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LES TROIS DIALOGUES DE L’ORATEUR

Comme complément des deux ouvrages de Cicéron sur la rhétorique, nous allons parcourir celui qui a pour titre:

« M. Tullii Ciceronis, ad Quintum fratrem, dialogi très de ] Oratore, » les trois dialogues de l’orateur adressés par Ci- < céron à Quintus son frère. Une assez bonne traduction, que !

l’on doit à Andrieux, nous fournira, il faut l’espérer, un sens clair revêtu d’un beau style, et nous n’aurons pas à réformer des idées dont la justesse était facilement contestable.

Cicéron n’a rien écrit sur l’art oratoire qui soit plus complet et plus considérable, et s’il nous était permis de sortir du cercle étroit que nous nous sommes tracé , nous montrerions quel fruit on peut retirer des excellents préceptes qu'il donne, non pas seulement pour la pratique de l’éloquence judiciaire ou délibérative, mais encore pour tous les genres de compositions littéraires. Il dit lui-même, dans une épître à Lentulus, qu il a écrit ces dialogues à la manière d’Aristote et d’isocrate, mais il faut reconnaître en outre qu’il a emprunté à Platon son style harmonieux, ses formes poétiques, d’où résulte pour le lecteur un charme extrême. On assiste à une conversation spirituelle, animée; on entend tour à tour des personnages d’un mérite éminent, des consulaires occupant les plus hautes dignités de la république; Crassus, l’éloquent défenseur de la dignité du Sénat; Catulus, victime de la jalousie de Marius; Scevola et Sulpicius, assassinés par des sicaires; l’orateur Antoine, traité par Marius comme Cicéron le fut plus tard par un autre proscripteur, et enfin Cotta, qui seul fut épargné, mais mourut en exil.

Cet admirable traité a été traduit en 1673, d’abord par 1 abbe Cassaigne, un académicien, mauvais prédicateur, •comme l’abbé Cottin, dont Boileau s’est moqué si plaisamment dans sa troisième satire. Cette traduction est faible «et négligée, dit Andrieux, mais elle vaut encore mieux que scelle de Desmeuniers, qui parut en 1783. M. Th. Gaillard, professeur de l’université de Paris, en a donné une autre qui est excellente, et nous n’aurons que l’embarras du "hoix pour l’interprétation des passages qui offriraient quelque obscurité.

Nous trouvons d’abord un fait intéressant. Cicéron fait dire à Crassus : « Neque vero Asclepiades is, quo nos DWdico amicoque usi sumus, tum quum eloquentia vincebat cæteros medicos, in eo ipso, quod ornate dicebat, mediunaï facultate utebatur, non eloquentiæ. » (Lib. i, xiv. Et lorsque Asclepiades, qui fut mon médecin et mon ami, effaçait par son éloquence tous les hommes de sa profession, ce n’était pas seulement à cette éloquence qu il le des ait, mais bien à sa science.

Ce passage nous intéresse. 11 prouve d’abord qu’Asclepiades, dont Crassus fait un si bel éloge, était à la fois le médecin et l’ami de cet homme non moins savant que vertueux, etquelà se trouve la preuve d’un fait que nous avons signalé à diverses reprises. Les personnages lesplusreœmmandables de l’ancienne Rome avaient dans leur familiarité des médecins, des savants, des philosophes, des artistes, tous originaires de la Grèce , et qui exerçaient une grande influence sur la société romaine. On étudiait les ouvrages grecs, on les admirait ; le langage athénien était facilement compris par tous les hommes bien élevés, et nous ajouterons que les médecins qui vivaient au milieu de ce monde distingue lui imprimaient un ceitain cachet que 1 on rencontre à chaque instant dans les ouvrages qui ont conquis une plus juste célébrité parmi les chefs-d’œuvre de l’esprit humain. L’Àsclepiades dont parle Crassus est celui dont nous nous sommes déjà occupé à propos de la fièvre quarte d’Atticus; ses ouvrages que citent Celse et Galien ne sont pas venus jusqu’à nous, et cette perte est à jamais regrettable. Mais continuons notre examen.

