‹ Chute d'une république [microform]. Venise. D'après les archives secrètes de la républiqueChapitre 11 sur 48 · TENTATIVE DE CONCUSSION DE BARRAS CONTRE VENISE · texte numérisé non relu

TENTATIVE DE CONCUSSION DE BARRAS CONTRE VENISE

I. — Origine des documents diplomatiques de cette divulgation. — Querini et Barras. — Premières vues de Bonaparte sur l'Italie en septembre 1796. — Propositions au Directoire en décembre dès l'arrivée de Clarke. — La capitulation de Mantoue porte les salons de Vienne à désirer la paix. — Articles préliminaires de paix du 23 Janvier 1797. — Plan de Bonaparte approuvé par Barras. — Échec des négociations, ses suites.

IL — Entrevue de Querini et de Barras. — Ce directeur exige de l'argent pour voter en faveur du maintien de Venise. — Complicité de Barras avec les fournisseurs véreux aux armées. — Proi)ositions officielles à Querini de sauver les États vénitiens moyennant sept millions. — Part du Directoire. — Part de Barras. — Bonaparte est informé de la négociation. — Entrevues de Querini avec Rewbell. — Son projet de traité. — Concussions contre le Portugal, les Cisalpins, les Transpadans.

KL — Récit détaillé de Querini au 22 avril sur les conditions du paiement à Barras. — Acceptation du doge et du sénat. — Dépêche de Querini sur l'entrevue de Saint-Cloud qui mit fin à l'incident avec Barras.

Les mots solennels , les accusations réitérées, les imprécations, ne sauraient suffire pour justifier la ruine d'un État. Les réquisitoires les mieux préparés, alors

que le vrai y coudoie les fausses allégations, portent en eux des obscurités qu'on veut éclaircir. La précision est en ce cas un devoir pour rhistorien. Nous allons éclairer le débat par des recherches dans les archives officielles de la République, Jamais ruine ne fut plus complète que celle préparée par Bonaparte, ourdie par lui, mais où il sut trouver des complices. Non pas que les arguments ou les actes de ces complices doivent lui être imputés, son rôle fut assez prépondérant pour qu'il le garde seul ; mais son habileté consista à ne point porter seul la responsabilité intime pour le Directoire et pour le Sénat de la chute défmitive. Les psychologues ont là un sujet d'examen, les historiens rendent parfois des jugements comme des criminalisles. Les approbateurs de Bonaparte ne se sont pas doutés que des preuves de cette complicité existent, indubitables, car elles sont pleines de détails et nominatives pour les personnes ou les intérêts en jeu. Elles émanent de l'ambassadeur Querini, agissant régulièrement au nom d'un gouvernement reconnu par tous les cabinets, et l'interlocuteur. Barras, répliquait au nom d'un autre gouvernement reconnu en droit et en fait par les autres États de l'Europe.

Qu'étaient personnellement Querini et Barras ?

L'ambassadeur appartenait au patriciat et continuait dans la plus brillante charge de l'ÉUt les traditions d'une famille toujours honorée par ses titres et fonctions. Serviteur consciencieux, austère, Querini ne laissa à aucun de ses secrétaires le soin de rédiger les actes diplomatiques de sa carrière. Ces actes existent en double exemplaire. On a conservé aux Archives

d'État les dépêches de l'ambassade; mais indépendamment de ces envois à son gouvernement, Querini a laissé dans ses archives personnelles le premier manuscrit de sa rédaction (1) sous ce titre : Dispacci al Sevato , da Parigi negli ami 1795-1797. Durant ces trois années, fertiles en événements militaires et diplomatiques, l'ambassadeur tint son gouvernement très au courant. Il intéresse surtout lorsqu'il parle des succès militaires de la France. Il peint l'admiration comme la stupeur que produisait sur les esprits notre incomparable fortune, avec sincérité et scrupule. Son scrupule était si grand que la vue du manuscrit minuté de ses dépêches peut seule en donner une idée. Les ratures, les surcharges, les effacements y sont prodigués et la lecture n'en est pas aisée. Querini avait pour habitude alors de tout écrire de sa propre main. Les difficultés qu'il rencontrait, la responsabilité qu'il sentait encourir et l'abandon a|)parent avec lequel l'entretenait le ministre des affaires étrangères de France l'autorisaient d'autant plus à être très ouvert avec la Seigneurie.

