‹ Chute d'une république [microform]. Venise. D'après les archives secrètes de la républiqueChapitre 6 sur 48 · MANOEUVRES DE BONAPARTE CONTRE VENISE PENDANT LA CAMPAGNE DE · texte numérisé non relu

MANOEUVRES DE BONAPARTE CONTRE VENISE PENDANT LA CAMPAGNE DE

I Le Directoire entend bouleverser l'Italie sans autre plan que l'ap- ' plicalion du système de la République Vniverselle. - Entrevue de Foscarini avec Bonaparte d'après la dépêche du provéditeur. - Bonaparte conçoit le dessein d'effacer la République de Venise du rang des États. — Dépêche du vice-podestat Ottolini contre Bonaparre. — De l'alliance de Venise avec la France, la Turquie et l'Espagne d'après Foscari, bailli à Constantinople. II. Intervention de l'Espagne. - Dépêche de Querini, ambassadeur près le Directoire.— Réponse des inquisiteurs à Foscari. —Dépêche deQuerini contre Bonaparte. -Mémoire du ministre LaUement près la République. - Entretien de Querini avec.le directeur Rewbell. - Mission de Clarke et ses offres à Vienne. - Plaintes de Quermi sur la situation des provinces de Terre-Ferme. - Rôle personnel de Bonaparte.

Le but du Directoire en statuant une invasion en Italie ne fut pas précisément la diffusion des principes de la révolution française. Ce gouvernement sortait d'une crise qui avait failli tout perdre à l'intérieur et d'une campagne à l'extérieur qui avait à peu près tout perdu. Pauvre, discrédité dès son origine, faible, il allait se compromettre par une conduite tout aussi

faible à rétranger qu^il Tétait au dedans. Il croyait aux personnes ne croyant plus que très peu a la vertu des principes. Sauf des hommes tels que 1 austère Garnot, et il n'en comptait pas beaucoup, les membres actuels ou futurs de ce gouvernement n'étaient pas a la hauteur des circonstances. La France eût ete perdue, ayons le courage de l'avouer, si des généraux de premier ordre, quelques-uns de génie, eussent montre devant l'ennemi aussi peu de capacité qu'en déployèrent les chefs et les inspirateurs du gouvernement directorial. Obtenir la paix à tout prix avait été le mot d'ordre donné à Bonaparte, dût-il employer pour atteindre ce but la terreur, le mépris des traites les plus solennels, les assurances réitérées de paix et d amitié, tout en violant la neutralité des non belligérants. Le but, le voilà. Nul n'était plus apte à jouer ce rôle que Bonaparte, ses proclamations l'attestent.

Nommé récemment provéditeur général dans la Terre-Ferme , Foscarini fut très effrayé en apprenant par la proclamation de Bonaparte ses intentions avouées contre la ville de Vérone. Aussi se rendit-il de sa personne à son quartier général. Une conférence eut lieu entre eux, Berthier et San Fermo, à Peschiera, que le général autrichien Liptay avait abandonnée avant même l'arrivée de nos troupes désignées pour s'en emparer. Le siège probable de Mantoue était donc un prétexte au moyen duquel les Etats vénitiens allaient servir de champ de bataille, en invoquant le principe de neutralité ! Ce qu'écrivait confidentiellement Bonaparte aux directeurs donne le fond exact de sa pensée, vovons ce qu'il répondait officiellement à Fosca-

rini, représentant officiellement le sénat et le doge. Le récit de l'entrevue existe, officiel aussi, puisqu'il est de la main du provéditeur, rédigé par lui et expédié immédiatement de Vérone au Sénat par un message spécial. On avouera certes qu'il offre toutes les garanties de l'authenticité.

« J'ai vu, dit-il, le général Bonaparte; il était à « table et m'a reçu avec les marques de la plus flatteuse (( distinction. La conférence a commencé dès la fin du « dîner. Je ne détaillerai pas à Vos Excellences cette « conversation qui fut si ingrate pour moi. Je me con- <( tenterai de vous affirmer que la sagesse de vos maxi- « mes de gouvernement sur la neutralité fut exposée par « moi comme une preuve de notre amitié envers la Ré- « publique française, l'action de Vos Excellences en ce « sens, la preuve manifeste de votre loyauté et votre « respect des principes qui en découlent. Telles fu- (( rent la base de toute ma discussion. Elles ont inspiré « mon raisonnement et les réponses que j'ai dû faire « au jeune vainqueur dans les propositions formulées « par lui. La brièveté du temps ne me permet pas un « exposé plus long quoique mon devoir imposât en « faveur de Vos Excellences d'autres explications si « facilement exigibles. Je les prie dans leur bonté de (( croire à la persévérance de mes intentions pour leur (( service, mais je dois me restreindre pour prendre les « mesures nécessaires dans d'aussi amères circons- (( tances. Je vais les renseigner comme il importe sur « mon entretien avec Bonaparte et leur apprendrai (( ainsi les espérances qu'il faut concevoir pour le pré- « sent et l'état de choses qu'il faut attendre de l'avenir. »

On le voit, Foscarini était un honnête homme et rien autre. Sa dépêche est une phraséologie constante, rien de précis en ce qui le touche, des assurances générales toujours, d'argumentation politique jamais. Sans vigueur, esprit faible, usé par un horizon étroit, la voix du patriotisme, la chaleur dans l'expression des justes revendications de Venise, la vigueur menaçante dans l'invocation de l'antique gloire des Dandolo, des Mocenigo, des Morosini ou des Giustiniani, jamais. C'était bien là l'adversaire que pouvait souhaiter Bonaparte, celui qu'il se fût donné au besoin; en l'écoutant , il comprit que la partie était gagnée. Foscarini n'était qu'un terrifié là où il eût fallu le fier langage d'un Ottohni ou d'un Pesaro et leur appel désespéré à l'honneur au prix du sang. Si l'armée française se fût trouvée en présence d'un peuple en armes et disciphné, vigoureusement conduit, le génie de son chef eût seul suffi pour la sauver d'un désastre imprudemment provoqué.

