LX
On voit que César se faisait pardonner la tyrannie par la grâce, et Cicéron les regrets de la liberté perdue par les complaisances. Vers le même temps, quoiqu’il eût déjà passé la soixantième année de sa vie, il répudia sa • première femme Terentia, coupable de l’avoir négligé pendant ses disgrâces, et il épousa une de ses pupilles, très-jeune, très-belle, très-ri-
cbe, qu’un père mouraut lui avait confiée.
Eprise du génie et de la renommée de son second père, celte jeune Romaine l'aima et
en fut aimée avec une passion qui effaça la distance des années. Ce furent, non les plus glorieuses, mais les plus sôvôres et les plus fécondes de sa vie ; seulement elles furent courtes. La mort lui ayant enlevé bientôt après " 7 sa fille Tullia , délices et orgueil de son cœur,
tw
il en conçut une telle douleur, qu’il s’offensa de ce que cette douleur n’était pas assez partagée par sa nouvelle épouse, jalouse sans doute de n’être pas le seul objet de ses tendresses, et qu’il s’éloigna d’elle et se renferma dans la solitude avec ses larmes et son génie;
C’est l’à qu’il écrivit sans relâche et sans lassitude d’esprit les livres admirables dont chaque fragment est un monument achevé de sagesse, de maturité, de science, d’universalité, de style. La civilisation antique, si l'histoire était perdue, se retrouverait tout entière dans ces fragments des derniers écrits de ce grand homme. Il y concentre tout ce que le
genre humain a pensé, imaginé ou senti de plus parfait, en Asie, en Grèce, àRomeJusqu’à son époque, dans l’expression la plus splendide et dans la langue la plus harmonieuse que l’intelligence humaine ait jamais élaborée pour donner un corps à l’esprit. C’est la pensée devenue sous sa main méthode, image et musique. Le seul reproche peut-être qu’on puisse adresser à ces œuvres réfléchies de Cicéron, c’esti’excès même de leur perfection. En travaillant chaque pensée et en polissant chaque phrase jusqu’à l’effacement des moindres aspérités de l’épiderme sur son style, il s’enlève quelque chose de ces incorrections faciles et de ces négligences heureuses qui sont les flexibilités et les mollesses dugénio. Rien n’y prédomine assez, parce que tout y est prédominant à la fois. Cependant cette perfection chez lui n’est point laborieuse, elle est naturelle. Son imagination ne produisait rien qui ne fût
conforme à ce modèle intérieur qu’il portait en lui plus qu’aucun autre homme, etqu’onnomme la beauté. Cette recherche, naturelle chez lui, de la beauté, ne nuisait point à sa fécondité. 11 discourait avec ses amis, ilharanguait les tribunaux et le peuple, il écrivait, comme nous respirons, sans relâche, sans volonté et sans effort. 11 répondait à ses envieux de Rome qui lui reprochaient ses loisirs dans sa retraite de Tusculum :
« De quoi so plaignent-ils î Dans cette prétendue oisiveté, j’écris plus, de ma main ou de la main de mes secrétaires, qu’ils ne peuvent lire dans un jour ! »
« Là , disait-il en parlant de sa maison d’Astura, autre retraite plus profonde près.
d’Anium, qu’il remplissait de ses études et de ses ennuis, là je vis sans commerce avec les hommes. Dès la première lueur du jour , je m’enfonce dans la profondeur des forêts qui
m’entourent et je n’en sors que le soir ; je n’ai d’entretien qu’avec mes livres , et cet entretien n’est interrompu que par mes larmes. »
Il portait dans son Ame le deuil de Tullia, sa fille, qu’on l’accusait d’aimer jusqu’à diviniser son image. Il ruinait sa fortune à peine rétablie pour lui élever un temple aux portes de Rome et pour immortaliser ses regrets.
« Oui, s’écriait-il dans le délire de son adoration paternelle, en s’adressant à l’ombre de son enfant, oui, je veux te consacrer, ô toi la plus tendre et la plus accomplie des filles ! je veux t’installer dans l’assemblée des êtres divins et t’offrir aq culte des mortels! »
11 essayait de calmer son désespoir en écrivant pour lui-même un traité de la Consolation: pages trempées de larmes, dans lesquelles il accumule tout ce que la raison, la philosophie, la religion, la gloire, les lettres,
le ciel et la terre peuvent offrir d'efficace pour consoler de la perte de ce qu’on aime, sans pouvoir parvenir à l’oublier.
