CHAPITRE XI
MISSION ET NEGOCIATION DE GKIMANl A VIENNE.
Rôle considérable de la famille Griinani. — L'ambassadeur. — Clarke adopte les projets de Bonaparte. — Offres officielles faites à Vienne pour le démembrement de Venise. — Offres au cabinet de Turin de détruire la République de Gênes en novembre 1796. — Série de dépêches de l'ambassadeur près le cabinet de Vienne, Grimani, fin avril 1797. — L'Autriche négocie en se préparant ostensiblement à la {»uerre. — Secret des négociations gardé à Vienne. — Entrevue de Grimani avec Thugut. — Déclarations et douleur de l'ambassadeur vénitien. — Entrevue avec l'ambassadeur de Naples. — Dépêche aux inquisiteurs annonçant les dessins réels de Bonaparte. — Mémoire du chancelier autrichien par Grimani (du 4 mai) sur les troubles des États vénitiens. — Lettre du doge Manin, du 8 mai, autorisant Grimani à remettre le Species facti au cabinet de Vienne. — La chute de la République est accomplie avec le traité de paix de Milan du 16 mai.
La famille Grimani était l'une des familles patriciennes appelées au suprême honneur de la dignité ducale. D'abord riche et puissante elle s'était illustrée sur mer, dans les fonctions publiques, dans la guerre, dans la diplomatie et dans l'Eglise. Au début du quinzième siècle, Antoine, procurateur de Saint-Marc et capitaine général de la flotte, battu à Lépante par le sultan Bajazet, avait payé sa défaite de l'exil ; mais ses rares services à Rome l'avaient fait rappeler dans sa patrie et nommer doge à l'âge de quatre-vingt-sept
ans. Un de ses descendants, Marino, avait ose organiser une guerre avec le saint-siège à l'occasion des droits de César d'Esté à la succession d'Alphonse II, duc de Ferrare. Il était dans les traditions de Venise de résister à la papauté. Peu après, Marino attaquait l'Empire lui-même et exterminait les Uscoques, population de pirates croates qui infestaient l'Adriatique. Durant la guerre de la succession d'Autriche, Pierre son continuateur avait proclamé dans cet immense conflit qui embrasa l'Europe la neutralité de Venise. Si elle fut violée par les Impériaux, par les Français et par les Espagnols elle n'eut aucune conséquence funeste à son int('*grité. Ses forteresses et ses places avaient été garnies de troupes et sauf des désordres passagers , la neutralité l'avait préservée de tous dangers. En 1796, la situation était la même qu'en 1741 ; ne pouvait-on s'inspirer des mêmes principes? Voyons comment s'y
employa San Piero.
Le général Clarke était depuis peu de jours au quartier de Bonaparte que celui-ci l'avait complètement ubjugué. Docile instrument du jeune conquérant , l'envoyé du Directoire avait un esprit d'intrigue absolu et mobile. Il s'enquérait pour lui-même de savoir où resterait définitivement la puissance gouvernementale en France. Il crut, après avoir été un témoin intime des fautes du Directoire, que le pouvoir ne pouvait continuer à rester entre les mains de ses détenteurs présents. Aux crises trop graves comme celle de laTerreur succède toujours une dictature et si elle n'est pas militaire dans sa forme elle l'est dans son esprit. Clarke se tint à la disposition du général en chef et sauf les
cnuTE d'une république.
textes diplomatiques à lui confiés devint son porte-voix. Il appuya de préférence les projets de Bonaparte.
Quels furent ces projets dès le mois de décembre?
Clarke avait pour mission, en traitant de la paix, d'offrir à l'Empereur des dédommagements, idée funeste. La Bavière , toute la Terre Ferme des Etats vénitiens ou du moins une partie de ces dernières provinces furent l'objet des échanges. A Paris on lança dans la presse officieuse cette idée fausse que le sénat vénitien avait usurpé une partie des provinces de l'Empereur; on avait en vue la Dalmatie et l'Istrie. L'ambition du gouvernement français était alors de spolier Venise pour conclure une paix hâtive, au prix d'un écrasement immérité et sans foi. Or, comme on l'a écrit peu après en Italie : c était 'principalement à Bonaparte qu'on devait cette idée.
