‹ Chute d'une république [microform]. Venise. D'après les archives secrètes de la républiqueChapitre 16 sur 48 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

fautes de BONAPARTE A CAMPO FORMIO.

Le cabinet de Vienne traîne les négociations en longueur espérant la chute du Directoire. - Projets des préliminaires contre Venise, par Bonaparte. — Convention de Monlebello. — Notes successives de Thugut et répliques de Bonaparte sur Venise. — Bonaparte déclare le 18 septembre que la paix avec l'Empire est impossible si on ne lui sacrifie les États vénitiens. — Talleyrand lui prescrit de rejeter l'Autriche en Allemagne à tout prix. — Bonaparte consomme la chute de Venise par les stipulations personnelles de Campo Formio.

Peu de traités entre vainqueurs et vaincus ont donné lieu à plus laborieuses négociations que celui de Campo Formio. Le cabinet de Vienne entendit raisonner à régal du Directoire et montrer dans ses atermoiements une duplicité complète. Agissant avec la République française dont il désirait la chute comme avec un gouvernement de fait et non de droit, il intriguait à la fois à Paris et à l'armée des princes. Son chancelier connaissait les trames ourdies en France par le parti royaliste pour s'emparer du pouvoir. De là les retards inexpliqués alors dans les discussions et que des aveux venus soit des publicistes favorables à l'Autriche soit des publicistes du parti émigré nous ont appris dans leur source. La chute du Directoire eût renouvelé la guerre civile dans notre patrie, fourni du coup la

CHUTE D'UiNE RÉPUBLIQUE.

possibilité de rompre l'armistice de Léoben et 1 archiduc Charles eût reçu l'ordre de reprendre la Lombardie, fief toujours ,cher au Roi des Romams. Qm sait même, s'écrie Jomini, si Autrichien de cœur, si l on ne songea pas à reprendre Milan après s être fait céder Venise/ Les émigrés et les partisans de l'ancien régime inspiraient ces projets par d'Antraigues, Fanche- Borel et les émissaires accourus de Paris à Vienne pour V promettre la ruine des principes de la Révolution. Cette ruine , ils la promettaient depuis huit années aux puissances aussi âpres et aussi incorrigibles qu eux. Les articles patents des préliminaires de Leoben, s'inspirant des idées personnelles à Bonaparte, avouèrent le démembrement de la République de Venise. La paix ne parut possible qu'en sacrifiant Venise aux rancunes de l'Autriche et aux colères du général en chef des troupes françaises. Dès le 16 avril, celui-ci avait écrit à son gouvernement : « Sa Majesté l'Empereur .< a déclaré ne vouloir aucune compensation en Alterna- « gne. Je leur ai offert (aux plénipotentiaires Meerfeld « et de Gallo) pour le premier article la restitution du o Milanais et de la Lombardie, ils n'ont pas voulu, de « sorte que nous avons fini par trois projets qu'ils ont « expédiés. » L'aveu est de Bonaparte lui-même pour ce qui regarde l'Italie... restituer la Lombardie au vaincu î De telle sorte que notre expédition n'avait qu'un but, remettre les choses en l'état ou bien faire payer aux neutres les frais de la guerre. L'aveu est plus explicite en ce qui concerne Venise.

L aticle 3 du premier projet portait : « Les deux puissances s'arrangeront ensemble pour donner a

l'Empereur tous les pays du territoire vémtien compris entre le Mincio, le Pô et les Etats d'Autriche. » L'article 5 attribuait l'autre partie à la République cispadan^ et l'article 6 assurait l'indépendance de « la ville de Venise » avec l'archipel. Un Etat devenait une ville neutre ! Que pouvait valoir cette indépendance de l'ancienne capitale? Entourée par la domination étrangère et menacée par elle, son intérêt lui eût impose de s'annexer à la RépubUque transpadane. Bologne l'eût primée ou conduite à l'asservissement.

