LE THEATRE DANS LES DISCOURS DE GICÉRON. I
affronte tout de suite intrépidement le péril. Il prend vigoureusement à partie Ghrysogonus ; indigné du luxe et de l'insolence de cet affranchi, il trace de sa personne et de ses mœurs un portrait satirique d'une touche hardie; puis, parlant des proscriptions, il ne craint pas de charger son tableau des couleurs les plus fortes. Il dénonce les assassins sous lesquels succombaient tant de victimes :
Quel Grec n'est pas frappé du glaive phrygien * ?
s'écrie-t-il, en empruntant un vers à une pièce d'Ennius déjà citée, celle où Ton voyait Ulysse qui fuyait devant Hector égorgeant en foule les Grecs et incendiant leurs vaisseaux. L'allusion aux massacres du dictateur tirée de ce grand carnage que causait Tépée du guerrier était un trait vigoureux, mais malheureusement accompagné d'autres détails qui n'étaient que spirituels. Ce mélange de bon et de mauvais se rencontre çà et là dans ce discours, œuvre de jeunesse, qui trahit, par des fautes de goût, l'inexpérience de l'écrivain, mais qui, par le feu, l'ardeur et la richesse de l'imagination, annonce le talent.
Jusqu'ici nous avons vu, légèrement esquissés par Cicéron, différents personnages du théâtre comique : des amoureux de Trabéa, de Turpilius, de Caecilius ; des pères de ce dernier et de ïérence. Voici maintenant un autre personnage, qui joue un grand rôle dans la comédie antique, le « leno » . Celui-là est nommé par Cicéron ; c'est Ballion, du Pseudolus de Plaute. Le portrait en est tracé de main de maître. Mais comment ce Ballion apparait-il dans un de ses plaidoyers? c'est ce qu'il nous faut dire. Il y avait quatre années que Cicéron avait défendu Sextus Roscius d'Amérie ; il les avait employées à voyager en Grèce et en Asie; et, de retour à Rome, il demandait la questure : il avait trente et un an. Q. Roscius, le célèbre comédien, son grand ami, avait alors des démêlés d'intérêts avec un certain C. Fannius Chéréa, Grec d'origine, qui l'avait attaqué en justice et l'accusait d'être un associé infidèle, d'avoir manqué à tous ses engagements, bref, de l'avoir volé. De quel côté était la mauvaise foi et la fraude? Cicéron, qui s'était chargé de la défense de Roscius, prouve que c'est du côté de Chéréa. il trace le portrait le
• Cic, Pro S. Rose, amer.^ XXXII, 90.
plus flatteur de son client qu'il présente comme un des hommes les plus honnêtes de Rome et met en regard celui de son adversaire ; puis, par une invention tout à fait comique, il rapproche cette dernière image de celle de Bâillon; il confond plaisamment les traits des deux figures. L'évocation soudaine du personnage de la comédie est des plus heureuses, et de nature à divertir un instant la gravité des juges :
« Mais voyons, quel est Thomme victime de la fraude ? Roscius a volé L. Fannius Chéréa. Je vous en prie et vous en conjure, vous qui les connaissez tous deux, comparez leur vie passée ; vous qui ne les connaissez pas, regardez-les Tun et l'autre : voyez Chéréa, voyez cette tête et ces sourcils entièrement rasés; n'accusent-ils pas l'astuce? ne proclament-ils pas la perfidie ? Depuis les pieds jusqu'à la tête, (s'il est permis de juger les hommes sur leur extérieur), cet homme tout entier ne semble-t-il pas un composé de fraude, de fourberie, de mensonge ? s'il a toujours la tête et les sourcils rasés, c'est pour qu'on ne dise pas qu^il y ait en lui l'ombre d'un homme de bien. Roscius le représente souvent sur la scène, à la perfection ; et cependant, pour un si grand service, pas la moindre reconnaissance ! Quand il joue le rôle de Ballion, cet infâme, ce parjure marchand d'esclaves, c'est Chéréa qu'il joue. Ce personnage fangeux, impur, exécré, c'est Chéréa, ce sont ses mœurs, c'est son caractère, c'est sa conduite ; et il ne peut avoir d'autre raison de croire que Roscius lui ressemble en fraude et en malice, que de s'être vu si fidèlement imité par lui dans le rôle de ce « leno » ^ . »
C'est ainsi que Cicéron, aidé de ses souvenirs du théâtre, se joue avec esprit de son adversaire. Tout occupé qu'il est d'un aulre objet, il nous donne en passant des détails curieux à recueillir sur le personnage de Plante, sur son extérieur physique, et l'art avec lequel Roscius était entré dans ce rôle. On regrette que sa verve satirique ne l'ait pas plus souvent amené à reproduire ces vives silhouettes qui, au théâtre, s'étaient empreintes dans son imagination. En cherchant çà et là dans ses écrits, on ne trouve à ajouter à celle de Ballion que quelques profils perdus de personnages de Térence ; celui de Gnathon, le parasite, toujours prêt à flatter, et qui « s'est fait une loi
* Cic, Pro Q. Rose, comœd.^ VII, 20. Cf. PhiL, II, 6, i5.Voir Tappendice.
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d'applaudir à tout * » ; celui de Phormion « à Taudace dangereuse et insolente* » ; celui de Chrêmes, le bon Chrêmes, qui, par esprit d'humanité, ne veut pas que son nouveau voisin
Soit toujours à bêcher ou porter des fardeaux ^ .
On pourrait encore citer un certain nombre de discours de Cicéron où il y a des réminiscences du théâtre : le discours in Pisonem *, le Pro Postumo^, le Pro Plancio^, le Pro Cœlio '^, le Pro Murena^, le Pro Sestio ^. On sait avec quel esprit il raille dans le Pro Murena les formules juridiques qui déroutent, par leur complexité, la langue ordinaire et déconcertent Tesprit, inquiet des termes techniques dont elles sont hérissées. Grâce à une complication insidieuse, adroitement calculée, elles se dérobent à la connaissance du vulgaire qui, devant le tribunal, est obligé de recourir aux initiés pour les plus simples ►transactions. Cicéron, esquissant alors une petite comédie dont les personnages sont les deux plaideurs, le juge et le jurisconsulte, nous montre plaisamment celui-ci qui se glisse successivement, à point nommé, derrière chaque partie pour lui souffler à l'oreille la formule requise par la loi dans la circonstance « comme, au théâtre, le joueur de flûte latin passe tour à tour d'un acteur à l'autre » pour leur donner la note.
* Cic, de Am.y XXV, gS. Phil., II, 6, i5. — * Id., Pro Cœcina, X, 37. — 3 Id., de Fin.,], I, 5; de Off., I, 9, 3o. — ^ XIX et XXXIV. — «XI. — « XXIV. — "^ Voir d'autres passages que celui qui est cite plus haut : VII et XXVIII. — « XII. - » XLVIII; LIVsqq.; LIX.
I06 GIGBRON AU THÉÂTRE.