Nous avons vu que pour résister à soixante mille impériaux le Directoire n'en avait laissé que trente-six mille au commencement de novembre 1796; la fièvre

(1) Son fils et sa fille morts sans enfants ont laissé à la ville de Venise leur palais avec la bibliothèque de famille, les objets d'arts et les manuscrits des anaUres. Une Bibliothèque publique y a été organisée avec soin. C'est là que nous avons lu les dépéclies, elles forment trois volumes in-folio.

Querini avait commencé sa carrière en juin 1783; il la termina

le 3 juin 1797.

■ iWll" H^Hiil '

des marais de Mantoue ajoutait aux duretés de la guerre. Or, l'Italie, qui n'avait été d'abord qu'une diversion, était devenue pour Bonaparte le prix de la future paix et le gage de la ruine pour la coalition. Du 15 septembre au 15 novembre 1796, les principaux corps de l'armée républicaine étaient restés en observation sur la Brenta et sur l'Adige, résultat des grandes journées de Lonato et de Gastiglione les 3 et 5 août. Par Arcole, bataille terrible qui avait mis en péril durant une série de trois jours le sort de l'armée , les républicains avaient confirmé leurs possessions territoriales dans la péninsule. Par Rivoli et la Favorite, ils avaient inauguré l'année 1797 avec un tel éclat que l'archiduc Charles avait été appelé au commandement des armées autrichiennes. Le cabinet de Vienne, déployant alors une activité dont on n'aurait pas cru le baron Thugut capable, avait montré une constance et une fermeté digne du temps de Marie-Thérèse. Si la maison d'Autriche ne trouva pas la victoire sur les nouveaux champs de bataille promis à son patriotisme, elle y trouva du moins l'honneur.

Timide par lui-même, le Directoire resta effrayé des suites qu'eût pu avoir Arcole et se dit que le moment était venu de traiter. Il avait, par un pressentiment redoutable des difficultés militaires et, par prudence contre les dépèches tantôt inquiètes tantôt obscures de Bonaparte, envoyé un fondé de pouvoirs à l'état-major général de ce dernier. Si Glarke avait, dès les premiers jours de décembre , c'est-à-dire dès son arrivée, admis de servir le général en chef qu'il avait mission de [surveiller, il n'avait pu cependant modifier certaines des disposi-

tions imposées à son mandat. Or il y en avait de diplomatiques; sur celles-là, il n'avait qu'à obéir et a obéir à la lettre. Aussi respecta-t-il le texte et 1 esprit des négociations qui lui avaient été confiées, lorsque se présenta l'occasion de les appliquer. . ' Le Directoire, en envoyant un tiers porteur de ses instructions à l'armée d'Italie, prouvait par son choix qu'il n'entendait pas laisser à son chef le som des discussions diplomatiques. On a voulu voir dans la nomination de Glarke un peu plus peut-être que ce qu y. avait mis le gouvernement d'alors. Et comme Bonaparte a renversé ce pouvoir légal au 18 brumaire 1799, on a prêté à ce dernier des desseins plus noirs que la realité. Gombien de fois les gouvernements ont créé des situations analogues, tantôt avec raison, tantôt pour faciliter leurs vues, quelquefois même par duplicité a l'égard du vaincu ou du co-contractant.

On n'ignorait pas, Garnot surtout, que le jeune vainqueur entendait porter la guerre au cœur de l'Allemagne. G'était donc avant de franchir les défilés du Tyrol et de paser le Tagliamento qu'il fallait s'entendre avec un pouvoir toujours redoutable, dont les armées se renouvelaient sans cesse, qui en appelait au fanatisme des populations montagnardes des Alpes pendant qu il suscitait en Hongrie un dévouement admirable, habile à faire valoir l'enthousiasme héréditaire pour la maison impériale et qui donnait dans cette magnifique famille un exemple toujours frappant pour les peuples : la part que prenaient les archiducs au malheur de la patrie, à sa gloire militaire jusque dans ses honorables défaites, du Rhin à l'Italie.

La paix était donc le résultat de toutes les opérations réciproques, du nord à l'est et dans la péninsule pour nous; l'Empire la désirait de son côté sur les même points : n'était-il pas seul à combattre et à porter tout le poids de la coalition ? Avec une telle réciprocité d'intérêts, ne pouvait-on s'entendre ?

