INSURRECTION DES PROVINCES DE BERGAME ET DE BRESCIA
De l'inilialive et des fautes politiques de Bonaparte. - Injustice des reproches d'ancien régime faits à la constitution vénitienne. - Partialité de Jomini, pourquoi. - Mission d'un émissaire brescian au Comité de salut public sur la création d'une république iombardo-vénitienne. - Bonaparte fait révolter les provinces de Terre- Ferme après Léoben pour avoir occasion de la livrer à 1 Autriche - Révolutions de Bergame, de Brescia et de Créma -- Maanifiques dépêches des fonctionnaires du sénat sur les cabales de Bonaparte. - Aveux de Lallement au procurateur Pesaro. - Bonaparte ne dissimule plus son esecranda e turpe perfidta, soit par ses actes, soit par sa correspondance officielle de Gontz.
La campagne de 1797, ouverte par les victoires de Rivoli et de la Favorite, Bonaparte résolut de s'emparer effectivement des provinces de Terre Ferme. L'Italie, morcelée en pays distincts, était une proie désormais facile; général victorieux , il allait oser ce qu'en dehors de Frédéric Barberousse et de Charles-Quint nul n'avait tenté, et lui, soldat de fortune modeste, régner en souverain, soit par la force des armes, soit par le prestige des principes de la révolution française, sur le plus beau pays de l'Europe. Cette terre traditionnelle des beauxarts et des grands souvenirs, il entendait la faire sienne et la pétrir de ses mains, quelques moyens qu'il fallût
employer. Le présent lui importait seul, il smquiéta peu de l'avenir, attendait tout de lui-même et se d.sa. que la gloire militaire couvre tout, absout tout. Helas ! ce jeune homme de vingt-six ans connaissait par les lacunes de son génie la faiblesse des autres et ne redoutait pas qu'un Tacite indigné de «on œuvre vint la montrer politiquement, sous son vrai jour. Il s esi t'omp ^e'pendLt pour l'honneur de l'Italie , du patîiotiLe eîde l'histoire. Les dépêches d-grand^ fonctionnaires de la république, certaines délibérations de sonlat, les actes diplomatiques de ses ambassadeurs ceuxdeQuerininotammentsufflsentavengerVen e « incriminent Bonaparte et nos historiens les on rejetes
Avant de pénétrer dans les Alpes Noriques et les défiles de la Carinthie, le chef des armées républicaines mterpréta les refus réitérés d'alliance que venait de faire e sénat comme une tendance à se déclarer plus tard pour l'Autriche. Il résolut de se mettre en garde contre ceux dont il redoutait tout, aussi peu sincère au fond aue violent dans les formes. 11 parla d'assurer ses der- Ses, supposa gratuitement que les milices levées par ô toli^i à Bergame et par Mocenigo à Brescia formaien un armement clandestin. Tout cela n'était plus un droU d^ puissance neutre, mais une intention mal déguisée d'opérer un soulèvement dans les ^^y^S^^';^ bu était indiqué au cas de revers militaire, fermer routes d'Italie aux Français vaincus et peut-être les massacrer durant les opérations. Des souffrances imposées il n'était pas question : Les exactions commises et les attentats contre les personnes en pays am. ou neutre, Bonaparte les ignorait quand il ne les niait
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pas officiellement. Et cependant ses protestations contre les déprédateurs ou les voleurs des services administratifs sont de sa main, se retournent contre lui expliquent par leurs constatations le degré d'infamie auquel étaient parvenus certains hommes du Directoire par euxmêmes ou par leurs clients.
Les erreurs ou les vices d une constitution qu'ébranlaient nos principes ont été exploités contre Venise par des historiens renommés, complices inattendus de Bonaparte. Ils ont donné les provinces de Terre Ferme comme autant de proconsulats ou s'enrichissaient par des exactions continuelles les patriciens que le Sénat envoyait pour les gouverner et ceux-ci comme autant de Verres. Les libertés municipales y auraient existé à l'état embryonnaire, la noblesse avilie y aurait vécu au niveau d'une servitude devenue générale pour tous sous le joug des patriciens de la capitale. La classe des nobles de province aurait été affaiblie par des divisions constantes émanant de la Seigneurie et le gouvernement officiel aurait eu la terreur pour moyen, pour système, pour but. Enfin, les forces militaires composées de mercenaires prouvent qu'il n'y avait là d'autre bien social que la force , d'où ce résultat : il ny avait point de patrie commune.