Ajouter aux craintes et aux appréhensions sincères du plénipotentiaire qui lui était opposé était œuvre facile pour le vainqueur. Il y employa une ruse d'apparat qu'eût facilement traversé un esprit net et décidé. Il commença par faire grand bruit, d'après le texte du récit de Foscarini , arguant de l'asile donné au comte de Lille, ennemi de la France, et de l'occupation de Peschiera par les Autrichiens. Ces deux actes étabhssaient la violation du principe de neutralité et le désir secret de voir l'Autriche l'emporter contre nous. Le sang versé par nos soldats devant Peschiera criait vengeance et si l'on professait encore à Venise la

neutralité, le doge devait ordonner avec son conseil la résistance à main armée contre les Autrichiens. Dans le cas où le sénat craindrait de n'être pas assez fort, lui, Bonaparte, s'offrait avec ses troupes pour défendre Venise. Ce langage prouvait jusqu'à l'évidence qu'il entendait entraîner la République à déclarer la guerre à la coalition. Du moment où il avouait son désir intime aussi ouvertement, Bonaparte annonçait par cette apostrophe ou bien qu'il forcerait Venise à être puissance belligérante malgré elle après l'avoir compromise sans la consulter, ou bien qu'il trafiquerait à la paix de son honneur, peut-être de son indépendance, selon l'intérêt de la France ou ce qui pourrait passer pour tel.

Les deux pièces diplomatiques citées par nous suffisent à démontrer comme sienne, et cela dès le mois de mai 1796, l'intention de rayer la république de Venise du rang des États. Ce fut sa pensée constante aussitôt qu'il fut entré à Milan, et le projet de mai 1797 était en germe avoué une année auparavant. Le temps qui apaise les passions permet aujourd'hui d'être sincère sur ce point, et c'est le propre de l'histoire de faire ces sortes de constatations comme étant le résultat d'un examen impartial des témoignages qui les établissent.

Bonaparte était en Italie depuis deux mois à peine que déjà son génie avait conçu de payer les frais diplomatiques de la guerre par la chute de Venise. Pour y parvenir, il lui créa des torts, inventa des fautes, des culpabihtés. Il provoqua, par les exactions de ses fournisseurs véreux qu'expédiait de Paris son protecteur

Barras, les soulèvements patriotiques de Pavie et de Bresci; même de Vérone, pays libre occupe en violalion de toute neutralité et au mépris des traite .Les affirmations de paix ou d'amitié prodiguées par Lallen.ent au sénat sont un argument d^£;;^;^^ ^ général qui allait ternir sa gloire mihtaire par les conceptions détestables de Gampo-Formio. Le desir de conclure une paix définitive, mais trop hâtive annonce déjà la série des fautes diplomatiques dont la LrHère de Napoléon abonde, que l'on a trop peu indiquées, dans leurs causes surtout, et dans leur origine peuUtre jamais. A ces observations nous en ajouterons une autre, sa jalousie des généraux qu opéraient défensivement sur le Rhin et offensivement sur Sambre-et-Meuse. Mais n'anticipons pas sur le cours des événements et laissons à leur développement graduel le soin de stéréotyper la pensée première, la caduta

Protestations hypocrites des sympathies sans limites du Directoire en faveur de Venise et accusations de partiaUté en faveur de l'Autriche ou de la coalition, dirigées contre les Vénitiens, fut tout ce qu'obtint Foscarim. Ion interlocuteur osa avancer qu'il conserverait Peschiera à titre de conquête « corne paese di sua conqmsta » Ne faut-il pas, après avoir lu cet aveu être frappé d'aveuglement ou de partialité condamnable pour défendre encore Bonaparte et le trouver juste? Ou bien pour le dire innocent de l'effacement de Venise, il fau n'avoir jamais lu les documents qui lui imputent cet

attentat en propre?

Qu'ajoutait-ii encore, dirons-nous a ses obstines apo-

légistes?

j,^ niICTE n'LNE HÉPUBUQIE.

Poscarini écrivail au sénat jusqu'aux expressions eJpToy" s pa^ -n adversaire et ici sa «délité re.oa une'^Lnlie inattendue des proclamaUons connues du Vincitor. « Je ne juge pas les intentions, J. obéis aux « or 1res que j'ai reçus, j'applique les maximes de la guerre.V consulte les faits et les faits seuls d.cten Lte mi conduite. Peschiera n'aurait P- ^^ç. "" << garnison de deux mille hommes s. vous n aviez donne asile au prétendant, car le sénat n'a consenti a 1 exputrqvîe parcrainted'attirer surlui des représailles. l II a accordé et toléré des passages de troupe aux ennemis il n'a pas fait «sage de sa marine pour " "p'Lr par m'er. il ne saurait justifier sa condu. e . cnnime ..rélond.lmenl inu-Kcnle *«r U f..l do 1 . .- , chîera «uA «ne condition : déclarer la «ucrre à l hm- : tZ\ Ce demi.r point était le b.a final de t.«Ue LpTainU* et ce q«« nVait demander L«l emcnl à VenC n*me. scandale diplomatique. I« gén-^ral I ex iTà n »«. do «.« améo. 11 préludait par cH orocl. ; .X VuiU d« ees olaectio,^ ou de «. U»^^ «>lèrc.. in Dorh.nl «.. dc« lerm«« »i |>eu équivoques. .1 cher-