Avec le talent qui s’acquiert, il y a aussi les dons naturels dont il faut tenir compte et que Crassus place presque au premier rang. L’éloquence que 1 on enseigne n est pas nécessairement accompagnée de la chaleur de 1 âme, des mouvements de l’inspiration. Que dire de ces facultés

heureuses qu’on apporte en naissant? « Quid de illis dicet, quæ certe cum ipso homine nascuntur? Linguæ solutio, vocis sonus, latera, vires, conformatio quædam et figura totius oris et corporis? » (Lib. i, xxv.) Une parole facile, une voix sonore, la force des poumons, la vigueur du corps, enfin la physionomie et une certaine tournure. Notons en passant qu’Andrieux a passé sous silence dans sa traduction les mots : a linguæ solutio, » la langue déliée, la facilité de la prononciation , et qu’il a confondu cette qualité avec « vocis sonus, » la voix sonore, ce qui est bien différent.

On n’a pas d’indulgence pour les orateurs, on ne les excuse pas, on ne veut pas croire que, s’ils ont moins bien parlé, c’est qu’ils étaient souffrants, « valetudine impediti,» ce que l’on accorde si facilement aux comédiens, par exemple, à Roscius, dont les auditeurs disent volontiers, quand il a joué médiocrement : a noluit, inquiunt, auterudior fuit, » il ne l’a pas voulu, disent-ils, ou bien il a mal digéré. Cette réflexion piquante est d’Antoine, un des interlocuteurs de Crassus, et il ajoute : si l’orateur est faible, on l’accuse de sottise, et la sottise n’est pas excusable, « stultitia autem cxcusationem non habet, quia nemo videtur, aut quiacrudus fucrit, autquodila maluerit, stultus fuisse, » parce que personne ne semble être un sot, ou volontairement, ou pour cause de maladie. (Lib. i, xxvu.)

Le même Antoine conseille à Catulus (lib. n, xuv) de s’assurer de la disposition d’esprit des juges avant d’aborder les faits de la cause, de tâter son auditoire afin de savoir cequ’il pense. Si l’orateur a quelque raison de croire à des préventions fâcheuses, il faut imiter le médecin prudent qui, avant de traiter un malade, étudie, explore, non-seulement son mal actuel , mais son état de santé habituel et sa complexion : « Sicut inedico diligenti, priusquam conetur ægro adhibere medicinam, non solum mor-

bus ejus, cui mederi volet, sedetiam consuetudo valentis,

et natura corporis cognoscenda est. »

A propos du rire que l’orateur doit savoir faire naître dans certaines circonstances et qui ébranle a la fois les flancs, la bouche , les yeux, le visage, les veines, « et quomodo simul latera, os, venas, vullum , oculos occupe!, » on pourra demander à Démocrite 1 explication de ce phénomène, dit un des interlocuteurs, « viderit Deraocntus. » cela ne me regarde pas; et si j’étais obligé d en indique r la cause, j’avouerais sans honte mon ignorance, « nescire me tamen, id non puderet, cpiod ne ipsi quidem ilium Serrent, qui pollicerentur. » Bel exemple de discrétion modeste et que nous signalons avec plaisir.

Le troisième livre de l’Orateur est un vrai chef-d'œuvre, dont l’introduction est surtout remarquable. Cicéron raconte avec une extrême vivacité de sentiment la mort de Crassus, qui fut atteint de pneumonie en prononçant un discours véhément contre le consul Philippe, qui attaquai! la sagesse et la fidélité du Sénat. « Permulta tum vehementissima contentione animi, ingenii, viriuni, ah eo dicta esse constabat , » et ce fut pour cet homme di\in le chant du cygne, «ilia tamen cycnea fuit divini hominis vox et oratio, namque tum latus ci dicenti condoluisse sudon nique multum consecutum esse audiebamus, » il fut saisi, pendant son discours, d’une douleur de côte suivie d une sueur abondante: « Ex quo cum cohorruisset, cum febri domum rediit, dieque septimo lateris dolore consumptus est; » un frisson violent se déclara, il rentra chez lui avec la fièvre, et au bout de sept, jours la douleur de côté 1 emporta. (Lib. tu, xi.)

Je ne sais si l’Asclepiades dont Grassus a dit qu il était à la fois son médecin et son ami reconnut une inflammation des organes de la respiration : je ne sais pas davantage quel genre de traitement on mit en usage dans cette

grave conjoncture, mais il ne peut sembler douteux à personne qu’il y ait eu une véritable pneumonie aiguë promptement mortelle. La cause, les symptômes, la terminaison, tout contribue à en asseoir le diagnostic d’une manière évidente.