Ce procédé sommaire de discussion, adopté par Bonaparte, est bien celui qui convenait à son caractère et à son œuvre, mais non à l'histoire. Les formes ofigarchiques de Venise avaient été la source de son incontestable grandeur, ceci est un fait. Usées au dix-huitième siècle, elles se seraient modifiées sous l'action double des événements, l'exemple et la crainte. Or, en 1796, la révo-
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122 cnuTE d'une république.
mouvement qui entraînait leurs compatriotes? Mais un parti populaire s'était formé , à la tête duquel s'était placé un Pisani. Le temps eût accompli son œuvre là comme partout, et le sénat, restant fidèle à ses anciennes maximes, ne remettait nullement sa destinée au hasard des événements. Hostile aux fautes de la démagogie révolutionnaire , il avait réparé en 1795 l'imprudence commise en refusant de recevoir l'envoyé de la République française et avait donné par cette réparation une preuve effective du respect qu'il portait au principe de la neutralité. L'esprit des populations était absolument patriotique , les événements ultérieurs l'ont établi , et on ne peut voir dans les Esclavons, dans les Dalmates des mercenaires ou des étrangers. Ces pays formaient 'partie intégrante des États vénitiens, lui fournissaient des troupes de premier ordre , parlaient sa langue, en avaient les mœurs, en professaient la religion et, parleur administration politique, leur commerce, étaient les membres d'une même patrie. Les côtes de l'Adriatique formaient alors moins [un ensemble de peuples soumis à une même domination qu'une nation une par les traditions , par la communauté des intérêts,
par la volonté de tous.
Que l'ambition de l'Autriche cherchât à se les approprier selon les maximes de l'ancien équilibre , c'est sûr. Mais l'ambition est-elle un principe de justice? La volonté d'un seul prévaut-elle contre la volonté de tous? Lorsque cette volonté représente un intérêt privé est-elle préférable à l'intérêt général? Lorsque l'avide s'appelle l'étranger, quel dessein est plus noble que celui de défendre le sol national contre lui?
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Or en 1797, /'e^mn^er n'était pas encore l'Autriche,
^1f :™r.e„t populaire devait réformer la con. ' tilulion vénitienne, il devait appartenir aux seu^ mebres de cet État de le provoquer, in en fut «en. Cette ^nvre fut celle du Directoire et elle se produisit pour dreniî;e;:t détruire. Certes les P-inces de Be^Te ■et de Brescia n'avaient pas été toujours des modèles de utission; on y avait vu des associations secre es et de 1789 à 1795, il s'y était or?^"'*^"";.P;.2éter démocratique dont la seigneurie f^'^^'.^^'^l^'^v Au début, les inquisiteurs n'avaient pas été tendres pour t no^teurs , mais là encore les événements -aje Pxercé leur influence. L'exemple de la Belgique et ae a Hollande avait été invoqué; tout démontrait donc un avenir de réformes dont la contiguïté avec le M.^- Lis disait la force et promettait l'événement- Le ^ rectoire n'attendit pas son éclosion naturelle pour le fovorUer moralement; il fit mieux, il le provoqua par Servlion occulte. Son expansion s'accomm^^^^^^ mal des luttes légales; il faut aux idées violentes 1 em Tilni des movens similaires. ,
' L'arméT f ançaise campait encore dans la rivière du Ponant lorsqu'un citoyen de Brescia - P^-^îq" mois de iuillet 1795, à notre envoyé près la Repub .que rGênes U fit part'au ministre ViUars et au rep™ tantBafl-roy de l'existence d'un complot forme par des pTt rio es - le mot commençait à se généraliser contre la seigneurie. Invité par Baffroy a se rendr a Paris , le Brescian suivit le conseil e s aboucha avec e comit de salut public. Il lui fournit la preuve de sa
cnuTE d'une république.
