‹ Cicéron médecinChapitre 16 sur 53 · PLAIDOYERS · texte numérisé non relu

PLAIDOYERS

Après tant de travaux en quelque sorte préparatoires,^ après un si long professorat, il est temps de voir Cicéron à l’œuvre. Celui qui a si bien enseigné toutes les parties de f la rhétorique va joindre l’exemple au précepte: nous allons : le suivre à la tribune, défendant les opprimés, accusant les ;; coupables, dévouant sa vie au salut de la république, se ‘j montrant partout et toujours à la hauteur de sa tâche, magistrat, jurisconsulte, sénateur, la gloire du barreau, : l’oracle des légistes, la terreur des ennemis de l’État, le' père de la patrie, jusqu’au moment où le poignard de deux j infâmes sicaires, Herennius et Popilius. mit fin à cette vieî qu’Octave n’eut pas le courage de refuser aux implacables f proscriptions d’Antoine.

On nous permettra sans doute, pour abréger ce travail, * d’être sobre de détails sur chacun des discours de Cicéron, quelque intérêt qu’ils présentent d’ailleurs. Il n’était pas un de ces « causidici » occupés de minces affaires; il ne se ■ chargeait d’une cause que quand elle était sérieuse, importante, et presque toujours, au début de sa plaidoirie, il expose avec soin les motifs qui l’ont engagé à se présenter 1 devant le tribunal.

Le premier de ses discours est en faveur d’un certain

ioscius d’Amérie , qu’un affranchi de Sy lia , L. Cornélius Zhrysogon, accusait de parricide. Le père de Roscius avait sté assassiné la nuit, à Home, et ses biens, qui valaient > millions de sesterces, avaient été acquis ou plutôt volés >ar Clirysogon , qui était l’ami du dictateur. Pour assurer iette spoliation, le nouvel acquéreur prétendait que Rosius était le meurtrier de son père, et personne à Rome t’osait prendre la défense du fils, tant on craignait de se omproraettre aux yeux de Sylla. Cicéron avait alors vinglix ou vingt-sept ans; il défendit l’accusé, gagna son procès t ne se montra pas moins habile que courageux.

Le discours est long, abondant, incisif, mais souvent ussi verbeux, semé d’antithèses trop nombreuses, de plaisanteries de mauvais goût, œuvre d’un jeune homme qui e laisse aller à sa faconde et s’enivre de sa parole. 11 y a e belles déclamations sur les liens du sang , sur l’amour liai, sur l’horreur du parricide, ce qui ne nous regarde •as; sur l’insomnie des coupables, sur d’autres arguments •outeux, et, par exemple, sur les « domesticæfuriæquæ dies octesque parentum pœnas a consceleratissimis filiis repeint. » Tous ces moyens oratoires font un bon effet dans un iscours, surtout quand l’orateur atteint facilement aux ernières limites du pathétique. Nous ne relèverons ici u’une petite phrase que voici : Cicéron, qui laisse planer n soupçon terrible sur la tête de Clirysogon, s’écrie: je ms qu’il n’est pas temps encore d’éclaircir ce mystère, intelligo me ante tempus, judices, hæcscrutari, et pro- «emodum errare, qui, cum capiti Set. Roscii mederi de- «eam, rediviam curem , » et je serais bien maladroit si , uand il s’agit de la tête de mon client, j’allais songer à anser une égratignurc.

Arrêtons-nous ici, à l’exemple de Fostus, de Lambinus £ des autres savants. Le mot « rediviam » a beaucoup' ocipé les doctes interprètes de l’œuvre cicéronienne ; on a

dit reduviam, puis redubiam, ce qui est la meme choafl le u et le 6 se substituant l’un à l’autre, comme encore dans les langues méridionales. On trouve rediviam dans beaucoup d’anciens livres, dans quelques manuscrits,:* et sans tenir compte de ces variations, il s agit d' ce qu’entend par là notre auteur. Nous trouvons dans» Cicero] mcdicus de Birkholz quelques édaircissemei pruntés aux anciens commentateurs, et nous en faisons fl remarque d’autant plus volontiers que c’est le seul exemple de ce genre qui se rencontre dans le gros volume du doyen de Leipzig.

La première scholie citée par Birkholz est corn ue en ceM termes : « Redubia est vulnus ex ungue, quod græce panafl ricium dicitur. » — « Redubia » est une blessure faim par un ongle, ou, si l’on veut, existant près d'un ongle, et que les Grecs appellent panaris . Ceci nous paraît assez,* étrange. Si habitué que l’on soit à voir les mots ptidrel leur acception primitive pour en prendre une autre , sans ’ analogie avec la première, il y a là une différence si grand® qu’elle nous pousse à chercher les motifs de ce change- 1 ment, ou, au moins, une autre explication. Or, une autre scholie porte ceci : « Stultitia autem medici est, ut pro capite panaricium ( -apwvuyjav ) curet, » ce serait folie *| un médecin de s’occuper d’un panaris quand il est question d’un mal capital. Cette glose ne nous satisfait pas plus que la précédente, et nous ne croyons pas pouvoir nous en tenir là. Voyons donc si nous ne rencontrerons pas quelque chose de mieux.

Festus pense que « redivia » vient de redivire, lequel mot signifie guérir; mais « redivire » ne se trouve dans aucun des écrivains de la bonne latinité, et nous laisserons cette étymologie. Le même Festus ajoute : « Est enim rcdivijB morbus, quum circa ungucs cutis se resolvit. » C est cettéj petite altération de la peau des doigts que l’on désigne

vulgairement sous le nom cl 'envie, une sorte de soulèvement de l'épiderme autour de la base des ongles et qui doit être coupé ou du moins arraché avec précaution pour éviter une déchirure douloureuse. Cicéron a voulu dire : « quum malo magno mederi debeam, vitæ scilicet et capiti, nunc eu ram leviusculi mali suscipio, » je m’occupe d’une niaiserie, d’un bobo, lorsque je devrais songer à un mal qui peut coûter la vie à Roscius.

