XL1X
Au môme moment, le pilote d’un navire qui trafiquait sur cette côte, oisif au milieu du jour sur le pont de son bâtiment, racontait à ses matelots un songe étrange de sa nuit. Bien qu’il n’eût jamais vu le grand Pompée, ce pilote avait cru le voir pendant son sommeil, non dans le costume splendide et majestueux sous lequel il se représentait un si auguste citoyen, mais sous des habits vulgaires, souillés de poussière et déchirés par l’indigence. La barque de Pompée, doublant alors un petit *
promontoire qui lui dérobait la vue du navire à la voile, les matelots aperçurent la frôle embarcation ; ils l’indiquèrent au pilote, en lui disant qu’elle semblait chargée d’un grand nombre d’hommes qui leur faisaient des signes de détresse en agitant leurs mains et leurs vêtements au-dessus de leurs têtes. Le pilote, qui se nommait Pépicius, se lève à ces mots, regarde la barque, reconnaît dans Pompée la figure qu’il avait vue en songe, et, se frappant le front de douleur avec ses deux mains, il ordonne à ses compagnons de descendre la chaloupe à la mer, y descend lui-même, s’approche de Pompée, pressent son désastre, lui tend avec respect la main pour passer dans sa chaloupe, et le fait monter avec sa suite dans son vaisseau.
Le pilote, attendri par le spectacle d’une si grande vicissitude du sort, et comme averti de son devoir par le songe que lui avaient envoyé les dieux, prépara de ses propres mains le frugal repas de ses hôtes. Favonius, un des citoyens les plus illustres de Rome, voyant Pompée dépourvu d’esclaves, le déshabilla luimôme pour se baigner, le frotta d’huile avant le repas, honoré de rendre au plus grand et au plus malheureux des romains les services d’un esclave, et ne se crut pas humilié de lui
laver les pieds et de lui préparer tous les jours sa nourriture. Le cœur noble ennoblit tout, disaient les matelots témoins de cette domesticité volontaire, et tout sied aux grandes âmes, môme la servitude de l’amitié.
Pompée se fit conduire à Pile de Mitylêne, autrement Lesbos, sur la route de mer qui mène en Égypte. La plus pénétrante de ses infortunes et la plus héroïque de ses consolations, Comélie était dans cette île.
Pompée, après la mort de Julia, fille de César, sa première femme, avait épousé, déjà vieux, mais toujours aimé, la belle Cornélie, fille de Scipion, veuve de Crassus, femme aussi illustre par sa beauté, par son génie, par ses vertus, que par son amour pour Pompée. Cor-
nélie ôtait poète, musicienne, lettrée, philosophe, et par-dessus tout Romaine. Ses vertus égalaient scs charmes, et la solidité de son jugement faisait oublier sa jeunesse. Pompée, qui l’adorait comme sa fille autant que comme son épouse, l'avait déposée, en passant en Épire, dans l’ile de Mitylène, pour qu’elle y fût à l’abri des insultes de César, et rapprochée de la scène de la guerre sans en courir les fatigues et les dangers. Ce qu’il y avait de plus cruel dans son infortune en ce moment n’était pas tant d’avouer sa défaite au monde que de l’apprendre à Cornélie.
LU
En jetant l’ancre la nuit dans la rade de Lesbos, il n’osa pas descendre lui-même à terre et apparaître dans son abjection aux yeux de sa femme et de son fils. Un de ses compagnons de fuite descendit seul sur la plage, et se faisant conduire à la maison de Cornélie, qui, sur la foi d’une fausse rumeur de mer, croyait à une grande victoire de son mari, l’envoyé, forcé de changer une telle illusion en deuil , s’inclina muet devant elle, et ne lui apprit presque que par ses larmes que le maître d’une
cicéhon
armée et d'une flotte de quinze cents voiles quelques jours auparavant, attendait, pour fuir, sa femme et son fils dans le port de Mitylône, sur un navire où la pitié d’un pauvre pilote lui avait donné le passage et l’hospitalité.