proposition et annonça un soulèvement très prochain. Il mit en avant des noms considérables sur lesquels notre diplomatie pouvait facilement se renseigner et cita comme chefs les nobles familles des Lecchi et des Gambarra. L'aristocratie des provinces n'était pas exclusive de ses privilèges, et le parti de Pisani se trouvait ainsi renforcé. Les têtes de colonne comptaient que si la France entrait par ses troupes en Italie , son armée permettrait d'organiser par sa présence et sous son patronage une république nouvelle. L'émissaire avait mission de demander Taffranchissement de la Lombardie et de l'État vénitien ; on les réunirait en un pays nouveau et l'ancien régime en subirait une ruine absolue en Italie. Ce plan , conforme au système de la Convention sur l'extension de son système à l'universalité, fut accueilli. Ne présentait-il pas avec des facilités pour les meneurs, le moyen de porter une armée en Lombardie, dans les provinces de Terre Ferme et dans celles qui relevaient personnellement de l'Autriche, l'ennemie héréditaire de
la France !
Exécutée; en 1796, l'invasion merveilleuse des armées répubhcaines réussit militairement au point de terroriser l'Europe. Tous les États vénitiens tombèrent entre nos mains par des procédés où le subterfuge s'était allié à la perfidie. La seigneurie était toujours restée neutre alors qu'il eût suffi de l'armement des derniers temps pour tourner contre nous la fin de la campagne, au moment de Gastiglione et d'Arcole. Avant de tenter l'invasion par les Alpes, Bonaparte mit tous ses soins à conclure son œuvre d'abaissement, prélude de la chute.
Parmi les dignitaires qui pénétrèrent ses dessems, il faut citer Ottolini; son zèle lui avait valu les censures deBattaglia, aussi protesta-t-il auprès des inquisiteurs contre un supérieur si peu clairvoyant dans une depêche du premier mars de cette année. Il représente qu'il expose sa personne en ces affaires, les ardents ont Compromis son repos, mais il tient pour coupables ceux qui déclament d'accord avec l'étranger. 11 continuera donc à animer le zèle de tous parce que ses combinaisons sont pures et que leur zèle sera comme le sien illimité pour le bien de leur patrie. Je n ai jamais eu, aiouta-t-il, d'autre intention que de rester fidèle aux devoirs de machargeet j'accroîtrai mon amour en eux. Les inquisiteurs lui répondirent en faisant I éloge de sa conduite ; nul ne pourrait servir à Bergame, y etait-il dit, avec plus de courage, d'honneur et de distmction Si on réfléchit que, depuis une année, Ottolini accablait la seigneurie de ses craintes et de ses appels a une décision belliqueuse, on donnera raison aux inqmsiteurs quoiqu'ils eussent dû écouter ses conseils. En mars 1797 , ces personnages étaient Barbarigo, Corner e Anzolo Gabriel; mais on restait fidèle, dans ensemble du gouvernement, au système de la neutralité La révolte anti-vénitienne qu'avait prévue Ottolini qu i avait annoncée malgré Battaglia, éclata enfin ; tétait e 12 mars Ici se place l'incident Landrieux, dont Ottohni avait suivi la mission intime de propagande dans un but de révolte. Nous ne le traiterons que dans la discussion des causes véreuses de la chute de la République; la constater suffit : Ottolini en çestera le témoin autorise et le narrateur.
Le 12 au matin, les amis et affîdés de Landrieux appelèrent le peuple de Bergame à la liberté en invoquant, comme accordé par Bonaparte, l'appui des Français. Formés en bandes, ils parcoururent la ville, et les Bergamasques durent croire la vérité de leurs allégations au déploiement inattendu des forces républicaines. Deux pièces d'artillerie étaient spécialement tournées contre l'hôtel de ville, et celle du château avait été descendue sur cette même place. Le vice-podestat , dont les forces se montaient à quatre cents hommes , n'obtint pour réponse à ses plaintes que l'excès et les menaces des patrouilles faites par les sbires. Or, les Français dénombraient quatre mille hommes! leur commandant manda les commissaires des vivres et, sous peine de mort, leur ordonna de voter publiquement la réunion de la province à la République Cispadane. Le vote ayant eu lieu aussitôt , deux officiers y présidèrent; la crainte, le trouble, l'enthousiasme de certains, il faut être exact, obtinrent le premier démembrement des États vénitiens.
La politique de 1795 allait porter ses fruits.