Enfin Lambinus attribue à Festus une autre opinion qui ne nous semble pas beaucoup plus claire que les précédentes : « Rediviam, alii reluvium appellant, cum circa ungues cutis se resolvit, quia luere est solvere. » On voit qua force d’éclaircissements la question s’embrouille, et que tant d’érudition aboutit à cette chose si simple qu’il ne faut pas s’occuper de l’accessoire quand le principal est en jeu; cette idée est tout à fait en situation dans le plaidoyer de Cicéron ; c’est une forme comparative dont la justesse et la convenance sont incontestables, et qui ne nous paraît pas digne des savantes élucubrations des doctes personnages que nous venons de citer.

Nous ne nous occuperons pas de l’affaire de Publius Quintius contre un crieur public nommé Nevius. Ce dernier avait pour défenseur l’illustre Hortensius, alors à l’apogée de son talent et de sa gloire. Cicéron sortit vainqueur de la lutte, mais nous n’avons rien à voir dans cette affaire toute d’intérêts privés, et celle de Roscius le comédien est à peu près dans le même cas. Seulement Cicéron, après avoir plaidé deux ou trois fois dans des circonstances assez délicates, résolut de visiter la Grèce, de perfectionner ses études, et resta loin de Rome pendant près de deux années. Ce fut à son retour et lorsque ses amis le blâmaient de son indolence, lorsque scs envieux l’appelaient Græcus, Græculus, qu’il se décida enfin à rentrer dans la lice et à prêter de nouveau l’appui de son talent

aux clients qui le sollicitaient. Roscius le comédien eut à soutenir un procès sur une question d'honoraire.' soûlevée par Fannius Cherea, qui lui avait coniié un esclave afin de lui enseigner l'art, dramatique. Cicéron défendit 1 artiste professeur, mais son discours nous est parvenu tellement mutilé , que nous n’en avons, dit Guéroult, ni 1 exorde. ni la narration, ni la péroraison. Cependant les parties de ce discours qui nous restent ont un intérêt réel, en raison du talent et de la célébrité du personnage qu’a défendu Cicéron ; celui-ci l’appelait son maître en l'art de Faction oratoire, cet art que Roscius appelle l’éloquence du corps, cet art qui peut porter au premier rang un orateur médiocre, et sans lequel un orateur éminent ne peut produire de grands effets dans les assemblées publiques.

Parmi les fragments qui nous restent de l’oraison « pro Roscio comœdo, » nous ne relèverons qu un seul passage, non pas médical, assurément, mais qui a trait à une. coutume hygiénique , sinon à une mode en vigueur parmi les Romains, et qui consiste à se faire raser la tête et les sourcils. Cherea, l’adversaire de Roscius, était là, devant le tribunal, et Cicéron l’apostrophe en ces termes : <> Judices, faciem utriusque considerate ! » regardez ces deux hommes, comparez-les ; « non ipsum caput, et supercilia iila penitus abrasa, olere malitiam, et clamitare ealliditatem videntur? » Cette tête, ces sourcils si bien rasés, ne sentent-ils pas la perversité, ne proclament-ils pas la malice? <> Nonne ab irais unguibus usque ad verticem summum (si quanti conjecturant affert hominibus tacita corporis figura) ex fraude, fallaciis, mcndaciis constare totus videiur? » et si l’on peut juger des hommes par leur seul extérieur, 1 annius ne semble-t-il pas des pieds a la lèle un composé de fraude, de fourberie et de mensonge?

Jusque-là nous ne voyons que des invectives , mais sans bien comprendre sur quoi elles sont fondées, et nous chei-

clions à savoir ce qu’il y a de si blâmable dans Faction de se raser la tête et les sourcils. Cicéron ajoute : « Qui idcirco capite et superciliis semper est rasis, ne ullum pilum viri boni habere dicatur, » c’est-à-dire : il a pris l’habitude de se faire raser la tête et les sourcils pour qu’on ne puisse pas dire de lui qu’il ressemble, même par un seul poil, à un honnête homme. C’était chez les Romains, dit-on, une marque de mollesse d’avoir recours à cette pratique efféminée, et nous ne voyons pas bien en quoi elle plaisait tant à ces sybarites. D’ailleurs, les phrases suivantes sont en opposition formelle avec cette idée de recherche sensuelle. En effet Cicéron dit que Roscius, jouant le rôle de Ballion, le marchand d’esclaves dans le Pseudolus de Plaute, se montrait sous ce costume, se déguisait ainsi, et ressemblait alors si bien à Cherea que celui-ci aurait dû en être reconnaissant. Donc, si les cheveux et les sourcils rasés conviennent à un marchand d’esclaves, « Ballionem ilium irnprobissimum et perjurissimum lenonem, » il n’est pas probable que cette toilette soit du goût des gens distingués, et nous signalons cette contradiction entre le texte et les annotateurs.

Le plaidoyer pour Roscius est de l’an de Rome 678. Cicéron sollicitait alors la questure qu’il obtint; il alla l’exercer en Sicile; mais pendant les sept années qui s’écoulèrent entre le discours précédent et celui qu’il dirigea, en qualité d’accusateur, contre O. Cecilius, et qui est intitulé Divinalio, bien qu’occupé de fonctions publiques, il plaida un grand nombre de causes, dont huit seulement nous sont connues, soit par des fragments, soit seulement par leurs titres. Nous n’avons pas à nous en occuper. Disons seulement, à proposdu mot divinalio, que, quand plusieurs accusateurs se levaient contre un coupable, une sorte do plaidoirie préliminaire avait lieu devant le juge, qui prononçait en faveur fie l’un d’eux, seidement d’apres 1 im-

j30 CICÉRON MÉDECIN.

pression produite par son discours, en l’absence d’enquête, de preuves et de témoignages.

