‹ Cicéron an théatreChapitre 2 sur 10 · DISCOURS DE CICÉRON · texte numérisé non relu

DISCOURS DE CICÉRON

La tragédie et la comédie dans les Tusculanes ; Achille, Andromaque, Déiphile, Thyeste condamnés par la philosophie. — Réflexions sur Tamour ; amoureux de Trabéa et de Turpilius. — Les pères de Gaecilius et de Térence dans le Pro Cœlio, Un père trop débonnaire dans les Synéphèhes du premier. Nouvelle allusion à Gaecilius dans le Pro Sext. Roscio amerino. Il est le peintre des mœurs nationales: Eutyche, un de ses personnages, est le type du Romain aux champs — Dans le Pro Q. Roscio comœdo portrait de Bâillon, personnage du Pseudolas de Plante.

Après avoir recueilli les principaux fragments de la tragédie latine épars dans les différents ouvrages de Cicéron, nous avons essayé, à l'aide de ces précieux débris, de restituer quelques-unes des belles scènes qui avaient enchanté son imagination, et d'esquisser le plan d'une ou deux de ces pièces qui lui plaisaient entre toutes et dans lesquelles il voyait le plus glorieux patrimoine de la poésie latine. Mais, en détachant tous ces vers de la place qu'ils occupent dans les pages où ils figurent, on risque d'altérer l'esprit de la citation; on ne la voit plus dans son vrai jour, c'est-à-dire associée au raisonnement qu'elle appuie, au principe auquel elle sert d'exemple, à la circonstance qui lui donne son piquant et son à-propos. Elle gagne en relief et en accent dramatique ; mais elle perd un certain charme qu'elle doit à une application ingénieuse , à un rapport inattendu entre deux choses éloignées, à un sens spirituellement modifié. Replacés dans leur milieu, les vers cités retrouvent , avec leur véritable aspect, un intérêt particulier. Le dessein que nous nous proposions nous imposait la méthode que nous avons suivie. Nous demandions en effet à Cicéron de nous apprendre ce qu'il sait du théâtre de Rome. Mais nous ne devons pas oublier que ce n'est pas pour satisfaire cette curiosité de la postérité que Cicéron mêlait à ses écrits toutes ces

LE THEATRE DANS LES OUVRAGES PHILOSOPHIQUES DE CICÉRON. gi

réminiscences de la scène latine. L'écrivain avait un objet particulier qu'il nous explique lui-même. S'il cite des vers dans ses traités philosophiques, il suit en cela l'exemple des philosophes dont il a entendu les leçons à Athènes. Telle était, en particulier, la pratique de Denys le stoïcien. Mais celui qui faisait cela avec le plus de goût et d'originalité, c'était Philon l'académicien. Il avait, en effet, dit Gicéron, Tart de bien placer et de bien choisir les vers : « Pour moi, ajoute-t-il, depuis que j'ai pris goût à ces « déclamations de vieillard », non seulement je fais grand usage de nos poètes, mais, à leur défaut, j'ai traduit divers passages des poètes grecs afin que ces sortes d'entretiens eussent en notre langue tous les ornements qu'ils peuvent recevoir*. » Pour comprendre l'intention de l'écrivain, il faut se rappeler que la philosophie n'était pas en grand crédit auprès de bien des Romains, qui affectaient de dédaigner ses subtiles spéculations; que d'autres lettrés délicats préféraient en cette matière les écrits des Grecs à ceux des Romains. G'était donc pour séduire les esprits rebelles et les gagner à la philosophie nationale que Gicéron se plaisait à la parer de ces grâces empruntées.