Une municipalité fut créée, à l'image de celles de Bologne et de Milan, l'étendard vénitien enlevé des tours du château. Ottolini se porta chez Lefèvre pour attester Tinviplabilité des neutres, vains efforts; le commandant français ne dissimula plus les suites de l'outrage. Son langage l'établit. <( Le peuple de Bergame est libre , s'écria-t-il. Le drapeau de Venise représentait la tyrannie , vos projets sont connus , sortez vous-même de la ville afin d'éviter votre envoi aux prisons de Milan. » Vit-on jamais un pareil mépris du
droit des gens, et n'eût-il pas suffi pour légitimer une résistance à main armée? Des membres du patriciat arrivant sur ces entrefaites avec les couleurs françaises, cocarde et devise, les menaces proférées contre le podestat furent réitérées. Ottolini dut fuir vers Brescia, la garnison vénitienne fut chassée à son exemple, mais après avoir été désarmée. La ville de Bergame passa de fait sous notre domination.
Une proclamation de la nouvelle municipalité annonça au peuple sa souveraineté , à la République Cispadane l'événement et son affiliation. Une adresse a cette dernière disait entre autres : « Notre liberté est enfin conquise; nous désirons qu'elle s'allie a la votre. Recevez notre amitié et ne différez pas la vôtre. Si c'est notre sort futur vivons, combattons et mourons pour notre cause. Qu'une éternelle union règne entre nous avec les Français. » La présence et le patronage de l'étranger étaient de tristes protections.
Une seconde proclamation ne put être envoyée aux habitants des campagnes; on leur expédia des emissaires destinés à vanter le régime nouveau. A notre exemple, on planta des arbres de liberté on créa des municipalités, on déclama contre les nobles; le peup e restant indifl-érent, on fit venir des républicains de la Cispadane et des Polonais pour exciter un enthou-
siasme de commande. / , . /j
A Brescia, le mouvement préparé fut précède de mouvements anti français. Bonaparte en prit acte pour écrire le 10, à Battagfia sur la douleur qu excitait en lui ce'tte hostilité. Les persécutions ajouteraient au nombre des mécontents contre la seigneurie, moyen
rnuTE d'une rèpl'blioi'e.
de défendre les partisans français. Puis, par une habileté calculée, il trouvait que, du moment où les Autrichiens comptaient des amis dans les Etats vénitiens, il serait injuste de punir ces derniers et de leur faire un crime de leur partialité. Le lecteur sentira la finesse de la comparaison et l'ironie de la prière. 11 réitérait au sénat la lovauté du Directoire et son désir « de vivre en bonne amitié » avec lui; mais il ne voulait pas « que sous prétexte de conspiration Ton jetât sous les plombs du palais de Saint-Marc tous ceux qui ne sont pas ennemis déclarés de l'armée française ». Gertams d'entre eux auraient pu rendre des services durant la campagne. De l'amitié, Bonaparte en venait aux memaces et aux injonctions, dictant au provéditeur sa conduite et prononçant comme un juge !
Le dernier service qu'eût pu rendre Ottolini il l'avait rendu à Battaglia en le prévenant de la conjuration organisée à Brescia. La liste des insurgés quant aux chefs et la date du soulèvement furent communiquées, le podestat conseillait d'attendre le jour fixé pour les criminels, pour les arrêter tous et les exécuter sommairement pour appel à l'étranger et attentat contre la patrie. Ottolini voyait juste. Mais que pouvait son zèle auprès du provéditeur entraîné par l'ascendant de son adversaire et jaloux de son coopérateur?
Le ministre vénitien près la République cispadane ne restait pas inactif. Milan étant le quartier général des émissaires français dans les divers États d'Italie et des réfugiés de tout ordre, de toute nation. Vincenti informait Battaglia par une correspondance active et vive. Au courant de la conspiration que nous fomon-
tions sans trop de secret, il conjurait de prendre les armes et surtout de se délier du commandant français à Brescia, d'intelligence avec les auteurs de la révolte qui était prochaine. Le provéditeur ne savait a quel parti s'arrêter par crainte de Bonaparte dont il sentait l'invisible surveillance et la complicité. Le patriciat de la ville était à la tête du mouvement, trompe par de fallacieuses espérances comme par des promesses intéressées. Battaglia les appela auprès de lui et les combla de prévenances; puis, il s'adressa a inspirateur de la rébellion, et pria Bonaparte de lui envoyer une batterie d'artillerie pour les soumettre. Il désirait que les soldats cispadans fussent invités par Im à ne plus traverser Brescia en se rendant à leurs corps, et qu'interdiction fût faite à tous de se dire protèges
par les Français.