Des articles préliminaires de paix entre la République française et Sa Majesté Impériale furent donc présentés; ils émanaient, chose singulière , de Bonaparte, si l'on en croit les notes de la « Correspondance de Napoléon » publiées pour cette partie en 1859. Il va sans dire qu'ils avaient été préalablement discutés à Paris dans le conseil des directeurs. L'un d'entre eux y apposa sa signature, Barras. Cette coïncidence est frappante, car ce sera lui qui, trois mois plus tard, dira le dernier mot du drame. L'examen des conditions offertes le 23 janvier 1797 va nous dire la variation dans les idées soit dans le conseil aulique de Vienne soit dans le conseil gouvernemental de la

France.

Bonaparte n'avait pu imposer ses vues personnelles, et on n'ignore plus aujourd'hui l'opposition qu'il a toujours rencontrée chez Carnot, en dehors des questions d'ordre militaire, ses apologistes en conviennent. Si on veut bien se rappeler la conclusion hâtive des préliminaires de Léoben et la surprise qu'en éprouva le Directoire, on partagera notre opinion. C'est à partir de cette paix que, ne retrouvant pas en lui les vertus dont Moreau et Jourdan , Desaix et Hoche avaient donné tant d'exemples, certains républicains commencèrent à le craindre et manifestèrent par des communi-

cations restées secrètes leur hostilité contre lui. Le Dépôt de la guerre a conservé quelques témoignages de cette suspicion; nous en pubherons un extrait, à l'élude qui nous incombe sur le traité de Campo-Formio et ses suites (1).

Le présent projet de traité accable Bonaparte; il n'y est pas dit un mot de Venise, alors que sa perte sera en octobre le prix final de la paix. La preuve irréfutable ressort du texte si légèrement imprimé par ceux qui ont eu de la gloire de Napoléon un tel souci; mais on ne prend pas toujours garde à tout. L'ambassadeur Querini n'eut pas à connaître de cet acte et son silence est en ceci naturel; son langage lorsqu'il parlera, le 8 avril n'en sera que plus digne de foi et plus irréfutable.

Que proposait Barras, signataire des articles préliminaires, le 23 janvier? un projet qui n'était déjà plus celui voulu fin septembre 96.

A cette époque, les volontés de septembre sont indispensables à retracer : Bonaparte avait préconisé une barrière à établir entre le Pape et le duché de Mantoue ; il redoutait que les Anglais ne débarquassent quatre mille hommes à Ancône ou à Givita-Vecchia et le prissent à revers. On ne comprendrajamais pourquoi le cabinet de Saint-James ne réalisa pas ce plan, surtout avec un corps d'armée de vingt mille soldats dont la ténacité eût opposé à nos chefs un ennemi plus puissant que les impériaux. Dans le but de prévenir cette intervention, le fondateur de la République transpa-

(1) Aux pièces justiOcalives.

dane avait réuni les deux légions formées à Bologne et à Ferrare, puis y joignant la garnison de Livourne augmentée de trois mille hommes, avait lancé ces corps dans la Romagne et occupé la marche d'Ancône. La jonction avec Wurmser, également désirée à Vienne et à Rome, était devenue impossible. A la paix on rendrait la Lombardie à l'Autriche , trafiquant de l'indépendance du nord de l'Italie au mépris des enga-gements les plus solennels. En revanche, une république de second ordre aurait été organisée avec les Légations, les duchés de Modène et de Parme, la Romagne, la marche d'Ancône, avec Bologne pour capitale. Des territoires très unis et deux ports importants auraient fait de cet État une seconde Venise.

On aurait donné Rome au duc de Parme, et le Pape, abandonné par l'Autriche comme par l'Espagne, aurait dû se contenter... de l'île de Sardaigne. Bonaparte avait commencé à exécuter son projet et de Bologne avait menacé les États de l'Église ; à Rome môme, on n'eut pas peur, et les soldats pontificaux ayant formé une véritable armée, on compta pouvoir la mettre en communication avec Wurmser par le Bas-Pô et Ferrare. « S'il le faut, dit le cardinal premier ministre, le Saint-Père quittera Rome et ira passer quelques jours à Terracine, sur l'extrême frontière du royaume de Naples ». L'éloignement de l'Adige entraînerait la perte du vainqueur. Mais on se trompait; celui-ci n'entendait pas s'éloigner. Apprenant, le 8 janvier 1797, que ses avant-postes avaient été attaqués sur toute la ligne, il repassait le Pô en toute hâte et installait son quartier principal à Vérone. La suite de la campagne,

on la connaît (1). Alvinzi était écrasé et l'archiduc Charles annonçait un vengeur à l'Allemagne. Rivoli et la Favorite autorisèrent un exposé de paix, prix du sang de nos soldats, du Mincio et de la Brenta aux rives du Rhin !