S\ uLp^^ur k p««é Cl pour ravcmr. MM ÏSlu entrer à W,x.nu. .ou. ,>e»; il f^"^», -^-^^J^^

mot, co^iverl* aQn •!«* ''^»''^*^'- ''.'»"' 'f^^'^^'T^Ïc Lnce d.«. rcfu» e*«..yé. «u «.rl.r d* l^n'^^^^^f^ 1 prov*.lile«r. Bonaparte .xigea ^T;'"'^^ Z Jiat do « denjier *ur l« q«e^-- po^ Plui cl qu'il n'«pptirtçn»il po* à FoJcann. ac nr «ns ravU préalable de «on gootorncmenl. F*uto de

^Z,^Vr -^^'"^ M***^"* *"»'^'-*" * "^'"""^ ''

VKNISE.

• «^fo x% ppiit-on discuter ,„ fara nel corso di questa ^^^'^^^Virecio^'^'l après une telle déclaration sur l '«.l at•^ e ^ l„, Bonaparte seul conçut lu h^Ue de la^^ p^^^ ^^^

vénitienne et se P^^^* * VT^e'^ployanl la permovens en son pouvoir, fût-ce en y emp j fidi;. La préméditation es patente ^^ ^^^

La perfidie, disons-nous ! Ce n e.t po. ,.,j

elusioE de la conférence '^^^J^H'''^:,, Vérone, le les prétendus moyens de s^n^^'^f^^ ^,,,, et la part

rôle de ses troupes, »f*.f .^^'^''!! ^ .^ aux soldats nade dignité qu'il voulait bien accorde^ a ^^.^

gueur fasse a la !^»^ ^ '« j^ ,^ i^aiter en pays connoulre, peu ""P"''^'?' •/,^^.; 7,^ le comte de Lille «ui« (IV P-rcc <iu'-»c '"*'^ "'-T... avait protesté .'ur ni. rep^é.^n.ati<ln. J^«.,;'^ tvîenne.'obéi à

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Il laMÉ

cours au ministre Lallement restait sans eflet. Aussi le doge avait-il informé de ces faits son plénipotentiaire à Milan ; pour convaincre le Directoire de la véracité de ses observations il joignait à la présente les dépêches du provéditeur général de Terre Ferme, du résident de Milan, du représentant de Rovigo comme celles reçues récemment de Legnano et de Brescia.

Le 25 du même mois, Ottolini lui ayant mandé le renouvellement des exigences et des violences de nos troupes, le doge écrivait de nouveau à Querini. Toutes les déclarations d'amitié que lui prodiguait notre gouvernement en les renouvelant ne pouvaient empêcher la continuation de ses griefs. Loin de justifier les prévisions flatteuses de l'ambassadeur vénitien, les chefs divers de l'armée française ne songeaient qu'à envahir la Terre-Ferme, à y étendre leurs campements, à s'emparer même de la navigation de l'Adige et à en bouleverser le régime économique. Les conférences tenues avec le ministre français et avec le général Rampon n'avaient produit que des paroles. Depuis deux mois, ajoutait-il, ce sont nos États qui approvisionnent les troupes de ce belligérant. Nous avons des contrats avec le roi de Naples relatifs à la cavalerie de son armée, comme il ressort du traité dont je vous envoie copie; nous les avons communiqués au mandataire français, il n'en a pas moins persisté à s'approprier les rations destinées aux autres. Un de ses chefs, le colonel Vialle, s'est rendu avec un détachement à la villa du marquis Terzi pour obtenir par la force les eff'ets appartenant à l'archiduc Ferdinand d'Autriche. Ce n'est qu'en employant bien des détours propres à

arrêter cette intervention à main armée que Terzi a pu obtenir sa tranquillité; encore a-t-il dû promettre de les faire remettre aux frontières du Milanais. J'en dirai autant des médailles de ce prince à Bergame ; encore est-il partien promettant de revenir, il considère tout comme propriété milanaise et devant revenir aux représentants de ce pays à titre de propriété nationale. Les princes n'auraient plus droit à aucune possession personnelle! Le doge ne pouvait admettre ce principe. Toujours vigilant, Ottolini cherchait à relever le courage du sénat et ne cessait de l'encourager à se défendre. Les inquisiteurs d'État lui promirent toujours de veiller au salut et à la défense de Venise, louant ses efforts et ceux de leurs fidèles sujets de Bergame. Mais ils continuèrent d'insister sur le caractère purement défensif qu'Ottolini et ses principaux subordonnés devaient toujours donner à leurs actes. Toute leur sollicitude, et ils la voulaient absolue, devait consister à contenir les sentiments d'irritation du peuple. Tout mouvement prématuré est constamment dangereux et pourrait, selon les circonstances, devenir fatal. Le plan des choses militaires exige de l'ensemble et de l'entente; les inquisiteurs formulaient ensuite leurs prescriptions sur l'organisation des troupes, le choix des ofliciers et l'armement, soit des troupes, soit des points fortifiés.