Scs remords secrets d’avoir, sinon abandonné, du moins négligé la république, et le désir de protester par son estime pour cette vertu qu’il admirait sans l’imiter, lui dictèrent une magnifique apologie de Caton. Il y avait de la vertu dans cet hommage à la vertu sous les yeux de la tyrannie; César pouvait s’offenser de cet éloge d’un ennemi, ennemi qui n’était pas grand si César n’était pas coupable. Le dictateur ne s’en offensa pas; il laissa à Cicéron cette vaine consokUion de
nicrïnoN
louer les morts de la liberté, et il trouva le temps, au milieu des soins de l’empire, v de répondre de sa propre main à Cicéron par un autre livre intitulé: l’Ânli caton.
Mais, tout en réfutant Cicéron, César, dans ce livre, le comblait de gloire; il allait jusqu’à déclarer que « celui qui, comme Cicéron, élargissait par son génie les frontières de l’esprit humain, était supérieur à celui qui, comme César, élargissait seulement les frontières naturelles de l’empire. »
Il écrivit ensuite des méditations philosophiques et des dialogues dans lesquels il naturalisait chez les Romains tous les dogmes de l’antiquité asiatique, égyptienne, grecque, exposant comme un rapporteur impartial tout ce que les sages de tous les siècles et de tous les pays ont pensé de plu3 sensé ou de plus beau pour ou contre la question éternellement controversée de la divinité de l’àme et du monde, en se prononçant à la fin lui-môme
pour ce qui lui semble le plus vraisemblable, le plus beau et le plus honnôte.
Les débuts et les intermèdes de ces médita lions philosophiques, sous des titres divers, sont pleins de familiarités et de confidences de cœur, comme les délassements de la campagne et les libertés de l’entretien; on y sent l’homme descendu des affaires publiques, triste de l’abaissement de son pays, conservant quelque vague espérance de la renaissance des lois, des mœurs, de la liberté, mais détournant ses regards de Rome, pour s’abîmer tout entier dans l’ombre de ses bois, dans la contemplation de la nature et dans l’étude des choses éternelles. Ses interlocuteurs de prédilection sont en môme temps ses amis les plus intimes et les plus illustres : Varron, poète et historien; Brutus, philosophe austère et élégant, disciple de Platon et de Caton, ami de César, dont on croyait qu’il était le fils, à cause
cicÉnoN
de sa mère Servilic, autrefois aimée du dictateur; Hortensius, rival et ami de Cicéron, le plus grand des orateurs après lui; et quelques autres Romains, élite du siècle.
La scène est ordinairement sur le sable de la plage retentissante de la mer de Baïa, ou sous les figuiers entrelacés de pampres de vigne grimpante de la côte de Cumes, ou sur la terrasse ombragée d’orangers de la villa de Cicéron, près de Gaèle, où l’on cherche encore la trace de ses pas et de ceux de ses amis, sur les mosaïques de ses bains, ou enfin sous les chênes verts de sa maison rustique de Tusculum, au bruit et à la fraîcheur des eaux qui descendent des montagnes de Tibur. 11 commence comme une vague et nonchalante hésitation d’entretien qui cherche sa route, puis il devient grave avec le sujet, et s’élève à la fin jusqu’à l’élan et jusqu’à l’enthousiasme de la lyre. Nous regrettons que les bornes de nos
pages no nous permettent pas d’en traduire quelques fragments pour nos lecteurs. Ils rappellent le calme et la solennité des dialogues de Platon, qui font faire silence à l'âme avant de lui parler des dieux. Cicéron, dans plusieurs passagos qui paraîtraient hardis aujourd’hui, ne craint pas de déplorer la perte de la république, et de porter le deuil de la liberté et de la dignité de Rome.