Mais avant de redire les propositions de Glarke , il importe de connaître ce que voulait Bonaparte diplomatiquement en décembre 1795. Il nous a instruits de ses plans par sa dépèche du 6 à laquelle sont jointes deux Notes annexes.

Il eût été à désirer, dit-il, que Ton eût attendu la prise de Mantoue pour négocier. Pourquoi? Parce qu'un armistice sans les possessions de cette place forte par les républicains serait tout à l'avantage de Venise et de Rome. Le dernier mot n'a qu'une valeur secondaire dans notre exposé, nous ne le discuterons pas. Il en est autrement de Venise. On le voit, une pensée prédominante chez le général , c'est Venise. On a pu s'assurer pas à pas de la persistance de ses pensées intimes par notre étude au jour le jour. Venise, c'était son enjeu final... Le tout était de savoir comment la question se traiterait, car il entendait paraître avoir la main forcée. Son machiavélisme consista à y conduire les parties contractantes, avec une sage lenteur, mais une lenteur savante. Pour atteindre son but, il fallait tenir l'attention éveillée de ce côté; il n'y manquait pas.

Discutant la situation de Mantoue, il déclarait que son obtention nous vaudrait les limites du Rhin. Se presser devenait indispensable. Quinze jours de repos

(1) Exposé de Stendhal dans la Vie de Napoléon, ch. XIX.

pour ses troupes suffiraient, trois mois !«;; Perdraient Se dernier argument n'était pas smcere 1 hiver .tahen n'est pas celui des rives rhénanes; .1 eta.l plus vra. en parlant des finances. 11 concluait, dans les deux notes, à ne pas accorder d'armistice afin d'éviter une autre campagne. U voulait maintenant la guerre à tout pnx et s'appuyait sur Maatoue pour préparer à son gre la

chute de Venise. .

Les AUomands étaient enfin chassés de toute 1 Italie par la capitulation de Mantoue. Bonaparte était sur de pouvoir agir librement et on a écrit sur lui en Italie qu'à ce moment de sa carrière il lui importait peu que le Directoire approuvât ou non sa conduite. Ce témoignage d'un historien autorisé, conlemporahi et t.moin des événements qu'il décrit, mérite d'être consigné. On sait que, s'il promettait à la Lombardie son indépendance, les d.-putés de cette province auprès du gouvernement français ne recevaient pas à Paris les mêmes promesses. Un fait militaire possible stimulait Bonaparte, les succès de Moreau qu'il redoutait de voir lui donner la main à Inspruck, nous avons cité précédemment la dépêche où il est consigné. Or, le vainqueur d'.\rcole entendait rester maître de dénouer la situation et l'impétuosité de Hoche l'efl'rayaii autant nue l'initiative froide de son collègue du Rhin. La encore, les attestations de Botta sont utiles : U ne voulut pas que Moreau eût le temps d'arriver à son aide par les rives du Danube. La paix étant son objectif unique, il sacrifierait au besoin la Lombardie, promise d abord au roi de Piémont et, s'il y renonçait, on conclurait à tout prix. Ce prix .piel était-il ? Une révolution dans

les États de Venise opérerait ce double résultat. Voilà ce qu'ont soutenu les contemporains, et comme les faits ont répondu à leur accusation, de quel droit soutient-on que Venise fut seule coupable de sa ruine?

Les offres répétées d'alliance suffisent-elles à justifier par leur rejet cet attentat? Nous ne le pensons

pas.

Vienne menacée par la route de Goritz à Glagenfurt et Gratz, l'armée autrichienne rompue sur toute la ligne, le conseil aulique effrayé, une opinion puissante favorable à la conclusion de la paix ne se cachant pas dans la capitale même de l'Empire, Bonaparte crut le moment d'agir venu. Ses espions, loin d'avoir à le stimuler, n'eurent qu'à le confirmer parleurs attestations et leurs renseignements. On aurait tort de croire que l'esprit d'ancien régime obligeait toutes les langues au silence. Le dix-huitième siècle n'était plus celui qui l'avait précédé et on se dédommageait de la non-existence de la liberté politique par la liberté du langage. Plus le péril deviendrait imminent, disait notre général en chef, pins cette opinion obtiendrait d'influence, plus elle serait appelée à triompher.

