‹ Cicéron an théatreChapitre 8 sur 10 · LE THEATRE DANS LA CORRESPONDANCE DE CICÉRON. IO · texte numérisé non relu

LE THEATRE DANS LA CORRESPONDANCE DE CICÉRON. IO

luî-même, de la famille et de Tamitié, vivant tantôt à Rome, tantôt dans ses belles villas. Il revenait d'une petite tournée dans le pays des Sabins. Les gens de Réate, la capitale de la contrée, l'avaient appelé dans leur fraîche vallée afin de plaider pour eux contre ceux d'Intéramne. Sa plaidoirie terminée, il rencontre un ami, le sénateur Axius, avec lequel il passe quelques jours, et qui l'emmène dans sa propriété des Sept-Fontaines. Mais voici qu'on le demande à Rome, pour une nouvelle affaire, celle de Fontéius. Il y rentre, et s'empresse de courir au théâtre, afin d'y délasser un instant son esprit. On donne justement VAndromaque d'Ennius qu'il aime tant; Antiphon y doit jouer ; il est curieux d'apprécier le talent de cet acteur. On annonce aussi Arbuscula, la mime célèbre, qui intéresse Atticus. Mais, ce qu'il n'attendait pas, il eut ce jour-là, à son entrée au spectacle, une ovation qui flatta singulièrement son amour-propre. « Je suis revenu à Rome le 9 juillet. J'allai au théâtre. J'y fus accueilli avec de grands et unanimes applaudissements ; mais laissons cela ; c'est une faiblesse à moi de vous en parler. Causons d' Antiphon que j'ai vu. Il avait été affranchi avant de paraître sur la scène. Je ne veux pas faire languir

votre curiosité; il a remporté le prix Toutefois, je vous dirai ceci

entre nous. Dans le rôle d'Andromaque il a été meilleur que dans celui d'Astyanax ; pour le reste, il n'a pas eu d'égal. Quant à Arbuscula, dont vous me demandez des nouvelles, elle a été ravissante. Les jeux ont été magnifiques et ont plu beaucoup. On a remis la chasse à un autre temps*. »

Cependant la situation de la république avait bien changé. Les différents partis, qui l'agitaient, avaient successivement été abattus ou réduits à l'impuissance ; il ne restait plus que le vainqueur. La bataille de Munda, en Espagne, avait terminé les guerres civiles et soumis à César Rome et le monde. A la nouvelle de ce dernier succès, l'enthousiasme officiel éclata ; les plus grands honneurs furent décernés à celui qu'on regardait comme le libérateur de la patrie. Le i3 septembre 708, le dictateur parut aux portes de Rome, mais ce ne fut qu'au commencement d'octobre qu'il triompha. Les fêtes, les jeux, les festins commencèrent alors avec éclat. Parmi les divertissements le mime tint sa place ; cette farce était aimée du peuple qu'elle

* Cic, ad Att., IV, i5, 6. Pour cette chasse, voir plus loin.

réjouissait par une imitation grotesque des gestes et des paroles de certains personnages ; on y contrefaisait tous les ridicules. A l'attrait de la caricature elle joignait une licence effrénée qui se répandait en plaisanteries hardies, en attaques insolentes et en obscénités. C'est ce qui explique pourquoi le goût délicat d'Horace était offensé par ces pièces ; les ouvrages mêmes de Labérius, le maître du genre, ne trouvaient pas grâce à ses yeux. Il refusait son suffrage à certains écrits par la seule raison qu'a à ce compte, il devrait aussi admirer comme de beaux poèmes les mimes de Labérius ». Plus indulgente que le scrupuleux critique, la foule était ravie de ces scènes burlesques ; et César, jaloux de lui complaire, ne pouvait manquer de lui en offrir dans les jeux qu'il donnait. Mais Cicéron était-il disposé à les goûter? La liberté compromise par la servilité et les adulations officielles lui laisserait-elle le courage de s'en divertir ? Dans de discrètes allusions, tout en ménageant César, il laissait percer son mécontentement d'une paix qui, écrivait-il à Cornificius, « vous offrirait bien des choses désagréables ». a C'est le sort des guerres civiles, ajoutait-il, que le vainqueur peut bien faire ce qu'il veut, mais qu'il est en même temps obligé de faire la volonté de tous ceux qui l'ont aidé à vaincre*. » Sous ces mots couverts que la prudence lui conseille, Cicéron déguise ses ennuis secrets. Malgré tout, il va au théâtre ; il va y porter ses inquiétudes. Mais, à sa grande surprise, elles s'y dissipent ; le voilà qui se plaît à la représentation, oubliant un instant ses soucis de citoyen : « C'est que, dit-il, je me suis tellement endurci sur tout cela que j'ai entendu avec grand plaisir lés vers de Labérius et de Publius Syrus. » Et Cicéron nous apprend même, détail charmant, qu'il a pu ce jour-là supporter patiemment la vue de son grand ennemi, un Plancus Bursa ; tant était forte en lui la séduction de la scène.