« Dans la nécessité où je suis, dit-il, de renoncer aux affaires publiques , je n’ai pas d’autre moyen de me rendre utile que d’écrire pour éclairer et consoler les Romains; je me flatte qu’on me saura gré de ce qu’après avoir vu tomber le gouvernement de ma patrie au pouvoir d’un seul, je ne me suis ni dérobé lâchement au public, ni livré sans réserve à ceux qui possèdent l’autorité. Mes écrits ont remplacé mes harangues au sénat et au peuple, et j'ai substitué les méditations de la philoso-
phie aux délibérations de la politique et aux soins de la patrie. »
Les deux plus importants de ces livres sont ses Recherches sur l’existence de la nature des dieux, et son livre intitulé : De la République. Dans le premier, il s’élève par tous les degrés de la pensée de tous les pays, de tous les âges, et à travers toutes les ténèbres et tous les fantômes des superstitions humaines, jusqu’à la notion d’un Dieu unique, parfait, juste, bon, éternellement créateur par sa providence qui monte aux astres et qui descend aux atomes; principe premier et dernier de tout ce qui fut, de tout ce qui est, de tout ce qui sera; invisible, impalpable, s’appelant Dieu, le destin, la providence, le créateur, le rémunérateur, et donnant à tout ce qu’il a créé l'existence, la place, le temps, la moralité, la réminération et la fin en lui, comme il lui a donné l’être.
Ces doctrines chez Cicéron ne sont pas sim-
plemcnl spéculatives, comme on pourrait le croire; elles respirent la pratique religieuse danè toute sa piété la plus efficace et la plus impérative.
« Quelques-uns affectent de croire, écrit-il, que la Divinité ne s’intéresse pas à l’homme et ne se mêle pas de nos actes et de nos destins. Avec ce principe, que deviendraient la piété, la sainteté , la religion? Ce sont là de véritables devoirs obligatoires qu’il faut savoir exactement accomplir... 11 en est de la piété comme de toutes les autres vertus; elle ne consiste pas dans de vains dehors; sans elle point de sainteté (mot qui signifie moralité de nos actes); sans elle point de culte, et dès lors que devient l’univers? Quel désordre et quelle anarchie dans l’espèce humaine! Quant à moi, ajoute-t-il, je doute si éteindre la piété envers la Divinité ne serait pas anéantir du même coup la bonne foi, la conscience, la société
humaine tout entière, et la vertu qui supporte à elle seule le monde, je veux dire l’instinct de la justice!... »
Dans son livre sur la république, c’est-à-dire sur les principes, les lois, les formes, les vices et les vertus des gouvernements par lesquels les sociétés se fondent, se soutiennent, meurent ou se perfectionnent, Cicéron s’élève plus haut que dans aucun autre de ses écrits. Nous n’en citerons qu’un seul fragment : le Songe de Scipion , qui termine le livre. La philosophie, la piété, la vertu, la poésie, le génie de Cicéron y éclatent en quelques pages où son àrne et celle de son siècle se
révèlent dans un langage digne idc tous les siècles.
Le second Scipion, une des plus pures gloires el des plus grandes vertus de Rome, y est mis en scène par Cicéron. Ce second Scipion raconte à ses amis, dans cet entretien, un songe qu’il a eu en Afrique, songe dans lequel l’ombre de son aïeul Scipion l’Africain, le vainqueur de Carthage, lui apparaît, lui prophétise sa mort funeste, l’encourage à persévérer d.ans les services ingrats que tout citoyen doit à sa patrie, à mépriser la mort, et, ce qui est plus sublime encore, à mépriser môme la gloire. . , , , , .
« Mais , continua mon aïeul , pour que tu sentes redoubler ton ardeur à défendre l’État, sache que tous ceux qui ont sauvé, secouru, agrandi leur patrie, ont dans le ciel un lieu préparé d’avance, où*ils jouiront d'une félicité sans terme. Car le Dieu suprême qui gouverne
l’immense univers ne trouve rien sur la terre qui soit plus agréable à ses yeux que les réu-
nions d’hommes assemblés sous la garantie
des lois, et que l’on nomme des sociétés ci-
viles. C’est du ciel que descendent ceux qui conduisent et qui conservent les nations, c’est
au ciel qu’ils retournent
» Ce discours de l’Africain avait jeté la terreur en mon âme. J’eus cependant la force de lui demander s’il vivait encore, lui, et Paul Emile mon père, et tous ceux que nous regardons comme n’étant plus.
» — La véritable vie, me dit-il, commence pour ceux qui s’échappent des liens du corps où ils étaient captifs ; mais ce que vous appelez la vie est réellement la mort. Regarde!
voici ton père qui vient vers toi !...