Le cabinet de Vienne recula devant l'afTaire de Bavière, parce qu'il redouta l'opposition du cabinet de Berlin. Certes Thugut n'ignorait pas les propositions de celui-ci à Venise et il craignait non moins les protestations soit de l'intéressé soit des princes en Empire. Le salut de la Bavière allait entraîner la perte de Venise,
Dès sa mission à Turin, où il avait demandé pour la France l'île de Sardaigne si italienne de traditions, d'esprit et de mœurs, Clarke avait caressé l'Autriche. Il avait conseillé à son ministre le marquis Gherardini d'occuper la Dalmatie promettant à son maître l'appui du Directoire. A la cour de Turin, on avait offert... la République de Gènes et l'on déclarait à Paris ne plus pactiser avec les idées révolutionnaires ! On y oubliait que cet échange datait du siège de Toulon , que Barras
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et Robespierre jeune s'en étaient flattés du haut de leur incapacité ! en dehors de l'immoralité qu'il y avait à sacrifier des alliés naturels. Ainsi, c'étaient des républicains qui offraient à l'Empereur d'abattre des gouvernements légaux, indépendants et neutres! Jamais diplomatie officielle ne tenta des négociations plus scandaleuses. C'était là ce qu'on appelait des échanges. Au profit de qui? De la puissance la plus redoutable dans la coalition. Aux dépens de quels pays? des États armés et alliés en fait de la France !
La république de A^enise connut ces propositions et y vit une obligation nouvelle , l'Autriche ayant refusé d'y donner suite, d'affirmer sa neutrahté. Notre duplicité eût dû la porter à s'éloigner de nous; elle n'en fit rien , resta liée à notre service et remercia l'Autriche de sa loyauté. Qui oserait l'en blâmer?
Trompés par le vainqueur, les Cispadans et les Transpadans s'abandonnaient pendant ces manœuvres à une joie... d'imagination. Toutes les divisions ont cessé, s'écriaient-ils; elles doivent s'éteindre de même par toute V Italie. La paix leur réservait quelques surprises , la tyrannie n'avait pas disparu entière et ses satellites, loin de s'enfuir, vivaient en parfait accord avec le général en chef des troupes françaises. Celui-ci acceptait de sang-froid les paroles enthousiastes qui venaient de Milan et de Bologne et promettait de protéger les républiques nouvelles, fruit de son génie, nées dans le sang de ses soldats. Il déclarait vouloir en être
le père !
Les négociations de la fin de 1796, les voilà dans leur esprit; nous connaissons celles de janvier 1797, que se
passait-il à Vienne? L'ambassadeur Grimani a-t-il tout ignoré? ce n'était pas possible; aussi avons-nous de lui des dépêches importantes propres à éclairer l'œuvre de Clarke à sa source, au lendemain des préliminaires de Léoben.La Seigneurie n'avait pas négligé de l'instruire des événements dont les États venaient d'être le théâtre comme elle l'avait fait pour Querini. Se défendre à Vienne et y voir juste était aussi nécessaire que de s'expliquer à Paris. C'est là que devait se réaliser la parole fataliste du colonel Beaupoil; le moment était venu d'apprendre ce qu'il fallait croire des menaces prodiguées tantôt par Landrieux, tantôt par Bonaparte lui-même, soit à Pesaro, soit à Giustiniani.
Le 29 avril , Grimani répondait aux instances du conseil que son embarras avait été grand, le secret étant gardé sur le texte des préliminaires : « Il mio spirito non cessa di cercare vie a penetrare Varcano de' segnati preliminari di pace. » Ses collègues étaient aussi peu avancés que lui. Cependant, il ne désespérait pas d'obtenir des éclaircissements et en donnait d'utiles quant aux opérations militaires dont il était le témoin ou que son service d'émissaires lui certifiait. Prenant la difficulté en face, il n'avait pas attendu les ordres du sénat pour se rendre chez le chancelier impérial. !1 n'admettait pas en effet que les victoires de la France autorisassent l'empereur à abandonner toutes les négociations et encore moins leur direction : « Sembra ad ognuno impossibile chc l'imperatore voglialasciar arbitrl del destino di cosa li Francesi. » Il se trompait , Bonaparte avait le droit suprême de tout conduire et la défaite de l'Autriche était trop éclatante, trop
continue surtout, pour qu'on lui disputât sa situation. Restait à savoir quel but honnête il poursuivait et sur ce point il était peu défendable.
Grimani se rendit donc chez Thugut mais le trouva impénétrable. Ceci était grave; si on eût été animé de bonnes dispositions à Vienne , on lui eût confié le sort réservé à son pays. Le pressentant un peu , il discuta le silence du premier ministre; il lui représenta que toute paix ne serait avantageuse qu'à une condition : le rejet des Français au delà des Apennins : « se li Francesi non siano confinati dalle Alpi. » L'Autriche, ajoutait-il , y est aussi intéressée que la République , sans cela on n'obtiendrait aucun résultat sérieux ou durable. Grimani avait raison et le temps s'est chargé de vérifier sa prophétie.