L'ouvrage où il a employé le plus heureusement cet ingénieux artifice, ce sont les Tuscalanes. Rien de plus intéressant que ce livre pour les amateurs des lettres latines. Cicéron y expose ses idées sur les questions les plus importantes qui se rattachent à la conduite de la vie, sur la mort, sur la nature et la destinée de l'âme, sur la douleur, qu'il faut savoir supporter, le chagrin, qu'on peut adoucir, les passions, qu'on doit s'attacher à vaincre, la vertu, qui suffit pour être heureux. Il rassure l'homme contre de vaines terreurs; il lui apprend à supporter les épreuves de la vie, il élève et fortifie son esprit ; il lui offre les plus généreuses consolations et les plus nobles espérances. Il aime à citer Platon ; et, plein d'une sorte de vénération pour ce grand esprit, il invoque en tout son sentiment et s'appuie sur ses doctrines. Persuadé que, pour convaincre , il n'est pas inutile de plaire, il emploie à cet effet toutes les ressources d'un industrieux esprit ; le lettré vient en aide au philosophe, et à l'autorité des doctrines joint le charme de la poésie ; sa mémoire n'est pas plus fidèle à Platon qu'à ces vieux tragiques de Rome qu'il aime tant.

» Gic, Tusc, II, II, a6. Cf. id , ibid,, I, 3, 5.

Ennius , Pacuvius , Attius sont comme présents à la conférence philosophique ; à tout moment, ils suggèrent à l'écrivain leurs plus beaux vers pour soutenir une démonstration ou apporter un exemple.

Citons un ou deux passages comme spécimens de la manière dont Cicéron amène dans cet écrit les citations des tragiques. Le premier livre de cet ouvrage est consacré à la question de l'âme, de sa nature et de son immortalité. Cicéron y expose les différentes doctrines des anciens, les résume et les discute. Pour lui, il se range à l'opinion de Platon et reproduit le passage du Phédon où Socrate explique à ses juges pourquoi il ne redoute pas la mort. Les belles pages que celles qu'il a écrites sur ce sujet! elles sont l'œuvre d'un noble esprit. C'est avec une sorte d'enthousiasme qu'il embrasse cette généreuse espérance de l'immortalité. Non! l'homme ne périt pas tout entier. L'àme survit au corps, et celui-ci, une fois qu'il en est séparé, ne conserve plus aucun sentiment. Pour établir sa croyance, Cicéron multiplie les preuves tirées du raisonnement et les exemples empruntés à l'histoire; puis, arrivant au dernier point, savoir que le corps, après la mort, n'est plus qu'une matière insensible et inerte, il se souvient de ses poètes favoris et de leurs héros. Armé contre ceux-ci d'une spirituelle critique, il poursuit en eux le préjugé qui attribue au corps, rendu à la terre, le sentiment; il montre les illusions de la douleur, de la haine, de la vengeance qui s'attachent à un vain objet, à une chimère, et les confond. Ici, Cicéron se joue avec ces grands personnages de la tragédie; il les raille doucement de leur erreur. Il cite de beaux vers en moraliste; mais, dans le philosophe sévère qui condamne, on devine le critique, épris de poésie, qui absout et admire.

(( Achille traîne Hector attaché à son char; apparemment, il s'imagine déchirer son ennemi et croit que celui-ci le sent. Tandis que l'un se venge, à ce qu'il se figure, l'autre (Andromaque) gémit là-dessus, comme sur la chose du monde la plus douloureuse :

Sur le sol j*ai vu mon Hector

Hector? Et lequel? Combien de temps encore sera-ce Hector? Que je préfère Attius et cet Achille enfin devenu sage :

Le corps, je l'ai rendu; mais Hector, je l'ai pris!

LE THEATRE DANS LES OUVRAGES PHILOSOPHIQUES DE GIGÉROIf. qS

Eh bien ! ce n'est donc pas Hector que tu as traîné, mais seulement ce corps qui avait été celui d'Hector. Voici que, d'autre part, un autre, sortant de dessous terre, trouble le sommeil de sa mère:

Ma mère, entends ma voix I

Quand ces vers sont dit avec l'accompagnement d'une musique sourde et plaintive, il est bien difficile de ne pas trouver malheureux ceux qui n'ont pas été ensevelis :

Lève-toi ; de ton fils songe à la sépulture

Avant que son corps soit des bétes la pâture. . .