» Je vis mon père, et je fondis en larmes ; mais lui, m’embrassant, me défendit de pleurer
» Dès que je pus retenir mes sanglots, je dis : » — O mon père, modèle de vertus et de sainteté, puisque la vie est en vous, comme me l’apprend l’Africain, pourquoi resterais-je plus
longtemps sur la terre? Pourquoi ne pas me
hâter de venir dans votre société céleste?...
» — Non, pas ainsi, mon fils, me réponditil : tant que Dieu, dont tout ce que tu vois est
le temple, ne t’aura pas délivré de ta prison
corporelle, tu ne peux avoir accès dans ces demeures. La destination des hommes est de garder ce globe que tu vois situé au milieu du temple universel de Dieu, et dont unie parcelle s’appelle la Terre... Ils ont reçu une âme!... C’est pourquoi, mon fils, toi et tous les hommes religieux, vous devez retenir votre âme dans les liens du corps; aucun de vous, sans le commandement de celui qui vous l’a donnée, ne peut sortir de cette vie mortelle. En la fuyant, vous paraîtriez abandonner le poste où
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Dieu vous a placés. Mais plutôt, Scipion! comfne ton aïeul qui nous écoule, comme ïrtoi qui fai donné le jour, pense à vivre avec justice et piété ; pense au culte que tu dois à tes parents et à tes proches, que tu dois surtout à la patrie. Üne telle vie est la route qui te conduira au ciel et dans rassemblée dé ceux qui ônt vécu, et qui, maintenant délivrés du corps,
habitent le lieil que tu vois
» Mon père me montrait ce cercle qui brille par son éclatante blancheur au milieu de tous les feux célestes, et que vous appelez d’une expression empruntée aux Grecs : la Voie lactée. Du haut de cet orbe lumineux, je contemplai l’univers, et je le vis tout plein de magnificence et de merveilles. Des étoiles que l’on n’aperçoit point d’ici-bas parurent à mes regards, et la grandeur des Corps célestes se dévoila à mes yeux. Elle dépasse tout ce que l’homme a jamais pu soupçonner. De tous les
corps, le plus petit, qtii est situé aux derniers confins du ciel , et le plU3 près de la terre, brillait d'une lumière empruntée. Les globes étoilés l'emportaient de beaucoup sur la terre en grandeur. La terre elle-même me parût si pelite, que notre empire, qui n’en touche qu’un point, me fit honte.
* Comme je la regardais attentivement:* Eh bien, mon fils, me dit-il, ton esprit sera-t-il donc toujours attaché â la terre? Ne vois-tu pas dans quelle demeure supérieure et sainte
tu es appelé?
» Je contemplais toutes ces merveilles, perdu dans mon admiration. Lorsque je pus me recueillir: — Quelle est donc, demandai-je à mon père, cette harmonie si puissante et si douce au milieu de laquelle il me semble que nous soyons plongés?
» — Je le vois, dit l’Africain : tu contemples
encore la demeure et le séjour des hommes.
Mais, si la terre te semble petite comme elle l’est en effet, relève tes yeux vers ces régions célestes, méprise toutes les choses humaines. Quelle renommée, quelle gloire digne de tes vœux, veux-tu acquérir parmi les hommes?
Tu vois quels imperceptibles espaces ils occu-
pent sur le globe terrestre, et quelles vastes solitudes séparent ces quelques taches que forment les points habités. Les hommes, dispersés sur la terre, sont tellement isolés les uns des autres qu’entre les divers peuples il n’est point de communication possible. Tu les vois semés sur toutes les parties de cette sphère, perdus aux distances les plus lointaines, sur les plans les plus opposés. Quelle gloire espérer de ceux pour qui l’on n’est pas?
» Quand même les races futures répéteraient à l’envi les louanges de chacun de nous, quand môme notre nom se transmettrait dans tout
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son éclat de génération en génération, les déluges et les embrasements qui doivent changer la face de la terre, à des époques immuablement déterminées, enlèveraient toujours à notre gloire d’être, je ne dis pas éternelle, mais durable. Et que t’importe d’ailleurs d’être
célèbre dans les siècles à venir, lorsque tu ne
l’as pas été dans les temps écoulés, et parmi des hommes tout aussi nombreux et incomparablement meilleurs ? *
» C’est pourquoi, si tu renonces à venir dans ce séjour où se trouvent tous les biens des grandes âmes, poursuis cette ombre qu’on appelle la gloire humaine, et qui peut à peine durer quelques jours. Mais, si tu veux porter tes regards en haut et les fixer sur ton séjour naturel et ton éternelle patrie, ne donne aucun empire sur toi aux discours du vulgaire.