Cette paix si vite conclue le laissait inquiet. Il cherchait dans des causes diverses son origine. Il faisait intervenir pour l'expliquer la volonté de l'Impératrice ou encore les nécessités du trésor; il allait jusqu'à y voir l'influence des conseils de la cour de Naples soucieuse de ses domaines. Son habileté avait échoué devant la résolution de son interlocuteur, quoiqu'il eût envisagé la question dans ses rapports avec toute l'Italie. Il en concluait une entente avec Bonaparte et le dessein arrêté de ne rien laisser transpirer sur les conditions de l'exécution. Mais sur les préparatifs de guerre, il abondait en renseignements précis. On dirait que l'Autriche s'attachait à vouloir recommencer la lutte. Infanterie , artillerie , cavalerie , nombre de canons de campagne, ripn n'y manque et l'entrée en scène du maréchal Mack conférant avec Thugut complète son
■* PUJII
CnUTE D UNE REPUBLIQUE.
récit. La crainte d'un retour aux hostilités était telle qu'on fortifiait Vienne, comme aux jours des grandes invasions ottomanes. On licenciait bien les volontaires, en leur spécifiant toutefois qu'une réserve était formée pour assurer leur reconstitution à venir; un appel à leur amour du souverain « dell' affetto de' sudditi verso di questo Sovrano » annonçait presque une lutte décisive. Au fond , l'Autriche voulait traiter en conservant la main sur la garde de son épée.
La nouvelle de la conclusion de l'armistice signé à Léoben avait été communiquée aux Impériaux qui se battaient sur le Rhin, continuait Grimani. Un courrier exprès avait rejoint leur état-major à Manheim, le 22 avril. A cette date, circonstance instructive, les troupes françaises avaient traversé le Rhin en plusieurs colonnes, puis s'avancant jusqu'aux environs de Neuwied y avaient capturé des bataillons autrichiens placés en avant-garde. Ces faits, connus sept jours plus tard à Vienne, y répandirent la terreur; ils montraient un plan d'ensemble dû au génie de Garnot et la volonté du Directoire de marcher sur la capitale de trois côtés pour y dicter une paix définitive.
Quel respect portait-on à l'indépendance des États vénitiens? Que faut-il penser des déclarations pressantes si souvent renouvelées et parfois si chatouilleuses des intérêts français dédaignés ? des intérêts vénitiens oubliés ? En ceci, il n'était pas facile de lasser la sollicitude de l'ambassadeur. Aussi revint-il chezThugut, n'admettant pas que sa cour n'eût des idées arrêtées depuis longtemps sur le sort de l'Italie et dont elle s'inspirerait dans les négociations : « E servir possono
di norma aile pubbliche deliberazioni. » Les procédés du général Ronaparte étaient des plus décisifs et tout en lui prouvait un homme qui convertirait en traité de paix les préliminaires. Grimani était perspicace en le déclarant et sa difïïculté à rien apprendre personnellement du chancelier recevait un éclaircissement de cette appréciation même. Si le général se pressait d'en finir, il fallait s'attendre à tout. Cette appréciation juste disait beaucoup contre Venise par voie de réticence... mais n'était-il pas trop tard alors pour lutter contre le déchaînement d'ambitions auquel nous allons assister?
Le premier ministre restait l'objectif du plénipotentiaire vénitien et les prescriptions de la Seigneurie comme les devoirs de sa charge le lui imposaient. Il prenait plaisir à le dire et sa dépêche le constate en termes formels : « J'ai mis tout mon zèle à « cultiver ici les dispositions favorables de cette cour « à l'égard de Vos Excellences non moins que celles « de son premier ministre. Elles facilitent mon accès « auprès de lui et j'obtiens de prime abord toutes les « communications diplomatiques ; les faits y gagnent M à être envisagés sous leur vrai jour. Je sens que ma « faiblesse a absolument besoin de recourir à ces « sortes d'impression afin d'éclairer les conséquences « futures et de me tirer de l'obscurité où je me trouve. » Il se réservait d'informer le sénat par courrier spécial de ses découvertes.
Or, à cette date, l'on votait à Venise la réforme de son gouvernement et l'ambassadeur comptait un membre de sa famille parmi les adversaires du patriciat. Les Dandolo et les Pisani espéraient, en adoptant les idées
nouvelles, conjurer l'incertitude des événements, ou enlever au vainqueur l'apparence de ses griefs réformateurs.
Grimani insistait sur l'intimité de ses relations avec l'ambassadeur de Naples; ce dernier devait jouer un rôle dans la conclusion de la paix et il ne s'éloignait pas de Vienne parce qu'on attendait de Paris la ratification des préliminaires. On s'occupait parmi les diplomates de savoir quelle serait la ville où auraient lieu les négociations. L'incertitude à ce sujet était complète ; tantôt on parlait de la Suisse, tantôt des États vénitiens, du moins en ce qui concernait les intérêts de l'Italie. Le marquis de Lucchesini, ministre de Prusse, était rappelé et définitivement; on attribuait son départ, qui cachait une véritable disgrâce, à des relations diplomatiques compromettantes et à des réclamations arrivées de Vienne à Berlin. On détestait à la chancellerie ses manœuvres perfides en Italie, et la cour impériale avait cessé de l'estimer puis l'avait combattu en invoquant son dégoiU « motivi di disgusto » pour sa personne. La carrière à la fois ambiguë et brouillonne de ce personnage devenu célèbre en 1806 est jugée sur preuves et d'une manière inattendue; il faut s'en féliciter.
