XL VIII
Bien que Pompée vieilli eût retrouvé en Épire toute l’ardeur et tout le génie militaire de sa jeunesse, èt qu’il eût repris, avec le commandement des dernières forces de sa patrie, les rudes exercices du cavalier et du fantassin, l’activité, la sobriété, les veilles, les longues
marches à pied, le maniement du bouclier et
des armes, pour donner exemple à cette jeu-
nesse efféminée de Rome ; découragé avant le combat, il y assista comme à ses propres funérailles plutôt que comme à une bataille dont il
était lui-môme Pâme et le bras. 11 l’avait acceptée malgré lui, cédant à l’obsession des sénateurs et des jeunes nobles inexpérimentés dont il ôtait entouré et dominé dans cette émigration de Rome. Il voulait user la fougue de César en lui refusant longtemps le combat; ils voulaient, eux, l’affronter dans son ardeur et avant de s’ôtre rendus dignes de se mesurer avec lui : ils furent victimes de leur impatience et de leur indiscipline.
Aussitôt que Pompée, immobile sur une éminence au milieu de son armée , aperçut la poussière qui s’élevait autour de sa cavalerie repoussée par les vétérans de César, poussière que la fuite de cette jeunesse ramenait de son
côté, il comprit son sort, et il ne tenta pas de le
vaincre par une obstination qu’il jugea ap-
paremment sans espoir. 11 resta un moment,
disent tes témoins oculaires, semblable à un
•homme foudroyé; puis, sans dire un mot à
ceux qui l’entouraient, et la tôte baissée, il reprit au petit pas de son cheval la route do son camp , rentra dans sa tente , se fit dépouiller de ses armes et des insignes du commandement, et, revêtant des habits de deuil d’apparence vulgaire, il se déroba à son camp et prit presque seul, et à pied, les sentiers qui conduisent du fond de la Thessalie au bord de la mer. Accablé de fatigue et de soif, il se coucha à terre pour boire au courant de l’onde dans la rivière qui traverse le vallon deTempô. Parvenu au bord de la mer, une cabane isolée de pécheur servit d’abri pendant la nuit à celui qui avait conquis depuis quarante ans tant de villes de la Grèce, de l’Asie, de l’Afrique, de l’Espagne, et qui personnifiait, quelques heures auparavant, non-seulement la république et Rome, mais l’univers. Il ne gémit point en homme inégal à la grandeur de son infortune, et n’accusa point les dieux. Il ac- -
ccpta le jugement du sort, pensant sans doute qu’il était assez beau de succomber avec les lois et la liberté de Rome. 11 renvoya à César tous ceux de sa suite de condition servile qui n’étaient pas assez engagés dans sa querelle pour ne point obtenir un facile pardon du vainqueur; il ne garda avec lui que les citoyens libres, et, s’étant embarqué dans la petite barque du pécheur, il côtoya la plage, cherchant des yeux quelque navire sur la mer pour demander asile aux Ilots.