Il y a peu de choses qui nous intéressent dans ce discours où Cicéron se livre à toute l’ardeur de sa colère et entasse contre Cecilius les injures les plus violentes, sachant fort bien que derrière l’accusé se trouve Verrès, contre lequel il prépare ses foudroyantes apostrophes. 11 faut bien en convenir, ces premiers ouvrages de Cicéron sont loin d’égaler ceux que nous étudierons plus tard ; l orateur n’a pas encore atteint la perfection, il se laisse aller à des plaisanteries de mauvais goût, il joue sur les mots, il cultive le calembour, il dit, par exemple, en parlant de Verrès : « Sed repente e vestigio, ex homine, tanquam aliquo Circæo poculo, factus est Verres : » mais tout à coup, comme s’il "eût pris un breuvage à la Circé, d'homme le voilà devenu Verrès, c’est-à-dire verrat, porc mâle, et les mots de ce genre ne sont pas rares. On connaît le sort des compagnons d’Ulysse. Notez que parmi les traducteurs il en est qui rient de bon cœur à ces échappées de la verve cicéronienne , tandis que d'autres se voileraient piesque la face et déplorent ces écarts de l’esprit et du goût. Nous ne sommes pas si indulgent, pas si sévère, et nous mettons le tout sur le compte de la jeunesse. Cicéron savait bien à qui s’adressaient ses paroles, et nous ne devons pas le juger au point de vue de nos habitudes modernes.

Ainsi, dans ce même discours, il parle souvent de la maladie du corps social et des remèdes destinés à la combattre; il désespère même de leur efficacité, tant la république est corrompue, tant les lois sont mal appliquées ou violées, et l’on trouve dans beaucoup de passages véhéments un fréquent emploi de fi gu res empruntées àla science médicale. Ces expressions frappent les esprits les plus vulgaires, elles donnent au discours une couleur bien tranchée, chacun la saisit, la comprend, et. grâce à cet artifice, ceux

qui écoulent sont bientôt en rapport direct et intime avec celui qui parle. On sait qu’à l’époque où Cicéron accusait Cecilius, il était très-assidu au barreau; il possédait au plus haut point la faveur populaire; on savait son désintéressement à l’égard des clients qu’il défendait, le respect qu’il avait pour la loi Cincia, que les avocats ses confrères ne se faisaient pas scrupule de violer. Cicéron ne recevait ni honoraires, ni présents de ceux dont il soutenait les intérêts devant les tribunaux. 11 avait alors trente-sept ans et se préparait à l’édilité, en attendant que l’àge lui permît de briguer de plus hauts emplois. L’avenir lui réservait des grandeurs périlleuses, mais dignes de son courage, et nous le suivrons pas à pas dans la marche triomphante qui devait le conduire jusqu’à la catastrophe finale.

CONTRE VRRRÈS.

Nous allons le voir à l’œuvre non plus contre un des amis de Verrès, mais bien contre Verrès lui-même. Ni la présence d’Hortensius, le défenseur du coupable, ni les amis puissants de cet homme, comme M. Metellus, préteur désigné, et quelques autres personnages séduits par les richesses du spoliateur de la Sicile, ne purent fermer la bouche éloquente de celui qui avait pris en main la cause sacrée des victimes, et qui devait, à l’éternel honneur du talent et de la justice, triompher de tous les obstacles et contraindre à un exil honteux ce Verrès dont le nom, comme celui de Néron, devait devenir une injure.

On sait que le premier discours, ce que l’on nomme la première action contre Verrès, eut un plein succès, et que la seconde action, composée de cinq discours désignés sous le nom collectif de Verrines, ne fut pas porlée devant le tribunal. Le coupable s’était fait justice, il avait quitté

i;l8 CICÊHON MÉDKCIN.

Rome pour éviter la confiscation de ses biens, mais Ckéron composa ces cinq oraisons devenues inutiles par le succès de la première, afin de laisser un éclatant témoignage de la bonté de sa cause. 11 voulut prouver jusqu a quel point son accusation était fondée et montrer son talent dans nn genre nouveau pour lui, carie discours contre Cec.l.usetait son début et se rattache intimement à l’affaire de Verres. Cicéron n’a pas trop présumé de ses forces, et la postérité a placé les Verrines au même niveau que les Catihnaires e les Philippiques.

11 y a bien des choses intéressantes pour nous dans ces cinq oraisons qui sont l’expression si magnifique du talent de Cicéron comme accusateur, mais parmi tous les passages que nous avons rencontrés, il n’en est point qui nous touche plus directement que l’intervention d’un certain Cornélius, médecin, dans les crimes de Verrès. Nous allons examiner celte affaire, non pour y trouver la trace des idées médicales de ce personnage, mais pour cherche! a connaître quelques particularités de la vie d’un homme exerçant notre profession. Malheureusement il faut dire que nous ne découvrirons rien d’honorable; mais enfin voyons ce que pouvait faire un médecin auprès d’un tyran comme

Verrès. , .

La première fois qu’il en est fait mention, c est dans le second discours (in Verr. act. n,xm), et voici la phrase : « Q»m civis cum cive ageret, aut eum judicem, qnem commodum erat, præc.onem, aruspicem, medicum suum dabat, » c’est-à-dire, quand deux concitoyens avaient un procès, il leur donnait pour juges, suivant son caprice, des gens a lui, un crieur, un aruspice, son médecin. Voilà un homme de Part investi tout à coup de fonctions nouvelles bien redoutables, et il nous déplaît fort de voir avec qui notre confrère les partage. In crieur public, un huissier, «præco « veut dire l’un et l’autre, c’est toujours un agent subalterne,

i excepté dans Virgile, où il a la signification de hérault.

I Quant à l’aruspice, ce devin qui consultait les entrailles des victimes, espèce de boucher fourbe ou ignorant, nous ne pensons pas que Cornélius dût être flatté du rapprochement avec ces hommes qui, chargés de seconder les perversités du préteur, remplissaient un rôle ignoble dont nous rougissons pour notre part.