Les publicistes italiens. Botta tout le premier, ont écrit que le Directoire offrait à l'Empereur, en 1796, un dédommagement pour les Pays-Bas qu'il réservait à l'action de sa politique. Mais ils en ont signalé l'inspirateur. C'était principalement à Bonaparte, ont-ils dit,

quon devait cette idée. Les contemporains ont le droit d'être écoutés. L'Autriche eût reçu la Bavière et toute la Terre Ferme ou du moins une partie des provmces vénitiennes. La presse de Paris, aux gages des ministres, accusait nos alliés candides d'usurpation sur les territoires de TEmpire ! L'Istrie et la Dalmatie étaient le gage de la future entente. Ces propositions déplorables ne surprirent pas le cabinet de Vienne, sa pudeur cependant s'en alarma. Avoir un résident qui parle tous les jours de paix et se partager les dépouilles d'une puissance neutre était un acte trop criant pour tenter la classique prudence des Habsbourg. La Bavière fut donc repoussée comme un présent sacrilège ; c'était un feudataire docile et la Prusse appuyée sur le collège des princes pouvait en appeler aux stipulations de la paix de Tescheriy qui datait de dix-huit ans à peine. Ses signataires vivaient en partie. C'était une proposition compromettante, et on n'avait pas perdu dans l'étatmajor autrichien l'espoir de reconquérir par le sort des armes les possessions impériales en Italie. Les succès de l'archiduc Charles en Allemagne étaient une compensation aux défaites de Beaulieu et de Wurmser, on

le croyait du moins.

Lallement reçut ordre de changer de tactique, et la diplomatie française avec lui; réduit à la combattre encore puisque ses offres étaient rejetées, le gouvernement français en appela à une intrigue maladroite. Il s'était découvert et avait compromis, par des négociations qu'il faut flétrir, ses triomphes mihtaires. Sa corruption l'entraînait à des équivoques faciles à juger parce que les intéressés nous en ont laissé l'historique.

La part de Bonaparte, si contestée à tort, ressort des récits des contemporains. Le vice-podestat de Bergame, dont le patriotisme mérite comme sa perspicacité tant d'éloges, Ottolini le dépeignait, dans une de ses dépêches, sous des traits reconnus vrais aujourd'hui si on veut bien ne pas se laisser éblouir. 11 le donne comme présentant tous les caractères d'un héros conquérant ou plutôt d'un tyran. La victoire était son idole, il lui sacrifiait tout, comparable seulement à Cromwell et à Robespierre, une sorte de Barbare prêt à tout renverser et à tout détruire pour favoriser l'établissement d'une république universelle. Toutes les conversations qu'on apprenait de lui le montraient comme ne devant jamais pardonner à la sérénissime l'accueil qu'elle avait accordé aux émigrés et Ottolini, entrevoyait dans l'exécution de ce principe du droit des gens le texte de futures récriminations. La débonnaireté de certains généraux dont il donne les noms ne le trompait pas et il qualifiait l'œuvre des Français en Itahe, tant pour les affaires territoriales que pour l'enlèvement des objets d'art, a questi moderni Vandali. Nos déclarations ne se reproduisaient pas dans les faits (1).

Les négociations réelles, qui eurent lieu à Constantinople, par l'entremise officieuse du Reis-Effendi de la part du Directoire auprès du baile Foscari, méritent d'être racontées ici. Nous en avons un récit officiel au sénat et dont la véracité est confirmée soit par des actes d'origine française soit par la confirmation même de Foscari ultérieurement.

(1) Dépêche du commencement de juillet.

nnuTE d'une république.

Le ministre ottoman le fit entretenir des affaires d'Italie en traitant de la crise politique de l'Europe et lui fit déclarer la nécessité où se trouvait pour lui le sénat de prendre un parti et de se soustraire ainsi aux menaces dont la république de Venise serait un jour l'objet. C'est en vain, dit-il, que Leurs Excellences se flattent de pouvoir soutenir longtemps une existence politique d'isolement. Elles seront obligées malgré elles de faire cause commune avec les autres puissances et il concluait : il n'y a pas de meilleur moyen que d'en venir à une alliance entre la Porte, la France, l'Espagne et Venise. Ces ouvertures ont été faites par le ministre turc au drogman Ralli, directement.

Les réponses de ce dernier furent à la fois prudentes et conformes aux maximes de notre droit public; ne confiant rien au hasard, Foscari put se convaincre qu'il ne s'était pas trompé.

Appelé lui-même par le ministre de France, qui lui manifesta l'intention de l'entretenir très secrètement, il s'était rendu auprès de lui. Après les témoignages ordinaires de bienveillance, ce dernier lui réitéra les intentions du Directoire exécutif de persister dans l'intimité où l'on était déjà. Mais il lui avoua avoir reçu mission expresse de lui en fournir une preuve irréfutable en lui proposant officiellement une alliance défensive à laquelle, assurait-il, adhéreraient bientôt la Porte et l'Espagne. C'était le seul moyen qu'aurait Venise de se soustraire aux projets des deux cours impériales de Russie et d'Autriche qu'appuyait si efficacement l'Angleterre et dont le but consistait à entraîner la République à entrer en ligne. Il priait Foscari non seulement d'instruire le

sénat de ces ouvertures mais d'en obtenir des instructions formelles. Ses pouvoirs devaient être entiers, les négociations très secrètement menées. Le Directoire entendait combiner un traité qui non seulement formulerait des garanties propres à assurer dans tous les cas l'existence de la Sérénissime République mais lui assurerait des avantages importants : « ma nel procurare altresi alla stesa importanti vantaggi. » Cette conversation était donc analogue à celle tenue par le Reis- Effendi au drogman et on peut en déduire la conviction que les deux gouvernements de Turquie et d'Espagne s'étaient concertés entre eux en cette affaire.

