DE 1789 A
I. Des causes de la grandeur el de la chute de Venise. — État de l'Italie en 1789. — Réformes générales qui y prévalent. — Dépêche de l'ambassadeur de Venise àCappello. — Parli populaire à Venise dirigé par le patricien Pisani. — État delà France d'après Cappello.
— Propagande française en 1792. - Sommation au sénat vénitien d'entrer dans la coalition. — Discours du procurateur de Saint- Marc Pesaro pour armer la République. — Protestation victorieuse du sage Valaresso. — Événements de l'année 1793.
II. Les partis. — Seconde délibération sur la neutralité en 1794. — Les ministres de France à Venise, leurs actes. — Campagne de 94.
— Année 1795. —Ambassade de Querini à Paris. — Effets du traité de Bàle en Italie.
Gomment la première des nations modernes de l'Europe, la première par la date de sa fondation, comment la République de Venise a-t-elle disparu du rang
et'*
/ides États, cii 1797? Gomment le peuple vénitien qui a précédé tous les autres dans la civilisation et dans les arts a-t-il succombé en un moment ? Nulle part, les guerres et les conquêtes au dehors, les conjurations au dedans, n'ont eu plus d'aliments que n'en offre ce pays tour à tour plein de puissance, de splendeur, de gloire et d'éclat. Nulle part un gouvernement aux formes tantôt sévères, tantôt mystérieuses, tantôt cruelles, mais stables toujours, n'atteignit une force plus effective. Constamment redouté, il a cependant fini par l'isolement et par une catastrophe devenue irrémédiable, au nom même des traités de ce droit public diplomatique fait pour défendre et pour protéger les Ktats de par la loi de l'équilibre.
Fondé au quatrième siècle par une poignée de fugitifs réfugiés dans des îles de l'Adriatique jusqu'alors inhabitées, sur une plage déserte où tout ce qui attire l'homme manque à son industrie et à ses besoins, cet État d'abord sans territoire avait joui depuis César du droit de cité et sous l'Empire des bienfaits de la civilisation romaine. A la chute de l'Empire, les Vénètes avaient trouvé en eux la force nécessaire pour lutter contre les Barbares et s'affranchir de toute domination. La création d'un doge à vie, chef suprême et unique du gouvernement, remonte à l'année 697. Si la liberté de l'individu avait disparu avec le temps lorsqu'elle s'était trouvée en conflit dans ses rapports avec l'État , l'indépendance nationale avait gagné en force •ce qu'avait perdu celle-là. Monarchie élective de fait (1)
(1) Voici les noms des douze dépittésqui élurent le premier doge :
alors qu'elle affectait la dénomination de république démocratique, Venise avait transformé la toute puissance du doge selon l'intérêt général à certaines heures de son histoire. Le commerce maritime , les conquêtes en Orient , l'agrandissement au dedans de l'Italie , les expéditions sur les côtes , la période des croisades et l'extension des relations qui avaient fait de cette nation les marchands de la mer, et de leur capitale l'entrepôt du monde , tout cela avait pris fin avec la découverte du cap de Bonne-Espérance. L'Espagne et le Portugal avaient pris le premier rang au quinzième siècle par l'essor immense donné à leur marine et à leurs colonies. Le nouveau monde leur paraissait un domaine particulier et propre à leurs seules couro' nés. Pour accabler Venise, l'ambition des princes de l'Europe avait, par la célèbre ligue de Cambrai, tenté de la dépouiller de ses possessions sur le continent. La cupidité du roi de France et de TEmpereur, les équivoques sans cesse renaissantes des ducs de Savoie, l'ardeur de Jules II à s'emparer de Ravenne et des Romagnes, l'avidité du petit duc de Ferrare et des marquis de Mantoue ses voisins, ruinés à la suite de victoires stériles ou de défaites sûres, n'avaient eu qu'un résultat certain : l'abandon par Venise de ses plus riches conquêtes en Orient. Victorieuse en Italie, la République avait recouvré ses antiques provinces de Terre-Ferme illustrées à tant de titres, mais le Turc s'était consolidé dans son établissement définitif en Europe .
Contarini, Morosini, Badoaro, Tiepolo, Michieli, Sanudo, Gradenigo, Memmo, Falieri, Dandolo, Polani et Barozzi.
ta
Sa bataille de Lépantey où elle s'était tant honorée, ne lui avait pas rendu l'île de Chypre, perdue l'année précédente. Juxtaposée à l'empire ottoman elle avait continué, après le lâche abandon de la victoire par Philippe II, la croisade chrétienne et elle l'avait continuée seule, notamment depuis 1641 jusqu'en 1669. Ce dernier effort l'avait presque épuisée.
La prospérité, quoique éclairée encore par quelques rayons de gloire, n'avait cessé cependant de décliner. Au Portugal et à l'Espagne s'étaient jointes à la fin du douzième siècle la Hollande , l'Angleterre et la France sur les mers. Maîtresse exclusive jusqu'alors de l'Archipel et de la Méditerranée la fille de Saint-Marc s'était vue obligée d'y laisser flotter librement les pavillons étrangers. Au dix-septième, les guerres de Candie et de Morée avaient détruit toutes les espérances d'un relèvement lorsque le génie militaire de Francesco Morosini surnommé il Peloponesiaco avait conquis une seconde fois la Morée, et compromis la suprématie du Grand Seigneur. Le traité de CarlowUz de 1699 avait accepté la conquête de Morosini proclamé doge par la reconnaissance du sénat et de ses compatriotes, mais ces exploits avaient été les derniers et comme l'effort suprême des anciens dominateurs de l'Adriatique. De nouveaux faits de guerre avaient amené en 1718 le traité de Passarowitz ; cette paix humiliante avait consacré cette fois l'abaissement de Venise comme membre actif de la politique européenne dans la balance générale des États. Elle avait paru depuis ne plus vivre (jue par la tolérance de ses trop puissants voisins, déchue à la fois dans ses possessions au dehors
et dans son commerce au dedans. La France, le Saint- Empire s'étaient acharnés contre sa grandeur depuis la Ligue de Cambrai. L'œuvre de 1540 devait aboutir à une ruine imméritée mais totale en 1797. Les projets haineux des couronnes devaient être accomplis par une république d'un jour contre la république des siècles, acte d'iniquité et de colère, de violence et de mensonge contre une puissance reconnue neutre et presque désarmée. Les versions des historiens français faites jusqu'ici d'admiration pour les volontés hautaines du général Bonaparte et pour la politique inepte du Directoire, le pire des gouvernements républicains (|u'ait eus notre patrie, ces versions sont fausses et injustes. Il est temps de protester contre elles et de les jeter à bas.
Quel était l'état de Tltalie en 1789 et quelles opinions y prévalaient?
La réponse n'est ni longue ni difficile à faire : on tentait des réformes partout, on en demandait partout et aucun des princes régnants ne les refusaient à leurs peuples, de Florence à Naples, sans oublier le pape luimême. Les vues de Joseph II s'étaient portées jusque sur ses possessions italiennes, débris des droits féodaux et des prétentions du saint Empire à continuer l'empire romain. Le comte de Firmian s'était honoré à ce titre dans le duché de Milan. Léopold, grand-duc de Toscane, avait accompli des réformes pour lesquelles les historiens n'auront jamais assez d'éloges. Le
il'
royaume de Naples avait dû à radministration du marquis de Tanucci un esprit progressiste. Celle de Dutillet dans le duché de Parme avait été plus éclairée encore, et le peu d'étendue territoriale avait [aidé à la rapidité de l'application des nouvelles mesures gouvernementales. A Rome, Pie VI concevait dans sa magnificence et l'austérité de ses mœurs la formation d'un gouvernement fédératif dont tous les princes du pays auraient fait partie sous la présidence du souverain pontife. Le roi de Sardaigne, Victor Amédée III, avait édicté de nouveaux règlements sur l'armée, l'administration et les finances. La république de Venise s'abandonnait à ses traditions et allait par excès de prudence devenir pusillanime. Celle de Gênes vouée à une prodigieuse activité commerciale au dehors et vigilante au dedans, avait conservé toute sa vigueur, résultat nécessaire de ses factions civiles et des invasions étrangères. Le gouvernement de Lucques était doux et généreux, celui de Saint-Marin n'a qu'à être rappelé pour constater que la paix régna sans intervalle dans ce petit pays. A Modène, la maison d'Esté restait toujours semblable à elle-même et finissait dans la personne du duc d'Hercule comme elle avait commencé sans s'être écartée de ses traditions d'art et de littérature.
