TRAITÉS DE RHÉTORIQUE
Il plairait peut-être à certains lecteurs de trouver dans des chapitres séparés des groupes de maladies analogues, offrant, sur un même point, la somme de connaissances acquises aux temps cicéroniens; mais cette manière de procéder aurait un grand nombre d’inconvéqients. 11 faudrait parcourir à chaque instant la longue série des œuvres complètes de Cicéron, interrompre la suite naturelle de ses idées, et perdre ainsi les bénéfices de l’ordre méthodique des matières traitées. Mous pensons qu'il vaut mieux passer en revue tous les ouvrages qu’il a composés, et emprunter à chacun d’eux les passages qui ont trait à la médecine, sans prétendre établir entre eux un lien systématique qui briserait des rapports naturels pour en créer d’artificiels. 11 ne s’agit pas ici d’un traité didactique, mais d'une sorte de table des matières indiquant, à mesure qu’elles se présenteront, les choses qui sont vraiment de notre ressort.
Nous devons ici rendre justice au travail de Birkholz , il nous a été d’un grand secours, ainsi que l’index qui le termine. Nous aurons bien plutôt à retrancher qu’à ajouter a ses rxcrrpla, car il lui a plu de réunir aux sciences
médicales un grand nombre de fragments qui ne nous paraissent pas s’y rattacher, et il a grossi bien inutilement son volume de passages qui n’ont aucun droit d’y figurer. Nous tâcherons de nous montrer un peu plus rigoureux 3ans le choix des matériaux propres à établir que Cicéron Possédait des notions médicales qui n’ont que le mérite :rès-réel d’avoir été rares, chez les gens du monde, à l’époque où il écrivait.
KHÉrOKIQUE, A C. HERENNIUS.
Nous devons commencer par le traité intitulé « Rhetoritorum ad C. Herennium. » Quoi que l’on ait pu dire ou -crire, cet ouvrage, qui, en tout cas, appartiendrait à la première jeunesse de l’auteur, contient déjà en germe, et comme ébauchées, des idées qu’il développera plus tard, •t qui dénotent une sagacité précoce. Ainsi, à propos de la •onstatation d’un crime, il consacre une erreur vieille "omine les sociétés, en disant : «Si tumore et livore dei.oloratum est corpus mortui, significat eum veneno necaum » (lib. n, 5). Si le corps de la victime est enflé et li- -ide, c’est un signe d’empoisonnement. On a peine à comprendre que Cicéron ait accepté ce préjugé, lui qui dit ivec tant de raison un peu plus loin, 25 : « Vitiosa est i-onfirmatio rationis, cum ea re , quæ plura significat, ibutimur pro certo unius rei signo » : la confirmation est ncieuse lorsque nous prenons pour indice certain d’une teule chose un signe qui appartient à plusieurs. Il en lonne pour preuve les observations suivantes : « necesse »st, quoniam pal let , ægrotasse. » Puisqu’il est pâle, il aut nécessairement qu’il ait été malade. Et cette autre : c necesse est peperisse, quoniam sustinet infantem:» il faut jue cette femme soit accouchée, puisqu’elle tient un enfant
IIIS
CICI, lî O N MKIJKCI.N.
entre ses bras. Si notre auteur eût voulu appliquer cette ■ règle excellente au fait d’un cadavre livide et gonPé, il < -.'.t pu reconnaître que ces deux phénomène^ n’ont aucune valeur absolue, et surtout qu’ils n’impliquent pas l’action d’une substance vénéneuse comme cause de mort.
Au livre 111 de ce même traité, je trouve un paragraphe,! le vingtième', qui contient une particularité intéressante.! Cicéron donne des conseils relatifs aux moyens de seconder la mémoire de l'orateur, sorte de mnémonique artificielle I dont nous ne garantissons pas l'efficacité. Ainsi l’on se re- 1 présentera, à propos d’un empoisonnement, le malade I couché et près de lui le coupable accomplissant son crime.,] Il est là, ayant dans la main droite une coupe, dans la' gauche des tablettes, « medico testiculos arietinos tenen-J tem, » et portant suspendus au quatrième doigt des testi- | cilles de bélier. « Digitus medicus, » c’est, suivant Pline, le ■ doigt annulaire, le voisin du petit, mais cela ne nous ex- ] plique pas pourquoi l’on mettait à ce doigt un aussi sin-1 gulier ornement. Politien dit que ces prétendus testicules de bélier étaient une bourse de cuir, mais à quoi bun ceta appareil dont on ne spécifie pas le volume ? Ou ne dit pas non ' plus pour quel motif le quatrième doigt était appelé médi-1 cal, et nous laissons ce passage qui aurait grand besoin d’éclaircissements.