Foscari se contenta de remercier son collègue de ses offres et de voir dans son langage une preuve de l'amitié du gouvernement français à l'égard du sien. Il lui répondit que toute discussion serait incompétente de sa part, une telle affaire devant plutôt se traiter à Paris ou à Venise avec les ministres respectifs de France ou de la République. Verninac n'admit pas cette retraite et, l'interrompant, le supplia d'ouvrir aussitôt la négociation avec son gouvernement, en restant dans les bornes du secret. Foscari n'eut pas de peine à le promettre. Il informa cependant le sénat que la Porte et plusieurs ministres étrangers avaient eu connaissance de ces pourparlers devenus comme publics pour eux. Il engageait donc la seigneurie à ne lui répondre que par un courrier exprès afin de garantir la sécurité des réponses à lui envoyer. On éviterait par là de savoir le Reis-Effendi nanti d'une copie, comme antérieurement, des conversations ou des actes diplomatiques. La sécurité n'existait plus pour le baile, en ce qui louchait à sa

92 cncTE d'une nÉPUBUOfE.

correspondance, et il se sentait pour lui-même surveillé par tous ses collègues. 11 craignait de savoir un jour , es plTs d'expédition, en dehors de la poste française, entrés et copiés par lesaffldés du cabinet de Vienne. 11 se proposait désormais de recourir à la langue française en employant en outre un chiffre manuscrit de ce diôme malgré sa difficulté probable à s'en servir. S s ommunicaUons ultérieures auraient comme la près n les objets suivants : les tendances des principale» cours de l'Europe , la vraie condition de la politique a adop er pour l'avenir. 11 terminait en attendant du sénat es instructions nécessaires pour refuser ou accepter les

offres de Veminac. .

Ce dernier ne s'en tint pas à cette entrevue, i fit des propositions sous forme de note officielle. L ennemi commun, y était-il dit, est l'Autriche toujours envieuse des provinces de Terre Ferme et portée a dominer 1 Adriatique. L'alliée de son ambition est la Russie qui avoue ouvertement le partage de l'empire oUoman. La Grèce est le théâtre des manœuvres ouvertes et la Kepublique vénitienne sera le prix d'une entente des deux cours de Vienne et de Pélersbourg. Où le sénat rouvera-t-il alors le moyen de conserver Zante, Céphalome Corfou et autres clefs de la mer Ionienne? La seigneurie n'a d'autre salut que la confédération proposée par le Directoire, le zèle de son bailli suffira pour la

convaincre. . . „;„,,„

Le doge répondit, au nom de la seigneurie, quoique en réalité ce fussent les inquisiteurs et le conseil des sages qui eussent dicté les doctrines exposées à Foscar. à Constantinople. Mais avant d'apprendre par les dé-

pêches envovées à Querini la substance de ces actes, voyons ce que le Prince de la Paix avait conseille de son côîé aux plénipotentiaires de Venise accrédites près de

'""Almoro Pisani et Bartolomio Gradenigo, appelés en conférence par lui, furent invités à ^^^'^'^'''\: "^^^^ la surprise que leur causa cette communication inattendue, de leur amitié pour la France et de la nécessite qu'avait leur État à s'allier à elle. Le résultat unmedia serait une alliance avec l'Espagne et le ministre de Madrid en vovait deux preuves dans 1 expulsion de Vérone du comte de Lille, comme dans 1 armemen extraordinaire que faisait la Sérénissime. Il conjurait ses conseillers de ne plus tourner leurs regards vers la maison d'Autriche, afin d'acquérir par la hgue propos e les seuls avantages sûrs qu'elle pût réaliser. Les malheu des autres États d'Italie devaient lui servir d'exemple et de leçon. La suite de la confér-ce .^-lU développer cette manière de voir. Les charge, d affaires se contelitèrent de poser quelques réserves, d arguer du principe de neutraUté, nièrent les armements qui S aien' pour objet la sécurité de leur capUale e a prirent la rupture des négociations avec 1 Angleterre lo" les efforts n'avaient pas tardé à se i^d.iire sur mer, pour l'Espagne par exemple dont le port de Cadix et la flotte venaient d'être bloqués.

Un lauKage conforme était tenu a Pans par le ministre de^ affaires étrangères; à Brescia, que nous occupions au mépris des traités, par BonapaKe en con fidence avec le provéditeur général Battagha, attestation d'un plan habilement concerte.

Le doge ne répliqua point aux ouvertures de Paris avant la fin du mois de septembre; au début du mois d'août et durant ce mois il correspondit cependant avec Querini. Ses dépêches portaient sur des explications à fournir relativement à des faits d'ordre secondaires. Cependant elles mentionnaient toutes les occupations territoriales dont Bonaparte s'autorisait et contre lesquelles, de son côté, la seigneurie protestait. On y relevait les erreurs du ministre Delacroix, on le rappelait au respect des traités, on lui donnait les satisfactions compatibles avec l'honneur et le sénat les portait jusqu'à la faiblesse. Sous forme de Promemoria, on exphquait, en vertu de conventions bien antérieures, le passage des troupes étrangères auxquelles on opposait avec simplicité les prises de possession effective que se permettaient les généraux français et les innombrables campements qui en découlaient.

Pouvions-nous vraiment nous plaindre de ces constatations? Et lorsque le sénat apprenait les licences de notre général en chef, licences qui portaient sur tout, avions-nous à trouver étonnant que ces faits fussent l'objet de communications diplomatiques aux cabinets? Cet historique existe sous cette forme et il devrait être lu par les apologistes de Bonaparte.