Cornélie, évanouie d’horreur et de tendresse à une telle nouvelle, se releva enfin de terre, et, courant les bras tendus vers le rivage, elle tomba sur le sein de son mari, qui était descendu pour la recevoir.
« Hélas ! lui dit-elle à travers ses sanglots et en prenant sur elle seule, avec une admirable ruse de tendresse, tout le malheur et tout le tort de l’adversité de son mari, hélas I que l’état où je le revois est bien l’ouvrage de ma fortune et non de la tienne! Te voilà réduit à un seul pauvre petit navire d’emprunt, toi, qui, avant d’avoir épousé Cornélie, naviguais sur cette même mer avec des milliers de voiles ! Ah ! pourquoi es-tu venu me revoir? Pourquoi
ne m’as-tu pas abandonnée à mon malheureux destin, moi qui, depuis que tu m’as épousée, ne t’ai apporté que revers et désastres ? Que j’aurais été heureuse si j’étais morte avant d’apprendre la mort de Crassus, mon premier mari, que les Parthes m’ont tué, ou que j’aurais été sage si, après sa mort, je l’avais suivi dans le tombeau, comme j’en avais la pensée! Je n’ai donc vécu, je n’ai donc aimé le grand Pompée que pour être la cause de ses malheur»!... »
Mais Pompée, la consolant avec des caresses et la relevant à la hauteur de son impassibilité romaine :
« Cornélie, lui dit-il, tu t’affliges parce que lu
n’as connu jusqu’ici avec moi que l’heureuse
fortune, et c’est cette heureuse fortune elle- »
môme qui t’a trompée et qui t’étonne aujourd’hui de nos revers, parce qu’elle a ôté plus longtemps avec moi qu’elle n’a continué d'étre
fidèle à aucun de ses favoris; mais il faut supporter scs vicissitudes, puisque nous sommes nés mortels, et la tenter encore avec confiance, car, puisque de ma grandeur passée je suis tombé dans l’humiliation où tu me vois, il n’est pas impossible que de l’humiliation où tu me vois je me relève à ma grandeur passée 1 #
Un philosophe grec de Lesbos, ami de Cornélie, qui était présent, s’entretint un moment avec Pompée de la Providence, que le vaincu était tenté d’accuser d’injustice en livrant ainsi le bon droit à la force.
« La Providence! dit Plutarque, c’étaient les vices du peuple romain, incapables de soutenir plus longtemps la république, et pressés de se punir eux-mêmes en couronnant la tyrannie. *
On émigra vers l’Egypte, asile que Pompée croyait le seul fidèle et le seul sûr, parce qu’il y avait couronné lui-môme autrefois le père du jeune roi qui y régnait alors. C’était Ptolémée, frère de Cléopâtre, la. plus célèbre des reines et des femmes par sa beauté, par son génie et par ses amours, qui firent les jouets de ses caprices les plus grands des hommes de son temps, César et Antoine, dont le monde était le jouet.
Quelques vaisseaux, chargés de ses partisans
et de soldats romains recueillis en mer ou sur les côtes d’Ionie et de Chypre, suivaient la ga- 1ère de Pompée, qui s’approchait des rivages d’Egypte. Nul ne doutait, à bord de ces navires, que le grand homme ne fût accueilli comme le
plus illustre des Romains et comme le bienfaiteur de la dynastie des Ptolémées. On croyait qu’assisté des trésors et des troupes de l’Egypte,
auxiliaire et tributaire de Rome, il rallierait toutes les légions romaines d’Afrique et ramènerait la fortune, honteuse d’avoir un moment abandonné la cause des hommes, des lois et des dieux. Comélie l’entretenait îui-môme dans cette confiance.
