l'Allema-
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gne , le futur vainqueur de Rivoli informait Moreau de sa marche et comptait que ce dernier prendrait nspruck. Ultérieurement, il désirait concerter avec lui la guerre. Son exposé du 12 octobre au Directoire est une narration toute militaire où les reproches sur la saison et ses conséquences, sur les fautes des représentants du peuple devenus agents administratifs abondent. De. secours et de bons olïiciers y sont ses seuls soucis apparents; au fond, ce qui lui importait, c'était Venise. U écrivait bientôt à Lallement, le 26, et son quartier général était alors à Vérone. Que voulait-il de ce mimstre? Une nuée d'espions qu'il nomme « des exprès » pour avoir des nouvelles des Autrichiens et surveiller leurs mouvements. L'attitude si respectueuse de la Seigneurie le préoccupait. N'était-il pas essentiel à ses plans secrets car il combinait dans sa pensée les conditions de la paix future, de trouver des motifs et des causes longuement préparées qu'il pût invoquer ostensiblemen pour diminuer Venise. Nous ne disons pas quil eût déjà conçu sa ruine totale, non ; mais la question des échanges ou des compensations le portait a voir dans les provinces de Dalmatie et d'Esclavonie les bases d une entente avec la cour impériale.
Un détail précieux relatif aux agissements des émissaires de l'état-major est à relever dans la dépêche du 28 octobre par Bonaparte ; adressée au ministre des affaires étrangères du roi de Sardaigne, elle trouve dans son destinataire Priocca un caractère de gravité spécial. Les courriers piémontais étaient « souvent arrêtés dans les pays occupés par l'armée ». Le général priait de les faire escorter par un de ses dragons. ms>
il informait Priocca qu'il donnait l'ordre au bureau de police de Milan qu'il eût désormais à « respecter toutes les lettres qui seraient pour le Piémont ». Ce moyen d'investigation usité en pays ennemi et avec des réserves, même partiellement, était en usage à l'état-major de Milan. Il y constituait un des actes permanents de la domination française, et on peut les apprécier par ce qu*on vient de lire.
Le 6 décembre, Bonaparte annonçait au Directoire l'arrivée du général Glarke à Milan; elle datait de quelques jours déjà. Ce dernier devait traiter de la paix. Par une autre communication, il se plaignait de l'accueil fait aux Autrichiens et accusait la Seigneurie d'avoir placé auprès d'Alvinzi « des provéditeurs et des approvisionnements ». Son but constant était donc de proclamer Venise coupable, et il en informait son gouvernement afin de lui inspirer un jour ses vues après lui avoir inspiré ses colères. Mais il ne se souvenait plus , au 6 décembre, de sa propre lettre du 20 juillet précédent où il signalait le paiement de trois millions de fournitures faites par les Vénitiens. En cas de traitement semblable à l'égard des Autrichiens, c'était un respect de la neutralité qui avait inspiré les deux conduites.
Le 8, le général Rusca recevait les ordres formels de fusiller six chefs des révoltés dans la Garfagnana, de brûler la maison du partisan principal du duc de Modène, de prendre douze otages et d'imposer, après un désarmement général, le serment d'obéissance à la République française! Le tout devait avoir lieu avec éclat. Bonaparte ne se tint pas de joie et adressa des réclamations à Lallement. Quant au provéditeur, il lui écri-
jgg rnuTE d'une béi'lbliqle.
vit une dépêche violente où le style familier s'allie à
'7anîTe. fautes de nos troupes, il vil dans le récit du dignitaire celui qu'il aurait dû tracer de la conduite des troupes impériales. Puis, s'en prenant au .lyle môme, il le trouvait « d*«« mauvais écolier de rhétorique, amateur des contes de fées, et donnait à ses assenons un démenti formel. Dissimulant, d mail que e D.rec toire cherchât de nouveaux ennemis, et citait pour preuve la paix avec le royaume de Naples, es 1^^ qui l'unissaient avec la république de Gênes les relations avec le roi de Sardaigne. Après quoi il 1 apostrophait en ces termes : . „ j„ v; « La ville de Vérone, celle de Bresc.a, celles de Vi- « cence. de Bassano, en un mot toute la Terre Ferme « de l'État de Venise, souffrent beaucoup de celte lon- .. gue lutte; mais à qui la faute? C'est celle d un gou- « vernemenl égoïste .,ui concentre dans les îles de Ve- « nise toute sa sollicitude et ses soins, sacrifie ses « intérêts à ses préjugés et à ses passions et le bien de « la nation vénitienne à quelques caquelages de cote- « rie. Certes, si le sénat eût été mû par 1 intérêt pu- ,< blic. il eût senti que ce moment-ci était celui de « fermer à jamais son territoire aux armées >nd.sc.ph- « nées de l'Autriche, et par là proléger ses sujets et les « garantir à jamais du théâtre de la guerre.