Les inquisiteurs répondirent à Foscari dans le courant d'août et laissèrent copie au conseil des Sages avec faculté pour ceux-ci de corumuniquer leur acte au sénat, s^lon qu'ils le jugeraient convenable. Le 9 septen^bre, le bailli apprit par dépêche les réflexions qu'avait faites le sultan en son conseil des ministres au sérail et l'expédition qui s'en était suivie de la part du Reis-Effendi

sous le sceau ofTiciel. L'exposé de la situation militaire de Venise comme puissance maritime l'avait frappe dans un sens défavorable, il aurait cru à une force plus active et partant plus effective. Toutes les répliques du drogman à celte appréciation étaient restées sans effet. L'impression de la Porte était telle , ajoutait Foscari , que la ligue projetée entre Venise, l'Espagne, la France et l'empire ottoman deviendrait plus difficile à traiter. Il donnait cette opinion pour sienne et laissait a ses chef le soin de conclure; leur pénétration leur conseillerait le parti à prendre.

Les inquisiteurs étaient sous l'impression de ce rapport lorsqu'ils reçurent de Querini une dépêclie des plus graves. Son auteur recommandait de n'en rien révéler au Sénat, afin de ne pas le compromettre « corne perche le penetrazioni potrebbero compromettere il nobile stesso ... Querini n'avait que l'intérêt de son pays en vue, la suite des événements l'a prouvé , et son nom reste attaché aux glorieux efforts des patriotes de-

voués. j> u j 1

Une question de finances le préoccupe d abord : le

paiement par le ministre des finances, en vertu d'ordres reçus des dettes contractées envers des Vénitiens ou des étrangers présents dans les Etats, pour l'acquit des contributions de guerre ou pour autre motil, par les armées républicaines depuis leur entrée en Italie. Aux obstacles qu'il a rencontrés , Querini entend répondre par sa prudence, car le Directoire n admettait pas autre chose que le secret sur sa détresse financière et les explications fâcheuses qu'entraînait sa discussion. L'ambassadeur trouva un négociant de

96 cuuTE d'une république.

Gênes pour assumer le poids de la dette, comme créancier particulier, et un député, ami des ministres pour en préparer la rentrée. Il lui fut dit nettement qu'on ne paierait rien. « La ferme volonté du gouvernement a était que les armées d'Italie ne devaient rien coûter « au Directoire et que les Vénitiens réclamaient en vain « un argent quelcomiue... Le député fit observer Fm- « justice d'une pareille détermination à l'égard d'une « nation amie et neutre, la nécessité pour le gouver- « nement de ne pas causer une toile désillusion et la « possibilité, si on l'adoptait, de voir dans l'avenir susce pendre toute fourniture aux armées françaises. » Peut-on vraiment tracer un réquisitoire plus amer, et ce simple exposé ne suffit-il pas à condamner la tactique

des directeurs ?

Il fut promis d'en parler à Bonaparte, moyen d ecarter une solution juste. Les appels à l'amitié et à la neutralité n'eurent pas d'autre résultat.

L'ambassadeur avait api)ris que les députés italiens de Milan et des légations (Bologne, Ferrare), en mstance depuis deux mois pour obtenir, soit d'accord soit séparément, le droit de manifester leurs désirs politiques selon les promesses à eux faites par le général Bonaparte avaient obtenu : une réponse. Le ministre des affaires étrangères les avait appelés pour leur signifier la volonté du gouvernement français. Certes, on cherchait des amis en Italie , mais ils devaient être gens utiles; on n'entendait pas compromettre celui-ci en donnant des garanties pour le compte de chaque cité prise isolément, on ne voulait pas se lier à ceux dont la faiblesse aurait pour consétjuences de ne pouvoir

orfianiser une force de résistance. Le ministre avait donc la mission de leur apprendre que si les cites en instance voulaient s'unir ensemble pour former une seule république « volessero unirsi insieme a formar una sola Republica » alors le Directoire la garantirait dans son indépendance et sa liberté.

Le 7 septembre, Querini revenait sur les premiers faits pour parler de la corruption de ceux qui offraien d'aboutir à une liquidation conditionnelle; 1 un des directeurs qui voulait faire la fortune dun parent lui promit son intervention. L'ambassadeur le constate en ces termes : ne dovesse esser fatto partecipc un suo parente del quale formar voleva la fortma! Nous n insis-

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Appelé par les inquisiteurs, l'ambassadeur put écrire

de -Turin ce qu'il avait appris d'un aide de camp de Bonaparte; ceci importe et pour le général lui-même et pour les aveux militaires. Si l'on avait voulu violer a Venise la neutralité , comme l'ont prétendu les publicistes français adonnés à la lecture de la correspondance du général en chef non contrôlée , jamais occa- ^ sion ne s'était montrée plus favorable. La preuve la voici d'après une lettre intime de l'adjudant colonel Vid à ùii membre du conseil des Anciens. Querim en eut connaissance par un ami du secrétaire particulier deVial, moyen diplomatique toujours en usafee dans les ambassades pour pénétrer Je^^ecrets ou les projets des chers collègues; son intérêt 'C entra, a le ministre à le transmettre par courrier spécial aux inquisiteurs. Il spécifiait que le narrateur avai écrit deux récits, l'un officiel pour le Directoire et 1 autre

particulier pour ses amis des deux chambres. C'est ce dernier qui fut analysé par Querini.

