TOPIC A
L’ouvrage suivant, qui a pour titre : « M.T. Ciceronis ad C. Trebatium Topica, » c’est-à-dire, les Topiques deM.T. Cicéron adressés à C. Trebatius, est un traité de rhétorique comme les précédents ; il prouve tout le parti qu’on peut tirer de ce qu’Aristote désignait sous le nom de lieux communs, qui jouent un grand rôle dans l’art oratoire. Ce sont des ressources à l’usage des gens du métier, ressources précieuses, mais qui, traitées d’une manière un peu subtile par Cicéron, ne peuvent contenir beaucoup de choses qui nous intéressent. Cependant, même en enseignant les pro- j cédés logiques à l’aide desquels on prépare un raisonne- i ment, en faisant voir les lieux, c’est-à-dire les causes qui influent sur les conséquences, et les conclusions qui découlent de prémisses bien établies, Tauleur passe en revue un certain nombre de phénomènes naturels, et il se sert toujours de ces comparaisons qui lui sont familières, par
exemple : « in partitione quasi membra sunt; utcorporis, caput, humeri, manus, latera, crura, pedes, et caetera : » l’énumération des parties présente, pour ainsi dire, les membres d’un corps ; dans l’homme, ce sont la tête, les épaules, les mains, les côtes, les jambes, les pieds, etc.
Quand Virgile, dans le second livre des Géorgiques, écrivait un vers que les siècles les plus savants ont répété avec lui :
Félix qui potuit rerurn cognoscere causas!
on a supposé, et cela paraît assez probable, qu’il faisait allusion à Lucrèce, l’auteur du fameux poème De rerum natura. Cicéron, qui avait onze ans de plus que Lucrèce et trente-six ans de plus que Virgile, ne peut être soupçonné de plagiat quand il a dit : « Conjunctus liuic causarum loco locus illeest, quieflîcitur ex causis. Ut enim causa effectum indicat, sic quod e*ffectum est, quæ fuerit causa, demonstrat. » A ce lien des causes se joint celui des effets, puisque l’effet indique la cause comine la cause indique l’effet. Et il ajoute : « causarum enim cognitiocognitionem eventorum facit, » car la connaissance des causes entraîne celle des effets. 11 faut rendre justice à ceux qui viennent les premiers, qui posent des principes dont leurs successeurs ont l’avantage de' profiter, et l’on doit beaucoup à Cicéron, car il a ouvert des voies qui ont singulièrement favorisé la marche de l’esprit humain.
On s’étonne de rencontrer dans une œuvre où la raison éclate à chaque pas quelque chose qui répugne au plus simple bon sens, qui ne peut soutenir l’examen d’un homme accoutumé à examiner les faits sans prévention. En indiquant le£* sources de la vérité, Cicéron dit très-justement que certaines passions de l’âme, agissant comme une force irrésistible, ne permettent pas de mentir; il attribue les mêmes effets à l’enfance, dont la candeur ne dissimule rien.
CICÉRON MÉDECIN, nu sommeil, dont les rêves servent à découvrir deschoses I cachées, à l’imprudence, à l’ivresse, à la folie. \ prop d’imprudence, il cite le fait d’un certain « Salenus •> qal laissa échapper quelques paroles recueillies par des personnes dignes de foi, et qui le firent condamner à mort.
« Qui ea locutusest, bonis viris subauscultantibus, pariete \ interposito, etc. » Nous relevons ce passage, à cause des 4 mots : « subauscultantibus, pariete interposito. » Voilà une . auscultation médiate assurément, mais cela prouve au moins que ces « boni viri » avaient de bonnes oreilles. On comprend en effet que dans de semblables circonstances, j « pueritia, somnus, imprudentia, vinolentia, insania, » ' l’homme laisse échapper ses secrets et fournit contre lui- j même des armes victorieuses : mais comment Cicéron a-t-il pu accorder la même confiance à la torture, aux verges, au ^ feu, à tous les supplices que Plaute décrit si énergiquement dans ŸAsinaire? La douteur arrache-t-elle nécessairement la vérité? Les grands courages ne peuvent-ils résis- ' ter jusqu’à la mort en gardant leur secret, et les gens faibles, inhabiles à souffrir, n’avoueront-ils pas tout ce qu'on , voudra leur faire dire, dans le seul but d’arrêter les bnnr-fl reaux? Nous consignons ici ce passage contre lequel on ne .•! peut trop s’élever, et nous pensons même avoir rencontré dans une autre partie de l’œuvredu maître quelque chose qui détruit cette opinion sur laquelle nous nous proposons de revenir. Cicéron dit dans les Topiques (xx) : « lacit I etiam nécessitas fidem, quæ non a corporibus, lum ab animis nascitur : » on ajoute encore foi à la nécessité qui règne sur les corps et sur les esprits. « Nam et verberibus, tormentis, igni fatigati quæ dicunt, ea videtur veritas ipsa dicere. » Ainsi les témoignages arrachés par les verges, par le. feu, les tortures, paraissent être l’expression de la vérité'* même. Il a fallu dix-huit siècles pour détruire coite erreur cruelle.