On l'a dit avec justesse, les souverains d'Italie sans exception avaient entrepris les premiers et exécuté de nombreuses réformes lorsque éclata la révolution française. Un désir unanime avait suivi, s'exprimant par tous les moyens dont pouvait user le peuple : celui de compléter l'ensemble des réformes sociales. Ces espérances et ces désirs étaient légitimes. Nul dessein
coupable d'un État contre les autres; et il fallut les événements de la coalition d'abord, puis, à la suite de Pavie et de Pilnitz, ceux des guerres continentales qui suivirent la chute du trône de Louis XVI pour modifier cet état de choses.
La France, au dire de bien des publicistes, ne peut s'agiter sans ébranler l'Europe. Plus que tout autre événement celui de 1792 devait avoir un triste résultat : la guerre à l'état permanent.
Que pensait-on à Venise, dans le monde politique, soit des sinistres prédictions de Joseph II, révélées par sa correspondance avec Marie Antoinette sa sœur, soit du duc de Modène, soit du roi de Sardaigne? Quel était le lengage de son représentant, à la cour de France d'abord, puis auprès du gouvernement anonyme , si nouveau pour l'Europe, qui lui succéda?
Dès le 14 juillet 1788, Antonio Cappello, ancien ambassadeur à Madrid et commis à celle de Paris à raison de son mérite, mandait que le désordre moral et bientôt matériel envahissait la France. On résistait aux édits du gouvernement, et la promesse d'une convocation prochaine mais indéterminée des états généraux portait à douter de la bonne foi du ministère. L'autorité du souverain était menacée d'un ruine totale. Cappello ajoutait : « Ce qui se passe est le résultat d'un manque de cette prévoyance toujours si nécessaire à ceux qui dirigent les États, car un gouvernement est toujours sans fermeté lorsqu'il agit sans avoir préparé les mesures qu'il apphque. On suppose le ministère capable de vouloir supprimer tous les parlements; mais comme aujourd'hui tout change d'un jour à l'au-
tre, il se peut qu'on réfléchisse aux dangers du passé comme à l'imprévu du présent; en outre, on est à la veille des séances des états généraux. » L'ambassadeur signalait l'irritation générale des esprits et il en attendait des conséquences tellement graves qu'il les donnait pour incalculables. Il n'ignorait pas la plénitude de puissance de ces assemblées « che rappresenta in se la podesta di tutta la nazione » et en déduisait la réduction des droits absolus de la couronne. Les mouvements diplomatiques dont les cours de l'Europe était l'objet étaient mentionnés dans la dépêche comme un indice inquiétant de la préoccupation des cabinets. Les temps présents, s'écriait Gappello , m'entraînent aux observations les plus graves dans l'ordre politique. La crise imprévue de la France a fait naître un nouvel ordre de choses dans le système politique général. L'Empereur et l'Espagne sont les seuls alliés qui restent à la France. Mais l'amitié de César est passive pour cette cour où il exerce une si grande influence sans que cette dernière en exerce aucune à Vienne. L'Angleterre entre de plus en plus en intimité avec la Prusse. Notre république n'a rien à espérer de l'ancienne rivalité de la maison d'Autriche contre la France. Aujourdliui, il faut tenir pour certain que Venise peut être très troublée dans son sijS" tème de neutralité qui ne lui procurera peut-être que des embarras. L'expérience de la dernière guerre a prouvé le danger qu'il y avait à rester seul, en dehors des conflagrations inévitables. Le moment est venu de réfléchir sérieusement à notre propre situation et à voir s'il peut convenir à notre sécurité de rester isolés de toutes les puissances : « se convenga alla nostra si-
curezza starsene isolati da tutti gli altri? » On ne pouvait être plus prévoyant.
Ces conseils ne devaient pas être entendus et dans le courant de l'année Gappello fut envoyé à l'ambassade de Turin. Loin de redouter une guerre quelconque dont l'Italie pourrait être le théâtre, le sénat et les sages comptaient sur leurs propres eff*orts pour garantir les provinces de l'eff^et des idées nouvelles quant à la liberté et à l'égalité. Un parti se créait pourtant qui allait s'attacher au système français et il avait à sa tête un patricien de haute lignée le procurateur Georges Pisani qui comptait des doges parmi ses ancêtres. Étaient opposés à ses doctrines les sages, parmi lesquels figuraient Francesco Foscari, Pierre Barbarigo, Jérôme Giustiniani, Pierre Zeno, Querini et Francesco Morosini procurateur. Tousleseff'ortsde la magistrature, du conseil des Dix et des inquisiteurs d'État contre les prosélytes de Pisani furent impuissants. Spirituels et légers, les Vénitiens n'admettaient plus sans contrôle la forme d'un gouvernement vieilli et sans action; ils contestaient les raisons de sa durée et désiraient des réformes autres que celles voulues par les sénateurs; ils protestaient contre l'omnipotence dans l'État des inquisiteurs et refusaient toute longévité à cette institution du treizième siècle plus tyrannique à leurs yeux que décrépite. Il se manifestait, à côté des magnifiques réformes dont l'Italie était le théâtre, en Toscane notamment, des tendances à une modification du patriciat quant à l'exagération de ses privilèges. Un parti populaire avait, par les afl'aires de France, une cause définie. Du moment où l'essor commercial lui-même n'existait
plus, du moment où l'extension de l'État par les conquêtes coloniales ne se produisait pas, il fallait remplacer la gloire militaire d'autrefois par le bien-être des réformes sociales comme par celui des réformes politiques. Ce fut à la propagation de ces idées que se voua Pisani, au désespoir de beaucoup de ses collègues Mais la notoriété traditionnelle des siens, son mérite et sa situation personnelle donnaient à son initiative une force peu commune. La suite des événements devait le prouver aux moins crédules. L'esprit novateur qui venait de France se manifestait partout. Ce n'était pas Venise seule qui voyait son gouvernement réduit sur tant de points à la défensive, l'heure était venue, irrésistible où, du nord au midi, les peuples entendaient obtenir une participation directe et permanente à la conduite des affaires publiques. Le régime parlementaire allait s'affirmer, fondé sur la raison et la philosophie; l'état de guerre lui-môme ne pourrait en relarder les effets, bien au contraire. L'éloquence politique devait trouver en lui une force inattendue, un moyen de propagande surtout.
Le représentant de Venise à Paris ne négligeait pas la question de la propagande. Après avoir tenu ses chefs au courant de la situation intérieure de la France, tableaux exacts, mais où il prenait nettement parti pour le gouvernement auprès duquel il était accrédité, Gappello avait prolesté contre la création d'une réunion politique appelée par lui Club de propaganda bibertate. Composé de membres de l'Assemblée nationale , disait- . il, il a pour but la propagation de ses principes, soit par des émissaires, soit par des écrits dans lesquels ils
exhortent les autres peuples à l'insurrection, à l'mdépendance, à l'égalité et à des réformes de tout ordre. Quelques-uns, écrivait-il le 7 septembre 1790, se sont rendus dans le Brabant pour y accroître l'msurrection existante et promettre jusqu'à la haute protection de l'Assemblée nationale. Ils sont couverts par le général La Fayette, commandant général de la milice nationale, par le maire de Paris, Bailly, et par des hommes considérablesàla tête desquels on voit lecomte de Mirabeau, Tabbé Maury et Sieyès. Leurs envoyés voyagent actuellement partout, imbus des préceptes américains; on en a vu en Angleterre et en Hollande, en Germanie et en Italie , en Espagne encore. Il importe de les suivre partout et de prendre à leur égard des mesures sévères. Puis, il concluait en annonçant que les délibérations des députés français seraient favorables au maintien de l'autorité royale, à la division de l'Assemblée en deux chambres et au concours désormais nécessaire des trois pouvoirs pour faire les lois, la France s'inspirant en tout ceci de l'Angleterre.
Mieux instruit par les événements, il avouait plus tard qu'il trouvait fort dilTicile d'exposer la plus surprenante révolution qui se puisse voir et il craignait que la postérité n'accordât un jour peu de foi au récit des témoins ou des contemporains. On organisait selon lui une constitution extravagante et les réformes générales qu'elle tente sont telles qu'une série de dépèches serait insuffisante à les signaler. 11 faudrait « molti volumi » pour donner le fil destiné à se guider dans ce nouveau labyrinthe. Mais le devoir de sa charge imposait à l'ambassadeur la nécessité de persuader le sénat de cette
vérité : un déplorable concours de circonstances a fait que la révolution s*est produite, qu'il s est manifesté aussitôt une joie universelle et cela parce qu'en réalité elle était déjà en germe dans les esprits depuis plusieurs années. De l'excès du mal que font les apùtres de la liberté nouvelle naîtra [)eut-ôtre un retour au bien (sans doute à l'ancien régime, contradiction étrange chez un esprit aussi ouvert). Une année plus tard, ce que l'on appelait anarchie avait progressé à l'étranger et les prédictions sur la propagation des principes français s'étaient accomplies. L'esprit de prosélytisme avait gagné des adeptes en Piémont et s'était peu à peu répandu parmi les divers peuples d'Italie les prédisposant à la révolte ouverte contre leurs souverains. Ce fut alors que ceux-ci, s'inspirant de leur sécurité, crurent utile d'organiser une Ligue des princes exclusive de tout autre but que celui de préserver leurs États respectifs dans le cas d'une explosion révolution naire. Un ministre de Venise en reçut directement la confidence, le comte de San-Fermo , et en informa le sénat.