Le V mai, Grimani désira entretenir Thugut, selon les ordres du sénat, sur les affaires de Terre Ferme au delà du Mincio. L'ambassadeur de Naples donna de mauvais renseignements sur ces afi'aires, et l'ambassadeur vénitien s'en aperçut assez vite par les impressions qu'ils avaient produit sur le chancelier. Il les combattit avec mesure, et porta celui-ci à les mieux apprécier. » Un exposé clair et simple des faits, dit-il,
« exposé que le premier ministre a sollicité d'après les communications de la Seigneurie, m'a permis d'ob- « server l'impression qu'il recevait de ma conversation. <( Je dois à la vérité de vous attester que le chancelier « s'est montré très ému de mon récit. Mais si la sensi- (( bilité du baron de Thugut fut telle sur les détails de ma narration qu'il soufl'rit des aventures qu'a subies notre sérénissime République dans ses provinces de Terre Ferme, j'ai cherché à le pénétrer comme mi- « nistre des affaires étrangères pour savoir si à ce titre « j'avais produit le même efl'et. » Ce langage très habile indique le mérite de l'ambassadeur et son esprit de suite; ses dépêches n'ont ni la prolixité ni la phraséologie de celles de ses collègues dont la préoccupation était d'assurer le sénat de leur zèle à le servir comme de leur respect pour leurs personnes, amplification dont la gravité des événements les dispensait.
Grimani fut moins satisfait de son interlocuteur lorsqu'il le sonda sur ses intentions; celui-ci n'eut qu'un but, obtenir des déclarations officielles de l'interpellant. C'était répondre à la question par la question ; aussi Grimani se refusa-t-il à le suivre dans cette voie, n'admettant pas qu'on réclamât de son entrevue proposizione que io non poteva fare, Thugut se borna à donner des signes de chagrin sur l'incertitude de l'avenir et à discuter avec quelque abondance les affaires de Vérone ou de Salo; il s'inquiéta du sort qui était fait aux provinces situées en deçà du Mincio et de leur situation présente. Les dépêches de la Seigneurie autorisèrent une réponse précise. Cependant, j'avoue, s'écriait l'ambassadeur, que la réserve du chancelier et le
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soin qu'il met à contenir l'expression de ses sentiments m'ont fait comprendre immédiatement qu'il convenait de tout tenter pour les découvrir. J'assumerai la responsabilité de lui faire une proposition innocente sur les affaires de Sa Majesté , c'est indispensable pour renseigner Vos Excellences.
Le secret était si bien gardé entre les ministères de Paris et de Vienne que l'intéressé était obligé d'engager sa responsabilité pour savoir où en était l'indépendance
de son pays. ....
Ce qu'imagina Grimani ce fut de savoir si les troupes françaises se rendraient après avoir abandonné les États de l'Autriche dans ceux de Venise , si elles y camperaient ou non. Il témoignait de son trouble et de son inquiétude sur ce point qu'il aurait déjà voulu connaître depuis dix jours. Il insista au point d'engager sa parole d'honneur qu'il garderait le silence à l'égard de son propre gouvernement au cas oii la divulgation de la réponse nuirait aux intérêts de la maison d Autriche. Il recourut aux persuasions et à sa dextérité pour émouvoir Thugut et l'induire à une confidence, puis le supplia d'agir à son égard en toute amitie. Voyant que rien ne pouvait l'ébranler, il vint droit a la difficulté ou plutôt la trancha en invoquant, comme un trait d'amitié pour la République dont il était le représentant autorisé, une réponse nette. ^
Je ne puis cacher à Vos Excellences, secriait-U, combien est grande ma douleur de sentir que le baron Thugut se référant au secret diplomatique m'apprît qu'il n'était pas à son pouvoir de m'accorder cette satisfaction. Concernant les préliminaires, il promit de s'expli-
quer ultérieurement si la satisfaction n'avait point heu; ce délai ne dépasserait pas quime jours.