Des salons de la haute société viennoise ce désir était passé dans le cabinet de deux ministres diplomatiques, aUiés récents de la République française. Et quels alliés que l'Espagne, le royaume des Deux-Siciles, précisément des parents de l'ancienne maison régnante en France ! Les résidents soutenaient ouvertement le nouveau parti, sans avouer publiquement les espérances qu'ils comptaient retirer d'une paix générale pour leurs souverains. Les femmes se distinguaient dans ce concert

et on n'ignore ni leur activité ni leur habileté en ces matières. Nous n'avions par tardé à connaître cet enthousiasme et n'avions rien négligé pour l'entretenir. Les termes dans lesquels avaient été rédigés les actes qui annonçaient la chute de Mantoue et la reddition de Provera, flatteuse pour les deux vaincus, notamment pour Wurmser, constituaient des avances au parti pacifique de Vienne.

Qu'en disait la presse dans les deux capitales?

On annonçait à la fin de janvier, comme relatif aux premiers jours de ce mois, le départ du général Clarke pour Vienne. Les italianissimes redoutaient que la Lombardie ne fût intéressée dans ses propositions et destinée à retomber sous l'autorité de ce cabinet. Le langage qu'il a tenu, écrivait-on de Milan au journal officiel de la République française, semble justifier ces craintes. Il paraissait impossible de croire que les peuples de la Lombardie fussent ainsi sacrifiés après avoir encouragé leurs actes, tous anti-autrichiens. On s'alarmait à Milan ; on se rejouissait en Emilie et dans les duchés ; on espérait tout de notre amitié à Venise ; on désespéra bientôt à Vienne.

Les intrigues du cabinet de Londres et les réformes de Paul T' à Pétersbourg l'emportèrent contre Clarke. Par une générosité antipolitique, la cour de Vienne se résoudra à combattre pour la cour de Blanckenburg et abandonnera à la Prusse une telle part de la Pologne que le cabinet de Berlin lui donnera un titre à noter : la nouvelle Prusse occidentale, avec Varsovie pour cheflieu. Partagé entre ses succès relatifs sur le Rhin, ses espérances dans le talent de l'archiduc Charles,

son attachement aveugle pour le Milanais, ses préventions contre un gouvernement régicide, et les sollicitations du roi d'Angleterre, on écoutera Pitt et ses agents. Le ministre impérial à Pétersbourg, comte de Cobentzel, ne partageait pas l'enthousiasme des salons de Vienne. Le plénipotentiaire français aura pour lui avec eux l'intérêt public , l'opinion et les vrais politiques.

Clarke pouvait donc négocier, nous étions largement vainqueurs et c'était nous qui offrions la paix. Restait à persuader un empereur jeune et honnête, un ministre vieux, mais patriote, Thugut. Les propositions de Bonaparte revêtues de l'approbation de Barras , les voici en leur entier; il n'y est pas question de Venise; seul Barras les avait signées.

La paix, l'amitié et la bonne intelligence, y était-il dit, sont rétablies entre l'Empereur et la République française. Toutes hostilités cessent du fait des généraux qui sont autorisés respectivement à conclure un armistice provisoire. L'empereur abandonne à la République les Pays-Bas autrichiens, le Luxembourg et tout ce qui appartenait à la maison d'Autriche sur la rive gauche du Rhin avec tous les droits inhérents à la souveraineté. Ce dernier point constituait un article spécial qui pourrait demeurer secret. L'occupation des pays oià se trouvent les armées ne prendra fin qu'à la conclusion de la paix. Aussitôt la ratification des présents préliminaires, les contractants s'obligeaient à payer tout ce qu'ils doivent pour fonds prêtés par les individus ou par les établissements publics. Aucun des habitants, soit de l'Allemagne, soit de l'Italie, pour les

territoires occupés par les troupes de la République, ne saurait être recherché, soit dans sa personne, soit dans ses biens à raison de ses opinions ou de sa conduite. Les actes de la vie civile, politique, militaire ou même commerciale relatifs à la présente guerre échappent à toute poursuite.