Il est indubitable, d'après la réponse que fît le doge Manin, que les ouvertures venues de la cour de Sardaigne furent acceptées favorablement, du moins à la date du 19 novembre 1701. Il est dit textuellement que le doge remercie le souverain sarde de son projet d'associer la République à ses propres desseins. Il promettait de poursuivre les émissaires français et comptait sur un succès absolu en consultant le caractère froid de ses peuples, ses maximes constantes de tempérance et sa modération traditionnelle. Il entendait, en termi-
nant, avoir une occasion prochaine et favorable de renouveler la discussion sur ce sujet dont il reconnaissait les diflicultés. La marche des événements allait la rouvrir forcément.
Six mois plus tard, le 20 avril 1792, la France déclarait la guerre à l'Autriche sur le conseil prépondérant de Dumouriez, réplique inattendue du cabinet de Paris aux suggestions habiles du cabinet de Pétersbourg. Les plus considérables et les plus éloquents des émigrés, se répandant à travers toute l'Europe, visitaient les cours, voyaient les ministres, plaidaient tour à tour la cause des rois dans celle de Louis XVI et défendaient la religion au nom de la famille et des idées de stabilité. Nous n'avons à décrire ni l'accueil fait à ces ouvertures par les puissances coalisées dont elles redisaient tantôt les passions, tantôt les intérêts, mais plus spécialement les craintes et les colères. Les premiers succès de la coalition se terminèrent, on le sait, par les défaites cuisantes de la Champagne et du Nord. Tous les récits détaillés auxquels nous obligerait un pareil exposé nous éloigneraient trop des événements d'Italie. Mais il est utile de constater les insistances de la cour de Turin auprès de la république de Venise toujours perplexe et qui redoutait de voir la ligue défensive en apparence se terminer par des faits de guerre, étant donné l'esprit belliqueux du roi de Sardaigne et de ses ministres.
L'Italie était en proie à l'inquiétude, et la division qui éclata entre le pape et les autres princes favorisa les idées de résistance à main armée, au besoin d'agression. Le Piémont, uni par des mariagesde la famille
royale à la Maison de France, était impatient de combattre. Au même titre, la cour de Naples faisait des préparatifs secrets, celle de Toscane persistait dans la neutralité, les républiques de Venise et de Gênes adoptaient finalement le même système. Telles étaient les dispositions des cabinets, en opposition cependant avec les volontés de leurs sujets chez lesquels les idées françaises acquéraient des adhérents en dépit des massacres et des crimes de septembre. Entraînés par leur propre courant, les chefs du pouvoir à Paris recouraient ouvertement à la propagande révolutionnaire. Ils chargèrent des émissaires choisis et toujours violents de tenter les peuples italiens autant par leurs promesses que par leurs maximes. Ces agents, avoués les uns, les autres secrets, vantaient la lovauté de leurs doctrines, les intentions du gouvernement nouveau qui dirigeait la France et les grandeurs de la liberté politique. Ils citaient, à titre de preuve, l'accueil fait aux étrangers présents dans la capitale et la considération dont ils y étaient entourés. Or l'Italie en connaissait un certain nombre. La France, à les entendre, ne voulait pas se mêler des affaires des autres; aux bons procédés elle répondrait par l'équivalence dans les bons procédés, et pour la fidélité, qui pouvait-on lui comparer parmi les autres gouvernements ? Si les peuples acceptaient les idées nouvelles, on leur promettait des conseils pour paralyser l'action de leurs princes, de l'argent même (et on joignait l'acte aux paroles), enfin l'intervention des armées.
Ils ajoutaient que les derniers ministres de Louis XVI avaient conçu le projet, actuellement en train de se réali-
ser, de propager la révolution hors de la France, ce que l'ambassadeur de Venise avait constaté dans une série de dépêches où il avait informé le sénat du caractère extensif des principes jacobins. C'était alors que l'on avait conçu le plan d'une ligue défensive pour la neutra-^ litéde l'Italie, où Venise aurait occupé la place que lui méritaient sa marine, son antique renommée et sa puissance territoriale. Les événements l'avaient bientôt modifiée par les défaites successives de la maison de Savoie dans le comté de Nice et dans le duché, berceau des rois de Sardaigne. La Confederazione italica avait vécu, entraînée malgré elle dans la conflagration générale des colosses juxtaposés à ses frontières du nord et de l'est. Le système de neutralité, de justice conservatrice et de paix universelle professés à Turin et à Florence, à Naples et à Venise, n était plus qu'un titre flétri et surtout impuissant.
Les partisans des idées de révolution n'avaient pas de peine à répondre aux épithètes, dont les accablaient les diplomates en fonctions, de doctrines empoisonnées et de peste gouvernementale. Us étaient aussi emportés que leurs adversaires et non moins redoutables. Les rois, disaient-ils, sont tous des tyrans, donc il faut les immoler aux ressentiments populaires. La noblesse a servi de complices à leurs crimes et vous a usurpés dans vos personnes comme dans vos fortunes par les armes; ces paroles enflammées qui répondaient à un état moral trouvaient des esprits prêts à en être flattés et à les approuver. Le souverain, c'est le peuple ; en lui réside tout pouvoir d'où naissent les gouvernements seuls conformes à l'intérêt public et à l'esprit de justice ; ses
CHUTE D'imE RÉPL'BUOt'E.
droits sont à la fois imprescriptibles et inaliénables devant la nature ; les prêtres ont, à l'exemple des nobles et avant eux, abusé de leur influence. En cet état de choses, l'insurrection est un devoir; la royauté est une institution humaine de toutes la plus détestable. Il n'y a de gouvernement légitime que la république ; elle seule peut servir de base à une démocratie, parce qu'elle en est l'essence et la constitue. La combattre est un crime de lèse-patrie, soutenir la royauté est un crime de lèse-nation. Se lever contre les rois est un devoir, le premier de tous, établi par la nature, consacré par Dieu, puisque la démocratie est dans les Écritures. Oui, une ère nouvelle se lève qui justifie les prédictions de l'Evangile. La justice renaîtra avec la reconnaissance des droits du peuple, la paix et le bonheur en seront la conséquence. L'usurpation va prendre fin, elle n'a que trop longtemps pesé sur nous. Place au règne de la liberté! Plus de privilèges, les hommes sont frères, donc ils sont égaux, consolation suprême du pauvre qui sera secouru au nom de son droit, et du faible dont on écoutera les plaintes. Posséder le pouvoir et rédiger les lois est une violation des droits de l'homme. La loi werait enfin égale pour tous, ce qui est la justice. Peuples, s'écriaient-ils dans un appel suprême, levez-vous à Texemple de vos tyrans, coalisez-vous comme eux, renversez leurs gouvernements indigner, établissez dos gouvernements populaires, fondez pour cela des républiques; le bonheur sera l'ouvrage de vos mains. L'anéantissement du despotisme en France est le gage de votre propre force comme de votre avenir. Cette nation secourra ceux qui voudront sccourT Itî joug, plu»
de patience ni d'avilissement, que le vice cède la puissance à la vertu persécutée!
Ces appels étaient des divagations sans mesure.
Mais les adversaires de la révolution ne se recommandaient point par la modération de leur langage. Ils reprochaient aux jacobins, ce qui était facile, d'attenter à la vie des personnes et de s'approprier leurs biens sous couleur d'opinions; la démocratie, à l'envers de l'aristocratie, n'épargne [)ersonne. Ses partisans parlent d'honneur et ils ont les mains ou dégouttantes de sang ou pleines d'or. Le peuple est vertueux, mais il doit sa vertu à l'ignorance. La noblesse a renoncé à son privilège acquis sur les champs de bataille en faveur de ceux qui soufl*rent. Tom les goinwiïemcnts finissant par la domination d un deul, PÎnon par le Utnî du moins par le fait, la royaulé réelle cc«l-à-dirc effective et responsable n'est-cllc paà préférable à un gouvernement irresponsable, puisqu'il est anonyme? Le peuple souverain est une proposition Imil» i < -ulative, on vouK convie à une création de nMlelets. Il impi^rtcdc punir lox factieux et de récompcnsMT le^ fidèles. Oui, il importe de reconstruire, c'est ce que veulent ks IrAiies» mais ils prendront \en armes jiour cette ciitrtppriscscuks arrêter le fléau dtîslruclcur cl extirper le nia! jusque dans SCS racines. Unis aux innombrablcf parlions de leurs principes, les souverain* coûôolidcront |>ar les armes l'édilico du bonheur public.