Le præco de Verrès s’appelait Valerius, l’aruspice Volusius ou Volusianus, car Cicéron se sert de ces deux désignations; mais un autre brigand, l’âme damnée du préteur, se nommait Apronius et remplissait la charge de décimateur, de collecteur de la dîme, dont il était le fermier. Cet homme, qui était un gouffre vivant, un vil baladin dansant nu, à la mode des Grecs, aux orgies de Verrès, exhalait de la bouche et Qu corps une odeur si repoussante, que Cicéron dit : « Postremo, ut odor Apronii teterrimus oris et corporis, quem, ut aiunt, ne besliæ quidom ferre possunt. » Un vieux professeur de l’Université a osé dire qu’Apronius tuait les mouches au vol, et nous approuvons presque cette licence, cette substitution d’une locution moderne au mot énergique de Cicéron. Nous ne savons rien de particulier sur l’aruspice et le crieur public, si ce n’est, que, comme Apronius, ils étaient toujours prêts a favoriser les exactions de Verrès. Mais le médecin Cornélius, voyons si nous pourrons rencontrer quelques détails capables do nous le faire apprécier.

Cicéron traite fort mal ces trois acolytes du tyran de la Sicile. Verrès, en donnant des juges de son choix aux affaires litigieuses, permettait aux parties de récuser certains magistrats; il est vrai que ceux-ci étant choisis parmi les gens du préteur, il en restait encore assez pour obtenir l’arrêt qui lui convenait. Mais, dit l’accusateur, quels étaient ces hommes? « Quid? ista coliors quorum hominum est? » C’est cette meute affamée qui rode ici au-

tour de moi, ou plutôt, ce sont ces chiens que vous voyez lécher le tribunal, « liorum canum quos tribunal meurn vides lambere. » L’expression est dure, on en conviendra, mais il y en a bien d’autres de cette force, et l’indignation

de l’orateur ne ménage pas les termes.

Nous apprenons que Cornélius était de Perga , en Pamphylie, qu’il portait là le nom d’Artémidore , et qu’il aida Verrès, alors préteur de cette province, à piller le temple de Diane. C’était à coup sûr un abominable homme, et» nous ne pouvons que nous associer au jugement porté : contre lui. Cicéron cite un grand nombre de ses victimes; les unes sont battues de verges, les autres pendues à des arbres , et toujours d’après les jugements du médecin et du crieur public, « condemnari alios a medico et praî-f cône prætoris. » Mais ce n’est pas tout, et voici un passage dans lequel éclate la juste indignation de l’accusateur. Les députés d’Agyrium étaient accusés d’avoir violé un édit de Verrès; ils sont traduits devant un tribunal composé d’Ar-

témidore Cornélius, médecin du préteur, de l’huissier \alerius, du peintre Tlépolème, et d’autres commissaires de

la même espèce. Notez que pas un d’entre eux n’était citoyen romain; c’était un vil rainas de Grecs sacrilèges;’

«quorum civis romanus nemo erat, sed Græci sacrilegi jampridem improbi, » depuis longtemps fameux par leurs crimes, « et repente Cornelii, » et devenus tout à coup des

Cornélius. 11 est diilicile de flétrir davantage un homme, le voilà établi type, et pour Cicéron, Cornélius est synonyme de coquin, de misérable.

On a cherché à savoir pourquoi le Grec Artémidore avait pris le nom de Cornélius; il est probable qu’étant un affranchi de Verrès, il avaitadopté, suivant la coutume, le nom patronymique de son ancien maître, qui était de la famille Cornelia. D’autres savants ont pensé qu'il faisait partie des esclaves affranchis par Sylla , et qui , au nombre de

ïx mille, s’appelaient également des Cornéliens pour le îême motif.

Quoi qu’il en soit, cet homme déshonoré par tant de jupables complaisances pour Verrès n’avait aucun souci =es choses médicales; il ne rougissait pas de seconder les nreurs de celui qui avait outrageusement pillé le temple Esculape , en enlevant la statue d’Apollon que les Agriîmtins devaient à la générosité de Scipion l’Africain, « ex -sculapii religiosissimo fano sustulisti. » Le préteur n’aidt pas eu plus de respect pour ces divinités protectrices =3 la santé, et si fort en honneur chez les Syracusains ;

ille Pæan sacrifiais anniversariis simul cum Æsculapio nud illos colebatur; » il avait également enlevé le buste Aristée, l’une de ces divinités décernées par les Grecs ux inventeurs des choses utiles, et en effet, « Aristæus, ni, ut Græci ferunt , inventor olei esse dicitur, » ce permnage était considéré comme l’inventeur de l’huile. Mais ’u importait à Verrès, et ses rapines sacrilèges ne recuiient devant aucune considération.

Laissons cet homme souillé de crimes, et poursuivons ntre tâche. Le discours pour Cecina ne contient absolument ;en qui nous intéresse. 11 en est à peu près de même de défense de Man. Fonteius entreprise par Cicéron en G85. était alors édile, il avait trente-huit ans, son talent était ms toute sa force, et il n’épargna pas les adversaires de m client, nos pauvres compatriotes qui avaient été fort maltraités par le gouverneur de la Gaule Narbonnaise. Nos acêtres étaient un peuple vaincu, indigne par conséquent •: pitié, de confiance, et le préteur qui les avait rançonés trouvait un solide appui dans la parole de Cicéron. 11 iut voir comme il nous traite, quel mépris il a pour ces itions encore sauvages qui sacrifient des victimes humaines, « humanishostiis eorum aras ac templa funestant, »

qui honorent leurs dieux par un crime, « ut ne religionem quidem colere possint, nisi cam prius sceiere violarint; * jj mais on peut voir aussi que le défenseur est bien indulgent pour Fonteius, après avoir été si sévère pour \errèg. Tout le monde sera frappé de ce rapprochement. Le même homme qui tonnait contre les déprédations du préteur de i la Sicile trouve des excuses faciles lorsqu’il s’agit duffl tyran de la Gaule; après avoir accusé, il défend, <■ -t — arguments ne manquent pas plus d’énergie dans une cflH constance que dans l’autre-, admirable talent, sans T ne, merveilleuse souplesse d’esprit, mais aussi conscience léj gère, que n’excusent pas tout à fait les besoins de la causS 11 serait trop commode de se retrancher derrière un préj tendu devoir qui, après tout, est volontaire, librement consenti, pour porter atteinte à la vérité et surpn ndi jugement dont la stricte équité n’est pas la base unique et respectable.