Cependant, les ministres du jeune roi d Egyple, prince encore enfant et asservi par son âge à son conseil, ayant appris par un vaisseau rapide le jugement de la fortune à Pharsale, et
par un autre vaisseau l’approche de Pompée
et de sa flotte, délibérèrent sur le parti à prendre avec un hôte si embarrassant depuis qu’il était vaincu. Un rhéteur nommé Théodore, de Chio, race mercenaire qui s’insinue dans les conseils des princes ou des peuples pour leur inspirer de viles habiletés sous le nom de po-
litique et pour leur présenter des crimes utiles
comme des actes de génie et de vertu, trancha la question :
« Si nous accueillons le grand Pompée, dit-il au conseil d’Egypte, vous aurez deux calamités pour une : César pour ennemi et Pompée pour maître. Si vous lui refusez asile et qu’il redevienne jamais puissant, vous aurez à redouter non-seulement sa vengeance pour l’affront que vous lui aurez fait, mais encore la vengeance de César pour le danger que vous lui aurez fait courir en ne lui livrant pas son ennemi. Vous n’avez donc qu’une chose à faire, ajouta-t-il avec une ironique perversité : le recevoir et l’immoler sur le rivage, parce qu’ainsi vous aurez complu secrètement à César en le débarrassant d’un rival, et que, d’un autre côté, vous n’aurez plus rien à redouter de la vengeance de Pompée; car, ajouta-t-il en souriant et en inventant le premier un mot devenu depuis le
proverbe des scélérats, les morts ne mordent plus! »
Pholin et Achillas, deux esclaves favoris et
maîtres du conseil qui gouvernait l’Egypte avec Théodore, applaudirent à cet avis. On chargea Achillas de l’exécution. Il monta dans une chaloupe avec deux officiers romains, autrefois centurions dans les armées de Pompée, l’un nommé Septimius, l’autre Salvius, et quelques sicaires égyptiens; puis il alla au-devant de ia galère de Pompée. Cornéiie et les amis de ce grand homme, voyant, au lieu des honneurs et du cortège qu’ils attendaient, une misérable barque chargée seulement de sept hommes armés s’approcher de leur galère, augurèrent mal d’une si ignoble réception pour celui qui avait été le maître de l’Egypte et du monde ; ils entrevirent quelque dessein sinistre et conjurèrent Pompée de ne pas se livrer à un rivage si ingrat ou si suspect. Mais déjà il n'était plus
temps de délibérer : on voyait imc foule d’hommes armés se rassembler sur la plage, et plusieurs galères couvertes de troupes fendre les flots pour cerner la flotte de Pompée.
La chaloupe ayant abordé enfin le vaisseau, Septîmius, l’un des Romains, se leva et salua son ancien général du nom accoutumé d ’impe-
rcitor, comme pour le convaincre que sa dé-
faite ne l’avait pas dégradé en Egypte aux yeux de ses soldats ; Achillas le salua de même en langue grecque, et l’invita à descendre dans sa chaloupe, sous prétexte de la difficulté pour un
grand navire de traverser la vase du port.
Cornélie, à demi-morte de ce pressentiment de l’amour qui révéle au cœur des femmes les périls de ce qu’elles adorent, entoure en vain de ses bras les jambes de son mari pour le retenir; il l’embrasse avec tendresse en se déliant de son étreinte, et, la laissant presque inanimée sur le pont, il descend dans la chaloupe
en s’aidant de la main d’Achillas. Puis, se retournant une dernière fois pour regarder encore sa femme et son fils, et ne se faisant déjà plus d’illusion sur sa destinée, il leur adresse pour triste adieu ce vers de Sophocle :
« Tout homme qui entre dans la cour d’un tyran devient esclave, bien qu’il y soit entré libre, t
Pendant que la chaloupe travérsait la largo lagune qui séparait la galère du rivage, un silence embarrassé et sinistre fermait les lèvres des Egyptiens et des Grecs. Pompée, comme pour sonder ce silence et pressentir les sentiments de ses hôtes à l’accent de leurs voix, s’adressa à Septimius; il lui demanda s’il ne se trompait pas en croyant le reconnaître pour un homme qui avait fait autrefois la guerre sous ses ordres. Septimius, sans dérider .ses traits et sans répondre autrement que d'un
it.
geste muet, lui fit un signe de tête qui voulait dire dédaigneusement que cela était vrai. Le silence continuant sur la chaloupe, Pompée, pour se donner une contenance, ouvrit ses tablettes et s’occupa à repasser des yeux une harangue en langue grecque qu’il avait préparée pendant sa navigation pour l’adresser à Ptolémée.