Ce doubh^ langage était au^si faux A droite quil Tétait h gauche; il n'y avait |)lus, daimin tel couOil, de place pour la raison! L(;s coalisés ne furent pas cnif» sur parole et la .sympathie des peuples italiens allait en réalité aux
émissaires de la République française, avertissement anticipé pour le patriciat de la noble Venise.
Le malheur voulut que, dès l'origine de leur querelle, la France et l'Autriche tournèrent ,leurs vues sur la Péninsule, l'une pour y conserver des possessions injustifiables de Milan à Mantoue, l'autre pour prendre son ennemi en flanc et peut-être y conquérir. Là était le danger ; et il était écrit que l'Italie épuiserait en cela toutes les tristesses, toutes les amertumes, champ de bataille désolé et nécessaire promis à toutes les fureurs, à toutes les ambitions.
Battus de toutes parts, les cabinets européens se tournèrent vers Venise en attestant le salut commun, langage d'intéressés aux abois.
L'Allemagne ne veut pas l'oppression de l'Italie , disaient les diplomates autrichiens, elle entend combattre pour elle autant que pour la Germanie et arracher l'Europe à une intolérable tyrannie. Un effort d'ensemble achèvera le salut, la défection d'un seul causerait la ruine de tous. Le sénat connaît la loyauté de l'Autriche et la duplicité de la France devenue sanguinaire.
L'exécution de Louis XVI paraissait justifier cette doctrine comme les exclamations des émigrés. La prudence l'emporta poussée jusqu'à la faiblesse. Il fut répondu que la république, touj ours modérée, voulait rester l'amie de tous; que les princes ayant déjà approuvé son système, elle le continuerait. Les nouveaux principes ne l'effrayaient point, parce qu'elle se savait certaine delà fidélité de ses peuples. Elle admirait la conduite de l'empereur et celle de ses alliés, mais elle ne pouvait
aller au delà du passage accordé à ses armées et des secours qui ne violeraient pas le principe de la neutralité
adopté par elle.
L'imminence d'une invasion de l'Italie par les Français en 1793, amena une convocation extraordmaire du Sénat et la mise en discussion du parti à prendre en présence des événements. François Pezaro, procurateur de Saint-Marc, prit alors la parole et prononça un discours digne de son pays. Le salut, dit-il, est dans l'armement de Venise. Le salut, répliqua son adversaire Valaresso est dans une neutralité désarmée. Mais ces deux actes du drame sont trop graves pour ne pas leur donner une place à part; aussi avons-nous traité à part la question de la neutralité. C'est au moment où seront près de s'accomplir les dernières phases de la chute que nous étudierons les principes exposés par les deux chefs de parti. Nous poursuivrons cet examen de 1793 à 1797 et, preuves en main, nous dirons ce qu'il faut penser de la diplomatie du Directoire à Paris, à Vienne et à Venise.
Les plaintes du neutre traité en vamcu sans avoir tiré l'épée, la manifestation du ministre français résident, les répliques de la Seigneurie et du doge, les explications de Querini, les perfidies extrêmes de Bonaparte compléteront ce récit.
L'année 1793, époque où furent prononcés ces deux discours et où fut arrêté le système de la neutralité désarmée, devait être fertile en actes diplomatiques. L'ambassadeur de la cour de France, M. de Bombelles avait dû quitter Venise à l'heure des désastres monarchiques, à l'avènement de la démocratie par
la Convention, forme suprême que Gappello avait appelée par anticipation un governo senza nome. Son successeur K. Pisani avait fait connaître la journée du 10 août et ses suites, il giacobinismo» Le nouveau résident français à Venise, Micheroux, pressé par le Collège des Sages, s'étant rendu auprès de lui à la demande des inquisiteurs, il lui fut dit que la maxime déjà adoptée de la neulralité serait maintenue, que l'on avait repoussé les offres du roi de Sardaigne, que l'on n'avait pas adhéré davantage à la coalition de Pilnitz, mais (ju'on ne pouvait refuser à ces puissances, eu égard à une guerre dont on ignorait, de conclure des contrats en achats d'armes, de vivres et fournitures quelconques. Ils n'oublièrent pas de protester contre les libelles anarchiques français répandus par les émissaires de sa nation, sur le territoire vénitien, au mépris des traités. Un double courant s'étant manifesté à Paris parmi les membres du Comité de salut public, il y avait été décidé, pour contenir la coalition, que la France s'engageait à ne s'ingérer en aucune manière dans le gouvernement intérieur des autres puissances. Ce projet de décret avait même été adopté par la Convention, le 13 avril 1793. Notification immédiate en avait été faite aux puissances : elle parvint à la République en juin. S'il déclarait rester sur la réserve, le Comité de salut public entendait appliquer aux autres gouvernements la même maxime, et soutenait qu'il accepterait plutôt sa ruine que d'admettre aucune ingérence intérieure dans la République, surtout si elle avait trait à son organisation politique ou à la création de sa nouvelle constitution.
Sa dépêche disait textuellement : « Pour soutenir la « souveraineté et l'unité de la République, la nation « française a pris les armes, elle ne les déposera que « lorsque ses ennemis auront reconnu ses droits impres- „ criptibles, et elle est résolue à les défendre jusqu a la « dernière extrémité. On lui proposerait inutilement « aujourd'hui de revenir à une forme de gouverne- « ment qui a été autrefois la sienne, il est vrai, mais que „ l'expérience lui a fait rejeter. Sa volonté sur ce sujet „ ne connaît d'autres limites que sa propre énergie, « elle est déterminée à ne pas revenir en arrière, pour << ses intérêts et ses besoins divers, jusqu'à ce que son « désir de respecter les droits de ses voisins ne 1 oblige « plus à leur rendre des comptes qu'elle ne doit qu a .. elle-même... La reconnaissance de la République « française et de sa souveraineté est donc une conven- « tion essentielle à tous les traités et devrait être mise „ sur le tapis afin de rendre le repos à l'Europe qu a ,. si cruellement troublé l'ambition des princes qui la « Kouvernent. Il importe que l'on soit profondemen „ pénétré de cette vérité, comme le doit être le sénat « vénitien de l'impuissance des moyens dont usent les „ princes pour faire valoir leur hgue (1). >> Micheroux ne resta pas longtemps à Venise. Il y fut supplée après les faits de guerre de la glorieuse campagne de 1-94 où l'influence de Barthélémy et de Bâcher, à Baie, commençait à gagner nos comités.
(I) Tradudion du Icxle italien de la dépêche.
Malheureusement, on avait intrigué déjà à Gonslantinople et cherché à soulever la Porte non seulement contre la Russie, ce qui était de bonne guerre, mais contre Venise. Le cabinet de Vienne s'emparant de ce fait, ne manqua pas de l'attester pour montrer que la démagogie française foulait les lois humaines autant que les lois divines, également ennemie des gouvernements aristocratiques et monarchiques. Les protestations d'amitié de son résident étaient une perfidie nouvelle. La République pouvait se faire une idée de la sincérité du peuple français par les manœuvres de son gouvernement à Gonstantinople. Elle devait se rappeler les outrages prodigués à son pavillon, autre gage de sa modération. Gomment espérer qu'un peuple dont on sait les excès, enorgueilli par ses victoires d'abord, puis battu par les armées impériales et presque au cœur de l'Italie s'arrêterait aux frontières vénitiennes parce qu'il y verrait écrit ce mot, neutralité? L'expérience du corps politique placé à la tête des affaires ne lui a-t-elle pas appris l'avidité de cet ennemi que, seules, les forces réunies de l'Europe suffiront à abattre? Le territoire vénitien depuis si longtemps respecté n'attirera-t-il pas .directement ses convoitises par la douceur de son ciel, la fertilité de ses campagnes, l'éclat de ses palais, la richesse de son commerce, la valeur de sa marine et la beauté de ses possessions? Les promesses d'une liberté universelle, promesses sédi-
lieuses, sont-elles autre chose qu'un artifice pour séduire les peuples, dépouiller les riches, les nobles et les clercs et accabler les gouvernements? Le sénat peut-.l repondre que l'apparition des enseignes françaises au sommet des Alpes et dans les plaines du Piémont vamcu ne bouleverseront pas les provinces de l'Etat veml.en autant que le Milanais et aussitôt que ce dernier? Leurs émissaires n'ont-ils pas organisé des complicités détestables par leurs libelles, par leurs correspondances et
par leur or? «• » '0
Cinq années de propagande avaient, en ellet, crée des affiliations : la diplomatie disait vrai. Vainement spéculait-on à Vienne sur l'aversion contre la France qu'avaient soigneusement entretenue les gouvernements italiens inquiets des prétentions absurdes a Paris comme à Vienne. Vainement y comptait-on sur la passion de ceux qui avaient horreur des nouveautés qu'ils en discutassent ou non le mérite. Vainement aioutait-on foi à la force de tous ceux qui vivaient de l'ancien gouvernement et ils étaient sans nombre par habitude comme par intérêt. Les cabinets ne voulaient pas voir la désunion générale qui se manifestait croissante entre les classes, la colère contre le patnciat devenu une institution surannée après avoir jete tant d'éclat, l'animosité contre le clergé dont les vastes possessions territoriales appelaient la convoitise. Les philosophes par leurs spéculations hardies avaient excite les esprits et cru, de trop bonne foi, que leurs principes suffiraient à établir le meilleur gouvernement, oubliant que la mise en pratique des idées spéculatives se heurte aux passions et non moins aux intérêts.