Ce discours pour Fonteius n est pas complet : de notiJ veaux fragments ont été retrouvés par le docte Nie huhr et traduits en français pour la première fois par M. \ ictor L« Clerc. Il est très-vif, très-animé; Cicéron s’y montre avocat habile, orateur éloquent; il met en jeu toutes les passions, et, s’il a triomphé, comme on peut le présumer d après quelques renseignements puisés dans sa correspondance, l’accusé dut en être fort reconnaissant, car il n'était certes

pas exempt de reproches.

F.n recherchant dans l’histoire les motifs qui font agit! les hommes, on arrive souvent à reconnaître que les plus beaux semblants de patriot isme ne sont pas toujours exempts d’intérêt privé, et que l’égoïsme, si naturel an cœur humain, trouve son profit à des actes qu’on croyait héroïques Ce discours de Cicéron en faveur de la loi Manilia non: montre l’orateur préparant son futur consulat et s asso eiant avec César dont il croyait avoir besoin pour arrive!

cotte haute dignité. De son côté, César voulait accoututer les Romains à la domination d’un seul : aussi poussaitlo Sénat à donnera Pompée les pouvoirs les plus étendus, ■e sorte que ces deux ambitieux, combattant llorlensius tCatulus, travaillaient en vue de leur gloire future. La ai Manilia fut votée, et Cicéron, qui contribua puissamment ce résultat, n’en retira d’autre fruit que de préparer le ■iomplie de celui qui méditait la ruine de la république, t comme s’il eût eu le pressentiment du sort que lui réservait l’ingratitude des hommes, il s’écriait : « Quo minus ;rta est hominum ac minus diuturna vita , hoc magis resutblica, dum per Deos iinmortales licet, fi ni debet summi «ominis vita atque virtute : » je pense que plus la vie des tontines est incertaine et passagère, plus il faut que la rémblique s’empresse, tandis que les dieux le permettent, «e recueillir les avantages que la vie et les vertus d’un irand homme peuvent lui apporter.

Les Romains étaient de terribles ennemis, ils aimaient voir autour d’un char de triomphe les rois vaincus, et SS s’étonnaient des représailles que se permettaient les rois

• uand ils étaient vainqueurs à leur tour. Milhridate, qui tayade sa vie le succès de ses armes, se vengea cruellement, il faut en convenir. Cicéron s’écria : « Vos eum rotent incultum esse patemini , qui légation populi romani .onsularem vinculis ac verberibus atque omni supplicio excruciatum necavit? » El vous, Romains, permettrez-vous

• u’il reste impuni, le crime d’un roi par qui votre anibasfctdeur, un personnage consulaire, a été chaigé déchaînés, tattu de verges, et livré, jusqu’à la mort, aux plus a 11 reux supplices? Aquilius fut cette victime des barbaries du roi le Pont, et conduit a l'cigau*»*, on lui versa de 1 or londu tans la bouche : allusion terrible à la rapacité des citoyens hargés du gouvernement des provinces, sut tout en pays jonquis.

LA FAMILLE CLLENTIA.

Dans le discours qui a pour titre : « Oratio pro A. Cluentio Avito, » nous allons retrouver enfin cette veine médicale qui semblait épuisée dans les derniers ouvrages que nous venons d’examiner. En effet Cluentius Avitus, chevalier romain, était accusé d’avoir empoisonné son beau-pèreS Statius Albius Oppianicus, et l’accusation était portée etl soutenue par le fils même de la victime. Huit ans aupara- . vant, Oppianicus le père avait été lui-même condamné! pour tentative d’empoisonnement sur Cluentius, et il était* mort en exil depuis environ six années. On reprochait deplus à Cluentius d’avoir suborné les juges qui avaient condamné son beau-père , et comme si ce n’était pas assez de tous ces crimes dans une famille, Sassia, mère de C!ucn-( tius, acharnée à la perte de son propre fils, était l'âme de l’accusation dont Caius Oppianicus n’était que l’instrument. Voilà les éléments de ce procès fameux, procès criminel, dans le sens que nous donnons aujourd'hui à ce mot , et dans lequel Cicéron déploya un talent admirable. Et comme, dans une affaire de ce genre, il y a nécessairement deschoses appartenant à la médecine légale, nous allons examiner avec soin sa plaidoirie et fouiller les immondices de cette nouvelle famille des Atrides.

L’érotomanie, qu’on excuserait jusqu’à un certain point chez une jeune fille obéissant à des impulsions irrésistibles, ne peut être traitée avec la même indulgence quand elle se développe chez une femme mariée, veuve ou div orcée, laquelle connaît parfaitement la nature des actes auxquels elle se livre. Sassia, devenant tout à coup amoureuse de son gendre Melinus, et contraignant celui-ci à répudier sa jeune femme pour épouser sa belle-mère, voilà, certes, une aventure assez étrange, et il est diflicile de n’y pas

voir la preuve d’une passion furieuse que la médecine, plutôt que la loi, eût pu combattre utilement. Cicéron dit qu’elle avait d’abord résisté à ces entraînements : « deinde ita flagrare cœpit amenda, sic inflammata ferri libidine, ut eam non pudor, non pudicitia , non pietas, non macula familiæ, non hominum fama , non filii dolor, non filiae mœror a cupiditate revocaret : » ses feux devinrent si ardents, que ni la honte, ni la pudeur, ni le sentiment de la maternité, ni le déshonneur de la famille, ni l’opinion publique, la douleur de son fils, le désespoir de sa fille, ne purent la retenir. Ce sont là, il faut en convenir, des passions terribles, des nymphomanies comme celle de Phèdre, et que l’on considérait comme une vengeance des dieux, ou du moins que la fatalité antique rendait en quelque sorte respectables, car ceux qui étaient en proie à ces ardeurs insensées étaient poussés par un pouvoir auquel nulle volonté ne pouvait résister.

