LE THEATRE DANS LES DISCOURS DE CICÉRON
avait surtout à craindre dans une cause de ce genre, c'était de paraître un censeur fâcheux et chagrin. Aussi en évite- t-il avec soin le rôle et le ton . Il affiche le badinage d'un homme du monde qui sait se jouer délicatement autour des sujets épineux. La fine raillerie, Tépigramme légère, l'ironie moqueuse, voilà ses armes. Il avertit Clodia qu'il usera de discrétion et de modération avec elle : « Jamais, dit-il, je n'ai cherché à être l'ennemi des femmes, et encore moins de celle qu'on dit avoir été toujours l'amie des hommes. » Il esquisse la vie de la courtisane : le séjour à Baïes et tous ses divertissements : intrigues, amours, festins, repas nocturnes, chants, concerts, promenades sur l'eau. Qui donc lui reprochera le scandale de sa conduite? Ce n'est pas lui assurément, il provoquerait sa colère : « Il faut alors que j'évoque des enfers, non pas un de ces jeunes damerets ornés de la barbiche qui est si fort de son goût, mais un de ces graves personnages à longue barbe, tels que nous les voyons dans nos vieilles statues et dans nos anciennes images, un ancêtre, un Appius Caecus, par exemple. » Et Cicéron introduit le personnage, sous le couvert duquel il apostrophe Clodia avec une véhémente sévérité et lui reproche ces dérèglements qui déshonorent toute une race illustre. L'artifice est ingénieux et le tour adroit : rien de solennel, du reste, dans cette évocation dont la gravité est sauvée par un demi-sourire. Mais qui fera maintenant la leçon au jeune libertin ? car son tour est venu. Ce sera un père de la comédie : d'abord un père de Caecilius, un de ces vieux Romains inflexibles, puis un père de Térence, vieillard indulgent et bon. Il n'aura pas de peine à se justifier auprès du premier ; mais il trouvera surtout grâce devant le second dont la douce morale sait accommoder ses précepte^ aux faiblesses du jeune âge.
« A présent, Cœlius, je reviens à vous, et je prends la sévérité et l'autorité d'un père. Mais quel père choisir? Un père de Caecilius, un homme dur et emporté?
C'en est (ait: maintenant la colère m'enflamme; La fureur à son comble exaspère mon âme ;
ou celui-ci:
Ahl malheureux I gredini
ces pères-là ont un cœur de fer.
lOO CICÉRON AU THÉÂTRE.
Que dire P que vouloir? Je ne suis plus le maître; Tous tes déporlcments le font assez paraître.
Un tel père tiendrait un langage diflBcile à soutenir :
Près d'une courtisane établir ta demeure I Le piège reconnu, ne pas t'enfuir sur Theurel Pourquoi cette licence P oui, pourquoi, sans raison, D'une étrangère enfin fréquenter la maison P
Bien ! gaspille et dissipe 1 Eh 1 que m'importe, à moi P La misère \iendra : qui souffrira P c'est toi I J'aurai toujours assez; une aisance modeste Adoucira mes jours pour le temps qui me reste*. •»
A ce père triste et chagrin Cicéron oppose le Micion de Térence, le bon, rindulgent vieillard; et il cite les vers où s'exprime sa douce tolérance pour la jeunesse, à qui il pardonne si facilement ses fredaines : complaisance un peu molle, voisine de la faiblesse, qui contraste avec la rigidité de son frère Déméa, Peut-être, sans sortir du théâtre de Cœcilius, Cicéron aurait-il pu trouver ce second type d'extrême bonté. Lui-même nous a conservé un autre fragment du même comique dans lequel un jeune amoureux se plaint de son bonhomme de père, trop facile à son gré :
(H Dans un amour extrême, une extrême détresse. Avoir un père sec, avare, sans tendresse, Un père déplaisant, dont le cœur endurci Jamais de vous aimer n'eut le moindre souci.
C'est charmant. Volontiers on lui vole sa rente; L'ingénieux secours d'un billet qu'on invente Le dépouille d'un titre ; un esclave aposté Trouble d'un vif effroi son imbécillité.
Enfin, tout ce qu'on peut prendre à sa ladrerie, Gaîment on le dissipe: o douce escroquerie I Mais mon père, comment le duper ? Quel ressort Et quel piège inventer ? Stérile est mon effort I L'imagination et l'esprit, tout échoue ; Mes machines, mes plans, sa bonté les déjoue^.»
La boutade est charmante et pleine d'esprit; en peignant son père,
* Gic, Pro Cœlio, XVI, 87. Voir l'appendice. — * Id., de Nat. deor., III, 39, 7a sqq. Voir l'appendice.
LE THÉÂTRE DANS LES DISCOURS DE CICÉnON. lOI
le jeune étourdi se peinl lui-même, fort ingénieusement. Ce passage est tiré des Synépkébes de Cœcilius. Dans la même pièce, un personnage, peut-être le même amoureux, s'écriait aussi très plaisamment:
J'en atlesle les dieui, j'en alleste tes hommes : Dans le siècle où l'on vit et ta ville où nous sommes, Une courtisane ose, eiécrsble rorfaîl I Refuser de l'argent d'un amant qui lui plail I
C'est encore Cicéron qui noua a conservé ces vers d'une pièce qu'il avait distinguée entre les autres comédies du théâtre iatin ; car ii la cite souvent'.