Devenu violent, même contre ses compagnons d'armes, Bonaparte se permit dans sa dépêche du 16 avril d'invectiver les hommes qui depuis six années s'illustraient en Alsace. « Je me suis précipité dans « l'Allemagne, écrivait-il, pour dégager les armées du « Rhin et empêcher l'ennemi d'y prendre l'offensive, (c Je suis aux portes de Vienne et cette cour, insolente « et orgueilleuse, a ses plénipotentiaires à mon quar- « tier général. // faut que les armées du Rhin niaient « point de sang dans les veines ; si elles me laissent (( seul, alors je m'en retournerai en Italie. L'Europe (( entière jugera la différence de conduite des deux ar- « mées. » Ainsi, la diversion conçue par Carnot, Bonaparte s'en disait l'auteur. Il parlait d'offensive, oubliant avec mauvaise foi que cette armée l'avait prise magnifique en 1794. Il ne voulait pas se souvenir de la retraite de Moreau, regardée comme un modèle et tellement surprenante que le Directoire avait cru cette armée perdue pour lui. Il méprisait donc Moreau, si grand alors; Desaix, le futur vainqueur de Marengo, dont la victoire assurera le consulat et le mènera à

l'empire ; Gouvion St-Cyr ce collaborateur rare dont il jalousera un jour les services ; Davoust qui gagnera Auerstaedt et sauvera l'armée à Eckmûlh ; Lecourbe enfin, et Soult, ce manœuvrier sans rival.

Voilà les chefs de cette armée qui n'avait pas de sang dans les veines ! Et il appelait l'Europe en témoignage.

Fidèle à ses dénigrements, il exposait au Directoire, le 30 avril, son plan de guerre afin de perdre Moreau dans l'estime du gouvernement. « Ce plan, concluait- « il, a totalement manqué par l'inaction de l'armée du « Rhin. Si Moreau avait voulu marcher, nous eussions « fait la campagne la plus étonnante et bouleversé la « situation de l'Europe. Au lieu de cela, il s'est rendu « à Paris , n'a voulu rien faire. » Ainsi , Bonaparte avait enchaîné ses collègues le 8 et il accusait nominativement Moreau, le 30, d'inaction ou de mauvaise volonté! Le rapprochement des dates suffît pour infliger à Faccusateur un démenti. La présence de Moreau à Paris se comprend ; il y vint pour protester contre la faute de Bonaparte.

Un mois plus tard, le 24 mai, était signée une convention qui annonçait les négociations pour la paix définitive comme devant s'ouvrir à Rastadt ; elles devaient commencer le l*^*" juillet. Aucune puissance étrangère ne devait être admise à ces conférences, sauf avis contraire et spécial formulé par l'Empereur en faveur de ses alliés. La République y accédait d'avance, à Montebello, ce même jour.

Le 49 juin, le cabinet de Vienne improuva ses offres du 24 mai et déclara vouloir deux congrès séparés ; l'un à Berne, pour la paix générale ; l'autre à Rastadt,

pour la paix spéciale avec l'Empire. En butte aux intrigues de la coalition et aux vaines espérances, Thugut compromettait l'œuvre qu'il prétendait servir. La réorganisation de l'armée autrichienne était une promesse dangereuse de relèvement; si on eût rompu, elle eût expié par une défaite des plus désastreuses les audaces de son gouvernement. Le 21 juin, les plénipotentiaires français répliquèrent à M. de Meerfeld et rejetèrent sur l'Empereur les entraves mises à la paix. Le 28, les plénipotentiaires autrichiens proposèrent de continuer les négociations, mais en les transportant à Udine.

On se réunit à Udine le 18 juillet. Les collaborateurs de Thugut remirent trois offices en son nom ; ils en développèrent les demandes sur le maintien d'un congrès et se plaignirent des révolutions qui avaient éclaté à Venise et à Gênes. De fait, ces deux républiques n'existaient plus, leurs sénats avaient été remplacés par des municipalités. Le 28 juillet, les plénipotentiaires du Directoire répliquèrent : Tout annonce la guerre. Le ton du cabinet de Vienne et la marche de ses troupes le prouvent. Gomment croire à sa sincérité en faveur des préliminaires de Léoben ? il les viole lui-même.

Puis, par un artifice coupable, Bonaparte paraissait prendre les intérêts de Venise détruite par lui et reprochait à l'Empereur de s'être emparé de quelquesunes de ses provinces, offertes les unes fin 1796, les autres à Léoben. Tout ici est inconséquence. Mais ce texte doit être cité pour qu'on en juge l'auteur.

« Sa Majesté l'Empereur, dit-il, ne devait occuper '< le territoire vénitien qu'à la paix définitive ; et cepen- '< dant elle s'empare de la Dalmatie et de l'Istrie, c'est-

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334 cuuTE d'une république.