L'armée, disait Vial, est essentiellement diminuée à la honte de nos victoires. Vingt à vingt-cinq mille hommes encombrent les hôpitaux. Nous n'en avons pas plus de trente mille actuellement dans les rangs. Bonaparte projette de mettre son quartier général à Vérone, cest une idée folle, car s'il voulait calculer nos moyens actuels en restant dans les limites d'une tactique prudente il verrait que ces troupes suffisent à peine pour rester sur la défensive. De leur côté, les Autrichiens commettent d'aussi graves fautes. Nous annonçons toujours que nous allons recevoir des renforts, mais vous savez que les dix-huit mille hommes venant de la Vendée se réduiront de moitié par les marches. On organise à Milan une sorte de milice, mais ce ne sera qu'une garde nationale sédentaire. La peur des réquisitions a fait là de l'émigration un système. La suppression des agents militaires, sorte de voleurs en place, n'a fait que changer l'espèce des voleurs; la rapine est partout. Un revers serait le signal de notre destruction. Financièrement, nos dépenses sont de douze millions par mois ; nous sommes débiteurs des Vénitiens. Officiers et soldats ne perçoivent jamais l'intégralité de leur solde. La désertion est considérable et la haine contre Bonaparte est absolue partout Les convalescents ne veulent plus revenir à l'armée , ils parlent hautement de la nécessité d'en venir à la paix. La masse mugit contre Bonaparte et malheur

à lui s'il était vaincu !

Querini annonçait personnellement que les Barbets

comptaient fermer les passages en Savoie durant l'hiver, afin de ne laisser à l'armée qu une seule voie de ravitaillement, la rivière de Gênes. Sir Jacson, ministre d'Angleterre à Vienne, comptait que la marine de son maître saurait arrêter la flotte française de transport. Le Directoire se sentant pressé de tout côté fit offrir à nouveau son alliance à la république de Venise par son résident. Le 27 septembre, Lallement présenta à la seigneurie un mémoire détaillé. Il rappela les notes adressées par Foscari et qui eurent pour résultat une conférence tenue à Venise même. L'amitié de la France fut un texte inépuisable sur sa bienveillance et cependant le Sénat n'avait pas encore répondu. La maison d'Autriche environne ses États dont elle est avide, seule, la République française les lui conserve. Ignorer les plans de la Russie sur l'empire ottoman n'est plus possible. Si ses idées d'ambition se réalisent, les îles vénitiennes deviendront la proie du vainqueur. L'Angleterre, toujours cruelle et avide, cherche à ruiner le commerce national et à présider au partage des dépouilles en Orient. La coalition ne pardonnera jamais le refus de participation à sa politique. L'Autriche ne cache plus ses prétentions; elle veut se dédommager en s'emparant de la Terre Ferme, équivalent des territoires que lui ont enlevés ses défaites.

L'Europe entière prévoit ces faits et l'annihilation qui s'ensuivra pour la seigneurie. Le sénat montrerait plus de délicatesse que d'intelligence à persister dans sa neutralité, ce système n'a plus aujourd'hui de crédit ma questo sistema di probita piu non esiste, La Pologne est un argument sans réplique, ce sont ses voisins et amis

400 cnirTE d'une répubuoue.

qui l'ont partagée entre eux, réquilibre est aujourd'hui rompu, aussi le Directoire vous offre-t-.l 1 allmnce du peuple français. Elle est facile à conclure par 1 envoi d'un plénipotentiaire à Paris. Les victoires de ce peuple et la force qu'il en a reçue, Venise en profitera.

Le Directoire stipulera une paix générale pour le continent et le sort de f Italie sera décidé. La France devenue l'alliée de Venise emploiera ses forces a la défendre contre ses ennemis et sa loyauté présidera à de nouvelles destinées. Si , au contraire , la république laisse échapper l'occasion de s'affranchir à jamais de l'ambition impériale, elle succombera aux dangers qui la menacent. La France ne saurait agir en faveur d une puissance qui aurait rejeté son alliance ainsi réitérée , or elle est la seule en Europe à pouvoir assurer son avenir. Certes, ce langage était pénible à l'ambassadeur, mais la loyauté de sa nation et l'intérêt de sa politique

l'y obligeaient. ,

Le ton comminatoire de ce document n échappera pas au lecteur. On y voit le Directoire préparant 1 avenir et mieux, organisant les projets les plus habiles croyait-il. Pendant ce temps, Bonaparte éblouissait Baltaglia à Brescia occupé par nous. Les sages délibérèrent. Ils maintinrent le respect de leur neutralité désarmée, estimant que la paix avec l'Autriche importait à la France à titre de belligérant. Venise étant en paix générale avec toutes les puissances, ils se demandaient avec raison de quel droit ils étaient mis en demeure d opter Un État indépendant est-il donc contraint de combattre lorsqu'il est hors de cause dans ses intérêts Peut-on l'astreindre à opiner comme un gouvernement

étranger? Un État indépendant ne doit-il plus rester libre dans son indépendance? De qui émanait la proposition d'alliance? d'une nation dont les chefs avaient voulu organiser une ligue contre l'Empereur beaucoup plus pour eux-mêmes que pour l'Europe? Où était en cela l'intérêt de l'équilibre? On comprenait bien le but que poursuivait la France, on cherchait vainement celui de Venise.

Les armées françaises avaient obtenu des millions par de fausses nouvelles, Clarke avait suggéré au ministre autrichien Gherardini d'occuper la Dalmatie et on parlait d'amitié, de reconnaissance envers le Directoire qui présidait au démembrement anticipé de la République. En Italie, Gênes était promise comme indemnité au roi de Piémont, on avait violé, dans l'exil du comte de Lille, le principe du droit des gens, le sanctuaire de Notre-Dame de Lorette avait été pillé, le mont-de-piété de Milan et celui de Bologne l'avaient été aussi, la Toscane envahie afin de chasser les Anglais de Livourne, voilà pour l'extérieur de Venise. Quant à cet État, Brescia restait aux mains du général en chef qui y résidait au mépris de toute convention, Peschiera avait le même sort et Vérone était menacée d'une occupation égale.