il'
Ces dernières doctrines avait pf3nétré en Italie, et les sages réformes accomplies par les princes comme celles qu'ils promettaient n'étaient point faites pour infirmer l'autorité des écrits philosophiques ou l'avenir de leurs doctrines. Leur lecture avait exagéré les nécessités des réformes et leurs partisans appelaient volontiers ignorants, ambitieux et tyrans leurs adversaires. Devenus clairvoyants contre les vices de forme de l'ancien régime, ils les décriaient obstinément en oubliant leurs bienfaits, et les déclamations des émissaires français augmentaient celles des Italiens. La générosité n'apercevait pas l'utopie et de trop longues souffrances exigeaient des remèdes trop prompts pour rester durables. La conquête seule ou du moins la permanence de notre domination pouvait lui assurer le bienfait des doctrines épurées de la révolution. Mais qui pouvait les lui promettre? Et si l'Italie les a eues, en a joui et en bénéflcie encore, qui se fût engagé sérieusement à en proclamer la permanence? Ne les a-t-elle pas acquis, enfin, au prix de son indépendance ou toujours de sa dignité comme grand peuple.
La régénération politique tournait en outre en haut à une seule forme : le régime républicain. La France venait de l'établir chez elle, les opinions nouvelles en acquéraient plus de force en s'appuyant sur un fait séduisant. Les souvenirs de l'antiquité si persistants en Italie y préparaient le terrain à un retour vers cette antiquité. L'histoire de la Grèce et de Rome étant plus que jamais de mode se retrouvaient dans toutes les mains. Faut-il s'en étonner dans la patrie desScipions? Qui eût cru alors à César? et les Brutus au besoin
feraient-ils défaut? Les utopistes et les hardis, les habiles surtout, se tenant à la disposition de la France, favorisaient tantôt ouvertement, tantôt secrètement, ses menées propagandistes. On vit jusqu'à des assemblées secrètes, essais préliminaires des conspirations futures ; elles devaient se perpétuer durant un siècle. 11 s'était formé un autre parti.
Certains ultra-patriotes avançaient que l'Italie devait secouer le joug de la domination étrangère qui l'accablait depuis tant de siècles et qu'elle devait recouvrer son ancienne supériorité. Rêves honorables, espoirs décevants qu'elle ne devait réaliser qu'au prix de son sang et beaucoup plus tard avec le concours de cette France toujours décriée et toujours généreuse! S enivrant de leurs propres déclamations, les hommes respectables de ce parti, où Ugo Foscolo et Monti a llaien successivement se signaler par leurs œuvres, publiaient que le temps était venu pour ritalie d'égaler la France et l'Allemagne en puissance. Ne les egalaitelle pas en science et en civilisation ? Ne devait-elle pas se montrer digne de Tanlique patrie? Ce résultat pouvait-il être atteint par un gouvernement usé et humilié ? Le morcellement, voilà l'obstacle à l'indépendance. La faiblesse en est née. Cette faiblesse sert de prétexte au joug de l'étranger et favorise son audace. Si la liberté commune ne peut être gagnée que par un bouleversement général il faut hâter la catastrophe et non la reculer. Travaillons pour l'avenir (1).
(1) Nous renvoyons à notre Esmi sur la république Transpadane, l'examen des Ihôories du parli ecclésiastique scientifique contre
■ w II iiii »m * iml ' iii.iW*
acô
Les adeptes de ces différentes doctrines paraissaient ignorés à Vienne ou bien Von en tenait peu de compte. Elles troublaient, en effet, le désir de posséder encore et le Milanais et le Mantouan, l'Autriche semblait n'être elle-même que hors de ses domaines allemands. Ce qu'elle poursuivait en Italie, c'était moins les idées de la révolution que ses provinces extragermaniques, et si la France ne l'eût attaquée au delà des Alpes ou dans les Pays-Bas, son appétit de l'Alsace et de la Lorraine se fût arrêté court. Mais notre patrie ne pouvait être défensive sur le Rhin qu'à la condition d'être puissance offensive au nord et en Italie. La géographie dictait alors nos intérêts militaires.
Le sénat de Venise resta sourd aux ouvertures du baron Thugut (1), l'ancien pensionnaire gagé de Louis XV et de Louis XVI dans le conseil aulique du
Saint Empire.
Les victoires remportées sur les Alpes par la France et le passage de ses troupes sur le territoire de Gênes en juin 1794 alarmèrent plus vivement la sérénissime république. Les chefs du gouvernement se reprirent à craindre et délibérèrent sur ce que promettait un avenir peut-être rapide. A nouveau deux partis se trouvèrent en présence. L'un voulait que l'on prît les armes, c'était le plus sage, l'autre trouvait plus de garanties dans une confiance sans bornes envers les
la Papauté et dont les écoles de Pavie et de Pistoie étaient les cen-
très
(1) La correspondance secrète de Louis XV publiée en 1793 pour la première fois par M. de Ségur prouve cette imputation surprenante tout d'abord.
belligérants. Comme l'année précédente, le procurateur Pe Iro appuyé par son frère, soutint la necess. e d ar- ^r La^ubMue française, diren.ils appel e cdle de Venise « sa sœur aînée » et deja le» Alpes ont dénassées. Au langage doucereux se jomt le bruit de Série et celuf des batailles l'a bientôt su.v. Le Piémont et le Milanais sont en armes ; Pl"; /^ ^^'^^J^ crie il est indigne de nous de rester a la inerc. de m'ranger. Toute démonstration militaire, répliquaient i nouveau Valaresso, Baltaglia, Zeno et leurs partisans, es" dangereuse. Le trésor public est sans ressources et l'entrée des troupes étrangères sur notre territoire nrécéderait le rassemblement de nos forces. . 'ce langage indigne des vainqueurs de Cons an m \| nie et de la Morée, fut celte fois bafoue, et Pe^aro " T'emporta au vote par cent dix-neuf vo^contr soixLte-sept. Les troupes sur p.ed f^^Tf ^Pf^ ;^! Dalmatie pour défendre les provinces de Terre-Ferme le recrutement en Esclavonie et en Istrie fut s alue pay très attachés à Venise et d'où celle-ci avai tire 5éià des milices belliqueuses; la Terre-Ferme dut four Î de levées pour compléter les effectifs purement italiens; de nouveaux impôts furent annonces. Concer ^nnf la marine, ses escadres eurent mi»sion de pro lier la naTgaV-on du golfe devenu le séjour favon drcorsaires'français et ^arbaresques. Malheureu e^^ ment pour sa grandeur, les mesures édictées furent parlUement réduites et le parti de Valaresso se contenta de sept mille hommes. .
Trop prudents encore en refusant sans raison le titre de chargé d'affaires au ministre français Noël
îi
CIIUTB D UNE REPUBLIQUE.
sur les instances de l'ambassadeur anglais Lord Worsley, ces mêmes politiciens envoyèrent à Bâle le comte San Fermo. Ce ministre s'était signalé par sa perspicacité dans son ambassade à Turin. Il eut l'ordre d'étudier dans cette ville neutre, qui donnait asile à tous les plénipotentiaires des puissances, la marche secrète des affaires françaises.
San Fermo ne resta pas inactif. Il signala dans des dépêches alarmantes les menées d'un Goràni déjà connu par les lettres audacieuses que ce dernier avait écrites aux rois de l'Europe. Voilà l'homme, écrivait-il, dont la Convention française et ses comités feront Vinsirument de la révolution italienne. Accompagné de plusieurs satellites prêts à tout, même à l'assassinat, il renouvellera en Italie ses exploits de Pologne. La conjuration de Naples fut son ouvrage, il tendra des pièges aussi perfides aux autres gouvernements. Goràni est capable des plus hautes entreprises.