« à-dire des plus belles provinces de la République « de Venise ! Elle en chasse les garnisons, y établit son . gouvernement: et le cabinet de Vienne se plaint . du gouvernement de Venise. Sa Majesté 1 Empereur . et Roi ne dissimule par son impatience d'entrer en « possession dos États de cette République; elle les c< voudrait tous; elle n'en excepte ni les débouches de « TAdige et de la Brenta, ni la ville de Vemse elle- « même ; et cependant le cabinet de Vienne se dit anime d'une grande sollicitude pour cette ancienne Republique ! »

Attaqué pour sa conduite pendant la guerre et pour celle qu'il tenait depuis l'armistice dans ce malheureux pays, Bonaparte crut de son intérêt de se défendre. Les imputations du 18 juillet l'avaient touché au vif ; il les réfuta, du moins il le pensait, en ces termes : «' L'armée française occupe, il est vrai, les Etats de « Venise comme elle le faisait avant les préliminaires ; « elle occupe de plus la ville de Venise, mais elle ne « s'y tient que comme auxiliaire ; ses troupes ne s y « mêlent en aucune manière d'affaires politiques ; et (( si quelques agents subalternes de Sa Majesté l'Empeu reur ont été insultés, on ne doit sans doute l'attribuer a qu^au ressentiment de la part des Vénitiens de la (( violence qu'a exercée l'armée impériale en entrant « dans l'Istrie et la Dalmatie. Les plénipotentiaires ne « pouvaient qu'interposer leur médiation entre Sa Ma- <( jesté impériale et royale et la République de Venise,

(( ils l'ont fait. »

La colère inspirait mal Bonaparte, car il osait ajouter : Quant au changement de gouvernement à Venise et a

Gênes , la République française rCy a pris aucune part. L'histoire n'accepte pas ces dénégations. Tout cela fut bien l'œuvre de Bonaparte et les fautes de l'Autriche n'excusent pas les siennes. Nous allions mécontenter le roi de Sardaigne, déposséder le duc de Parme en nous aliénant l'Espagne, déposséder le duc de Modène sans lui donner selon le droit international d'alors une compensation et abattre deux Républiques... nous qui allions en créer deux autres, contre-sens politique!

Les négociations, faute de pouvoirs suffisants, furent interrompues pendant un mois ou insignifiantes. Le 31 août, à l'arrivée de nouveaux pouvoirs venus de Vienne, les négociations reprirent à Udine.

Qu'écrivait Bonaparte le 18 septembre? Toujours acharné (1), il attestait la formation de la nouvelle armée autrichienne pour effrayer le Directoire, lui, le vainqueur de Lodi, d'Arcole et de RivoU. Était-il sincère? Qui peut le croire?

« Si votre Ultimatum était de ne pas comprendre la « ville de Venise dans la part de l'Empereur, je doute que « la paix se fasse et les hostilités recommenceraient au « commencement d'octobre. Cependant Venise est la « ville la plus digne de la liberté de toute l'Italie... Je « crois donc que si votre Ultimatum est de garder Venise, « vous devez regarder la guerre comme probable... « Tous les yeux comme toutes les meilleures troupes « et toutes les forces de la maison d'Autriche sont « contre l'armée d'Italie : et toutes ces forces sont dis-

(1) Cette dépêche n'a pas été citée dans la Correspondance de Napoléon, elle a été publiée par Jomini en 1822.

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« posées en échelons de manière à accourir prompte- « ment au point où j'aurais percé. Si votre Ultimatum « est que Venise ne soit pas donnée à l'Empereur, je « pense qu'il faut sur-le-champ prendre les mesures que « je vous ai indiquées. »

Pendant que ces contradictions se passaient au quartier général français , le ministre Delacroix avait été remplacé par l'ancien évêque d'Autun, Talleyrand. En prenant la direction des affaires extérieures, celui-ci écrivit le 19 août de nouvelles instructions à Bonaparte (1). Vous êtes à portée de tout juger, disait-il. Le Directoire continue à désirer la paix. Il désire surtout que les torts soient du côté de l'Empereur. C'est pourquoi il entend reprendre les négociations sur la base des « préliminaires de Léoben », et il ne faut pas perdre de vue les objets qui doivent vous occuper de préférence au moment de conclure. Or, le point suprême, c'était de rejeter la maison d'Autriche hors de l'Italie, afin d'assurer l'indépendance de ce pays, d'y confirmer notre influence et d'asseoir l'équilibre sur des principes conformes à ceux de la Révolution française. Tout l'esprit de la dépêche de Talleyrand est dans cette phrase qu'il faut retenir sur les objets en litige :

Le principal de ces objets est d' éloigner l' Empereur de l'Italie et d'insister sur ce qu il s'étende en Allemagne.