Après ce qu'il avait dit à Thugut il n avait plus le courage d'insister pour obtenir une réponse inutile ou nui ferait naître le soupçon . il sospetto » sur 1 influence îéelle des Français au delà du Rhin. Son empressement à recevoir des explications du premier ministre n aurait, pensait-il, qu'un résultat : le confirmer dans la faveur qu'il découvrait à la maison d'Autriche pour la France Puis désespérant d'une situation qui lui appara.ssa. comme désastreuse pour son pays il se de-^^^n^ait s .1 n'était pas injuste pour les appréciations qu il prêtait a îa lour'auprL de\aquelle il était accrédité. Un pareU silence sur des événements d'importance « haute Im nromait au moins de l'indolence quant aux mterets de Venise et à ses malheurs. Cette conduite lu. était très sus-
''''ll tn tirait des conclusions désastreuses. La monarchie autrichienne abandonnait toutes relations vraies avec la République et il supposait la paix réglée. Ont s'écriait-il, /«<• le droit de dire que la paix a ete signée précipitamment par crainte de l'état ou se trouve l Autriche sur le Rhin : .^ Che la pace sia stata segnata. >. Son but a été d'arrêter les armées françaises accourues dans cette partie de l'Empire et qui ont menace d envahir Vienne. Le salut de cette capitale « /'^f f'' '^ capitale » a tout entraîné et perdu. A une telle haie on s'est montré faible, on n'a eu que des conseils confus et on n'a plus eu une vue claire des intérêts propres, car on a craint de ne pouvoir même traiter! La douleur que ressentait Grimani en se voyant
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abandonné par Thugut le portait à devenir injuste pour l'Autriche. Battue en Garinthie, en Franconie, sur le Rhin, cette puissance était réduite aux dernières extrémités. Restait à savoir, ce que nous n'acceptons pas, si elle avait le droit de réclamer des compensations territoriales après les éclatantes défaites qu'elle avait subies. Enfin, si elle recevait des compensations, étaitce bien sur un pays neutre légalement et de fait qu'il fallait les prendre? En tout état de cause, Venise devait rester hors de toute proposition pour sa conduite et / au nom du droit internatioHaL,')C
Son ambassadeur avait la raison diplomatique pour lui lorsqu'il soutenait l'erreur du cabinet autrichien en acceptant de bouleverser les provinces de Terre Ferme. Tous y perdraient, l'unité de la patrie serait détruite et certaines contrées seraient infectées de maximes inapplicables à une constitution monarchique. Les recherches auxquelles se livra Grimani lui prouvèrent que la chancellerie avait des idées fausses sur les événements dont ce pays venait d'être accablé. Il insistait pour les expliquer à Thugut, mais avouait bientôt ne conserver aucun espoir de succès. La gravité de la crise et le nombre des affaires qui surmenait la chancellerie ne l'autorisait qu'A peu d'entrevues. La suite des événements fait comprendre pourquoi Grimani était trop dangereux, on tenait à le laisser isolé jusqu'au dénoûment.
Pour frapper l'esprit de Thugut et le ramener à de meilleurs sentiments, Grimani demandait au sénat de l'autoriser à remettre le Species facti ou entier ou par extrait. Sa haute modestie voyait dans ce moyen
la seule possibilité qu'il y eût à éclairer la chancellerie et à préserver l'avenir de sa patrie. Quoique proféré en termes émus, cet appel ne fut pas entendu; le conseil des Sages s'étant partagé en deux camps et la majorité appartenant au parti libéral ou mieux au parti français, l'ambassadeur reçut l'ordre de s'en tenir à sa conduite antérieure.
La fin de la dépêche analysée ou traduite par nous annonçait les lignes de démarcation qu'avaient adoptées les états-majors des armées en présence. Les Français ne sortiraient pas des États autrichiens et auraient le Tagliamento pour front, les Impériaux camperaient au nombre de soixante mille sur l'Isonzo. Le quartier général des premiers serait à Palma, celui des seconds à Goritz. L'attitude du ministre de Naples est des plus affairées, ajoutait Grimani, et tout atteste qu'on a ratifié les préliminaires. On parle d'Udine, de Brescia ou de Bergame comme ville oii se réuniront les plénipotentiaires de la conférence.
Mis plus qu'en éveil par l'intervention de son collègue de Naples, l'ambassadeur vénitien tint à s'entretenir avec lui, confidentiellement s'il le pouvait. Le même jour, il eut un entretien qui annonçait les conditions finales ou les bases sur lesquelles on devait traiter. Sa conversation fut redite par lui aux inquisiteurs dans une dépêche qui fit prévoir la chute de la République avec l'appui moral du parti qui désirait un gouvernement démocratique.