Qu'était , en réalité , Gorani?
Né à Milan d'une ancienne famille noble, il s'était lié dès sa première jeunesse avec Beccaria et Verri ; affilié à la société du Café , club politique , il avait collaboré au recueil périodique publié par elle et où étaient discutées les plus hautes questions de morale et de politique. Défendu et loué à Paris par les encyclopédistes , par Voltaire et Diderot, ce recueil avait acquis de la célébrité. Ses rédacteurs en avaient bénéficié et Gorani dut à ces relations la pensée de son premier ouvrage Traité du Despotisme. Il ne le signa pas, mais son succès et sa diffusion furent généraux. Bailly lui fît obtenir le titre de Citoyen français,
ce qui le détermina à venir à Paris au commencement de 1792. Il se lia avec les révolutionnaires du parti terroriste, écrivit alors ses Lettres aux souveratns Zla révolution, les publia d'abord dans le Momteur, en 1793 et accabla la môme année les prmces qui gouvernaient l'Italie sous les accusations que renfermaient ses Mémoires secrets et critiques des co^rs, des principaux États. Exclu des rangs de la noblesse lombarde, dépouillé de ses biens et banni par décision souveraine il n'en devint que plus ardent et plus célèbre; reçut une mission secrète du Comité de salut public pour
révolutionner son pays (1). , o r-
Chargé d'une mission secrète, le comte San Fermo prit à gages un certain Guistendoerffer et 1 envoya a Earis pour y éclaircir les points suivants : Quelles sont les vues des Français sur l'Italie? - Quels sont les moyens qu'ils pensent employer pour les réaliser - La neutralité de Venise sera-t-elle respectée ? - Quelle crainte doit-elle concevoir des français? L envoyé aurait appris dans un dîner où s'étaient trouves Robespierre Couthon et des membres du Comité de salut public que la République française avait de grande desseins sur l'Italie et nous savons ce qu il en fut. Son invasion avait pour but de lui ravir ses "chesses. Pou^ V parvenir, des armées descendraient du Rhin jusqu'aux Alpes; son or lui avait procuré partout des intelligences, ce qui était vrai. La campagne de 93 lui
(1^ Sa mission échoua, lambassadeur dAutriche ayant oblenn Jlepû aveser ,a Suisse; la chute de Robespierre sonajn.m- Tme changea sa position. Il se retira alors à Genève et y vécut dans la retraite jusquen 1819, époque de sa mort.
il!'
avait déjà coûté onze millions et Venise, à elle seule, trois cent cinquante mille francs. On prévoyait que celle de 94 coûterait le double. Des personnages étaient acquis à la politique révolutionnaire parmi ceux qui, placés à la tête des gouvernements, étaient chargés de les défendre. Avec Venise, on ne recourrait pas à la force, mais à la ruse; Bonaparte sut accomplir cette partie du programme en 96. Le refus d'accepter Noël comme représentant prouvait qu'on ne reconnaissait pas les pouvoirs publics. Accusation plus grave et calomnieuse, on reprochait au sénat les secours, c'est-àdire les contrats, passés avec les puissances coalisées. Les émigrés insultaient les répubUcains de leur nationalité, l'attaché Apostoli avait été incarcéré au mépris du droit des gens. Tous ces griefs, Bonaparte les fera siens, après les avoir empruntés à Robespierre, San
Fermo vit juste.
Venise vit encore augmenter ses embarras à notre égard. Le comte de Provence, retiré à la cour du roi Victor-Amédée, son beau-père, dut fuir à l'approche des armées qui n'étaient plus les siennes. Il crut pouvoir éviter les tempêtes du présent et de l'avenir en demandant un asile à la République et sous le nom de comte de Lille se réfugia à Vérone. Les sages et le doge ne s'inquiétèrent pas, au nom de la neutralité, des émigrés qui formaient sa cour et acceptèrent sa demande. Us le prièrent de vivre sans un éclat provocateur afin de ne donner aucun ombrage à la Convention et d'oublier lui-même à quelles sanglantes causes il devait l'honneur d'être le chef de la maison de Bourbon. Mais l'on avait compté sans les excès du parti de Robespierre qui,
survivant à sa mort, fit des réclamations cruelles et iniques à Baie d'abord, puis à Venise, en dehors du droit des gens. Le comte de Lille conserva néanmoms son asile, et la suite des événements nous dira quels furent les résultats de cette générosité pour la République. . , j 1 * Les félicitations réitérées que le Comité de salut
public adressait au sénat vénitien sur sa persistance a maintenir dans ses États le système de la neutralité désarmée auraient dû exciter ses méfiances. Elles Im prouvaient clairement que celte maxime profiterait a ses seuls ennemis et les laissait en tout cas à la merci des événements. L'imprévoyance pouvait-elle toujours passer pour le dernier mot de la sagesse? Le doge le sentait si bien que, dans les communications du conseil des sages avec son autorité, il affirmait avoir pris les mesures de prudence quant aux étrangers. 11 estimait, et les sages avec lui, que la neutralité devait rester impartiale, que rien ne s'opposait dans les combmaisons nombreuses dont l'Europe était le théâtre au mamtien du droit d'asile, que les inquisiteurs surveilleraient attentivement la conduite et les discours des étrangers, que leur nombre sans cesse croissant par le fait de la guerre attirerait leur censure, que l'on démêlerait les vrais des faux émigrés et que l'on entendait éviter les troubles intérieurs ou les complications dont leur présence pourrait devenir la source. Les mesures prises dans ce but ne furent pas communiquées au sénat afin de ne pas l'inquiéter, la vigilance des premiers magistrats suffirait à la tâche. Vendramin écrivait le 30 août que si cependant il se produisait de nouveaux faits dont
"-■i'*""^''-''*jili|.''Mii 11 I !M.?j
la particularité exigeât qu'il fût pris des dispositions graves, il porterait à la connaissance de ses collègues les modifications devenues nécessaires soit à l'intérieur, soit à l'extérieur. Il ne serait alors rien décidé sans recourir à de nouveaux conseils, basés sur un autre examen des faits et propres à leur coopération.
Les patriciens de Venise n'avaient qu'un souci, l'amitié de la France; ils le prouvèrent en rejetant les conseils d'hostilité que donnait à leur gouvernement l'ambassadeur d'Angleterre. Le chevalier Worsley protesta de son étonnement à l'occasion du titre que prenait un certain Lallement « se disant ministre plénipotentiaire de la soi-disant République française près la sérénissime République. » La situation de la France à l'égard de Venise n'étant pas changée, ajoutaitil, pas plus qu'à l'égard des puissances coalisées, le mandataire du souverain de la Grande-Bretagne doit savoir quelle sera la conduite du doge dans cette conjoncture. Il espère que le sénat maintiendra ses dispositions du mois de juillet 93 lors du refus de recevoir le sieur Noël et où il affirma ne pouvoir apporter aucun changement à la forme de sa correspondance ministérielle et où il s'opposa à tout changement du chargé d'affaires de France, afin de n'avoir pas à se déclarer d'accord avec son gouvernement.
Jacob remettait au même instant les lettres officielles qui mettaient fin à sa mission et le doge, d'accord avec son conseil, décidait d'accepter Lallement à titre d'envoyé de la République française. Le même jour, malgré les instances des ministres autrichiens et anglais, Lallement fut admis à l'audience ducale. Mon long
séjour en Italie, dil-il en termes flatteurs, ma situation comme chargé de la direction des affaires commerciales de ma nation dans ce pays vous ont déjà appris les sentiments de respect et de considération que je porte au gouvernement de Venise. Ma satisfaction personnelle de représenter le peuple français auprès de vous est sans bornes. Je l'assure à nouveau de la constante amitie de ce peuple et je continuerai à cultiver la bonne intelligence et l'harmonie qui existent depuis si longtemps entre les deux nations. Glorieux d'une mission aussi honorable, je ne négligerai rien de ce qui pourra me la faire remplir à la satisfaction commune et j éviterai avec soin tout ce qui pourrait l'altérer. Il regrettait par ordre de son gouvernement, ajoutait-il, qu'on n eût pas reçu Noël à titre de ministre plénipotentiaire et s'élevait contre les intrigues des puissances ennemies dont le but était toujours de troubler l'Etat vénitien. Le peuple français est vainqueur de tous les princes coalisés contre sa liberté. Le moment est venu pour lui de connaître ses vrais amis.
