‹ Cicéron médecinChapitre 14 sur 53 · BRUTUS. — DES ORATEURS CÉLÈBRES · texte numérisé non relu

BRUTUS. — DES ORATEURS CÉLÈBRES

Vers la fin de l’année 707 ou au commencement de 708, Cicéron, qui avait pris parti pour Pompée et qui, après la défaite de Pharsale, s’était réconcilié avec le vainqueur, se donna la tâche agréable d’écrire un traité des orateurs illustres tant de Rome que d’Athènes, et dédia ce travail à son ami Brutus, qui avait été chargé du gouvernement de la Gaule. De Périclès à Démétrius de Phalère, de Junius Brutus à Hortensius et à Cicéron lui-même, l’auteur passe en revue tous ceux qui ont régné par la parole, et jamais galerie de portraits ne fut expliquée et appréciée par un homme plus compétent, suivant l’heureuse expression de Burnouf.

Ce dialogue « de Claris Oratoribus » commence par un juste tribut de regrets à la mémoire d’Hortensius. Cicéron, si jaloux qu’il pût être de la haute renommée de cet orateur, en fait un éloge qui les honore tous deux, et l’on aime à voir des hommes de cette trempe se rendre justice aussi cordialement. Et puis l’auteur entre en matière, racontant à Brutus et à Atticus, (pii étaient venus le visiter, combien leurs lettres lui avaient été agréables, quel soulagement elles avaient apporté à ses plus cruelles infortunes : « nam me istis scito litteris ex diuturna perturbatione totius valetudinis tanquam ad adspicicndam lucem esse re-

lis CICÉRON MÉDECIN.

vocatu m, » sachez, on oITet, que cos lettres ni ont guéri d’une longue maladie et m ont, en quelque sorte, rapi ( à la lumière. Ces expressions sont un peu fortes, mais à l’époque en question. Brunis, alors en Asie, écrivait à Ci ron, relevait son courage, lui donnait d’excellents conseils; et il en avait grand besoin, car, aux calamités publiques qui étaient devenues les siennes, se joignaient des chagrins domestiques fort poignants, le divorce de Tul lia, les petites trahisons de son frère Quintes qui cherchait la faveur de César, même aux dépens de Cicéron, et bien d’autres choses encore qui remplissaient son cœur de tristesse. L’inforluné ajoute encore à l’expression de sa j< ie : « istæ vero. Brute, non modo delectationem mihi, sed etiam, ut spero, salutem attulerunt; » elles ne me causaient pas seulement du plaisir, mais je pense qu’elles m’ont guéri. Il fait ici allusion à un livre d’histoire que lui avait envoyé Attieus, et il termine par ces mots : « istum ipsum. Brute, dico lihrum mihi saluti fuisse. »

On trouve dans la longue énumération des plus célèbres orateurs de la Grèce beaucoup de mois empruntés à la science médicale ; il est impossible de ne pas être frappé du coloris particulier que cela donne au style de Cicéron, et nous nous bornerons à en donner quelques exemples. Ainsi, à propos de l’étendue d’une période qui est limitée par la puissance respiratoire, il dit : « nam et a lires ipsæ, qtiid plénum , quid inane sit, judicant, et spiritu, quasi necessitate aliqua , verborum comprehensio lerminatur, » l’oreille elle-même distingue fort bien ce qui est plein de ce qui est vide, et l’étendue delà phrase est déterminée par l’inévitable loi delà respiration.

Voici un passage dans lequel l’emprunt est encore plus évident. Au siècle de Démostbènes, l'éloquence était dans toute sa splendeur : « htec cnim netas effudit liane copiam, et, ut opinio mea fort, sticcus ille et sanguis incorruplus

cici. n on MÉnçcix.

usque ad liane ætatem oratorum fuit, in qua naturalis inesset, non fucatus nitor. » Telle fut, en effet, la richesse de cette époque; et, dans mon opinion, le sang le plus pur, le suc parfait de l’éloquence, se transmirent jusqu’à ces orateurs dont l’éclat était naturel et sans fard. Citons encore cetle phrase si charmante : aussitôt que l’éloquence fut sortie du Pirée, elle parcourut les îles, elle voyagea en Asie où elle adopta les mœurs étrangères, et alors « omnemque illam salubritatem Atticæ dictionis, et quasi sanitatem perderet, at loqui pæne dedisceret ; » elle perdit en quelque sorte cette salubrité de la diction athénienne, la santé de la parole, et bientôt elle oublia jusqu’à son langage.