Ceperdant Comélie, rappelée à la vie par l’anxiété sur le sort qui attendait son époux au rivage, contemplait du haut de la galère la chaloupe prête à aborder. Elle commençait à se rassurer et à se réjouir en voyant une foule de courtisans richement vêtus descendre jusqu’au bord des flots, comme pour faire honneur et cortège à l’hûte de l’Egypte, et déjà elle rendait grâces aux dieux de son salut. A ce moment, la chaloupe touchant au rivage, et Pompée prenant la main de Philippe, son affranchi,
pour se lever de son banc et pour poser le pied sur la terre, Septimius, comme s’il n’eût osé frapper une si grande victime en face, lui plongea son épée par derrière dans le corps ; Salvius et Achillas, redoublant les coups, le percèrent à leur tour de leurs épées. Pompée, sans chercher à se défendre et sans paraître môme s’étonner, s’enveloppa la tête d’un pan de sa toge, comme pour dérober toute agonie indigne de lui au soleil ; et, tombant ainsi enveloppé aux pieds de ses assassins, il mourut sans faire entendre un autre reproche aux dieux, ou un autre adieu à la vie, qu’un léger soupir.
A la lueur du soleil sur les épées et à la chute de Pompée dans la barque, Comélie tombe en tendant les bras vers son mari, comme si sa main pouvait écarter de si loin le coup qui le frappe. La galère, épouvantée, s’enfuit à force de ramesetl'emporte mourante sur la haute mer.
Septimius, Salvius, Achillas et leurs esclaves, ayant coupé la tête de Pompée pour la porter à Ptolémée et pour en faire un tribut à César, jetèrent son corps hors de la barque, et l’abandonnèrent sur le sable aux oiseaux de proie et à l’écume des flots. Les pêcheurs et la populace curieuse se rassasièrent à loisir tout le jour de ce cadavre. Lorsque la nuit fut venue • et que le rivage fut désert, l’affranchi de Pompée, Philippe, qui seul n’avait pas abandonné le corps de son maître, le lava pieusemen
dans l’eau de la mer et l’ensevelit dans sa propre chemise, dont il se dépouilla pour lui en faire un linceul. Puis, cherchant au loin sur la côte quelques débris de barques rejetés par les flots, et les rapportant un à un, afin d’en construire un bûcher pour brûler le corps
selon les rites antiques, il parvint avec peine à réunir un petit monceau de bois suffisant pour consumer un corps faible et nu, et qui n’était plus même entier.
Pendant que le fidèle serviteur était pieusement occupé û errer ainsi sur la grève pour y recueillir ces planchesd’esquifséchoués comme son maître, un vétéran romain, vieux soldat de Pompée retiré en Egypte, qui passait par hasard sur cette plage déserte, aborda Philippe et lui demanda ce qu’il faisait à cette heure au bord de la mer.
«Je suis l’affranchi dePompée, et jeprépare le bûcher pour ses funérailles, répondit Philippe. »
Le vieux soldat, élevant ses mains au ciel et s’attendrissant à ce spectacle du maître du monde enseveli furtivement la nuit, par un seul esclave, sur une plage étrangère :
« Ahl dit-il à l’affranchi, il ne sera pas dit que tu aies seul cet honneur! Permets-moi de me joindre à toi dans ce dernier devoir, comme à un pieux et saint hasard offert à ma vieillesse par la Providence, qui m’a confiné depuis tant d’années sur cette terre ingrate et funeste, pour m’y réserver du moins, après tant de malheurs, la consolation de toucher de mes mains les restes et d’accomplir les funérailles du plus grand des Romains! »
La flamme du bâcher allumé par ces deux hommes pieux brûla jusqu’au jour. Le lendemain, un des amis et des lieutenants de Pompée, Lentulus, arrivant de l’ile de Chypre et côtoyant le rivage sans rien savoir du meurtre de la veille, aperçut du haut de sa galère les der-
nières lueurs du bûcher qui luttaient avec l’aurore au bord des flots.