Il ne saurait admettre que le sénat illustre dont 1 Europe honore la sagesse et la prudence puisse encore, actuellement, rester sous l'effet des clameurs de ministres audacieux. Il espère que les directeurs de ses affaires mettront en balance l'amitié de la France et sa loyauté en se fondant sur les intérêts communs aux deux nations. Les fausses caresses et les menaces des maisons souveraines d'Autriche et d'Angleterre sont des attestations réitérées de l'inimitié naturelle de ces puissances. La France satisfaite, au contraire, de la fertilité de son territoire et de son étendue, trouve
cnuTE d'une république.
dans son courage et dans son énergie la force nécessaire à son indépendance. Elle n'a rien à envier aux autres peuples. Ma mission, concluait Lallement, apour but de persister dans ces divers aperçus et d'exprimer le désir tout spécial de mon gouvernement de rappeler publiquement à la République de Venise les sentiments d'estime et de confiance prodigués par la France à ses États depuis un si long espace de temps.
Nobles et vraies chez le ministre de France qui les prononçait, ces paroles et ces affirmations étaient-elles aussi sincères (1) chez ceux qui les lui dictaient? Il est permis d'en douter si l'on compare leurs noms avec ceux des hommes politiques au pouvoir en 96 et en 97. Quel accueil leur fit le sénat? Il répondit à Lallement que sa personne lui était agréable et qu'il n'oubliait pas les bons offices rendus par lui à ses nationaux en d'autres lieux. Attachant un grand prix à l'amitié de la nation française il promettait tous ses soins pour la conserver sincère et pour la prolonger. Les Français seraient à l'abri de toute insulte et en retour ils auraient à respecter les lois vénitiennes. Les actions seraient conformes aux promesses et le doge annonçait une sorte d'augmentation dans la fidélité comme corollaire de cette conduite réciproque. Étant l'ami de toutes les puissances, parce qu'il ne voulait s'immiscer dans aucun de leurs débats, son gouvernement ne voulait pas davantage s'avouer ou se trouver l'ennemi d'au-
(1) Il ne faut pas confondre les signataires des instructions où on trouve les noms de Carnot, de Prieur et de Boissy d'Anglas avec ceux qui inspirèrent en partie la diplomatie antivénitienne de 97. Le discours de Lallement reproduit fidèlement l'esprit desjnstructions.
cune. Ainsi se maintiendrait dans sa plénitude la neutralité qu'il s'était imposée.
La campagne de 1794 devait être glorieuse pour la France. Par Pitt, l'Angleterre était devenue l'âme de la coalition et l'Europe avait couru aux armes. La guerre contre notre patrie quoique punie par de justes revers paraissait JMs^e etnécessaire aux cabinets ; illeur semblait que l'équilibre dépendait de la ruine des républicains. L'exaltation des jacobins, la création du comité de salut public et la loi des suspects avaient surexcité les passions au dedans et au dehors. A Londres, l'opposition reprocha au premier ministre d'avoir fomenté la guerre civile en Vendée comme la Prusse l'avait fait aux frontières. Les deux chancelleries furent accusées avec autant de vérité d'avoir poussé aux massacres par la canaille révolutionnaire qu'elles avaient soldée. La diplomatie anglaise nous chercha des ennemis partout. La Hollande allait entrer en lice, l'Espagne luttait depuis un an et comptait l'emporter, dans les Pays-Bas le duc d'Yorck commandait quarante mille hommes, enfin la France ressemblait à une forteresse assiégée qu'on réduirait par la force et au besoin par la famine.
Les dissensions ne tardèrent pas à éclater entre les alliés, notre patrie jeta douze cent mille hommes régulièrement embrigadés et endivisionnés aux frontières. Cette fleur de sa jeunesse était commandée, partie par d'anciens généraux ou colonels restés fidèles à l'idée de patrie, partie par des hommes inconnus l'année précédente et bientôt célèbres. Quelques-uns, comme Masséna , Hoche , Soult et Desaix , Davout et Moreau , Gouvion Saint-Gyr et Kléber, Richepanse et Lecourbe
avaient le génie de la guerre. Dirigés par Carnot, ils furent l'objet de l'admiration universelle, même de
leurs ennemis. . p„„„;.
Trois années de guerre ont suffi, s écr.a.t Gouvion
Saint-Cyr, pour élever nos armées m niveau des meilleures
de l^ Europe. , .,
Là encore se trouvaient Jourdan, Ney et Marceau, Brune et Berthier, Macdonald, un sage dans un herosl Ce fut alors que trois fois vaincue, la Prusse traita av^c les régicides! heureuse, disait son roi, den être quitte pour un œil poelié! Carnot avait organise la victoire!
Dans les premiers mois de l'année 1795, le doge et le sénat vénitien ayant résolu d'envoyer un nouvel ambassadeur en France firent choix d'un patricien distingué par lui-même et par son nom dans les services publics Alvise Querini partit aussitôt, fin mars; .1 se présenta dès son arrivée à la Convention Admis aux Lnneurs de la séance publique, il fut autorise a s a seoir à coté du président et prononça un discours qu .1 importe de citer. Citoyen d'une république fameuse dit-il, fondée par la nécessité de repousser les barbares et qu a toujours honoré la paix, je remercie son goucrnement de m'avoir envoyé auprès d'une république qui, née àpeine, remplit le monde du bruit de son nom L^un autre honneur ne saurait égaler ceUu de ma mission. L'amitié d'un pays dont 1 existence es on.e fois séculaire s'accroît pour moi du but qm m est assigné : maintenir la paix et la cordialité entre les deux nations. Ce sera l'objet de mes vœux et de "^e^ eff»' ^^ ' ma récompense sera dans mon succès Je "i;'^^" "^ ainsi de mes devoirs envers ma patrie et je méritera.
la confiance de la Convention. Venise recherchant la paix sera heureuse de faire contribuer la victoire au
repos de l'Europe.
Le président Larevellière-Lépeaux répondit : « C'est un beau jour pour notre république française que celui où elle reçoit l'ambassadeur de l'illustre république de Venise. Le noble Querini peut en juger par ses yeux. Une vieille amitié unit les deux États. Libre enfin du joug de ses rois, la France contracte une plus douce alliance. Les deux répubUques ont eu une origine commune. Venise est grande par son passé. Elle a souvent prononcé entre les nations, et l'Occident lui a dû son salut. Des nations plus barbares que les Goths ont voulu ravir à la France son indépendance , la liberté a remporté la victoire. Lorsque la guerre n'avait pas encore prononcé, la généreuse Venise a reçu avec éclat l'ambassadeur de la république française. La France rendra générosité pour générosité. Son alliée n'a pas hésité à saluer sa fortune incertaine, elle jouira en paix de sa fortune consolidée. La France républicaine sera plus reconnaissante que la France des rois. Venise aura pour son alliée la plus sincère la nation française. Pour vous, noble Querini, sachez que la faveur dont vous étiez entouré à Venise, vous la retrouverez ici. »
Cet accueil emphatique et solennel , ces assurances excessives et perfides dans leur explosion trompèrent l'opinion des esprits politiques, à Venise. Ils crurent indestructible cette alliance si vantée, la foi française leur parut plus haute que la force des armes et l'empire de leur patrie à jamais ou affermi ou relevé.
go cnuTE d'une république.
La paix, but de leurs efforts, la France ne la voulaitelle pas, à Bàle, devenu le champ clos des luttes de la diplomatie, pour les neutres comme pourlesbell.geran s? Sa sincérité, pensaient-ils, est donc entière et .Is s en rapportaient pour la preuve aux dépêches de leur mandataire à Bàle. Le comte San Fermo niforma.t avec oin le sénat et les inquisiteurs de ses découvertes quotidiennes : « di tuUi quelle utiU scoperte che andava alla qiornata facendo. » La future campagne, et spécialement celle d'Italie, était surveillée par u. dans ses préparatifs. Le bruit d'une entente poss.ble , quoique éloignée, avec la Prusse était parvenu JU^qu a ui. Il tenait d'un grand nombre de personnes, de Bartlu lemy et des agents prussiens eux-mêmes, que la France était impatiente de signer la paix , désirant surtout la conclure avec les puissances secondaires. Mais elle persistait à dénoncer la maison d'Autriche, la Prusse et l'Angleterre comme étant ses principales ennemies. L'ambassadeur secret parlait de cent quarante mille hommes et de l'escadre de Toulon comme étant destines à l'Italie. Le plan des opérations était rédige par le général Scherer, vainqueur de Loano. Des dém^arches actives pressaient le cabinet de Turin de conclure la paix. D'un autre côté, le comité de salut public avait résolu de porter les frontières de la France aux Alpes, à la Méditerranée et au Rhin ; sur ce dernier po.n . abondait en détails. Au-dessus de tout, on entendait chasser l'Empereur au delà des monts. Le Milanais devait faire l'objet d'un triple partage entre la Sardaiene la Toscane et Venise. Ce dernier objet avait donne lieu à une communication oHicielle du gouvernement
français au roi de Prusse et à Sa Majesté Sarde. Le grand duc de Toscane conclurait une alliance avec la nouvelle république , aux conditions suivantes : neutralité, fourniture de vivres à son allié, exclusion des Anglais. La Convention, divisée en deux partis opposés, les modérés et les jacobins, en était retardée dans son œuvre, mais on pouvait la tenir pour certaine.