Mais à moins de leur attribuer la manie homicide, les personnages qui figurent dans ce procès seront toujours considérés comme d’affreux scélérats. Oppianicus, l’un des maris de Sassia, se couvre du sang de ses ennemis, d’Aurius, entre autres, le premier époux de cette terrible femme, et comme elle était fort riche, il brigue sa main; mais la dame calculait bien, elle savait qu’Oppianicus avait trois fils, et c’était là un obstacle à leur union. Ce père dénaturé se débarrasse rapidement de ses enfants et le mariage s’accomplit. Il est probable que ces meurtres furent commis à l’aide du poison, du moins Oppianicus eut-il recours à ce moyen pour se défaire de Cluentia, sa femme. « Quum ipse poculuin dedisset, subito ilia in media polione exclamavit se maxime cum dolore mori : » ayant reçu un breuvage de sa main, à peine en eut-elle bu la moitié, qu’elle crie aussitôt qu’elle va mourir, qu’elle souffre horriblement, et en effet die n’alla pas loin, » ncc

HG

diutius vixit quam locuta est, nam in ipso sermone hoc et vociferationc mortua est, » et elle expira pendant le temps qu’elle se plaignait ainsi. Cicéron ajoute : « Omnia præterea quæ soient esse judicia et vestigia venem in illius mortuæ corpore fuerunt : » on trouva sur son cadavre tous les symptômes ordinaires de l'empoisonnement. 11 est à regretter que l’on ne dise rien de ces indices. La substance vénéneuse était efficace, et le coupable la prodiguait : « eodemque veneno C. Oppianicum, fratrem, necavit, » il s’en servit encore pour tuer son propre frère. La femme de celui-ci, Auria, qui était enceinte, fût ajoutée à tant de victimes, « nam quum esset gravida Auria, fratris uxor, et jam appropinquare partusvideretur, mulierem veneno interfecit, ut una ilia, et quod erat ex fratre concei> tum, necaretur. » Ainsi rien n’arrêtait ce furieux, il \ oui ai t que l’on comprît bien « nihil ei clausum, nihil sanctum esse posse, eu jus ab audacia fratris liberos ne materni quidem corporis custodia tegere potuisset, » qu’il n’y avait point d’asile, point de refuge contre un homme dent 1 audace savait atteindre les enfants de son frèie . da le sein maternel.

A cette occasion Cicéron rapporte un fait qui n - intéresse particulièrement. Nous avons parlé ailleurs des avortements provoqués si communs en Grèce et à Rome, coutume exécrable passée en quelque sorte dans les mœurs publiques et que la loi protectrice des enfants ne poursuivait pas au sein des familles les plus distinguées. Comment se fait-il que, dans certains cas, un acte de cette nature devint l’objet d’un procès criminel entraînant une condamnation capitale? Cicéron dit : « Memoria teneo Milesiam quamdam mulierem, quum essem in Asia, quod ab heredibus secundis accepta pecunia, partum sibi ipsa medicamentis abegisset, rei capitalis esse damnatam : » je me souviens que, pendant mon séjour en Asie, une femme

de Milet fut condamnée à mort pour s’être fait avorter à l’aide de médicaments, ayant reçu de l’argent des héritiers subrogés. Et c’était juste, dit l’orateur, « neque injuria : » car elle avait enlevé un citoyen à la république, un héritier de son mari, celui qui devait porter son nom. Et combien Oppianicus n’est-il pas plus coupable encore, car cette femme, en agissant ainsi, souffrit de cruelles douleurs, « cum suo corpori vim attulisset, se ipsam cruciavit, » tondis que l’empoisonneur n’agissait que sur autrui. Enfin Oppianicus est le premier qui, dans un seul être, en ait assassiné plusieurs, « Oppianicus inventus est qui uno corpore plures necaret ».

On ne se montra pas aussi sévère à Rome qu’à Milet : la veuve de Magius se trouvait enceinte à la mort de son mari, son enfant avenir devait hériter d’une somme considérable; mais Oppianicus, qui était parent de cette femme, la détermina à se faire avorter, et cinq mois après la mort de Cn. Magius il épousa sa veuve. Une autre victime, Dinea, belle-mère d’Oppianicus, se trouvant indisposée, son gendre se chargea de la cure. « Ad quam quum adduxisset medicum ilium suum, jam cognitum, et sæpe victorem (per quem interfecerat plurimos), mulier exclamat se ab eo nullo modo velle curari, quo curante, suos omnes perdidisset; » il lui avait amené son médecin, connu par de pareils actes et dont le victorieux ministère l’avait délivré de bien des gens. Cette femme s’écrie qu’elle ne veut pas des soins de cet homme qui avait entraîné la perte de toute sa famille. La malheureuse ne pouvait échapper au danger qui la menaçait; son gendre s’adresse à un empirique ambulant, « pharmacopolam circumforaneum », nommé L. Clodius, lequel était d’Ancône et passait alors à Larinum. Moyennant une somme de quatre cents sesterces, ce médicastre se charge de la chose; il était pressé, il avait plusieurs courses à faire; on l’introduit auprès de la ma-

lade, il lui donne un breuvage et bientôt elle expire.