L'intéressé répondit par des assurances, les unes va-ues, les autres détestables. Il ne pouvait poursuivre personne pour délit d'opinion , ceci annonçait l'éclat définitif. Le 17 au soir, l'insurrection éclata, conduite en réalité par un officier attaché au général Kilmaine, mais Italien et Brescian. Le passage de troupes vénitiennes envoyées par le provéditeur de Brescia sur Ghiari en fut le signal; un corps d'officiers français, de Bergamasques et de Lombards, les uns à Goccaglio, les autres s'y donnant rendez-vous, se précipitèrent de nuit à Brescia; le 18 au matin, ils étaient aux environs et annonçaient leur dessein de donner l'assaut.
Le commandant français, qui s'était mis ouvertement à la tête de la rébellion en la provoquant, ne s'en tint pas au coup de main de Cocaglio , il offrit aux chefs
des conjurés un asile au château et braqua les canons de la forteresse sur l'hôtel de ville. De Bergame à Brescia, les procédés employés pour intimider les podestats ne changeaient pas. Les Brescians dévoués aux républicains s'étaient partagés, les uns parcourant la ville, les autres marchant au-devant des Cispadans; la révolte était partout. Bonaparte, comprenant que le maintien du système de neutralité serait une défense et une protection toute-puissante pour Venise dont les provinces devaient, seules, acheter la paix, recourait à un soulèvement. Les troubles civils favorisent les faux bruits , les périls , les revendications et les vengeances particulières d'où naissent les attentats ou les crimes, soit contre les personnes, soit contre les propriétés. Accomplir le mal est toujours plus facile que d'en réparer les suites. Or, on ne parlait ici que de liberté , d'indépendance pour mieux tromper; ce n'était donc pas une révolte ordinaire, une rébellion pour le désordre qui se tentait, disaient les émissaires aux habitants surpris ou ignorants.
Mais il y avait à leur tête un homme qu'on ne trompait pas facilement. Illustre dans un patriciat célèbre, Mocenigo avait reçu l'ordre de la seigneurie de veiller à la dignité de Venise et il y veillait. Nous verrons par quelque dépèche sa sollicitude et son esprit de décision. Dès qu'il apprit les troubles et la part de la garnison française, il ne songea qu'à ses devoirs; les troupes vénitiennes devaient courir aux armes et opposer la force à la rébellion. Malheureusement, Battaglia devait prononcer sur les mesures à prendre ; il n'accepta pas les ordres de Mocenigo , et chercha la conciliation. Sa
peur de Bonaparte était extrême, ce général 1 avait absolument intimidé ; quant aux nobles de Terre Ferme, il redoutait leurs revendications, aussi recourut-il a un expédient : une députation aux révoltes; elle se composait de deux officiers.
Le comte Lecchi (1), chargé de répondre en leur nom, montra ce qu'un esprit égaré par des paroles sonores peut oubUer de devoirs envers son pays. De gré ou de force, dit-il, nous délivrerons le peuple brescian de la tyrannie vénitienne; un secours de dix mille hommes nous est promis, les Français accourent nous délivrer. Le provédileur doit bien mûrir ses actes avant de leur donner cours, surtout qu il ne résiste pas à notre résolution et à nos forces; la moindre résistance ordonnée par lui sera pour Brescia le signal d'une mise à feu, le sang coulera. Effraye, Battaglia en apprenant cette décision ordonna de faire rentrer les troupes dans leurs quartiers, licencia celles qui gardaient l'hôtel de ville et se livra, par une aiblesse indigne, à la discrétion de ses ennemis. Otlolmi chassé et Bergame occupé, Mocenigo dut mettre sa tête hors de danger; Brescia désertait la cause de la
mère patrie. i -ix
Le peuple ne pouvait manquer de se soulever, excité
par les cris et les appels des novateurs ou de leurs
M) Les récits contemporains accusent ce patricien de s'être mis à la I6te des jacobins de la province et Battaglia d'avoir subi un enlourage qu'ils appellent * una corte corrota che formava una specie di club di Giacobini. » Nous parlons ici des réciU favorables a \e. nise.