l L'on me menace de faire naître des troubles et de ,, faire soulever les villes contre l'armée française. Les « peuples de Vicence et du Bassan savent a qui Us ,. doivent s'en prendo> des malheurs de la guerre et „ savent distinguer notre conduite de celle des armées
« autrichiennes. // me ^paraît qu'on nous jette le gant, « Étes-vous dans cette démarche autorisé par votre « gouvernement? La république de Venise veut-elle « aussi ouvertement se déclarer contre nous? Déjà je « sais que la plus tendre sollicitude Ta animée pour « Tarmée du général Alvinzi : vivres, secours, argent, « tout lui a été prodigué ; mais, grâce au courage de « mes soldats et à la prévoyance du gouvernement « français, je suis désormais en mesure et contre la « perfidie et contre les ennemis déclarés de la Répu- « blique. »
De quel côté était bien la perfidie? Quel était l'ennemi déclaré, entre les deux réclamants? Le lecteur pourra prononcer, il a les pièces sous les yeux.
Bonaparte écrivait, le 10, àBattaglia pour lui expliquer le ton de la note reçue par lui à Vérone ; puis il le priait d'engager les gouverneurs placés sous ses ordres à indiquer dans l'expression de leurs griefs leurs désirs ou leurs volontés. Le provéditeur ayant protesté contre les apostrophes ci-dessus, son destinataire reculait en interprétant son but.
A la même date, il déclarait aux membres du congrès d'État de la Lombardie que l'union des patriotes ferait leur force. Il louait à Milan et à Bologne ce qu'il condamnait à Venise. Si C Italie veut être libre, s'écriaitil, qui pouirait désormais F en empêcher? Les diflerents États ont intérêt à se réunir. Aimez la liberté, mais fuyez les hommes qui ne parlent de liberté que pour arriver h une révolution. Que faisait-il donc dans les provinces de Terre Ferme où il excitait à la rébellion des populations fidèles à leur souverain? L armée fran-
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^f^f^ CHUTE d'une république.
caise, ajoutait-il, ne souffrira jamais que la liberté en Italie soit couverte de crimes. Il avait raison et ce langage l'honorait; mais lorsque Battaglia le priait dinten-enir, nous avons vu ses répouses et ses procédés
Le 28, notre gouvernement apprenait la violation olficielle de la neutralité par une dépêche où les égards témoignés à Alvinzi étaient donnés comme motif de l'occupation du château de Bergame. Mais Bonaparte ne tardait pas à se donner à lui-mÔme un démenti lorsqu'il avouait que cet acte d'intervention en dehors des traités empêcherait les partisans ennemis de gêiier ses communications entre l'Adda et l'Adige. Plus lom il trace ses futures opérations; il n'agira cependant nu'en laissant s'écouler quelques jours, « pour que l'impression faite sur les Vénitiens par l'occupation de Bergame soit entièrement détruite. » La crainte était la ruse de guerre employée par lui, des Alpes a 1 Adriatique. Un seul pays l'inquiétait, Bergame, dontOtlolim, son podestat, entretenait le patriotisme. Avait-il le droit de s'en plaindre, lui Français?