Grimani avait surpris quelques signes qu'il prit pour des indices d'une situation nouvelle et que l'ambassadeur de Naples avait laissé échapper dans l'intimité d'un
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salon diplomatique. Le retour de ce dernier du quartier général de Bonaparte ne permettait pas de croire qu'il parlât légèrement. Pressenti sur les affaires générales de la République ; il déclara que Bonaparte ne cessait do protester contre les armements de la Seigneurie. Des personnes présentes attachées à Venise et à son mandataire lui objectèrent pour le calmer que les Vénitiens s'étaient levés pour se défendre contre les rebelles de Brescia et de Bergame leurs compatriotes; ils avaient agi de même contre les Transpadans réunis aux insurgés, mais n'avaient pas eu en vue les Français. Le Directoire, avaientils ajouté, et Bonaparte lui-même n'ont-ils pas espéré à cette époque dans l'intervention du souverain légitime? n a-t-on pas toujours insisté olTiciellement pour les réduire à l'obéissance ?
Les agissements de Landrieux et de son service nous ont fixé sur la sincérité de ces déclarations, soit à Paris, soit à Milan. On expliquait à Vienne les affaires de Vérone et les Pâques dans un sens favorable à Venise. La mort de tant de Français dans cette ville venait, disait-on, de ce que ceux-ci avait prêté ouvertement secours aux rebelles dans l'ardeur de la querelle : « si trovano mescolati coi ribelli nelle meschic. >> Les interlocuteurs fournissaient les preuves de leurs assertions à la satisfaction de l'intéressé. Ils provoquèrent ainsi l'ambassadeur de Naples à plus de loquacité et ce fut alors que ce dernier s'écria avec un sourire : Je sais que les Français ont le désir de démocratiser le gouvernement vénitien, puis de ruiner les États de la République, enfin un bien autre malheur frappera les Vénitiens.
Ce monologue mi-partie très clair, mi-partie obscur.
porta Grimani à lui faire demander des explications plus nettes et il y employa celui qui avait particulièrement interpellé. La maison d'Autriche, fut-il répondu, ne pourra assister avec indifférence à une organisation des États vénitiens d'après la forme française. Ici le représentant du sénat ne comprit plus ou comprit trop; aussi se promit-il de revenir sur cette communication après en avoir informé la Seigneurie. Sur le premier point, il écrivit ouvertement; sur le second, il réservait toute dépêche pour les inquisiteurs. Mais il ne se dissimulait pas qu'on courait un danger absolu et parlait du salut de la patrie commune « salvezza délia patria commune » comme menacé.
Dans l'entourage du baron Thugut, une idée prédominait et Grimani en eut connaissance par ses relations. Cette idée était que dans la capitale même, les Français avaient favorisé, par leur ministre diplomatique, la formation d'un parti prêta tenter une révolution et que les germes de discorde étaient profonds : « Anche del ministro loro coltivato un partito onde tentare una rivoluzione. » Rapportée à l'intéressé, cette opinion lui parut très fausse et les confidences de ses amis erronées. Il ne pouvait admettre qu'un membre du corps diplomatique eût abusé de ses privilèges en ce sens et son éloignement de Yadorata Patria le maintenait dans cette vue. Cependant, il était trop respectueux de son mandat pour ne pas raconter ce qu'on disait encore.
« Avec un tel prétexte, s'écriaient les amis clair- « semés de Venise, il viendra un moment oii l'on trou- « vera opportun d'agir promptement; on renversera « tous les obstacles qui arrêtent l'Empereur en matière
CHUTE n UNE REPUBLIQUE.
« de compensation. Quant aux desseins et aux désirs de « Bonaparte, quoiqu'ils ne conviennent pas à l'Empe- « reur on s'attend à voir envisager les affaires de la « Lombardie sous diflérenls aspects. C'est ce qui pousse « ce ministre à attendre avec patience et à laisser se « produire les événements. Il en profitera pour se pré- « senter à titre de médiateur armé ou pour tirer « quelque profit de la confusion qui naîtra fatalement « des convulsions intérieures après qu'on aura altéré « la forme du gouvernement vénitien. Alors, on invo- « quera ici les mêmes raisons qui ont décidé du parti tage de la Pologne et de la guerre de France. »
Khrnnlé daiu ïca confiAntv en la chancellerie âutriliiienms (îriinaiil iivoiiail cpril ^^• .^rnlail pri« de 80U[>> qoRK pnr a; firojct «l'abord ci por le Jïilciico doiil an rrntiMimit liii-m^mc. Il n'iHoit d^à plus lami cle^ temps ant/TÎciir^ ci les secrets du ri)bii»el «le Vienne 06 colfKiriaienl partout en rindigiianl. Oii ne cnchnil plus rimporlanoe de» des.Hcin^ poursuivît, itl ce qu'il n^fusail ik croire comme une prolMiMIilé u tiln?dc tonfidfne^^ il éCail bientôt obligé de faccepter h litre de ceriiludâ p^r la fn'queiM^i* detc n*ciU i\uon lui en faisait ci di; Irur source. 11 ne le cachait pa« cl déclarait >a dnuhîur i*n termes formels aux inqui>^iteur& : « Aih'Ih* quchto io In lengo dn fonte» chc mi da gradi molli di certczxa. •« Il «uppliait le éecr<;laire du conseil de garder Mir :sç* aveux le plu« profond silence. Se8 aveux, dîfonK-nou«; tout est li>, car le terme dont ilae deri-e»! celui d'une <lê|XKsitinn m juMice : /o la éêpoi^fOm
Que pensent de cet» témoignage» les «téfeiis^urst de Bonaparte? Ne le^ trouvent-iU pas m^^n acC4ii>Jan(.s? et
dans cette trame si savamment ourdie de la Caduta, ne voit-on pas Bonaparte inspirant tout avec une habileté qui procède du machiavélisme? C'est bien lui qui a conçu cet écrasement; il en détache peu à peu ce (ju'il faut pour tenter l'Autriche et l'amener à accepter ses propositions successivement. Si l'Empire, pensait-il, tient à des compensations, il n'aura que ceux que je lui destine. Il agit ainsi.