13^ aii'TE b'une république.
chef* (1). Les complices du dehors arrivaient à la date fixée dans leurs conciliabules secrets; le tumulte gagna tous les quartiers, et les cris de liberté dommerenl l'explosion de ceux dont Bonaparte allait vendre et la liberté, et la dignité, et l'honneur. Uu condamne des plombs, rendu à la demande des patriotes, excita des transports de joie, la grandeur de Venise disparut dans celte explosion devenue sitôt populaire. On célébra la présence de l'étranger foulant le sol d'un pays qui ne l'avait jamais vu; le jour n'était pas éloigné ou le faux ami , le protecteur de la révolte trafiquerait de l'indépendance vénitienne apportant des larmes et du sang là où il avait promis la liberté et la vie. Depuis six mois il ne cherchait qu'à vendre ceux dont il plaignait le faux asservissement!
La révolte n'avait pas pour elle l'unanimité, mais les partisans de la seigneurie n'auraient pu résister à une population devenue furieuse, aux secours venus du dehors, aux troupes républicaines et à 1 artillerie du château. Les soldats vénitiens étaient consignés dans leurs casernes et avaient ordre de ne pas agir; Us restèrent impuissants devant les outrages. Mocenigo recherché évita la mort , mais Battaglia ne put échapper aux violences et crut à sa dernière heure dans 1 ignominie; prisonnier, incarcéré au château , il fut 1 exemple d'une lâcheté détestable cl dans sa propre conduite el dans celle dont il fut l'objet.
(1) La correspondance de Napoléon appelle lui. deux, Picot, . aKcnl secret du général Bonaparte. . Or, Picot étant capitaine dans rannée, ne pouvaU être un agent. 11 appartenait au «ureau des renscignemcnts du g>and état-major.
Venise apprit bientôt tant de malheurs; les nouvelles arrivèrent à la fois de Bergame et ue Brescia, la remplissant d'épouvante. Le sénat protesta auprès du ministre de France, accusant nos troupes de manquer à la loyauté des traités ; une note notifia à Querini rcxpression de sa juste surprise et de son indignation. Les réponses de Lallement et du Directoire nous sont connues d avance; des deux côtés, on feignait Fétonnement. Au fond, la diplomatie française à Pans fut ravie d'actes qu'elle n avait pas conçus, mais dont elle comptait tirer profit; Bonaparte avait été au delà et au-devant de ses désirs. Il avait non seulement préparé la rupture, il l'avait accomplie. . „ , T^•
Le sénat n'attendit pj*» la réponse officielle du Directoire pour protester aupré» du ch^f de ses ormées victorieuses; il envoya vers lui Pcsaro connu par sa fermeté et son ami Cunicr. Mm qu incriminait avec certitude la .Heîgiicuric, coronMjol k jagwilelle dans sa dépêche à Qucrinî. en tiatc du 15 mari, au leiidenmin des affain» de Ikrgaine? I^ événements actuels et les acte* de viol^-nce qui ItM* util marqués, car on a recouru ii la force. .HOiil trop omilroires à la lovauté dont se vanle sans cea» la Bc|nil)lu|uc française, ^^ était-il dit, pour que ikhi* accepUoii^ les faits dont nous somim^s lc8 K'moliw. QiK*. deviennent les déclarations du g^iuv^rncmenl fronçmd , de votre ministre résident, des gén.Tiiux. de Boiiaparte dans ses relations avec l« provédlUnir Fo»;c«niu cl notre représentant à Vérone? Noilh ne douions p«a que le Directoire exécutif i>e désavoue pHnemeot 1» conduite du général qui commande à Bcrjçame: il
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cnuTE d'une république.