Le 1"^ janvier 1797, il donnait à Battaglia.ses raisons sur ce fait : « Les troupes françaises ont occupé Bergame pour prévenir l'ennemi qui avait l'intention d'occuper ce poste essentiel. » Elt-on bien sûr que ce fût pour prévenir les Impériaux? A Bergame, ces derniers eussent été en l'air, militairement, et isolés ; la constatation au provéditeur manque de sincérité. Ce poste n'était en rien essentiel du moment où la Seigneurie restait en dehors de la guerre. Mais pour aggraver cette spécieuse allégation, Bonaparte avait soin d incriminer les émigrés français qui s'y étaient réfugiés
et des libelles dont ils auraient rédigé une partie. Expulsés de leur patrie , on voulait donc leur imposer une approbation que Mirabeau avait refusée dans une apostrophe célèbre. Il en venait ensuite à la conduite d'Ottolini comme très partiale en faveur des Autrichiens. Il ne s'est jamais donne la peine, disait-il, de dissimuler» tant par sa correspondance que par ses propos et ses actions, la haine qui l'anime pour Tarmée française. Le podestat était Vénitien, n'était-ce pas son droit? Il restait national, qui oserait le lui reprocher?
Bonaparte atteignait bientôt les limites de la violence dans Temportement. Je ne suis point son juge, continuait-il; cependant lorsqu'un gouvernement a manifesté ses intentions, nul ne doit protester, Or, il est des personnes qui transgressent les principes de la neutralité ; donc elles se conduisent en ennemis. Ces admirables déductions philosophiques, leur auteur n'oubliait qu'une chose, c'était de les appliquer i\ lui-même. Il concluait en invoquant le droit dos gens en termes surprenants : le droit naturel m* autoriser ait aussi à me servir de représailles» Les apologiste»^ n'ont pa8 connu ces fausses indignations et ces principes destructeurs de toute morale; c'est dijre que leurs récits sont inexacts et tronqués, leurs jugemenlH ne valent pas plus.
Nous n'insisterons pas sur la suite de cette dépi^che; jamais dignitaire patriot«t n'a l'ait l'objtît d'un réquisitoire plus pressant, plu» conuninatoire (|ue celui-ci contre Ottolini. Le peuple btîrgamasqucî y était loué par une opposition growièrc ttu podestat. S'il y avait des malintentionnés, c'est que celui-ci les avait inspirés
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et créés, source première de la Cromde contre les Français... malheur à eux.
Le 24 mars, Bonaparte mandait aux directeurs que Pesaro l'avait rejoint à son quartier général de Gor.tz Travestissant les faits et gestes de Landneux comme de ses agents, il annonçait que les populations de Brescia et de Bergame avaient désarmé la garnison vénitienne et chassé les provéditeurs. Puis, constatant la délicatesse de ses négociations avec l'envoyé extraordinaire de Venise, il déclarait que ce n'était pas au nioment où il avait besoin de tous les secours du F"oul e de toute labonne volonté des gouvernements vénitiens ^wur approvisionner son armée dans les défilés de 1 Allemagne qu'il fallait nous brouiller. Mais le Directoire, répondrons-nous , ne lui avait jamais conseille de se brouiller avec la Seigneurie. Ce plan néfaste n appartenait qu'à lui. C'était lui qui le soufflait tantôt ouvertement, tantôt à mots couverts à Paris; puis, par un phénomène psychologique, il le supposait accepte du Directoire et le pressait de ne pas l'exécuter encore. Le moment n'était pas venu, il n'était pas propice, puisqu'on était engagé dans les défilés de l'Allemagne. Apres la bataille, on verrait. C'était par ces manœuvres savantes et calculées, qu'il préludait à l'examen final d'une situation où il amènerait la diplomatie de son gouvernement à adopter les bases de paix qu il lui inspirait depuis longtemps. . .-, ' .. „ J'ai dit à M. Pesaro que le Directoire executif n ou- « bliait pas que la république de Venise était l'ancienne « alliée de la France ; que nous avions un desir bien « formé de la protéger de tout notre pouvoir; j ai de-
« mandé seulement d'éviter l'effusion du sang et de ne « pas faire un crime aux citoyens vénitiens qui avaient « plus d'inclination pour l'armée française que pour « l'armée impériale ; que nous ne soutenions pas les in- « surgés, qu'au contraire je favoriserais les démar- « ches que ferait le gouvernement; mais que je croyais (( que, comme ils avaient envoyé un courrier au Direc- (( toire exécutif, il serait bon peut-être d'en attendre le « retour parce que je croyais que la seule interven- « tion de la France dans ces affaires pourrait ramener « les esprits sans avoir besoin de recourir aux armes. « Nous nous sommes quittés bons amis; il m'a paru (( fort content. Le grand point dans tout ceci est de gaie gner du temps. Je vous prie pour ma règle de me (( donner une instruction détaillée. »
