LE THEATRE DANS LES OUVRAGES PHILOSOPHIQUES DE CICÉRON
personnage de Trabéa. Trabéa conduit sa pensée à Cascilius dont il cite quelques réflexions sur la toute-puissance de Tamour, Cœcilius à Ennius dont il rappelle la Médée. C'est ainsi que ses souvenirs s'enchaînent et qu'il passe de la comédie à la tragédie, cherchant partout des exemples pour confondre l'amour, ses vains désirs, ses transports insensés. Il le juge et le condamne en moraliste sévère ; il gémit sur la comédie qui donne de si tristes leçons : « Quelle difierence entre la joie d'Hector s'écriant dans la tragédie de Nœvius :
Être honoré par toi, l'honneur même, ô mon père I Ah I que j'en suis heureux I
et celle de ce personnage de Trabéa :
Séduite par mon or, la vieille, dès ce jour, Guettera du regard ce que veut mon amour.
Je me vois arriver : mon doigt pousse la porte ; Elle s'ouvre ; Ghrysis, que le bonheur transporte. Ne m'a pas plus tôt vu qu'au devant de mes pas Elle accourt, souriante, elle m'ouvre ses bras. Elle se donne à moi
comme tout cela lui semble charmant, il va le dire :
Ma fortune a vaincu la Fortune elle-même I
Il suffit d'un peu de réflexion pour comprendre combien cette joie est honteuse. Mais s'ils doivent rougir ceux qui se livrent à ces transports au milieu des jouissances des sens, quelle honte n'y a-t-il pas pour ceux dont l'imagination brûlante convoite ces mêmes plaisirs ? Tout ce qu'on appelle vulgairement « amour » (et je ne vois pas vraiment quel autre nom employer) est un sentiment si frivole que rien, à mes yeux, ne peut lui être comparé à cet égard ; oui, cet amour qui, Caecilius l'affirme.
Est le premier des dieux. Et celui qui le nie N'est qu'un sot, ignorant et le monde et la vie.
Car enfin
Son caprice est de tout le maître souverain ; C'est de lui que dépend la raison, la démence ; On souffre ou l'on guérit, selon sa convenance ; Il fait l'amant heureux, l'homme en qui tout séduit. Que de désirs, de vœux, d'instances on poursuit.
poésie ! o belle réformatrice des mœurs ! Quoi ! placer TAmour dans l'assemblée des dieux, Tamour, ce conseiller de honte et de frivolité ! Je parle de la comédie : si ces turpitudes ne nous plaisaient, celle-ci n'existerait pas. Sur le théâtre tragique, que dit le chef des Argonautes ?
Si par ta main sauvé, je vois encore le jour. De toi je ne tiens rien ; je dois tout à l'amour.
Eh quoi ? Celte passion de Médée, quelles affreuses calamités n*a-t-elle pas causées ? Et cependant, cette même Médée n'ose- t-elle pas dire chez un autre poète qu'elle devait son époux
A l'amour dont le droit est plus puissant qu'un père ?
Mais laissons les poètes se jouer dans leurs fictions, eux dont les pièces nous montrent Jupiter lui-même livré à ces hontes*. »
Un peu plus loin, Cicéron revient aux comiques et cite un amoureux de la Leucadienne de Turpilius :
a Supposé qu'il y ait dans le monde un amour qui ne donne point de souci, point d'inquiétude, et qui ne cause ni regret, ni soupirs, je l'admets. . . Mais l'amour tel que nous le voyons, qui est la folie même, ou qui en approche, comment ne pas le blâmer ? Par exemple dans la Leucadienne un personnage dit :
Hélas I si quelque dieu s'intéressait à moi !
Oui, vraiment, tous les dieux devraient se mettre au service de notre amoureux pour lui procurer les jouissances qu'il convoite :
Je suis bien malheureux 1
Rien de plus vrai. Mais il n'a pas tort non plus cet autre qui lui
répond :
Dis plutôt insensé, Toi qu'on voit sans raison à te plaindre empressé.
Ainsi, aux yeux même des siens, il passe pour un fou. Mais écoutez ces éclats tragiques :
divin Apollon, o tout-puissant Neptune,
Vents, secourez-moi dans ma triste infortune I
' Cic, Tasc, IV, 3i sqq., 67 sqq. Voir l'appendice.