nous fera des réparations convenables et immédiates. Le procurateur Pesaro eut une conférence avec Lallement avant de voir Bonaparte. Le ministre lui avoua que les avis les plus divers et les instructions les plus contradictoires lui venaient de son gouvernement, aussi jugeait-il son chef comme un homme indéchiffrable : « Ghe le massime del suo Governo e perfmo le piu recenti commissioni ed istruzioni erano in un senso totalmente diverso. » Nul n'a jamais accusé Lallement de fourberie soit personnelle, soit obligatoire par ordre de son gouvernement; placé entre Bonaparte tout-puissant, auquel on n'imposait rien diplomatiquement de Paris, qui sous prétexte d'opérations militaires portait la main sur les futures négociations et les réclamations de Venise, notre ministre renvoya Pesaro au grand quartier général. Ayez la plus grande confiance en lui et abouchez-vous avec lui, dit-il; la preuve de ses bonnes dispositions à votre égard est dans une dépêche intime. Lallement la communiqua à Pesaro, ce dernier la jugea tellement nette qu'il la déclara faite par anticipation en prévision des réclamations que la seigneu- ' rie serait obligée de produire. Mais son contenu ne pouvait satisfaire les réclamants, elle ne contenait que des explications ou vagues ou inadmissibles. Pesaro en fit l'objet d'une communication aux inquisiteurs. L'avenir n'était-il pas le présent pour la sécurité de Venise?
Les dépêches officielles ne contiennent pas de rapport sur la chute de Brescia, de la main de Battaglia ; ce dernier manqua à nouveau sur ce point à ses devoirs. Un récit existe cependant, d'où nous avons analysé celui que
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nous donnons; il doit être de Mocenigo. Ame ferme et indignée, son auteur flétrit la conduite du provéd.teur, découvre la trame qui unissait les conjurés de Brescia à ceux de Milan, siège de toute rébellion et où les oKiciers français conspiraient ouvertement, promettant partout leur appui et se disant autorisés par Bonaparte à toutes les compromissions, à toutes les conjurations. Ils avaient inventé des cartes de reconnaissance (souvenir des cartes dites patriotiques sous la Terreur et dont les partisans de Robespierre avaient généralise l'usage entre les sans-culottes). Le moyen de tout renverser, s'écriaient-ils, c'est de conclure ta paix avec l- Autriche. Aussi Mocenigo accusait-il personnellement Bonaparte d'imposer ses idées dont l'ambition n avait plus de terme, ingrandite le sue idée, jusciu'a vouloir être un jour le Cromwell de l'Italie : a voler esse il
Cromvel dell' Ilalia.
Que pouvons-nous ajouter à ces funestes prophéties / Quel langage peut être plus exact et plus vrai ? On observera cependant que c'est la dernière fois que les depêches vénitiennes appellent Bonaparte un Cromwell. Lodovico Manin, le dernier doge, ne cessait dagir avec son conseil des sages et avec les inquisiteurs pour rappeler les droits d'une puissance neutre, pour s étonner de l'appui donné aux révoltés, pour demander qu on entravât la propagande, pour attester qu'on n'avait aucune partialité avec l'Autriche et qu'on n'accordait aucun appui à ses partisans. Vains efforts 1 Pesaro et Querini ne devaient pas être plus heureux que Manin et Battaglia dans leurs concessions. Les victoires françaises avançaient le terme de la noble république.
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136 CULTE d'une RÉrUBLlQCE.
Pesaro et Corner se rendirent cependant auprès de Bonaparte; ils le trouvèrent à Goritz. Nous ne voulons pas fatiguer le lecteur de leurs plaintes, il les connaît, et leur sincérité. Le respect de la neutralité par le sénat; son désir de vivre en paix avec la France; faire désavouer publiquement les commandants républicains de Bergame et de Brescia ; remettre à l'autorité vénitienne les deux châteaux où se centralisaient les révoltés; permettre à la seigneurie de faire marcher ses troupes contre les deux villes ; pour les soumettre et les ramener au devoir, telles furent leurs revendications.
Bonaparte accueillit avec des protestations d'amitié les envoyés du sénat; il leur répondit que les incertitudes de la guerre ne permettaient pas de rendre les châteaux aux troupes vénitiennes. La seigneurie pouvait cependant utiliser ses forces pour réduire les villes rebelles, mais à la condition de ne porter préjudice à aucun intérêt militaire français. Le commandant républicain de Bergame serait envoyé à Milan parce qu'il avait pris à la rébellion une part supérieure à celle que son collègue de Brescia avait eue dans cette dernière cité. L'amitié du Directoire était telle pour Venise qu'il ne craignait pas comme général en chef de promettre le concours de son armée pour faire rentrer les rebelles de tout ordre sous sa puissance.