« Hélas! dit-il à ses compagnons, quel est celui qui est venu se reposer enfin ici de ses longs travaux, et rendre sa poussière aux éléments dans ce lieu désert? »
Puis, comme saisi d’un pressentiment prophétique :
« IlélasI hélas! ajouta-t-il en pensant aux vicissitudes et aux ironies du sort, peut-être est-ce toi, ô grand Pompée ! »
Et c’était lui !
Pendant ces événements, Cicéron, retiré auprès de Caton, dans un petit port de Grèce voisin de Pharsale, assistait silencieux et consterné. à la ruine de la république.
Un grand poète, qui fut en même temp*s un grand politique, mais qui, malheureusement pour sa mémoire, poussa l’amour de la liberté
jusqu’au fanatisme et le républicanisme jus-
qu’au régicide, Milton, a écrit quelque part ces lignes :
« Si Dieu versa jamais un amour ferme de la beauté morale dans le sein d'un homme, il l’a versé dans le mien. Quelque part que je rencontre un homme méprisant la fausse estime du vulgaire, osant aspirer par ses sentiments,
son langage, sa conduite, à ce que la haute sagesse des âges nous a enseigné de plus excellent, je m’unis à cet homme par une sorte de nécessaire attrait. Il n’y a point de puissance dans le ciel et sur la terre qui puisse m’em- > pécher de contempler avec respect et avec
tendresse ceux qui ont atteint le sommet de
.la dignité du caractère, de l’intelligence et de la vertu ! *
Cet amour satisfait de la beauté morale }
dans un homme historique, ce respect et cette
tendresse pour ceux qui ont atteint le sommet
; ' de la dignité du caractère et de la vertu, nous
ont soutenu jusqu’ici dans le récit de la vie de
Cicéron; ils vont se voiler un instant et se contrister un peu quand nous allons retracer non
ses crimes (il n’y en a pas dans sa vie) mais
quelques inégalités et quelques faiblesses.
Après la chute de la république, il est moins constamment admirable ; mais, pour l’homme
CICÉRON • ' ^ifl
qui aime à contempler dans rinmiine la lutte des faiblesses humaines contre les vertus et le triomphe alternatif des devoirs ou des passions dans notre âme, il devient peut-être plus intéressant. Les -caractères d’une seul# pièce, comme celui de Caton , ont -quelque chose de surhumain et d’uniforme qui élève plus et qui touche moins que les caractères moins maîtres d’eux-mêroes qui fléchissent et qui se relèvent, comme celui de Cicéron. Il eu est de l’homme comme des paysages : les lignes droites de l’horizon «ont sans doute les plus pures en géométrie et en logique, mais les lignes de l’horizon qui montent et qui descendent, qui se lèvent et qui se dépriment tour à tour pour se relever encore et pour porter le regard jusqu’aux deux après l’avoir incliné jusqu’aux abîmes, sont l’intérêt et le charme du peintre et du spectateur. La nature a fait un homme l’être ondoyant et divers , disent
les philosophes; considéré ainsi, sans doute il
nous impose moins, mais il nous attache d’au-
tant plus qu’il est plus homme.
Cicéron le fut tout entier après la mort de Pompée. La république, morte avec ce grand et dernier citoyen, devint la proie à peine disputée de César. Le droit avait succombé a Pharsale, la force. était tout; César avait la force, et il l’empruntait comme un grand corrupteur de sa patrie, non aux vertus du petit nombre, mais à tous les vices d’une multitude qui demande un maître, parce qu’elle se sent digne de la tyrannie.
Avec cette promptitude qui surprend le destin et qui le fixe, César avait volé, après sa victoire, en Espagne, en Afrique, en Égypte, pour y porter des coups soudains et inattendus aux lieutenants et au fils de Pompée, pour leur enlever leurs légions, et pour y saisir, par tous les membres épars de la puissance romaine celle liberté qu’il voulait détruire et cet empire qu'il voulait fonder.