Sans l'attendre, il écrivait le 5 avril, à Pesaro, toujours pour accumuler griefs sur griefs et avec aussi peu de justice qu'auparavant. A l'entendre, les plaintes étaient générales, les agents de la Seigneurie ne se contenaient plus et l'armée française était l'objet de leurs pièges. Des placards publiquement affichés excitaient les pays du Véronais à une persécution immédiate. Les suites les plus effectives leur étaient données et l'assassinat redevenait fréquent. La marine vénitienne canonnait les frégates françaises, leur interdisant l'entrée du golfe. Et cependant, les convois autrichiens y avaient pénétré et mouillé. Le consul de Zante avait vu sa maison pillée et brûlée, l'impunité s'en était suivie. Bien plus, toutes les personnes soupçonnées d'avoir prêté leur concours aux troupes républicaines étaient persécutées et des mandataires de l'Autriche trou-
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valent asile partout, à Vérone notamment. Puis, après cette énumération habile, Bonaparte s'écriait avec une audace singulière : La république française ne se mêle pas des affaires intérieures de la république de
L'instruction des directeurs n'eût pas autorisé son général à un tel langage ; il offensait comme à plaisir les plus hauts fonctionnaires et paraissait attendre de leur patriotisme indigné une protestation dont il se fût fait une arme contre eux et contre Venise. Ne la recevant pas, il s'emportait à froid contre un silence douloureux pour ses projets et agissait comme s'il l'eût reçue. Annoncer la liberté et apporter le despotisme, voilà où allait aboutir Bonaparte; il y ajouterait au besoin la domination étrangère.
Une prétention étrange fut manifestée par lui concernant le duc de Modène. Ce prince, écrivait-il à Pesaro, doit plus de trente millions à l'État de Modène, mais il négligeait les preuves qui pourraient l'établir. Il n'en requérait pas moins « la mise en séquestre » soit de l'argent déposé par lui dans la banque de Venise soit du trésor qui se trouvait dans son palais. Soucieux de fournir de l'argent au ministre des finances, ou à l'armée du Rhin, ou à la sienne, il s'emparait en réalité d'une propriété privée sous couleur de politique. Peuton admettre que les besoins des armées républicaines présentes dans la péninsule autorisassent une pareille mainmise ? Cependant leur général en chef accomplissait une entreprise de vrai conquérant. Il allait même plus loin car il déclarait le gouvernement vénitien comme responsable de ladite somme ! Une pareille affir-
mation était une édiction d'un principe singulièrement nouveau dans le droit des gens.
Les préliminaires de Léoben ayant été signés le 7 avril à Judenburg : Bonaparte se tourna définitivement contre Venise par la dépêche suivante en date du 9 et directement adressée au doge : « Vous massacrez nos troupes, s'écriait-il, votre perfidie a été durant toute la campagne des plus noires , vous me réduisez au parti de la guerre. » Ce même jour, Lallement recevait l'ordre, si la réponse n'était pas telle qu'il l'attendait, de se rendre à Mantoue ou à Ferrare. Que n'avait pas fait la Seigneurie! Son but avait été de couper les derrières de l'armée française!
Laissons ce triste langage et voyons ce qui se passait dans la correspondance intime.
Il ordonnait au général Kilmaine, la division de son collègue Victor devant être arrivée à Padoue, de désarmer cette dernière garnison, de prendre les officiers et le gouverneur, puis de les envoyer prisonniers à Milan. Il devait en faire autant à Trévise, à Bassano et à Vérone, au besoin à Brescia et à Bergame si la Seigneurie y avait mis garnison. La célèbre proclamation au peuple de Terre Ferme et celles qui suivraient seraient à imprimer, son état-major devait la répandre. Un acte militaire contre Gréma était destiné à frapper les populations, spécialement'celles des montagnes. Kilmaine recevait mission d'organiser dans chacune des principales villes ci-dessus énumérées « une municipalité choisie parmi les principaux citoyens avec une garde qu'ils seront autorisés à se composer parmi les meilleurs patriotes pour leur police ». Répondant à des
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intentions qui étaient loin d'exister mauvaises alors chez des populations que son intervention, son traitement de conquérant , allaient pousser au désespoir, Bonaparte faisait arrêter tous les nobles vénitiens et tous les hommes les plus attachés au sénat. Les soldats de la Seigneurie devaient être arrêtés, désarmés, et conduits partie à Bologne partie à Milan. Après cette violation de la liberté des personnes, il confiait la conduite de celles-ci aux soldats lombards, armant ainsi Vénitiens et Italiens les uns contre les autres !