Gomment les faits répondirent-ils aux promesses? Au même moment, Landrieux, qui était l'âme de la révolte , interdisait à toute troupe vénitienne de pénétrer dans Bergame et dans Brescia. En vain Querini déclarait-il à Paris que la preuve d'une amitié réelle était de
laisser Venise libre d'agir contre ces deux villes. On lui répliquait en arguant des droits de nos troupes, et sur de nouvelles protestations on avouait que la force doit toujours commander. Ce n'est point à Venise qu'il appartient, s'écriait-on, de donner des ordres à la République française.
Pesaro et Corner refusèrent, à Goritz, le concours si périlleux d'une répression dont l'étranger serait appelé à connaître. Ils se contentèrent d'une démonstration publique et officielle émanant de Bonaparte et propre à désapprouver les factieux. Celui-ci s'y refusa, c'eût été se perdre dans l'avenir et pousser ceux que l'on aurait abandonnés dans le présent à un éclat. La meilleure fin des troubles, ajouta le rusé général, c'est une alliance entre les deux républiques. La neutralité embarrassant ses opérations, il désirait la briser à son gré alors (lu'un mot de lui eût suffi pour imposer l'obéissance aux provinces de Terre Ferme. Les plénipotentiaires répondirent enfin que la seigneurie prendrait un parti sur l'alliance, lorsque sa prudence et sa sécurité le lui conseilleraient, c'est-à-dire lorsque l'Europe aurait retrouvé son équilibre, A ces mots, Bonaparte fronça le sourcil ; puis, jouant une de ces scènes voulues dont il off'rit depuis des rééditions peu honorables.pour sa renommée, il s'emporta en griefs surannés et promit de s'emparer des trésors de Venise si l'occasion s'en présentait. Pesaro n'avait pas attendu ces tristes apostrophes pour conseiller une neutralité armée et une attitude digne, il rentra dans son pays navré, mais décidé aux derniers désespoirs.
Bonaparte prévoyant la victoire définitive contre
J38 CHUTE d'une république.
l'Archiduc écrivait à Carnot, le 27 mars, qu'il importait de doubler les marches sur l'Allemagne. L armée du Rhin devait elle-même doubler l'armée d'Italie, mais pour réussir il importait d'agir en France comme en Autriche. « H faut nécessairement, lorsque nous serons en Allemagne, qu'il y ait chez nous unité de commandement, .. moyen sûr d'être plus qu'un chef d'armée.
Si Bonaparte ne cachait plus son ambition a Pans, il ne l'avait pas celée davantage à Venise ; toujours artificieux, il avait joué double. A Pesaro, il avait écrit de son quartier de Scheiffling : « De tous les points du territoire de la république de Venise il me vient des plaintes sur la conduite des agents de cette répubhque à l'égard de l'armée française. » A la municipalité rebelle de Brescia, il avait promis son appui secret en ces termes : « Je prendrai toutes les mesures pour maintenir la tranquillité sur les derrières de 1 armée. Les troupes françaises continueront de vivre avec le peuple de Brescia dans le même esprit de neutralité et de bonne intelligence. » Bergame n'avait pas davantage à redouter la colère de la seigneurie dont 1 action étai paralysée par d'audacieuses complicités. On avouait officiellement ce que valait la neutralité pour nous e on informait les intéressés qu'ils recevraient bientôt d'autres preuves de l'estime de leurs protecteurs.
Une autre révolte éclatait le 27 mars à Créma conduite là aussi par un officier de cavalerie. Son chef se présenta aux portes de la ville pour y loger provisoirement de nuit, il repartirait le lendemain et se rendrait en étape à Soncino. Ce prétexte ne fut point pénétré. Le lendemain, il continua à résider dans la ville
où deux détachements français vinrent le rejoindre. La ou deux aeia^ii ^A.i,rmée 'dès leur arrivée; on
garnison ^.^fr'^l^l^ZTe^.^r. de l'hôtel de viïX dX u sT^c; du sénat, le podestat fut menacé de mor et couché en joue par les envahisseurs e
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