Cicéron, au lieu de suivre l’exemple de Caton , de protester contre la victoire et de mourir du môme coup dont mourait la liberté de son pays, parut se repentir, non pas tant de la défaite du grand Pompée et de la république, que d’avoir embrassé tardivement et imprudemment la cause vaipeue par les dieux. U commença à s’accommoder avec la tyrannie et à demander en quelque sorte grâce pour sa vertu au vainqueur. Rien ne lui ôtait plus facile que de l’obtenir. César avait les crimes grands
et doux comme son génie. Il était trop supérieur pour être vindicatif; il était en môme temps trop politique pour ne pas se réjouir de paraître aux yeux du peuple romain, accepté ou môme pardonné par un homme comme Cicéron, qui représentait alors à lui seul les lettres, l’éloquence, l’autorité morale dans le sénat, l’estime du peuple, en un mot, tout ce qu'on appelle aujourd'hui l’opinion publique. De plus, César aimait Cicéron par cet attrait mutuel et involontaire qui entraîne les grandes intelligences à aimer ce qui leur ressemble. Il avait trop de génie pour être insensible au génie, trop de gloire pour être envieux. Cicéron lui paraissait une de3 plus éclatantes décorations de l’humanité dans son siècle; il était plus fier de régner sur un homme tel que Cicéron que sur cette tourbe de peuple et de soldatesque qui allaient se prosterner devant sa fortune. 11 voulait môme laisser à Cicéron la
cicÉncm
dignité de son retour à lui et l’indépendance de ses opinions ; il lui demandait, non de s’avilir, mais de se résigner.
Des négociations dans ce sens furent ouvertes par des amis communs entre Cicéron et César. Elles n’éprouvèrent aucune autre lenteur que celle de la distance entre ces deux grands Romains. Cicéron traversa la mer qui séparait l’Épire de l’Italie, débarqua timidement à Brindes, port où il s’était embarqué si peu de temps auparavant pour rejoindre Pompée. Il y tomba dans les bras de sa fille TulliaTl la plus tendre, la plus illustre, la plus lettrée des jeunes femmes romaines de son temps,
L’adoration mutuelle du père pour la fille et de la fille pour le père était redoublée encore par l’adversité. Séparée de son mari indigne d’elle, Tullia n’avait plus que lui ; mécontent de sa femme ambitieuse et froide, Cicéron n’avait plus qu’elle. Le père et la fille pleurèrent ensemble sur les malheurs de leur patrie et sur leurs propres malheurs. Le frère de Cicéron, C. Quintus, qu’il avait aimé comme un autre lui-môme, n’avait pas su attendre la bienséance de la transition d’une cause à l’autre. Pressé par l’adulation ou par la peur, il avait couru en Afrique avec son fils, neveu de Cicéron, pour implorer les faveurs de César et pour rejeter lâchement sur son frère le tort , . qu'il avait eu de suivre le parti de Pompée.
César s’était indigné de cette bassesse, il avait ^ écrit à Cicéron pour l’en informer. Celui-ci, avec une générosité fraternelle, avait répondu à César en prenant tout le crime sur lui seul
CICÉBON
et en suppliant le diclatcur de pardonner à l'égarement de Quintus.