L'optimisme sénatorial ne trouva pas dans la direction des provinces de Terre-Ferme une complicité fâcheuse. Au contraire; la question des émigrés reparut à la suite de la belle campagne de 94 dans ses premières difïicultés et l'on dut s'en occuper à Venise. Mais les assurances données à Querini avec tant d'apparat prédominèrent sur ses vrais intérêts. Elle persista dans sa neutralité désarmée. Elle fit plus, en engageant le grand-duc de Toscane à traiter avec la république française et à rentrer dans la neutralité dont il était sorti, en remettant au ministre accrédité ses lettres de créance. Ce prince n'avait, en dehors de cet acte, adhéré à aucune des propositions de la coalition. Sans approuver les excès de la démagogie, il soutenait que toute déclaration de guerre rapprocherait les partis, même dans le sang des échafauds ou les proscriptions. Mais puisque la guerre leur a été déclarée et qu'ils sont victorieux, puisque l'Italie est vouée à la certitude de la guerre, les circonstances, disait-il, commandent de respecter les intérêts de la Toscane. Le port de Livourne était devenu, par le blocus des ports de France, de Gênes et de Naples, l'entrepôt de la Méditerranée. L'Angleterre protestait vainement contre la tolérance du prince ; les tribunaux toscans furent ouverts aux Fran-
çais et la falsification de son papier monnaie rigoureusement punie. De tels actes étaient une marche sûre vers la paix; le grand-duc s'y résolvant, chargea le comte Garletti de conclure cet ouvrage plus nécessaire certes à la France qu'à Iiii-méme ou à l'Italie.
Le nouveau plénipotentiaire et son maître furent traités de jacobins. Ne voyait-on pas en Europe, à ce moment, plusieurs souverains détrônés ou résistant avec peine à leurs armes? Bien plus, la maison d'Autriche, dont ce prince était membre, était en guerre avec la France. Ces propos restèrent sans écho à la cour de Florence. Les républicains de Paris furent transportés de joie de ce qu'un prince reconnût le premier leur gouvernement et consentît, recherchât même à traiter avec eux. Cet exemple servirait de leçon, et, à son exemple on espérait avec raison que d'autres souverains entreraient en explications, peut-être en pourparlers définitifs. Garletti fut écouté avec faveur, et dans le dessein de préserver sa patrie des calamités de la guerre comme de l'incertitude des batailles, il conclut un traité de paix et d'amitié. Son prince révoquait formellement tout acte d'adhésion, de consentement ou d'accession antérieur s'il en existait, profitable ou favorable à la coalition armée contre la France. L'ancienne neutralité de la Toscane fut rétablie sur la base du statu quo ante à la date du 8 octobre 93.
La Toscane apprit par un édit du souverain les motifs qui l'avaient porté à ne point participer aux troubles de l'Europe. Son intégrité et son existence politique lui avaient paru relever non de la bonne volonté des belligérants, mais du droit des nations et de la foi des
traités. Il prétendait continuer en cela la loi fondamenUle de 1778 interrompue en fait par une violence connue de l'Europe. Le renouvellement de l'entente avec la France rendait à la Toscane les avantages anciens: aussi, le souverain voulait-il et ordonnait-il l'exécution du traité et le maintien de l'édit de 1778. Le comte Garletti était nommé immédiatement ministre plénipotentiaire à ces fins. Introduit devant la Convention, Garletti déclara au nom de son maître que le plus beau jour de sa vie était celui où il rétablissait une neutralité précieuse. La Toscane, s'écria-t-il, veut la paix et prétend à l'amitié de tous les peuples. Elle la conclut avec la France et souhaite son extension à toute l'Europe. Le président lui répondit qu'il acceptait avec bonheur l'augure de nouveaux traités. Les peuples ne sont point faits pour se haïr. Terrible dans les combats, la France sera modérée dans la victoire.
La paix avec la Prusse, signée le 5 avril 1795, démembrait la coalition jusqu'au moment où quelques mois plus tard, le 20 juillet, l'Espagne imiterait ses devancières, vaincue à la fois par l'exemple et par les armes. Commencées par le comte de Goltz à Bâle, les négociations prussiennes n'avaient pu être entravées ni retardées par sa mort. Le second plénipotentiaire Harnier y avait bien tenté des pourparlers dilatoires dans l'intérêt de son cabinet, mais il n'était pas de taille à se mesurer avec un homme comme l'ambassadeur français Barthélémy... ni armistice, ni neutralité , ni reddition de Mayence, avait dit celui-ci ; la 'paix est notre volonté. L'Angleterre n'avait pu traverser mal-
cnuTE d'une république.
gré ses intrigues nos intérêts et ceux bien entendus de la Prusse. A la cour, le prince Henri avait favorisé l'œuvre de Baie. La paix ne sera pas honorable, mais elle est nécessaire, et il s'y était employé habilement. En réalité la Prusse y gagna une neutralité ferme, le nord de l'Allemagne dans le présent, dans l'avenir la médiation en Empire.
En Italie, on ne crut qu'au destin des batailles.
Sur les conseils du cabinet de Vienne, le roi de Sardaigne ne se laissa pas ébranler, et, l'empereur comprenant l'importance de secourir son fidèle allié, de nombreux corps autrichiens parurent dans le Piémont. Le but de cette entente était de chasser entièrement les républicains du littoral de Gênes. L'insurrection de la Corse paraissait mettre en péril la fortune de leurs armes. Vainement le roi d'Espagne offrit-il une intelligente médiation à son parent, le roi refusa, après un conseil de guerre tenu à Turin, toute proposition de paix. La guerre fut résolue des deux côtés. En France, les directeurs du nouveau gouvernement appelèrent l'armée des Pyrénées aux Alpes, premier résultat de la paix avec l'Espagne. L'hiver approchait. Poussés par leur détresse, les soldats français n'allaient qu'en être plus redoutables. La proclamation de Masséna à ses troupes apprendra mieux que tout commentaire l'esprit qui les animait alors. « Où sont, s'écriait Fillustre général, les précipices capables d'arrêter les soldats de la république ! Plus d'une fois vous avez franchi les Alpes et les Apennins et vos nouveaux camarades ont franchi les Pyrénées. Ils ont vaincu les troupes espagnoles; vous, vous avez vaincu celles
de la Sardaigne et de l'Empire. Mais la Sardaigne et l'Empire vous bravent encore. Triomphez d eux une seconde fois; que vos ennemis s'enfuient dispersés devant vous et que votre victoire nous donne la paix avec l'Italie comme les succès de vos frères d'armes nous ont donné la paix avec l'Espagne. Aveuglés sur leurs defaites, ces rois osent encore, les armes à la mam, atlronter la République ; prouvez-leur qu'il n'est point de rois dont les armes ne fléchissent devant les nôtres. Et puisqu'ils en viennent aux extrémités, faites que cette épreuve soit pour eux la dernière. » La coalition ne devait pas le permettre. Loano apprit néanmoins a l'Autriche et à la Sardaigne les suites d'une première déroute. Maîtres de toute la rivière du Ponant, les républicains s'établirent à Vado et à Savone pour y prendre leurs quartiers d'hiver, menaçant amsi toute
l'Italie.
L'histoire a de tristes devoirs. Les vainqueurs signalèrent leur entrée définitive dans ces magnifiques contrées par toutes les horreurs de la guerre. La France était appauvrie par une lutte militaire de quatre années ; son trésor et ses magasins étaient vides. On se proposa de refaire, aux dépens des pays conquis ou simplement occupés, la fortune du Directoire, assez imprudent et assez coupable pour en tirer honneur. Il le croyait du moins. Nos troupes commirent sur le territoire de Gênes, où elles devaient se présenter en libératrices, toutes sortes d'excès contre les propriétés et contre les personnes. Scherer eut vite senti qu'on dépassait toute mesure et fit procéder à des exécutions contre les plus coupables. Si de tant de maux devait naître
Ai
une consolation, c'est que les Autrichiens agirent de même. Alliés du Piémont, ils oublièrent leurs titre et devoirs. Ils allèrent plus loin dans la culpabilité, car ne manquant de rien, bien vêtus, bien nourris, bien payés, à la solde d'un gouvernement régulier qui n'avait qu a entretenir la guerre qu'il voulait inexorable, ils furent plus criminels encore. L'Italie était ainsi déchirée par ceux qui s'intitulaient ses libérateurs, en proie à la rage des uns et à la fureur des autres. C'est ainsi que se pratiquait la fraternité des peuples !