« L. Clodius, qui properaret, cui fora multa restarent. simul atque introductus est rem confiât : prima polione mulierem sustulit. » Et voilà comme on expédiait les gens qui vivaient trop longtemps, voilà comme on hâtait les héritages. On sait que le coupable de tant de forfaits fut puni, mais rien n’indique que les lâches ministres de ses complots aient été l’objet de quelques poursuites, pas plus que Sext. Clodius, l’ennemi de Cicéron, ne fut accusé de meurtre à l’égard de Q. Seius dont il voulait la maison. Seius refusait de la vendre, l’acheteur eut bientôt rendu la transaction facile : « hominem veneno apertissime sustulit. » (Pro j dom. xliv.)

Oppianicus était vraiment un terrible homme : il avait été marié six fois, et Sassia, la dernière de ses femmes, n'en , était encore qu’à son troisième mari. Ces noces si fié- j quentes, dues à des crimes, n’étaient pas chose rare dans la société romaine de cette époque, et il ne faut pas les aitribuer aux barbaries républicaines, car plus d’un siècle après Cicéron, lorsque Juvénal et Martial stigmatisaient les crimes ] de leurs contemporains, les mêmes infamies se reproduisaient souvent et prouvaient que, sous les empeteurs. la morale publique était loin de faite des progrès. Martial j surtout, dans ses épigrammes (livre ix, n° 79; — livre vm, n° â3, et passim), signale ces unions redoutables où le fer et le poison jouaient un si grand rôle, et donnent une si triste opinion de la justice d’un monde profondément corrompu. Mais continuons.

« Erat illo tempore infirma valetudine Avitus, » Avitus était alors malade; « utebatur autein medico ignobili, sed spectato homine , Cleophanto , cujus servum Diogenem Fabricius ad venenum Avito dandum spe et protio soll icitare cœpit. » Voyons ce que cela veut dire ; il a\ait pour médecin Cléophante, praticien peu connu; « ignobilis »

un

signifie précisément obscur, de peu de réputation; mais Cléophante était un homme honorable , « homo spectatus.» Or un certain Fabricius, un des affidés d’Oppianicus, essaya de corrompre Diogène, l’esclave de Cléophante , afin de déterminer celui-ci à donner du poison à Cluentius. Mais l’esclave était digne du maître, il révéla le complot et Cluentius échappa au danger.

Nous voyons plus tard Cléophante paraître en justice et déposer des faits dont il avait été témoin, ce qui prouve que sa probité scientifique était reconnue et acceptée par les magistrats. On aurait pu le désigner sous le titre de « medicus nobilissimus, » expression que Cicéron emploie dans le passage suivant. On a dit, et peut-être la comparaison n’est-elle pas juste, « quod in morbis corporis, ut quisque est difficillimus, ita medicus nobilissimus atque optimus quæritur, » que plus les maladies sont graves, plus on cherche un médecin célèbre et habile. « Ignobilis » et « nobilissimus » forment les deux termes extrêmes d’une désignation habituelle et qui n’a de valeur que dans le sens indiqué plus haut.

Parmi les empoisonnements sans nombre dont fourmille le terrible procès de Cluentius, presque tous ont été exécutés à l’aide de boissons. Les mots « potio, polione, » reviennent à chaque instant, mais il en est un qui diffère de tous les autres: « Oppianicum veneno necatum esse, quod ei datum sit in pane per M. Asellium quemdam, familiarem illius. » Le fait paraît si singulier que Cicéron se livre à une discussion très-vive pour établir son impossibilité. « Jam vero illud quam non probabile, quam inusitatum, judices, quam novum, in pane datum venenum?» Mais quelle invraisemblance, quelle invention étrange, juges! du poison dans du pain ! était-il plus facile à administrer ainsi que dans un breuvage? « Faciliusne pot u i t quam in poculo? » Était-il d’un effet plus certain, caché dans quelque partie

de ce pain, que dissous, étendu dans un liquide? « Latentius potuit abditum aliqua in parte panis, quant si totum colliquefactum in potione esset? » Pris sous la forme d aliment plutôt que de boisson, devait-il plus promptement se glisser dans les veines et dans toutes les parties du corps?

« Celerius potuit comestum quant epotum in venas, atque in omnes partes corporis permanere? » (Pro Cluent. lxii).

Signalons en passant les expressions singulières dont se sert Cicéron. Le poison pénètre dans les veines et de là dans toutes les parties du corps, « in venas atque in omnes partes corporis permanare. » La science moderne, éclairée par l’expérience directe, a démontré la réalité de ces faits: l’absorption par les veines de la matière toxique, et son transport dans tous les viscères. Était-ce de la part de l’orateur une manière de parler, une rencontre de mots heureux? 11 faut bien le croire, car il n’avait aucune donnée sur l’office du système veineux, sur la voie que devaient suivre les poisons pour pénétrer dans les tissus \i\anis.

On voit avec quelle habileté Cicéron discute les cii constances de ce crime, combien il met de soin à en démontrer l’invraisemblance, la difficulté; mais ce n’est pas tout, et nous allons voir jusqu’où il pousse les précautions en faveur de son client. « Facilius fallere potuitne in pane (si esset animadversum) quant in poculo, quurn ita confusunt esset, utsecerni nullo modo posset? » Enfin, si 1 on venait à découvrir quelque chose, était-il plus facile de dissimuler la présence du poison dans du pain que dans une coupe, où, dès qu’il aurait été mêlé au liquide, rien ne pouvait l’en séparer? Qui eut dit alors que ces problèmes, dont la solution paraissait impossible, devaient n être plus qu un jeu pour la chimie au xix° siècle? 11 n’est peut-être pas si facile de démontrer à quelle cause sont dus certains empoisonnements subits comme celui qu’on reprochait a Üuentius. A un banquet nuptial, une coupe destinée a 1 époux fut

saisie au passage par le jeune Balbutius, il la vida gaîraent et mourut tout à coup. Cicéron, qui examine le fait, prétend que le jeune homme ne mourut pas même dans la journée, ce qui nous dispense de rechercher la nature de cette substance foudroyante; mais il prétend que Balbutius s’était mis à table étant mal portant: « Dico ilium, quum ad illad prandium crudior venisset, et, ut ætas ilia fert, sibi tum non peperisset, aliquot dies ægrotasse, et ita esse mortuum, » son estomac était en mauvais état; il ne fut pas sobre, suivant la coutume des jeunes gens ; il tomba malade et mourut quelques jours après.