CicérOD avait cinquante et un ans lorsqu'il plaidait pour Ccelius qui, absous grâce à son ingénieux plaidoyer, lui vouait, dès ce moment, une amitié inviolable, attestée par une charmante correspondance. Il pouvait se souvenir que, bien des années auparavant, alors qu'il débutait dans la carrière du barreau, à l'âge de vingt-six ans, il avait, dans un de ses premiers discours judiciaires, introduit le souvenir du même vieux poète, de ce Cœcilius à qui il venait d'emprunter un de ses personnages pour lui faire jouer si spirituellement un rôle dans son plaidoyer. Il défendait alors S. Roscius d'Amérie, accusé de parricide. Quelle preuve de ce crime apportez- vous, disait l'avocat à l'accusateur? Le père haïssait ce fils, répondait celui-ci ; et ce qui le démontre, c'est qu'il l'avait relégué aux champs, tandis qu'il avait toujours gardé son autre fils auprès de lui. o Vous êtes un homme instruit, répUque Cicéron, et les lettres ne vous sont pas étrangères. Eh bien! empruntons un exemple aux pièces de théâtre. Pensez-vous que le vieillard de Cœcilius ait moins d'estime pour son fils Eutyche qu'il laisse à la campagne, que pour son autre fils. Chérestrate? c'est ainsi, je crois, qu'on l'appelle. S'il garde celui-ci à la ville, est-ce pour le récompenser!' a-t-il relégué l'autre a la campagne pour le punir* i" » El Cicéron ajoute qu'il ne lui serait pas bien difficile de nommer dans sa tribu et parmi ses voisins une foule de pères de famille qui désirent que ceux de leurs fils qu'ils affectionnent le plus s'adonnent uniquement à l'agriculture. « D'ailleurs, continue-t-il,
'Cic, dtOpt. gen.,6. i8; de Fin., I. a, 4; Tusc. 1, i4, 3i ; de Nst. dfor.,ï. 6, t3; ibid., III, ig, 7a ; de Senecl.. VII, 33. Cette pièce, suivant le léiDoignage de Cicéron, éUit tirée de Ménsndre. — * Id, Pro S. Rote, amer., XVI, £6.
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nul ne serait plus à votre connaissance que cet Eutyche ; et certes il est
)imlifrérent que je cite le jeune homme de Ciecilius ou quelque habitant de la campagne de Véies. u Pourquoi donc? Cicéron va nous l'apprendre r n Les poètes n'ont créé ces fictions que pour nous présenter, dans lies personnages étrangers, la peinture de nos mœurs et l'image de
k la vie ordinaire'. » Celte dernière réflexion n'est-elle pas intéressante?
Ainsi Ctecilius avait transporté sur la scène les mœurs nationales. Les détails dans lesquels Cicéron entre ici au sujet de ces mœurs sont curieux. Roscius, son client, qui lui rappelle l'Eutyche de Cœcilius,
* Était un personnage tout à fait rustique, vivant confiné aux champs ; il
redoutait l'approche même de Rome, et n'y séjournait jamais plus de trois jours. Il ne connaissait ni le Forum, ni les tribunaux; ses ennemis le peignaient comme une espèce de sauvage qui n'avait jamais
y parlé à un homme ni vu une ville : u Jamais, disail-on, personne ne
' l'invitait chez lui ; jamais il n'avait accompagné son père à un festin. »
C'étaient la les griefs de l'accusation. En revanche, c'était un agri-
r culteur habile qui avait la passion de la terre et la science des choses
rustiques. Son père lui avait confié l'administration d'un magnifique domaine, d'un rapport considérable, et lui avait même abandonné le
» revenu de certaines propriétés. Y avait-il dans la pièce de Ctecilius
. quelques traits empruntés à ces idées et à ces habitudes romaines, et
dans la figure originale de Roscius retrouvait-on quelque chose de
t celle d'Eutychei* On est disposé à le croire, d'après ce que dit Cicéron :
le poète avail copié son personnage sur la réalité.
On sait que le plaidoyer de Cicéron pour Roscius était un acte de courage. Les accusateurs étaient soutenus par Chrysogonus, affranchi cl favori tout-puissant du dictateur Sylla, qui, après la mort du père, s'était rendu acquéreur des biens de celui-ci pour une somme dérisoire, et voulait s'en assurer la possession en se débarrassant du gênant héritier. L'autorité de ce nom intimidait tous les vieux orateurs. Était-il en effet possible, dans une pareille cause, de s'abstenir de toute allusion dangereuse au maître et au malheur des tempsi* Tous reculaient ; Cicéron se présenta avec le courage de la jeunesse et la confiance du talent. Après quelques ménagements adroits, il
, ilHd. BUnim hxc coaficla arbitror a pottii tsse ul efjictoi n irtoiiii, exprfsaamtjae imaginent nojlra vitm fjaotidiana vi4erem\