Conformément au traité conclu à la Haye le 7 floréal an III, la paix actuelle est commune à la République batave. Le stathouder obtiendra par l'Empereur « des dédommagements convenables » sur la ^ rive droite du Rhin. Tout acte y relatif et concernant l'Empereur à titre d'indemnités est reconnu par la République d'avance. En retour, l'Empereur prend le même engagement quant aux différentes maisons de l'Empire germanique à indemniser convenablement pour les pertes qu'ils subiront en vertu de l'article 4. Les stipulations relatives aux indemnités pourront demeurer secrètes, à moins que l'on n'en fasse dépendre la signature des préliminaires. Un article spécial concernait l'Angleterre. La République s'engageait à accepter la médiation de Sa Majesté impériale pour la paix à intervenir entre elle et Sa Majesté Britannique. Puis, par un sentiment de violence que justifiait la conduite tenue par le cabinet anglais depuis cinq ans, il était dit en note que ce dernier article serait supprimé, à moins que l'on n'exigeât au quartier impérial son insertion.

L'œuvre de Barras acceptée par lui et inspirée par Bonaparte eut un échec absolu. Nous avons dit ce qu'avait à redouter Glarke à Vienne ; le parti militaire et le parti diplomatique l'emportèrent , précipitant vers de nouveaux désastres une cour égarée et un souverain

trop accessible au point d'honneur. L'influence de l'Angleterre renversa tout projet de paix ; son cabinet y argua notamment du peu de solidité du gouvernement directorial , de la reprise de la guerre de Vendée, et la conjuration récemment découverte à Paris vint lui donner une apparence de véracité. Le Directoire publiait de son côté les pièces les plus compromettantes au journal officiel et fournissait par cet acte de ressentiment des preuves de son peu de crédit. Pitt en utilisa les documents à Vienne pour amener un refus de discussion valable.

Dès que la Prusse eut connu l'échec des négociations, elle prit arrogamment la défense des souverains et des États qui avaient conclu avec la France des traités de neutralité ou de paix séparés. Par une intervention publique de son ministre auprès de l'empereur, le roi Frédéric-Guillaume déclara qu'il regarderait comme une injure personnelle toute conduite hostile et irrégulière que tiendrait le cabinet de Vienne à l'égard de ces États et de ces princes. Décidé à jouer un rôle actif malgré la paix de Baie et soutien avoué de la paix de Teschen qu'il appelait le bouclier de l'équilibre germanique, ce souverain mit ses armées sur le pied de guerre. Le duc de Brunswick, le général Kalkreuth et le maréchal de Mollendorff' recurent l'ordre de préparer leur départ. Une note du cabinet de Berlin fut remise à la diète de Ratisbonne pour obtenir de cette assemblée le remboursement des frais relatifs au siège de Mayence. Conçue en termes péremptoires, renouvelée pour la troisième fois, elle rééditait les plaintes du déserteur de la coahtion qui entendait réserver de toutes

'■ff

2J2 CHUTE d'une KÉPUBLIQUE.

mains. Courtier des négociations en Allemagne, la Prusse y mendiait comme à Paris l'or des services qu elle

ne rendait pas !

Tous les partis s'étaient entendus à Londres pour combattre le Directoire, auprès des cabinets restes fidèles à la coalition. Burke prêta son appui à cette levée de boucliers par sa Lettre sur les négociations de paix ouvertes avec le Directoire; il réédita ses colères et ses imprécations sur les malheurs de la Révolution, reprocha à la France son ambition et son génie , voua ses institutions nouvelles à l'indignation de l'Europe, stigmatisa son système brouillon et demanda sa ruine pour garantir le monde civilisé du système de brigandage créé par elle ! Rien d'indépendant ne peut coexister avec cette République!.... Passons.

L'enthousiasme de l'Italie pour Bonaparte fut sans limites dès cette époque. Aux expressions les plus enthousiastes des brochures et des poésies lyriques succédèrent un jour les témoignages que les Césars seuls ou les papes avaient reçus. Ce jeune homme de vingt-six ans, d'origine semi française et qui avait combattu en Corse contre sa nouvelle patrie, fut appelé Invincible, Héroïque, Grand, Vainqueur parmi les vainqueurs, l'Hannibal du despotisme. A Rome même, une adresse des Amis de la liberté l'invita à entrer dans la ville éternelle avec son armée pour y voir dresser sa statue. Venez, disaient ses partisans, les Rommns érigeront votre statue sur le Capitole et la postérité y lira un jour le témoignage de notre reconnaissance (1).

(1) On n'aura pas grandes recherches à faire pour sassurerde la

•<fî y-

Ce témoignage , c'était rinscription suivante au nouvel Alexandre :

Alexandro Buon^parti, Duci Gallorum Invictissimo,

Page 1