Parmi les grands orateurs romains, il en est plusieurs dont la santé était mauvaise. Calvisius souffrait de la goutte, « atque etiam ingenio, et sermone eleganti, valetudine incommodo C. Sextius Calvisius fuit; » il avait de l'esprit et parlait bien, et quand ses accès de goutte lui en laissaient la liberté, il plaidait volontiers, « quum remiserant dolores pedum, non deerat in causis. » Cn. Octavius fut dans le même cas, il avait les articulations malades; il était enveloppé de bandages et couvert de médicaments, « devinctus erat fasciis et multis medicamentis, propter dolorem artuum, delibutus. » Cotta, qui avait la poitrine faible, parlait doucement et s’était composé un genre d’éloquence tout à fait en rapport avec sa santé débile : « et ut ad infirmitatem laterum perscienter contentionem omnem remiserat, sic ad virium imbecillitatem dicendi accommodabat genus. » Su 1 pici us, le rival de Cotta, réussissait par des moyens opposés; il était véhément, tragique; tous deux arrivaient au même but à l’aide de procèdes bien différents, ce qui prouve (pie le maître doit savoir distinguer les dispositions naturelles de ses élèves, et suivre le précepte d’Isocrate : « alteri calcaria adhibere, alteri frenos, » il faut

à l’un l’éperon, à l’autre le frein. C’est dans ce même ouvrage que Cicéron parle de sa faible santé, des soins qu’il dut prendre pour la raffermir, de son voyage à Athèm ses courses en Asie ; mais nous avons déjà noté ces particularités intéressantes. (Voyez page 26.)

Nous avons, au début de notre travail, exprimé le regret de ne pas connaître l’ histoire bibliographique de l'œuvre de Cicéron, de ne pas savoir à quelles circonstances heureuses, à quels hasards on doit la conservation de ses précieux écrits, et jusqu’ici les traités que nous avons parcourus ne nous ont offert aucun renseignement précis sur la manière dont ils sont arrivés jusqu’à nous. Ces travaux si importants sur la rhétorique, sur l’invention oratoire, sur toute les parties de l’éloquence, sont entre nos mains et ne seront pas perdus pour la postérité, mais comment les avons-nous reçus des siècles passés, comment ont-ils échappé aux barbaries du moyen âge? voilà ce qu’on aimerait à savoir, et ce que je finirais peut-être par découvrir, si j’en avais le temps et si cela se rattachait à la direction de nos études médicales 1.

Un des traducteurs delà collection Panckoucke, M. Alp. Agnant, a bien voulu satisfaire notre curiosité sur ce point de l’histoire littéraire. Dans l’introduction du livre intitulé Oralor, il a pris la peine de nous dire que cet ouvrage, un des plus parfaits de Cicéron, avait été assez longtemps peu connu et même peu apprécié, et Muratori, dans les Antiquités italiennes , dit qu’au ixe siècle il n’y en avait pas dans toute la France un exemplaire complet. Gérard de Landriano, évêque de Lodi, en découvrit un manuscrit en làlO, et le confia à Gasparini de Bergame, qui le fit copier par un savant recommandable. Voici en quels termes Gasparini parle du manuscrit :« Feci autem, utpro illo vetustissimo,

1. Ce travail a été fait avec soin par M. P. D. 11 se trouve à la fin du volume.

ac pæne ad milium usum apto, novum, manu hominis doctissimi script um (Cosme de Cremone) ad illud exemplar corruptum, aliuin codicem haberes. » Que Ramus, en 1552, se soit permis d’épiloguer l’œuvre de Cicéron , que le pédantisme de la renaissance ait trouvé à critiquer les préceptes du grand maître en l’art de bien dire, nous n’y prendrons garde, sachant combien sont variables les jugements humains. 11 nous suffira d’exprimer l’opinion que Cicéron, dans ce traité, ne donne plus de préceptes, n’établit plus de règles, mais cherche à peindre le parfait orateur. C’est un idéal qu’il veut rendre palpable, c’est la plus haute personnification de l’éloquence, comme son génie lui en découvre le type. On peut lui appliquer ce qu’il a dit de Phidias : « Ipsius in mente insidebat species pulchritudinis eximia quædam, quam intuens, in eaque defixus, ad illius similitudinem artem dirigebat ; » il avait un idéal de beauté exquise qu’il contemplait et que son art cherchait à imiter.

Mais revenons à nos affaires, voyons si dans ce fameux traité de l’Orateur nous trouverons quelques passages justiciables de notre enquête. Ils sont en très-petit nombre, et encore n’ont-ils pas un caractère médical bien déterminé. Placé pour ainsi dire dans des régions où la pensée seule peut atteindre, les misères de la pauvre humanité n’y apparaissent guère, et tout au plus y trouve-t-on des considérations générales sur la nature de la voix, sur l’expression du visage, sur l’importance des gestes comme supplément à la pensée, et il termine un long chapitre consacré aux moyens d’action de l’orateur par ces mots : « Nam, ut imago est animi vultus, sic indices oculi, quorum et hila ritatis et vicissim tristitiæ moduin res ipsæ, de quibus agetur, temperabunt : » car, si le visage est le miroir de l’âme, les yeux en sont les interprètes : ils exprimeront tour à tour la joie ou la tristesse, suivant la nature du sujet.