Dans le dialogue qui nous fournit ces précieux renseignements nous trouvons un propos de Crassus lui-même, qui mérite d’être relevé avec soin. « An tu exis'timas, quum esset Hippocrates il le Cous, fuisse tum alios medieosqui morbis, alios qui vulneribus, alios qui oculis mederentur? s (Lib. ni, xxxin.) Pensez-vous que du temps du célèbre Hippocrate de Cos il y eut des médecins pour traiter les maladies, qu’il y en eut d’autres pour panser les plaies, d’autres pour les maux d’yeux, ou, en d’autres termes, qu’il y eut des médecins, des chirurgiens, des oculistes? Crassus, en parlant ainsi, veut établir que la science se trouve amoindrie par les divisions qu’on y a introduites. Il est partisan de l’universalité des connaissances, et veut que l’orateur n’en néglige aucune. En citant ici l’exemple d’Hippocrate, Crassus montre la liante renommée de ce personnage, sa vaste science, et « Iaudator temporis acti se puero, » il déplore la décadence des esprits qui ne peuvent plus embrasser tout ce que savaient si bien les grands hommes des siècles précédents. On vit plus tard à Home des médecins se chargeant seulement de la cure de certaines maladies, et une épigramme de Martial met la chose hors de doute (livre xe, n° 56) ; il y avait aussi des orateurs qui ne pouvaient à la tribune aborder tous les sujets, qui ignoraient certaines parties du droit, et, bien moins savants que les Sext. Eli us, les M. Manilius, ne pouvaient donner dans le Forum des conseils sur toutes choses.

Cicéron était lui-même un de ces hommes ayant des notions exactes sur tout ce que l’on savait à Rome de son

temps, et même il avait rapporté de la Grèce bien des connaissances que ses compatriotes ne possédaient pas encore.

Il parle souvent des organes des sens, de leur valeur comparative, dos services qu’ils peuvent rendre et du parti qu’en peut tirer l’orateur qui cherche à captiver son auditoire. « Nam et aüribus multa percipimus, quæ, c-tsi nos vocibus delectant, tamen ita sunt varia sæpe, ut id. quo i proximum audias, jucundissimum esse videatur, » c’est-àdire : ainsi beaucoup de sons divers charment nos oreilles et nous plaisent si fort que nous préférons le dernier entendu, « et oculis colliguntur pæne innumerabiles volup-

tates » Mais parmi ces sensations, il en est de plus vives

les unes que les autres, et Cicéron place en première ligne celles qui viennent de l’œil , « ilia vero oculorum multo acriora, » et les métaphores, qui sont d’une si grande ressource dans un discours, frappent d’autant plus qu’elles s’adressent au sens de la vue, lequel est le plus subtil de tous, « ad sensus ipsos admovetur, maxime oculorum, qui est sensus acerrimus.»

Dans toute la terminaison du troisième livre de l'Orateur, Cicéron met dans la bouche de Crassus des conseils fort sages sur l’emploi des moyens physiques qui assurent le triomphe de l’homme destiné à parler en public. La voix, le geste et surtout l’expression du visage, exercent une influence considérable sur l’auditoire; « sed in ore sunt ornnia, » mais tout dépend du jeu de la physionomie, dont le pouvoir réside surtout dans les yeux, « in eo autem ipso dominatus est omnis oculorum. » La nature nous a donné les yeux, comme elle a donné au cheval et au lion la crinière, la queue, les oreilles, pour exprimer les sentiments extérieurs : « oculos autem natura nobis, ut equo et leoni jubas, caudam, aures, ad motus animorum declarandos dédit. » 11 y aurait à dire bien des choses sur ces rapprochements, sur la valeur absolue ou relative des organes

que Cicéron met en jeu, et que des études plus sévères ont permis de classer autrement qu’il l’a fait : mais cela nous entraînerait trop loin, et ne se rattache pas d’ailleurs assez directement à notre sujet pour que nous nous en occupions davantage. Passonadonc à une autre partie des œuvres de Cicéron, et voyons si, dans l’ouvrage intitulé Brutus, nous trouverons quelques passages dignes d’une mention particulière.

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