‹ Cicéron médecinChapitre 17 sur 53 · ŒUVRES CONSULAIRES · texte numérisé non relu

ŒUVRES CONSULAIRES

Nous voici arrivés maintenant à 'cette partie des œuvres de Cicéron que l’on est convenu d’appeler Consulaires. Entré en fonctions, suivant l’usage, le premier janvier (an de Rome 691), avec C. Antonius, son collègue, il trouva la ville agitée, les ambitions déchaînées, et il eut à remédier à des maux sans nombre qui présageaient trop bien les tempêtes où devaient succomber les libertés publiques. Pendant son consulat, Cicéron prononça douze harangues (il n en reste que huit,) dont les principales sont sur la loi agraire et contre Catilina. Nous allons examiner ces ouvrages, les plus parfaits parmi ceux qui ont le mieux fondé sa renommée.

Un tribun nouvellement élu, voulant capter la faveur du peuple, proposait une nouvelle loi agraire destinée à bouleverser la fortune publique. Servilius Rullus, 1 auteur de ce projet insensé, trouva dans le nouveau consul un ardent

adversaire, qui contraignit les tribuns eux-mêmes à renoncer

à tous les privilèges qu’on voulait leur accorder, et il faut lire dans Pline l’ancien avec quel enthousiasme il deciii le triomphe que remporta Cicéron dans cette grave circonstance. Pour nous qui n’avons à voir dans ses discours que

la chose qui nous intéresse, nous ne relèverons que le passage suivant, qui nous montre 1 orateur empruntant a la science médicale une comparaison, des idées, des mots, donnant à sa pensée tout le relief désirable. « Milita sunt occulta reipublicæ vulnera, » la république porte dans son sein bien des plaies secrètes; des citoyens pervers ourdissent contre elle des complots funestes; nous n avons rien à craindre au dehors, le mal est intérieur, il occupe nos entrailles, a inclusum malum, intestinum ac domesticum est, » il est domestique; « huic pro se quisque nostrum mederi, atque hocomnes sanare velle debemus, » chacun de nous doit y remédier, tous nous devons vouloir le guérir. Les élégants traducteurs de Cicéron n’épargnent pas les périphrases pour rendre les mots « intestinum, domesticum; » le mal couve dans l’ombre, dit l’un ; il nous mine sourdement, dit l’autre, et nous ne voyons pas que les deux expressions si énergiques du grand orateur soient justement représentées par ces tournures modernes qui sont loin de pouvoir passer pour des équivalents.

Cicéron a toujours excellé dans la peinture des personnages qu’il mettait en scène, surtout quand il avait le désir de les rendre ridicules. Ainsi Rullus, ce tribun factieux qui faisait de la popularité pour arriver au despotisme, ne pouvait échapper aux traits que lui lançait le consul son ennemi ; on croit le voir quand il est dépeint avec la physionomie d’un homme austère, négligé, affectant une rudesse républicaine de fraîche date. À peine avait-il été désigné, dit Cicéron, qu’on l’avait vu s’étudier à prendre un autre air, un autre son de voix, une autre démarche, « jam designatus, alio vultu, alio vocis sono, alio incessu esse meditabatur; » ses vêtements plus délabrés, toute sa personne horriblement négligée, sa barbe, ses cheveux plus longs, « vestitu obsoletiore, corpore inculto et horrido, capillatior quam ante, barbaque majore, etc. » Je ne crois

pas que le mot capillatior se retrouve une seconde fois dans toute la latinité classique, mais personne ne contestera à Cicéron le droit d’en enrichir la langue.

Mous ne résisterons pas au plaisir de consigner ici un passage dans lequel notre auteur exprime de singulier! s idées sur l’influence qu’exerce le physique sur le moral, sur les causes déterminantes du caractère des peuples, des nations , véritable étiologie hygiénique dont bien des modernes ont profité sans indiquer la source où ils ont puisé. Voici ce que dit Cicéron : « Mon ingenerantur hominibus mores tam a.stirpe generis ac seminis, quam ex iis rebus quæ ab ipsa natura loci et a vitæ consuetudine suppeditantur, quibus alimur et vivimus. » Ce qui veut dire : C’est moins le sang et la naissance qui déterminent le caractère des hommes que la nature du climat, 1 éducation et la manière de vivre. Voilà un grand principe posé de main de maître, et dont nous allons suivre les conséquences, curieuses déductions appuyées sur des observations locales bonnes à connaître.