II faut pardonner quelque chose à l’éducation, aux préjugés religieux ; la raison, si robuste qu’elle soit, ne brise pas tous les liens qui la retiennent. Cicéron partage plusieurs des croyances de son temps ; il attribue une grande importance aux oracles, « oracula enirn exeo ipso appel lata sunt, quod inest in hisdeorum oratio, »ce nom leur venant de ce qu'ils sont la parole des dieux; il place sur la même ligne le chant des oiseaux, leur vol, et les prodiges célestes ou terrestres, ainsi que les signes observés dans les entrailles des victimes, et enfin « a dormientibus quoque multa signidcata visis, » les révélations qui nous sont faites pendant le sommeil : « quibus ex locis sumi interdum soient ad fidem faciendam testimonia deorum, » c’est dans ces diverses choses qu’on puise quelquefois les témoignages des dieux pour opérer la persuasion. On voit que Cicéron paye un tribut vulgaire aux erreurs de son temps. Peut- -être riait-il intérieurement de ces superstitions, mais il m’osait les braver; il se rappelait que Socrate avait trouvé iun Anytus et que la race des dénonciateurs n’était pas -éteinte. L’orateur qui devait tonner contre Clodius violant lies mystères de la bonne Déesse ne pouvait jouer le rôle «d’esprit fort au milieu d’une population fanatique; il conînaissait trop bien l’influence des idées religieuses sur les rchoses du gouvernement pour les combattre par la raison cou parla moquerie, arme redoutable entre ses mains et que Ipersonne n’a jamais maniée avec plus de puissance et de •succès.
ORATORIÆ PARTITION ES.
Les Partitions oratoires, « Oratoriæ Partitiones,» ne sont ;autre chose qu’un dialogue entre Cicéron et son fils, ayant pour but de décrire, sous la forme familière de questions «et de réponses, les diverses parties constituantes du dis-
cours; c’cst un abrégé de rhétorique à l’usage d’un jeune homme qui se prépare a suivre la carrière illustrée par son père, résumé clair et succinct de leçons données par le grand maître à un élève qui a droit à toutes les complaisances de son professeur. Nous ne voulons y relever qu’un seul mot qui ne nous a pas moins frappé par sa vivacité ? que par sa profondeur. En parlant des moyens d exciter la compassion dans son auditoire, Cicéron dit que lorateur ne doit pas se laisser aller à une trop grande faconde, a cito j enim arescit lacryma, præsertim in alienis malis, » car les ■ larmes sèchent promptement, surtout quand il s agit des peines d’autrui. Le mot n’est pas de Cicéron, mais bien I d’Apollonius, et il le cite lui-même, à la fin du premier livre de l’Invention oratoire (livre 1er, lv ). Les âmes une fois émues, dit-il, « cliutinus in conquestione morari non oportet, » gardez-vous bien de prolonger vos plaintes, car, ainsi que l’a dit le rhéteur Apollonius, rien ne sèche plus vite que les larmes, « quemadmodum enim dixit rhetor Apollonius, lacryma nihil citius arescit. « Ce personnage surnommé Molon, ou tout simplement fils de Molon, sui- ^ vant Plutarque, était d’Alabanda, ville de 1 Asie-Mineure, et vint à Rome vers l’an 670 ; Cicéron et César furent ses j disciples. Cicéron en fait un grand éloge dans l’Orateur (livre 1er, chap. 17).
Mais le mot lui avait plu, il aimait à le répéter, comme un de ses axiomes résumant une longue observation. On trouve en effet dans le traité adressé à Herennius, li\io -, chap. 31,1a même idée exprimée en ces termes : « Commiserationem brevem esse oportet : nihil enim lacryma citius arescit. » On s’étonnera peut-être de ces répétitions, mais elles sont fréquentes dans les divers traités relatifs à l'art oratoire. Ils ont tant d’analogie entre eux, ils roulent sur un sujet si bien le même, que tout le talent de 1 auteur ne j peut le varier, ni pour le ton ni pour la forme, ce qui
nécessairement entraîne des redites. Ainsi dans le petit traité des Orateurs parfaits, « De optimo genere Oratorum, » qui n’est autre chose qu’une préface à la traduction des discours de Démosthènes et d’Eschine pour la Couronne , Cicéron revient encore à l’une de ses expressions favorites, la santé du style, et il dit en parlant des orateurs grecs : «Eosimitemur, si possumus; sin minus, illos potins qui incorrupta sanitate sunt (quod eslproprium Atticorum), etc.» Si nous ne pouvons les égaler, du moins faut-il tâcher d’acquérir cette santé parfaite qui est 1 attribut (sousentendu du talent) des Athéniens. Nous avons à diverses reprises noté cette expression toute médicale, qui indique si bien le caractère de vigueur que Cicéron sait donner à son style. 11 trouve chez Démosthènes, chez Eschine, ces , qualités objet de son admiration ; il ne peut leur reprocher ;aucun défaut : « qui cum careant omni vitio, non sunt contenu quasi bona valetudine, sed vires, lacertos^ sanguineni quærunt, quamdarn etiam suavitatem coloris : » ceux-là qui, non contents d’avoir une santé robuste, veulent y joindre la force, l’énergie, la chaleur du sang et le doux coloris d’une vie puissante, ce sont ceux-là qu’il faut imiter, ■et non pas ces Asiatiques ramollis dont l’embonpoint n’est pas de bon aloi, « quam cos, quorum vitiosa abundantia est, qualesAsia multos tulit. »