Pendant que le sénat de Venise délibérait, voilà donc ce qui se passait à Vienne. Par complicité, on allait effacer la République du rang des États et recevoir de la main d'un soldat heureux des dédommagements qu'on avait a peine entrevus en rêve et dans d'autres cûndition>J. Thuciit .navait conuu«nt on proc»>*le au démembrement d'un royaume |)ar expéiience. N'était-il pas le collabnruleur du chancelier Kaunitz? Yavait- U pas» dés 1708, ap|»i5( k scm éctde le parti qu'on peut Urur en diplomatie desc troubles intérieunt et de leur influence aux fronlièreKt .N*avait-il |>a.s, mhi* le régne 4l^ l^>uis XV, perçu une pe]i!^ion ronsldf raible sur la ca5.^ettc <kî ce souverain (I), alor« qu'il étiiil viciî-cliancelîcr? Onell« pudeur eût retenu ce ministre véretix? quelle pitié ixnivait attendre la seigneurie de ce corrompu incnMuh; tU^ans princt|>e5? Thugut avait Iummi Machiavel comme B<ina(»urte; tuus deux allaient se piquer au jeu» l'un en invoipuuit les intt^réts de l'Empire» Taulre le ^ng de mïx Mddatx. L'histoire a trouvé d*autres eaunc* \ cet attentat, et la perfidie des moyens
(I) la rfvfllKion île et «oindftl^ eut beu <fi 1?9G 4aM U fr«inièv<» Mltkn de la oocMfcadâiKr MCfMed« IxMib .\ V p*r 11* €oiiil« d« SéK •ncItnaMbuadewà Saint-IVtfnlKiurK KHe n'a pu été réfat^.
employés n'arrête point son verdict pas plus que leurs faux arguments ne sont des preuves. Deux gouvernements protesteront l'un de son amour de la liberté, l'autre de son honnêteté, pour accomplir cette œuvre ; tous deux étaient également coupables.
Les aveux faits à Grimani par l'entourage du chancelier poussèrent l'ambassadeur à justifier la Seigneurie. Dans un mémoire spécial, il réfuta, en date du 4 mai , les conceptions fausses du baron Thugut et les insistances de Bonaparte sur les troubles intérieurs. Il mentionna comme contraires aux déclarations officielles du Directoire les appréciations du vainqueur de l'Autriche : « contrari aff'atto aile dichiarazioni date in risposla dal Direltorio. » En revanche, il accusa les commandants des troupes françaises de manœuvres et d'actes hostiles accomplis ouvertement. Il n'admit pas les obscurités de mauvaise foi qu'on entassait dans les discussions relatives à la neutralité. Ce dernier fait, il le donna comme loyal et pur de toute tache de la part de son État ; il vit dans ses faibles armements l'exercice de l'un des attributs de la souveraineté et la marque de la fidéhté des sujets à leur gouv^^rnement. Il espérait être compris par la droiture de l'Empereur.
Pour convaincre son cabinet, il remettait le Species facti avec les documents irréfutables qui lui servaient de commentaires. On y verrait la preuve des mauvais actes dont les troupes françaises s'étaient rendues coupables spécialement en Terre Ferme. Elles avaient tout sacrifié à leur désir d'enraciner en Italie les principes de leur Révolution : « Facendo in tal modo prender vie piu radice in Italia. » Aujourd'hui leurs chefs
répandaient le bruit que leur situation dans ces provinces n'avait qu'un but : les livrer à d'autres puissances à la conclusion de la paix : c< Ma di altre potenze al momento délia conclusione délia pace. » Ces insinualions ne devaient pas plus être accueillies par les intéressés que par l'Empereur, dont elles contestaient les précédentes déclarations. Grimani sollicitait le cabinet de Vienne de les désavouer, par un acte public qui relevât le crédit de Venise.