D’un autre côté, sa fortune, déjà embarrassée à son départ d’Italie, avait achevé de S’obérer jusqu’à l'indigence par les déprédations de sa femme, par l’absence ou l’épuisement de produits des terres dont tant de guerres civiles et de spoliations successives affligeaient l’Italie. Il ne vivait que d’emprunts et des secours de ses amis, principalement d’Atticus. Antoine, lieutenant de César à Rome, venait de publier un édit de proscription hors de l’Italie contre tous ceux qui avaient suivi Pompée, mais en exceptant Cicéron. Celle exception, qui lui rouvrait Rome, le réjouissait d’un côté et l’humiliait de l’autre; car les partisans de Pompée vaincus à Pharsale, Caton, Brulus et les autres, étaient allés ranimer la résistance à la tyrannie en Afrique; la renommée grossissait leurs forces, iis menaçaient de
prévenir le retour de César en Italie et de restaurer la république. Les succès de sa propre cause, après qu’il l’avait crue morte, troublaient maintenant Cicéron; car les républicains vainqueurs pouvaient le traiter comme un transfuge, pendant que les courtisans de César voyaient en lui un républicain ; en sorte que, par l’hésitation de son caractère et par la précipitation alternative de ses soumissions, l’une et l'autre cause le désavouaient ou le menaçaient des mômes vengeances, tout au moins du mépris. Déplorable situation d'un grand esprit, qui, au lieu de prendre base sur la conscience, prend base sur la fortune, et tombe sans gloire, parce qu’il a choisi sans vertu!
* Éprouvant déjà à Brindes le remords de cette situation ambiguë devant l’opinion qui se déchaînait contre lui, if n’osait pas ou il ne savait pas se justifier lui-môme, et il conjurait
cicéhon 229
son ancien ami A llicus d’écrire sa justification ou son excuse pour lui ramener quelques amis.
Enfin il s'approcha de Rome avec sa fille, mais sans oser y entrer. Puis il alla au-devant de César, qui venait de débarquer vainqueur à Tarente et qui revenait triompher à Rome.
Cet orateur, qui n’avait pas pâli devant les sicaires de Catilina, tremblait maintenant devant un pli du front ou des lèvres sur le visage d’un maître. Ses lettres, à cette époque de sa vie, sont le frisson d’une âme servile. « Comment me recevra-t-il? Comment me regardera-t-il! Que va-t-il me dire? ou que
voudra-t-il écouter? » Un peuple dont les plus vertueux citoyens éprouvent et écrivent de pareilles angoisses est mûr pour les tyrans.
César cependant trompe Cicéron par son abord. Les tyrans sont aussi heureux do rencontrer desàmas soumises que les âmes soumises sont empressées de se résigner aux tyrans. Du plus loin que César aperçut Cicéron sur la route de Tarente à Rome, il descendit de son cheval, courut à lui les bras ouverts, l’embrassa comme un ami perdu et retrouvé, ne lui fit aucun reproche, et, l’entraînant en avant et à l’écart de sa suite pour épargner la pudeur de Cicéron et pour lui témoigner sa confiance, il s’entretint longtemps et familièrement avec lui aux yeux de toute son armée. On ignore ce que ces deux adversaires réconciliés sc dirent :
l’un sans doute s’excusant sur la bassesse humaine, de la tyrannie qu’il venait recevoir, l’autre sur la fortune, de l’obéissance qu’il
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venait offrir. Cependant, si l’on en croit une phrase de Cicéron après cet entretien, dans sa correspondance avec Atticus, la résignation ne fut pas sans grandeur et sans dignité dans sa bouche.
Car, dit-il , il ne savait pas bien si c’était la peine de demander à César une vie qui cesse d’être à Rome du jour où elle devient le bienfait d’un maître. »
César poursuivit son chemin vers Rome; il y reçut tous les pouvoirs sous tous les titres qu’il daigna prendre. Il repartit pour l’Afrique, laissant des proconsuls gouverner Rome en son nom derrière lui; Antoine surtout, le plus soldatesque, le plus servile et le plus effronté de ses complaisants, comme si César eût affecté de montrer à Rome celui qui pouvait le plus le faire regretter lui-même, ou comme s’il eût voulu témoigner son mépris au peuple romain en le faisant dompter en son absence par le
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plus grossier et par le plus méprisable des soldats. Cicéron s’enferma avec ses livres dans sa maison de campagne de Tusculum, située au bord des bois, au pied et aux revers des montagnes d’Albe; retraite poétique et philosophique d’où ses yeux se promenaient d’un côté sur la solitude, de l’autre sur les faites et sur les fumées des édifices et des temples lointains de Rome. Nous avons visité souvent nousmémeles vestiges encore debout de sa maison, de sa bibliothèque, de ses fontaines, de ses jardins, où l’on respire la grandeur, la tristesse, et en quelque sorte l’histoire qu’il y respirait alors lui-méme. Il y jouissait en paix et en sûreté de sa patrie; mais il avait trop payé sa patrie, car il n’y était rentré qu’en laissant la liberté et la dignité sur le rivage.