Nous avons conservé quelques renseignements sur cette représentation que rehaussait la présence de César et de Cicéron, derrière lesquels nous entrevoyons toute la haute société romaine. Elle présenta un intérêt tout particulier, dû non seulement à l'agrément des pièces jouées, mais aussi aux passions qu'elle mit en jeu. Cette fois, en effet, spectateurs et auteurs jouèrent un rôle personnel. Un impé-

* Gic, ad Fam., XII, i8, a.

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rieux caprice de César, les représailles hardies d'un acteur, la maligne satisfaction du public dont les regards peignirent les sentiments, la rivalité de deux auteurs se disputant, dans une espèce de concours tout à fait original à Rome, le prix de la poésie ; enfin, pour ce qui regarde Cicéron, le petit échec infligé à la vanité du bel esprit et l'allusion un peu méchante au politique, tous ces piquants incidents durent divertir l'assistance. C'est ce jour-là que, sous l'apparence d'une invitation courtoise et flatteuse, le tout-puissant dictateur contraignit un chevalier, Labérius, à monter sur la scène et à jouer un rôle dans une de ses pièces. Ce ne fut pas sans une profonde tristesse que le poète obéit. Il exhala, dans le prologue de sa pièce, sa noble douleur, et pleura sur sa vieillesse déshonorée : « Ainsi donc, s'écriat-il, après soixante ans d'une vie sans tache, sorti de ma maison chevalier romain, j'y rentrerai mime ! Ah ! j'ai trop vécu d'un jour. » Ces pathétiques plaintes étaient pourtant mêlées de déférence pour celui qui les lui arrachait : singulier mélange de soumission et de révolte, indiquant bien le malheur de ces temps équivoques où la reconnaissance pour l'ordre rétabli et le regret amer de la liberté perdue se partageaient l'esprit. Mais, homme d'une « âpre liberté », Labérius, qui ne subissait qu'en frémissant cette servitude nouvelle, ne voulut pas laisser le maître impuni , et exerça contre lui une ingénieuse vengeance. Le rôle qu'il remplissait dans le mime représenté devint entre ses mains agressif ; maintes allusions à la tyrannie naissante en jaillirent. Sous le costume de Syrus, un esclave qui se dérobait aux verges dont il était battu, il s'écriait :

Il nous faut donc, Romains, perdre la liberté I

et, plus loin, il ajoutait :

Il doit craindre beaucoup celui que beaucoup craignent.

Bien des vers devenaient ainsi des traits épigrammatiques : tous les spectateurs, d'un mouvement commun, se tournaient alors vers César, et leurs regards fixés sur lui prêtaient une nouvelle force à l'allusion * . Celui-ci, sans paraître s'émouvoir au moment même, montra cependant sur la fin de la représentation que ces spirituelles audaces et

' Macrob., Sat., II, 7.

IIO CICÊRON AU THÉÂTRE.

cette verve mordante l'avaient atteint. Il y avait ce jour-là concours entre deux rivaux ; il adjugea le prix à Syrus, l'émule de Labérius.

L'histoire de ce Publius Syrus est assez curieuse. Enfant, il avait été présenté au patron de son maître et s'était attiré ses bonnes grâces non moins par sa jolie figure que par son esprit ; c'est ainsi que Térence adolescent avait, lui aussi, par sa beauté, conquis Livius Salinator. Des réparties heureuses, d'un tour vif et original, suffirent pour assurer sa fortune. Il plut; on l'affranchit et on lui donna une éducation soignée. Ayant acquis du talent, il se mit à composer des mimes et les joua dans toutes les villes d'Italie avec le plus grand succès jusqu'au jour où s'étant créé une réputation en province, il vint en jouir dans la capitale. C'est aux jeux de César qu'il se produisait pour la première fois sur une scène agrandie. Beaucoup de poètes et de comédiens étaient accourus à Rome pour la circonstance ; il les provoqua tous et les appela à une lutte poétique sur des sujets mutuellement indiqués ; tous relevèrent le défi, mais ils furent vaincus. Parmi eux était Labérius. (( J'étais pour toi, Labérius, lui dit César en souriant, mais tu as été vaincu par Syrus. » Le trait ne manquait pas d'esprit : César jouait sur ce dernier nom qui était à la fois celui du rival de Labérius et du personnage par la bouche duquel le poète, dans son mime, lui avait fait entendre de si libres paroles. Cette allusion malicieuse fut du reste la seule vengeance du dictateur qui, après tout, content d'être le maître, souffrait peut-être très patiemment ces petites révoltes des esprits indépendants dont il ne prenait nul ombrage. Quoi qu'il en soit, tout en donnant la palme à Syrus, il remit, avec cinq cents sesterces, un anneau d'or à Labérius; ce qui le rétablissait dans son rang de chevalier*.

Ici, Cicéron entre en scène et vient jouer son personnage dans cette petite comédie. On sait que le grand orateur avait des prétentions au bel esprit et se plaisait aux calembours. Ce n'était pas sans une vive satisfaction qu'il voyait ses « mots » circuler et jouir de quelque faveur. César lui-même en faisait des recueils ; ses gens avaient même mission de les lui rapporter, au dire de Cicéron qui prétendait que leur maître reconnaissait à une marque certaine les plaisanteries dont il était l'auteur; en quoi Cicéron le jugeait homme de

* Macrob., Sat., Il, 3.

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