Mais revenons à Oppianicus, le charmant époux de Sassia, le meurtrier de tant de victimes de sa cupidité. Banni, fugitif, il avait enfin trouvé un asile à Falerne; mais il y tomba malade, « ibi primum in morbum incidit, ac satis vehementer diuque ægrotavit. » Sa femme, ennuyée de le voir ainsi, et se croyant presque veuve après la condamnation de son mari, « quum jus matrimonii, damnatione viri sublatum arbitraretur, » vécut en adultère avec un paysan, Statius Albius, « colono, homine valente, » homme vigoureux. Oppiniacus rétabli, ou à peu près, quitta la campagne pour se loger en ville; il fit une chute de cheval, « cecidisse ex equo dicitur, et homo infirma valetudine latus offendisse vehementer,» et faible encore, il se blessa grièvement au côté. La fièvre survint et peu.de temps après il mourut.

Sassia résolut alors la perte de Cluentius, son propre fils. Rupilius, médecin du défunt, avait un esclave nommé Straton; Sassia le lui achète et lui fait appliquer la torture ainsi qu’à un autre domestique de son mari; mais ces deux malheureux résistent aux tourments les plus horribles, et cette furie ne put obtenir une dénonciation conforme à ses désirs. Un homme honorable, qui avait été appelé comme témoin, voyant la cruauté de cette femme, '« intelligerc se

dixit non id agi ut verum inveniretur, sed ut aliquid falsi dicere cogerentur,» dit à haute voix qu il voyait bien qu on ne se proposait pas de découvrir la vérité, mais d obtenir par la violence quelque fausse déclaration.

Il est assez difficile de comprendre comment Sassia, après avoir agi si cruellement envers l’esclave Straton, qu’elle accusait d’avoir empoisonné son mari, lui donna une boutique très-belle, très-bien fournie de tout ce qui était nécessaire pour exercer la médecine à Larinum,

« instructam ei continuo et ornatam, Larini inedicinap exercendæ causa, tabernam dédit. » Le fait nous intéresse en démontrant que l’exercice de cette profession n était soumis à aucun règlement particulier, et que chacun pouvait, de sa propre autorité, s’instituer médecin et ouvrir boutique de praticien guérisseur. On peut dire en faveur de Straton qu’ayant été l’esclave de Rupilius, il avait au moins quelque teinture de l’art exercé par son maître, qu’il avait l’habitude de voir des malades et de leur administrer certains médicaments. Mais ce nouveau confrère ne fit pas honneur à la profession médicale. « Hoc ipso fere tempore Strato ille medicus dorai furtum fecit et cædem ejusmodi, » peu de temps après le médecin Straton commit chez Sassia un vol et un meurtre. 11 égorgea deux esclaves commis à la garde d’un trésor; mais le crime fut découvert, et le coupable périt sur la croix, après avoir eu la langue coupée, « in crucem actum esse, exsecta lingua. » Cette dernière précaution prise par Sassia montre combien elle redoutait les paroles de son complice.

L’histoire de Straton est féconde en enseignements : elle prouve que. les esclaves pouvaient exercer la médt cino, et l’on sait que beaucoup de citoyens faisaient instruire qui 1ques-uns des leurs dans les arts libéraux, « artibus ingenuis, liberal ibns vel honestis. » Dans la Vie deCaligula, par Suétone, on trouve une lettre de 1 empereur Auguste ou il

dit « Mitte præterea cum eo ex servis meis medicum, » envoyez cependant avec lui un do mes esclaves médecin. Néron « medicum manumiserit, » affranchit son médecin, et Cicéron parle d’un certain Philippus, médecin et esclave du roi Déjotarus. Ces preuves, que l’on pourrait multiplier, nous montrent la science encore abandonnée à elle-même, sorte d’industrie libre, n’offrant de garanties aux malades que celles qui résultaient du caractère de l’homme exerçant cette profession, et par conséquent dangereuse entre les mains de ceux qui n’étaient sensibles qu’à l’appât du gain.

La bibliothèque médico-historique de Choulant contient une longue suite de dissertations sur les conditions des médecins de Rome (pages 209 et seqq.). La plus ancienne, celle de Fred. Bœckelmann, est de 1681, in-12 de 55 pages, imprimée à Leyde, pièce rare, réimprimée plusieurs fois. Drelincourt, en 1671, avait publié une brochure dans laquelle il combattait l’assertion de. Pline, qu’il traitait de calomnie, à savoir : que pendant six cents ans Rome s’était passée de médecins. Je n’ai pu lire ce travail, mais, si l’on en juge par l’orage qu’il suscita parmi les savants de cette époque, il faut que 1 auteur ait vivement blessé les susceptibilités médicales, car ceux qui le réfutent ne lui épargnent pas les injures. Lepidus Pacifiais (Saxoferratensis) imprima également à Leyde, en 1681, un vrai libelle intitulé : « Responsio ad epistolam bibliopolæ Leidensis græco-latini de exilio medicorum romanorum, et de absurdis libellis Drelincurtianis, etc. » On consultera avec fruit le répertoire de Choulant, qui montre quelle importance on attachait à cette question dans la premièie moitié du xvme siècle. L’Allemagne et 1 Angleterre ont suitout creusé cette mine, et l’on regrette de ne pas trouver un seul nom français parmi les auteurs qui se sont occupés de ce chapitre intéressant de l’histoire de notre art.

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