Nous retrouvons encore ici une manière de parler que nous avons déjà signalée. Pour caractériser le su 1< de l’orateur, Cicéron dit : « Etsi enim non plu ri mi sanguinis est, habeat tamen succum aliquem oportet, ce -lyleJ quoiqu’il ne doive pas être très-non rri , doit av rr cepen-1 dant un certain suc, « ut, etiamsi illis maximis viribud careat, sit, ut ita dicam, integra vaietndine, » et sinon una force extrême, au moins, j’ose le dire, un air de santé parfaite. On voit là une des locutions familières à Cia il nous emprunte des mots, des formules, sa pensée a besoin de termes techniques pour devenir plus palpable, et nous ne nous en plaignons pas. 11 va même un peu plus loin,* quand il ajoute comme complément à sa démonstration i « fucati vero médicamenta candoris et ruboris omnia repellentur; elegantia modo, et munditia remanebit, » rejetez avec soin toutes les préparations mensongères qui simulent les couleurs, et ne conservez que l’élégance et la propreté. Ovide a fait un petit poëme sur les « medicaminJ l'aciei, » et l’on sait que les Romaines et même les Romains étaient fort habiles dans l’art des cosmétiques. Cicéron en employant ce langage savait qu’il serait parfaitement com-M pris de tout le monde.

11 conseille de ne pas abuser de la voix, de ne pas crier quand le sujet est loin de le demander, « valentioruml h «ce laterum stint, » de se réserver pour les choses qui* comportent un débit, très-animé. Il cite plusieurs eir-* constances dans lesquelles il contraignit ses adversaires au silence, par l’énergie de ses accents passionnés, et, entre autres, Curion, qui, foudroyé tout à coup, s'assu , prétendant que Cicéron avait usé de quelque maléfice pour lui ôter la mémoire : « Cum cœpisset Cnrio patOM respondere , subito assedit , cum sibi venenis ereplam . memoriam diceret. » Le mot « lattis " a. comme on le voit : ici, une singulière acception; les auteurs do la meilleure

GICÉRON MÉDECIN.

itinité en offrent de nombreux exemples, qui appartienent non-seulement à la littérature, mais à la science médiile. Cicéron a dit : « latus offendere, » se blesser au côté, lateris dolor, » point de côté, et Celse emploie la même rxpression. Mais quand Juvénal dit : « lateri parcere, » <ela signifie ménager ses forces; quand Pline le jeune écrit : voci laterique considéré, » ménager sa voix, et que l’on trouve dans Quintilien : « ilia majorum laterum, » cela emande de meilleurs poumons, on voit combien le même îot prend des significations diverses et l’on admire la soulesse de ce beau langage qui rend si bien la pensée de «eux qui le parlaient avec tant d’éloquence et l’écrivaient vec tant de pureté.

Cicéron ne brille pas seulement par le style, mais par la censée, et à chaque instant on est frappé par la vivacité ■les tableaux qu’il offre à nos regards. Voici un trait que Ees botanistes de l’école d’Upsal n’ont eu garde de négliger : « Omnium magnarum artium, sicut arborum, altimdo nos délectât, » il en est des plus noble.1? éludes comme e ces arbres dont la hauteur charme nos regards' « radices itirpesque non item; » on n’en peut dire autant des racines et du tronc, « sed esse ilia sine bis non potest, » mais ;ans leur secours l’arbre n’aurait pu s’élever. En voule/.ous un autre qui n’est pas moins saisissant ? Cicéron aime B nombre dans la période, l’harmonie de la phrase, la tuste pondération dans les membres qui la composent, et Il prétend que l’oreille est la souveraine maîtresse en cet rt. « Aures enim, vel animus auriurn nunlio, » l’oreille, »u plutôt l’àme à qui l’oreille apporte 1e son ; il y a là une Distinction lumineuse entre l’organe matériel qui recueille une impression spéciale et l’intelligence qui la comprend, ''apprécie et la juge; nous aurons l’occasion de retrouver <e développement de cette idée dans les Tusculanes, mais 1 n’est pas moins intéressant de constater la perspi-

cacité de l’auteur à l’occasion de ces choses délicates.

Terminons cette revue de l’Orateur par une dernière remarque sur un passage qui sans doute n'est pas medical, mais que les médecins devraient méditer et s’approprier. Cicéron dit à Brutus : Voilà mon sentiment : peut-être ne l’approuverez -vous pas; libre à vous d'en avoir un autre. « Potest enim non solum aliud mthi, ac tibi, sed mihi ipsi aliud alias videri, » je puis penser autrement que vous sur un même sujette puis même ne pas penser maintenant comme autrefois. Si chacun avait la bonne foi de convenir de ces variations et de laisser à autrui la liberté d’adopter telle opinion qui lui convient, les disputes de mots ou même de choses deviendraient rares et la science ne pourrait qu’y gagner. Remercions Cicéron de son excellent conseil, et tâchons de le suivre.

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