La cause définitive, inévitable, de l'insurrection à main armée contre nous, la voilà. Faut-il s'étonner plus longtemps des Pâques Véronaises et du désespoir auquel on avait réduit les populations?
Un appel à la révolte des peuples contre leur légitime souverain fut rédigé par Bonaparte et lancé dans toutes les provinces, depuis quatorze cents ans vénitiennes de cœur et d'intérêt. Après avoir incriminé le sénat (1), celui qui s'annonçait comme un Attila pour la République osait dire :
(( Je sais que n'ayant aucune part à son gouverne- « ment, je dois vous distinguer dans les différents châ- « timents que je dois infliger aux coupables. L'armée « française protégera votre religion, vos personnes et « vos propriétés. Vous avez été vexés par ce petit nomce bre d'hommes qui se sont, depuis le temps de la barce barie, emparés du gouvernement. Si le sénat de « Venise a sur vous le droit de conquête, je vous en « affranchirai ; s'il a sur vous le droit d'usurpation, je
(1) Acte du 9 avril, du quartier général de Judenburg.
« vous restituerai vos droits. Quant aux insensés qui, « conseillés par des hommes perfides, voudraient pren- « dre part et attirer sur leurs villes les maux de la « guerre, je les plaindrai et les punirai de manière à « servir d'exemple aux autres et à les faire repentir de
« leur folie !»
Les punir! voilà bien le langage qui sied aux vainqueurs. Les châtiments! c'est ainsi que nous entendions protéger le patriotisme, nous qui attestions depuis Valmy notre indépendance, nous qui soulevions le Milanais contre l'Autriche avant d'y porter nos armes, nous qui favorisions l'expulsion des princes bourbons et autrichiens à Parme et à Modène. Dans la Romagne, dans l'antique Emilie, nous attestions les vieux souvenirs, les républiques du moyen âge et à Venise nous appelions crime ce qu'ailleurs nous déclarions vertu! De quel droit? Le droit de conquête et le droit d'usurpation, c'était certes Bonaparte qui le représentait. Quelques mois encore et l'Europe surprise apprendra ce que vaut la trop célèbre paix de Gampo-Formio.
Le procurateur de Saint-Marc, soumis à toutes les douleurs, apprenait le il avril que le refus de médiation fait par la seigneurie après Goritz prouvait la culpabilité du sénat vénitien. « L'on a cherché, lui disait-on, un prétexte pour armer les paysans de la montagne. » Aux protestations de Pesaro, le vainqueur donnait un sens de résistance à main armée et parlait des indignes menaces dont il était l'objet dans la communication officielle de procurateur. Cette ironie contre un neutre à peu près désarmé ne saurait cependant nous surprendre. Le ton de Bonaparte nous est connu : J'interposerai
J96 cni'TE d'une bépublique.
Vautorilê de la République française pour que tout finisse. Voilà le grand mot ou plutôt le dénouement de la tragédie qui s'annonce inéluctable. Puis, par un artifice de langage complet, il ajoutait en terminant : l sermt sinqulier que le séruit de Venise nous obligeât a lui faire la guerre dans le moment où nous sommes en paix avec
tout le continent.
Ici, Bonaparte ne parle plus, on 1 observera, en son nom personnel. Il dit « nous », il met le Directoire de moitié dans son œuvre de ruine si laborieusement combinée, il paraît même se faire imposer cette ruine, et s'il l'accomplit, ce ne sera qu'à son corps défendant. Il ne fera qu'obéir, à qui? à son gouvernement. Qui pourrait l'en blâmer? Que veut-on? la paix. Qui s y
oppose? Venise. ,
Malheureusement, s'il avait amené le Directoire a vouloir sacrifier la République, ce n'était pas pour des principes seuls que combattait celui-là. Les mlrigues de Barras le prouvent.
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