Il célébrait l'équité renommée de ce souverain et sa religion et réitérait sa demande devoir sa protestation accueillie. Il n'en voyait d'autre moyen que si le baron Thugut la faisait parvenir au cabinet privé de son maître et s'il la mettait sous ses yeux avec le présent mémoire. Enfin, l'amitié impériale n'était réelle que si un acte certain témoignait de son existence; le sénat le sollicitait et il avait l'ordre comme le devoir de le réclamer : « Il l>iu vivo interesse a salvezza de' riguardi délia serenissima Repubblica. » Ce qu'il n'obtmt pas, c'est ce qu'il désirait absolument pour sa tranquillité diplomatique et celle du sénat : « Che assicun che la Maesta sua sia per palesarsi quale si brama m si delicato punto. » La fin des actes diplomatiques sérieux était terminée depuis le 8 avril au quartier général français et peu après à Vienne.
L'ambassadeur avait envoyé à Venise le texte de son Mémoire pour en obtenir après sa remise au cabinet autrichien une approbation utile. Parvenue le 0 mai, louée comme il convenait soit pour son zèle, soit pour la sûreté de ses informations, soit pour sa constance dans ses épreuves, la note de Grimani fut
l'objet d'une réponse du doge. On confirma son auteur dans ses dispositions : « Sara continuato mento délia vostra accuratezza e patrio fervore », et on 1 engagea a continuer des entrevues nécessaires à la position douloureuse où se trouvait le gouvernement : « Le ingrate dolentissime circostanze in cui versa in questo momento la Patria! » On l'autorisait à remettre a nouveau une copie du Species facti à Thugut. Or cett^ lettre ne parvint à Vienne que le 10 mai ; tout était fini, puisque le 12 mai Venise était occupée par les troupes républicaines.
De fait la mission de Grimani expire a cette date. Que pouvait-il contre la ratification des Préliminaires basée sur le démembrement de sa patrie?
Et cependant, le municipe qui succéda à la Seigneurie traita dans Milan avec Bonaparte, le 16 mai. il stipula un Traité de paix... Quelles étaient les espérances de ceux qu'avait trompés le vainqueur de 1 Autriche? Que leur promettait ce dernier dans un machiavélisme cette fois définitif?
Les hostilités devaient cesser entre les parties. Le grand Conseil abandonnerait tout droit de souveraineté annulerait l'hérédité du patriciat, reconnaîtrait la souveraineté du peuple. Le nouveau gouvernement garantirait la dette publique et pourvoirait a 1 existence honorable des familles pauvres de l'aristocratie. -- La France, sur la demande à elle faite (euphémisme admirable) promettait à Venise une garnison mm^^nie pour lui assurer l'ordre et la sécurité de la ville, quant aux personnes et quant aux propriétés ; enfin elle protégerait les actes de ce gouvernement. - En retour,
les troupes de garantie quitteraient la capitale aussitôt que le municipe aurait reconnu leur présence inutile. A la paix, toutes les troupes françaises évacueraient les provinces vénitiennes. — Passant aux mesures de coercition et de pénalité, il fut convenu que les trois inquisiteurs d'État et le commandant du Lido seraient jugés immédiatement... Le Directoire voulait bien prononcer l'oubli sur les autres culpabilités!
Le traité contenait deux sortes d'articles, les uns patents, les autres secrets. Les articles patents, on vient d'en voir l'esprit. Que disaient les articles secrets?
Les deux Républiques devaient s'entendre sur la nouvelle circonscription du territoire... vénitien. La République de Venise paierait trois millions tournois à la France et une égale somme en objets de marine. Elle donnerait une flottille de trois vaisseaux de ligne et deux frégates avec leur gréement complet. Des commissaires spéciaux devaient prendre vingt tableaux et cinq cents manuscrits que désignerait le général en chef. La France enfin se porterait médiatrice entre la régence d'Alger et Venise (1).
Par clause additionnelle, ce traité devait être ratifié dans le plus bref délai entre les deux parties.
Certes, le municipe ratifia avec empressement un acte auquel il supposait un caractère international et authentique à la fois. Mais Bonaparte refusa de le ratifier de son côté et, déclarant qu'il n'y avait plus m mandataires ni mandat, dévoila le fait brutal de la dis-
(1) Le texte du traité a été publié dans la Correspondance de Napoléon, soin scrupuleux sur un fait assez ignoré.
parition de Venise du rang des États. Il ne pouvait plus lui-même contracter aucune obligation de droit avec ce fantôme de gouvernement... C'est avec l'Autriche qu'il traitait effectivement.
Nous n'avons plus de parole pour spécifier cette dernière perfidie!