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Pendant qu’il y cherchait des distractions et des consolations dans l’étude et qu’il y recevait les visites des plus lettrés et des plus érudits des Romains, qui, à défaut de la grandeur du caractère, venaient adorer chez lui l’immensité et la variété du génie, César avait vaincu les fils de Pompée en Espagne et les républicains antiques. Caton s’était tué par celte autre faiblesse qui ne sait pas supporter le temps où l’on est condamné par la Providence ù vivre, et le mépris du genre humain. César régnait
sous lo nom de dictateur perpétuel de Rome, sc préparait à aller conquérir les Parthes en Asie, illustrait sou crime contre sa patrie par la splendeur et par la mansuétude de son gouvernement, ménageait le sénat, achetait le peuple, rassasiait les légions, et corrompait ce qui restait do liberté dans les âmes par la séduction et la clémence. Cicéron, tout en gémissant assez haut de celte prostration de sa patrie, prenait sa part de la servi tude générale plus qu’il ne convenait à un débris vivant de la république et à un ami de Pompée et de Caton, 11 haranguait quelquefois au sénat ; il proposait des avis agréables au maître; il parlait devant lui pour des clients politiques, et lui réservait les grâces de la générosité. Il le louait avec cette indépendance de langage qui place la flatterie dans l’acte et non dans les paroles; il affectait de défendre la mémoire de Caton ctla gloire de Pompée; il disait de César, pour quo
cc mot lui fût répété, qu’en relevant les statues de Pompée , il avait affermi les siennes. Il plaidait devant lui pour lui donner le plaisir de son éloquence, comme un artiste dans une représentation de son art, et faisait tomber de ses mains l’absolution d’un criminel déjà condamné dans son cœur. Il recevait même les visites de César dans sa maison, comme une sauvegarde de sécurité et comme un gage de protection exceptionnelle de l’oppresseur de sa patrie ; il en racontait avec un secret orgueil les circonstances dans ses lettres à ses amis.
« Quel hôte j’ai reçu ! écrivait-il le lendemain, et combien j’avais tort de tant le redouter ! Cependant je n’ai pas sujet de m’en plaindre, et lui-môme il a paru ravi. La veille, César était arrivé dans la maison de son affranchi Philippe, voisine de ma demeure. La maison était inondée de soldats; à peine la salle où César levait souper était-elle libre ; il avait environ
CICIRON
deux mille hommes d’escorte. Chez moi, on fit camper les soldats dehors ; ma maison était comme une citadelle. César passa la matinée jusqu’à midi chez Philippe; il s’y occupait, disait-on, à régler les comptes de sa maison avec Balbus. Il arriva chez moi à deux heures; il se baigna en arrivant, et se fit lire pendant le bain des vers satiriques contre lui ; il les écouta sans humeur et sans changer de visage. Ensuite, il se fit parfumer et s’assit à ma table. 11 mangea bien, et fut d’un enjouement plein de charme. La table était magnifiquement et délicatement servie. Outre la table de César, j’en avais deux autres pour sa suite et ses affranchis, également recherchées. Enfin je m’en suis tiré avec honneur. Mais, en vérité, ce n’est pas là un de ces hôtes à qui l’on, puisse dire en les quittant : Revenez quand il vous plaira ! C’est assez d'une fois. Nous n’avons pas dit un seul mot de politique ; nous n’avons parlé que
de philosophie, d’éloquence et de littérature. Ce délassement lui a plu; il témoignait le désir de passer ainsi un jour à Pouzzoles, un autre à Baïa au bord de la mer. Voilà cette visite: j’en ai soufl'ert quelques embarras domestiques, mais sans trop d’inconvénients. »