Bonaparte et Glarke avaient mission de prouver que l'empereur aurait peu de sûreté à ranger sous sa domination des peuples habitués à la liberté et dont l'esprit

(1) Dépêche publiée par Joniini en son Histoire des guerres de la Révolution, aux Pièces justificatives du tome X.

de gouvernement différait de celui qui dirigeait ses autres sujets. De là des privilèges dangereux à leur accorder. En outre, le voisinage de ses États aboutirait à la guerre ; pour éviter toute rupture il ne doit pas insister sur la possession de ces provinces. L'Autriche doit accepter, au contraire, les dédommagements que la République pourrait lui offrir en Allemagne; elle est estimée des peuples accoutumés à sa domination et resterait ainsi éloignée des frontières de la France. Nous cherchions donc à éviter des probabilités de guerre.

Si nous voulions que notre rival renonçât en Italie aux provinces vénitiennes de Terre Ferme, notre gouvernement empruntait une partie des plans de Bonaparte lorsque son ministre des relations extérieures lui offrait laDalmatie et l'Istrie. Son raisonnement pour les lui abandonner était déplorable. Il n'est pas à espérer, écrivait Talleyrand, qu'il consente jamais à les évacuer; on lui constituerait au besoin le pays de Trente, afin de sauver Mantoue à tout prix (1). De quel droit l'Empereur si battu à Mantoue pouvait-il l'exiger? Aussi en raisonnant d'accord avec lui sur cette revendication était-on conduit à ajouter : Le Directoire consentirait à ce que Venise appartînt à V Empereur.

Oui, Bonaparte avait favorisé toutes les fautes en reconnaissant à Léoben le principe des indemnités et des dédommagements. Si, moins jaloux de Moreau et de

(1) Carnot pensait avec Bonaparte que Peschiera et Pizzighetone balanceraient Mantoue. Aussi proposa-t-il d*y renoncer, de donner la Roniagne au duc de Parme en échange de la Louisiane et de la Floride pour la Franct». L'Espagne aurait été ainsi mêlée aux affaires d'Italie et non à celles du golfe mexicain commercialement.

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Hoche, il eût laissé s'avancer ses compagnons d'armes aux portes de Vienne, il n'aurait pas été seul à l'honneur; en revanche, il n'aurait pas conclu des préliminaires hâtifs, incomplets et obscurs, fertiles en négociations laborieuses.

Tantôt Venise devait rester intacte, tantôt démembrée de telle ou telle province, tantôt perdant ses Iles, tantôt les apportant avec l'Adriatique à la France ou à la nouvelle République cisalpine, afin de la grandir et de la fortifier. Si enfin l'Empereur obtenait tout ce que les préliminaires lui donnent en Italie, il ne pouvait obtenir aucun dédommagement en Allemagne.

Bonaparte qui avait gagné Glarke à ses vues personnelles lui fit adopter ses projets : la chute de Venise. De là l'article 5 du traité de Gampo-Formio qui donnait à la France « en toute souveraineté, les îles ci-devant vénitiennes du Levant... et en général tous les établissements ci-devant vénitiens en Albanie » au-dessous du golfe de Lodrino. Par l'article 6, l'Empereur obtenait toutes les provinces de la République, moins les trois pays de Bergame, Brescia et Grema. Injustice du vainqueur, il achevait par la dislocation la honte du neutre. Le séparant de la patrie, il lui enlevait l'unité dans le malheur, les trois pays étant incorporés à la Républiquecisalpinediplomatiquementreconnue. Enfin, le traité contenait des articles secrets. L'article 4 déclarait que les pays cédés à l'Empereur par l'article 6 du traité patent serviraient de compensation à ceux auquels il renonçait !

Le 17 octobre, la paix était signée, Venise n'était plus qu'un souvenir dans l'histoire.

Le 18, Bonaparte écrivit au Directoire une dépêche où il tentait de se disculper en parlant du danger qu .1 y aurai eu à recommencer la guerre, de la nouvelle coa-

ÎS l'allait renouveler TAngleterre et de a nécessite rbal'e cette dernière. Détruisons V Angleterre , serriail-il- Cela fait, l'Europe est à nos pieds. "C langage peu'diplomatique dit ce qu^Ha^l Pe-r des idées qui hantaient son génie de soldat. Bonaparte

"tirr^a^^e traité de Campo-Formio régla le sort deritalieau mépris du droit... Le temps seul 1 a vengée de ses persécuteurs.

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