Ce traité de rhétorique contient peu de choses vraiment* médicales; l’auteur était très-jeune, il comptait un peu plus de vingt ans, il n’avait pas encore l'habitude de voir desq médecins, de converser avec eux, de leur emprunter des J idées et des sujets de comparaison. Cependant il dit avec J grâce, livre iv, 27 : « forma' dignitas aut morbo deflorescit, ! aut vetuslale exstinguitur, » la beauté se flétrit par la ma-1 ladie ou s’éteint par la vieillesse. C’est encore lui qui a dit* le premier : « esse oportel, ut vivas; non vivere, ut edas: » 1 il faut manger pour vivre, U non pas vivre pour manger, I
sentence tant admirée par l’avare, de Molière (act. 3, scène k), et dont, dans son enthousiasme, il bouleverse si plaisamment les termes.
rhétorique; de l’invention oratoire.
Le second ouvrage que nous devons examiner a pour titre : « Rhetoricorum, seu de inventione rhetorica; » il a beaucoup d’analogie avec le précédent, et certains érudits ont pensé que c’était une sorte de seconde édition donnée par Cicéron lui-même, dans le but d’enlever à Herennius l’honneur de la première dédicace; ces deux amis, divisés par la politique, appartenaient à des camps opposés. Quelle que soit l’opinion des savants à ce sujet, nous rechercherons avec le même soin ce qui peut nous intéresser dans une œuvre didactique où l’auteur, tout en conservant des formes scolastiques, donne carrière à son imagination, prodigue les exemples et les préceptes, multiplie les divisions: aussi son ouvrage, au dire des plus habiles professeurs d’humanités, est le vrai manuel de tous ceux qui veulent étudier à fond l’art oratoire. Voyons ce que nous pourrons y trouver de médical.
Dans une dissertation sur le « Devoir et la Fin » qui constituent la base de l’éloquence, il se sert de comparaisons pour mieux exprimer sa pensée : ainsi, dit-il : « ut medici oflicium dicimus esse, curare ad sanandumapposite, linem,sanare curatione, » nous disons que le devoir du médecin est de prescrire ce qu’il faut pour guérir, et que la guérison est la fin qu’il se propose. 11 y a là le moyen et le but. Mais il y a aussi la matière, et il ajoute ceci : « ut si medicinæ materiam dicamus morbos ac vulnera, quod in his omnis mcdicina versctur, » comme on dit que les maladies et les blessures sont la matière de la médecine, parce que la médecine roule tout entière sur ces choses....
Parmi les exemples de raisonnement, il en est qui nous touchent, comme ceux-ci : « quoniam cicatrix est, luit vulnus, » il y a une cicatrice, donc il y a eu blessure, ce qui n’est pas tellement rigoureux que les médecins légistes ne voulussent distinguer; mais alors on n \ regardait pas de si près. Que dirons-nous de cette autre conclusion : « si peperit, cum viro concubuit? » Abraham Johnson, en 1750, quand il publia son livre intitulé : Lucina sine oonculitu, ne se proposait pas seulement de réfuter l’espèce d aphorisme de Cicéron, il voulait encore établir un ordre de faits physiologiques dont les anciens ne pouvaient avoir la moindre idée. Ils auraient mieux compris et surtout goûté bien davantage l’œuvre du savant qui écrivit le Concnbilus sine Lucina, que Combes de Lyon a traduit de l’anglais, à peu près vers la même époque. N’oublions pas cependant la croyance à la conception par le fait d agents naturels, comme certains vents agissant sur les cavales de Lusitanie, témoin ces vers de Virgile :
Ore omnes versæ in zephyrum, stant rupibus altis Exceptantque laves auras; et sæpe, sine ullis Conjugiis, vento gravidæ (miralule dictu),
Saxa, etc.
Georg., lib. m, v. 274.
Columelle, Varron et autres auteurs ont adopté cette fable.