LE THEATRE DANS LES OUVRAGES PHILOSOPHIQUES DE CICÉRON
Il croit que tout l'univers va se remuer pour attendrir sa cruelle maîtresse. Il n'excepte que Vénus qui ne lui est pas favorable :
Car pourquoi t'invoquer, Vénus ?
Il dit que cette déesse, trop occupée de ses propres amours, ne s'embarrasse pas du reste. Comme si lui-même, pour satisfaire sa passion, n'était pas occupé à faire et à dire tant de sottises < ! »
N'est-elle pas agréable cette petite scène, si rapidement esquissée ? Notre imagination lui restitue aisément tous les traits qui lui manquent, tant les indications sont nettes ; elle voit notre amoureux et se divertit de sa douleur. Au milieu des graves discussions de la philosophie, c'est un joli intermède.
Telles sont les Tmculanes. C'est encore à cet ouvrage que nous devons le pathétique monologue d'Andromaque, la scène de l'apparition de l'ombre de Déiphile, le dialogue d'Eurypyle et de Patrocle, celui d'Ulysse blessé et de ses compagnons, les plaintes de Philoctète. Si Ton ajoute à cela un certain nombre de beaux vers traduits d'Eschyle et d'Euripide et quelques emprunts à Térence, on verra quel charmant concours, grâce à l'ingénieuse mémoire de Cicéron, la poésie dramatique prête à l'exposition des doctrines philosophiques 2.
Si les Tuscalanes sont plus riches en réminiscences du théâtre que les autres écrits consacrés par Cicéron à la philosophie, ceux-ci ne nous laissent pas cependant oublier la scène. Les Académiques nous ont conservé le tableau si dramatique des terreurs d'Alcméon poursuivi par les Furies ^ ; le de Finibas un passage du Philoctète * , le dialogue d'Oreste et de Pylade se disputant devant Thoas le privilège de mourir l'un pour l'autre^; le de Ofjiciis des traits de VAtrée d'Attius ^ , une invective d'Ajax contre Ulysse qu'il accuse d'avoir voulu se dérober à la guerre en simulant l'insensé "^ ; le de Natura deorum, l'exposition de la Médée d'Attius ® , la tirade d'Atrée énumérant ses griefs contre Ménélas ^ , les menaces de Médée méditant sa
* Cic, Tiwc, IV, 34, 71 sqq. — * Voir encore dons les Tuscalanes l'analyse de la tristesse. Cicéron cite les personnages de Télamon, d*i£étès, d'Andromaque. Tasc, III, 18 et 19. — * Gic, Acad. pr., II, 27 et a8. — * Id., de Fin., II, 29, 94. — s Id., ibid., V, 23, 63. - 6 I, aS, 97; 111. 28. 102. — ^ m, 26. 97. - » II, 35, 88.— Mil, 27, 68.
vengeance, le monologue de l'amoureux qui se plaint de son bonhomme de père dans les Synéphèbes de Cœcilius * ; enfin le de Divinatione, le songe de Tarquin dans le Brutus d'Attius*, celui d'Hécube^, la prédiction de Cassandre*, de curieux fragments du Chrysès de Pacuvius et du Télamon d'Ennius, où est raillée la science des augures et des devins ^.
Les souvenirs du théâtre assiègent tellement Timagination de Cicéron qu'ils la poursuivent jusqu'au barreau. Plus d'une fois, en plaidant, l'avocat se rappelle ses poètes. Le Pro Cœlio, en particulier, nous en offre un curieux exemple. Nous avons déjà eu occasion de dire un mot de ce plaidoyer dans lequel nous avons recueilli une réminiscence de la Médée d'Ennius. Elle n'est pas la seule allusion au théâtre qu'il renferme. Cicéron défendant son jeune client qui avait été son élève était en verve ce jour-là. La cause, du reste, prêtait aux développements les plus piquants. Il s'agissait de sauver un étourdi du grave reproche de libertinage, d'alléguer, pour les censeurs, l'excuse de l'âge et des passions ; de peindre, d'un côté, un jeune homme d'un esprit actif, d'une imagination brillante, déjà occupé du soin de son avenir et de sa fortune politique, mais cédant un instant à de faciles amours avec une folle maîtresse ; de l'autre, une femme galante, multipliant, pour enchaîner son amant, ses artifices et ses irrésistibles séductions : matière délicate au barreau, qui demandait une touche fine et légère. L'esprit, du reste, était de mise pour la défense d'un si spirituel client. Jamais Cicéron n'en eut tant ; il fut brillant. Il faut l'avouer : le grave moraliste compromet un peu sa dignité par l'indulgence excessive qu'il professe pour les erreurs et la fougue de l'âge ; il cède lui-même un peu trop aux entraînements de la cause. Mais cette doctrine si complaisante nous laisse sans inquiétude ; car nous sentons bien que, lorsque l'avocat aura disparu, l'homme retrouvera la juste sévérité de ses principes ; l'auteur du de Ofjiciis nous rassure contre le défenseur de Cœlius. Ce que Cicéron
* Gic, de Nat. deor., III, 29, 72 sqq. — *Id., I, 22, 44 sqq. — 'I, 21, lia, * 1, 3i,66 8qq., et 60, ii4; II» 55» 112. — * I, 67, i3i ; 68, 182.