Qui avait exécuté les mesures militaires condamnablés? Bonaparte. Qui les avait conseillées ? Bonaparte. Qui les avait conçues la plupart? Bonaparte. Qui dictait aux fonctionnaires vénitiens le discrédit de leur gouvernement? Bonaparte. Qui désorganisait la péninsule en la réorganisant? Bonaparte.

Quelle confiance pouvait-on accorder à cet homme

cnuTE d'une république.

et à son gouvernement? aucune. Quel fondement y avait-il à faire sur les promesses des deux? aucun.

Depuis la ligue de Cambrai , l'Autriche n'avait commis aucune offense contre la République; elle avait secondé ses luttes contre les Turcs et toujours fidèle à son alliance avait repoussé tout projet de démembrement mis en avant par les autres États. Marie-Thérèse en avait révélé, et s'y était refusée. L'Empereur actuel avait agi de même lorsque le plénipotentiaire français Glarke avait offert la Dalmatie à son ambition. Les sages estimèrent donc que si les victoires des Français ne conseillaient pas de seconder l'Autriche, la loyauté de cette dernière commandait de rester toujours neutre.

Le Directoire, stimulé par les instances de Bonaparte autant que par sa politique propre, apprenait à Querini ses vues définitives dans l'entretien de ce dernier avec Rewbell. Inquiet de ne pas recevoir une réponse rapide aux propositions de Lallement, le directeur accusa le gouvernement vénitien d'avoir laissé s'introduire dans le conseil des Dix des personnes connues pour leur attachement à l'Autriche. L'inimitié contre les Français allait en augmentant dans la province de Terre-Ferme et le conseil la favorisait. Querini réfuta ses assertions sans pouvoir le convaincre. On s'inquiétait à Paris des manifestations religieuses et dans l'effervescence des événements on protestait contre les processions alors que la pratique de la religion permettait, d'après l'ambassadeur, d'éloigner les classes populaires de la discussion des affaires politiques. H affirmait en outre la loyauté de son gouvernement et l'opposait à celle du Directoire. Rewbell répliquait en

regrettant les maux de la guerre, les suggestions qu'elle inspire, les campements de l'armée française mais il les déclarait nécessaires dans l'état réciproque des puissances en présence. L'aveu de la chute de la république, le voilà sans artifice (1). On avait recommandé, continua-t-il, la modération et l'on comptait sur l'avenir. Il insistait sur la nécessité de s'entendre et pressait le ministre de décider la seigneurie à s'unir contre la maison d'Autriche afin de ne pas rester isolé devant son ambition. Celui-ci le renvoya aux déclaralions antérieurement développées à Verninac et à Lallement (2). En les acceptant, Rewbell exposa le but toujours voulu à Paris, la paix à tout prix. Ce prix, quel serait-il?

Que faisait-on à Vienne dans les négociations officielles? Cet examen mérite une étude spéciale, que nous ferons ultérieurement, sur les dépêches du comte Grimani.

Querini n'avait pas terminé ses plaintes dans son entretien avec Rewbell. Les actes de violence accomplis par nos troupes l'obligèrent à signaler particulièrement le pillage de la douane, à Desenzano, celui des propriétés privées, et, de la part de la soldatesque, des viols. La vie était devenue presque impossible dans les

(1) Le texte italien porte que Rewbell annonçait déjà pour toutes les villes des États le pavillon tricolore de la France sur leurs remparts. « Che non doveva dargli alcun ombra se il paviglione francese fu piantato suUe mura délie venete citta. » Les défenseurs du Directoire, Thiers lui-même, ont-ils jamais lu cette dépêche? Il n'y paraît guères ; nous concevons leur embarras.

(2) L'exposé qui précède a fait connaître l'esprit des négociations et le texte des points discutés.

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pays de Brescia et de Vérone. Dans ce dernier, un immense incendie avait dévoré des villages entiers, et, poursuivis par la famine, les habitants des campagnes s'enfuyaient. L'armée française ressemblait à une tempête qui renverse tout sur son passage ; la mendicité et la misère étaient les souffrances générales des populations, alors que l'hospitalité avait été généreuse. Le sénat n'était intervenu que pour exhorter ses sujets à la patience ; or les exigences croissaient avec la facilité des concessions. A cela que répond le Directoire? Il semble par ses vagues déclarations affirmer que la victime est l'auteur de ces désastres et de ces injures. Le général en chef toujours irritable et irrité se conduisait en homme qui paraissait vouloir aggraver les maux de la guerre. Entré dans Vérone à coups de canon, il s'emparait des clefs de la ville, détruisait les batteries vénitiennes, y substituait les siennes, s'emparait des magasins, vidait les arsenaux, démolissait les moulins, brûlait les châteaux, mettait garnison partout en chassant les troupes de la seigneurie. Brescia, Legnano, Peschiera, Bergame et Bassano voyaient les drapeaux français flotter sur leurs remparts. L'étendard de Saint-Marc paraissait une insulte là où il avait été une gloire, Bonaparte voulait régner en souverain loin de sa patrie sur des pays occupés sans droits et en invoquant les traités. Le Directoire l'applaudissait sans se douter qu'il se donnait un maître.

L'Italie était un camp, Bonaparte avait invoqué le souvenir d'Attila et justifiait sa propre appellation!

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