Bien! il craint que ses membres étant déchirés, il ne puisse s'en servir; sont-ils brûlés? plus de crainte.

Ahl n'abandonne pas au sort le plus affreux. . . .

Je ne vois pas bien ce qu'on peut craindre quand on débite de si bons vers au son de la flûte. Ainsi, un principe certain, c'est qu'on ne doit pas se mettre en peine de ce qui n'arrive qu'après la mort. Il y a dans Ennius une magnifique imprécation de ïhyeste. Il souhaite en très beaux vers d'abord qu'Atrée périsse par un naufrage. Oui, c'est une mort afireuse et qui fait cruellement soufirir. Mais ce vœu qu'il ajoute, quelle chimère!

Que sur d*àpres rochers, aux pointes acérées, Cloué, le flanc ouvert et les chairs déchirées, Il reste suspendu; que son corps en lambeaux Souille d'un sang impur et le roc et les eaux . . .

Le rocher lui-même n'est pas plus insensible que ce corps, suspendu à ses pointes, auquel on croit souhaiter la souffrance. La peine serait horrible pour qui la sentirait; ôtez le sentiment, elle est nulle. Ce qui vient ensuite est encore plus vain que tout le reste:

Sans que dans un tombeau, comme en un port tranquille, Affranchi de la vie, il trouve un sûr asile.

Vous voyez l'énormité de l'erreur. Ainsi, il se figure que le tombeau est un port, et que le mort s'y repose. Ah ! vraiment, Pélops est

inexcusable ! Avoir si mal instruit son (ils et ne lui avoir pas appris quelle limite doit borner les préoccupations de l'homme * ! »

Le quatrième livre des Tasculanes renferme d'intéressantes analyses des passions « mouvements impétueux contraires à la raison et funestes à la tranquillité de la vie ». Cicéron les étudie, les définit, les explique ; il en cherche les remèdes. Il discute l'opinion des difierents philosophes : celle des stoïciens qui les répudient complètement, et celle des péripatéticiens qui les regardent comme nécessaires, pourvu qu'on leur prescrive des bornes. Il y a de très belles réflexions sur le sage tel que le conçoivent les premiers, ce sage « toujours modéré, toujours égal, toujours en paix avec lui-même », que rien ne peut troubler parce que rien, sur cette terre, n'est digne ou d'accabler ou d'exalter l'àme. « Qu'y verrait-il de grand en effet, lui qui se met l'éternité devant les yeux et qui conçoit l'immensité de l'univers ? oui, que verrait-il de grand dans ce qui passionne les hommes et dans une vie dont les bornes sont si étroites*? » Nous voudrions avoir le loisir de citer tout ce passage et bien d* autres encore, pour montrer ce qu'il y a d'élévation dans ces pages de Cicéron, et faire ressortir, par le contraste, combien sont piquantes celles qui les suivent, où, s'abandonnant à ses souvenirs du théâtre, il évoque des personnages empruntés à la comédie. C'est ce mélange qui donne au livre son attrait. Il atteste une charmante souplesse d'imagination chez l'écrivain, passant ainsi avec aisance des pensées les plus graves aux images les plus gaies de la scène comique ; il nous fait comprendre que toutes ces citations du théâtre ne sont pas les jeux d'un bel esprit uniquement occupé à embellir sa matière, mais le calcul d'un habile écrivain voulant être agréable pour être lu. Ce qui le préoccupe, c'est l'intérêt de la philosophie qu'il aime et veut faire goûter aux Romains. Pour cela, il faut la rendre aimable. Lucrèce, lui aussi, n'a-t-il pas compté sur les beaux vers pour recommander la doctrine d'Épicure? Ne se compare-t-il pas au médecin dorant de miel la coupe qui renferme le breuvage amer ?

Après avoir passé en revue les différentes affections de l'àme, Cicéron arrive à l'amour. Il distingue la joie grave et sévère de la folle joie des amants ; et, pour peindre cette dernière, il se souvient d'un

* Gic, Tasc, I, 44, io5 sqq. — *Icl., Tasc, IV, 17, 87.

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