Élève tes vœux au-dessus des récompenses
humaines, et que la vertu seule te montre le chemin de la véritable gloire et t’y attire pour elle-même. C’est aux autres à savoir ce qu'ils devront dire de toi. Ils en parleront sans doute; mais la plus belle renommée est tenue captive dans ces bornes étroites où votre monde est réduit, elle n’a pas le don de l’immortalité, elle périt avec les hommes, et s’éteint dans l'oubli de la postérité.
» Lorsqu’il eut ainsi parlé :
» — O Scipion, lui dis-je, S’il est vrai que les services rendus à la patrie nous ouvrent les portes du ciel, votre fils, qui depuis son enfance a marché sur vos traces et sur celles de Paul Émile, et n’a peut-être pas manqué â ce difficile héritage de gloire, veut aujourd’hui redoubler d’efforts à la vue de ce prix inappréciable...
» — Courage ! me dit-il, et souviens-toi que si ton corps doit périr, toi, tu n’es pas mortel.
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Cette forme sensible, ce n’est point toi ; ce qui fait l’homme, c’est l’âme, et non Cette figure que l’Ofi peut montrer 1 du doigt Sache donc que tu es diviü j car c’est être divin que dé sehtir en soi là vie, de penser, de sè souvenir, de prévoit, de gouverrièi', de régir et de mouvoir le corps qui nous est attaché, comme le Dieu véritable gouverne se3 mondes. Semblable à ce Dieu éternel qui meut Ihimyets en partie corruptible, l’âme immortelle meut le corps périssable. Ëxerce-la, cette âme, aux fonctions les plus excellentes. Il n’en est pas de plus élevée que de veiller au salut de la patrie. L’âme accoutumée à ce noble exercice s’envole plus facilement vers sa demeure céleste; elle y est portée d’autant plus rapidement, qu’elle se sera habituée, dans la prison du corps, à prendre son élan, à contempler les objets sublimes, à s’affranchir des liens terrestres. Mais, lorsque la mort vient à frapper les
hommes qui se sont vendus aux plaisirs, qui se sont faits les esclaves infâmes de leurs passions, et qui, poussés aveuglément par elles, ont violé toutes les lois divines et humaines, leurs âmes dégagées du corps errent misérablement autour de la terre, et ne reviennent dans ce séjour qu’après une expiation de plusieurs siècles.
» A ces mots il disparut, et je m’éveillai... »
Que dirait-on de plus beau et de plus pur en morale aujourd’hui ? Le pressentiment de Cicéron devançait le monde de vingt siècles.
Pendant que ce grand homme se consolait ainsi dans l’entrelien de son âme avec ellemême, avec les grandes âmes de tous les siècles et avec la Divinité, de la servitude et de la dégradation de sa patrie, César achevait en quatre ans la courte carrière de tous les tyrans. Le crime de ses assassins vengeait sur lui le crime du Rubicon. Se3 assassins étaient Brutus, Cassius, Casca, et toute la jeunesse patricienne, lettrée et républicaine de Rome. Nourris des leçons de l’inflexibilité antique et
des exemples d’IIarmodius et d’Aristogiton, ces jeunes gens rougissaient de vivre sous un maître qui leur avait enlevé toute la dignité de la vie. Ils croyaient que le sang du tyran purifiait le poignard. Vertu fausse et cruelle qui pervertissait en eux jusqu’à la nature, qui
changeait des citoyens en meurtriers, qui poussait les amis de Brutus jusqu’à l’assassinat, et lui-même, fils peut-être de César, jusqu’au parricide I L’antiquité admirait encore ces assassinats pour la liberté. L’humanité actuelle ne s’y trompe plus. La liberté, la patrie, l’immortalité' môme, n’acceptent pas pour leur rançon une goutte de sang distillant du fer des assassins. La rançon du genre humain tout entier serait trop chère à ce prjxl