Cicéron ajoute aussitôt : « Carthaginenses, fraudulenti et mendaces, non généré, sed natura loci, quod, propter portus suos, multis et variis mercatorum et advenarum sermonibus, ad studium fallendi, studio quæstus vocabantur : » les Carthaginois étaient portés au mensonge et à la fraude, moins par caractère qu’à cause de loin- position, parce que leurs ports les mettant en relation avec des voyageurs et des marchands de tout pays, la soif du gain leur inspirait le désir de tromper. « Ligures montant, duri atque agrestes, » les montagnards de la Ligurie sont durs et agrestes; « docuit ager ipse , nihil ferendo, nisi milita cultura et magno Iabore quæsitum, » et cette rudesse leur vient du sol même, qui ne produit rien qu'à force de travail et de culture. En voici d’autres qui se trouvent dans des conditions opposées : ^ Campani, semper superhi honitate

agrorura et fructuum inagnitudine, urbis salubritate, descriptione, pulchritudine, » les Campaniens ont toujours été orgueilleux, ce qui tient à l’excellence de leurs champs, à l’abondance de tous les biens, à la salubrité, à l’étendue et à la beauté de leur ville. Capoue et ses habitants avaient une singulière réputation parmi les Romains : le territoire dont Naples est devenu la capitale passait pour un lieu de délices, et quand la Rome républicaine eut fait place à la Rome impériale, quand les austères citoyens du temps de Caton eurent pour successeurs les sybarites du temps d’Auguste, de Tibère, de Néron, cette société corrompue, appréciant les douceurs du climat campanien, couvrait de ses palais le rivage heureux où Annibal avait été vaincu, non par les armes romaines, dit Cicéron, mais par le luxe et la volupté : « deinde ea luxuries, quæ ipsum Annibalem, armis etiam tum invictum, voluptate vicit. »

Ainsi notre auteur a pensé que le long séjour d’Annibal dans la Campanie a contribué puissamment à amollir le courage de l’armée carthaginoise et de son illustre chef. On serait malvenu à s’élever contre cette opinion, que les historiens postérieurs à Cicéron ont adoptée, développée, et qui est devenue en quelque sorte proverbiale. Qui ne sait ce que l’on doit entendre par les délices de Capoue? Et cependant il est certain que l’armée africaine se maintint en Campanie pendant treize ans, que tantôt victorieuse, tantôt battue, elle se montra toujours vaillante et disciplinée, toujours dure à la fatigue, prête au combat, ce qui ne s’accorde guère avec la prétendue influence démoralisante qu’on attribue à ce sol privilégié. Peut-être n’y a-t-il là qu’une invention flatteuse pour l’amour-propre des Romains, mais cela ne nous regarde pas. Disons cependant qu’Annibal fut vainqueur tant que des généraux inhabiles luttèrent contre, lui, mais qu’il fut vaincu dès qu’il se rencontra un Scipion pour lui tenir tête. Tant de défaites

furent une bonne école, Scipion apprit du héros africain a triompher de ses soldats mercenaires; la discipline romaine se montra toute-puissante, et l’on put présager dès lors quel sort était réservé à l’orgueilleuse Carthage.

Terminons ces citations empruntées aux discours contre la loi agraire par un mot de Cicéron contre un certain Considius, simple magistrat à Capoue et qui prenait audacieusement le titre de préteur. Ce personnage subissait au plus j haut point l’influence campanienne , son air altier était , surtout insupportable. « Quem hominem vegrandi macie torridum, Romse contemptum atque abjectum vtdeba-S mus » cet homme que nous avions vu si sec et si maigre -, végéter à Rome dans le mépris et l'abjection. « Vegrandi macie» ne s’applique guère qu’au marasme, et nous 3

aimons cette expression énergique et pittoresque;, torridus.3 vegrandi macie, » c’est-à-dire, étique, desséche. Cet individu, si misérable à Rome, avait une tout autre figure a Capoue; « hune Capuæ campano supercilio ac regio spintu quuni videremus, ». il avait la morgue campanienne, 1 arrogance d’un roi. On croit voir cet homme que deux mots ont ; suffi à peindre d’une manière admirable.

Le discours pour Rabirius, qui vient ensuite, ne contient rien qui nous appartienne en propre; cependant nous constaterons en passant que Cicéron dut ne plaider que pendant une demi-heure, d’après l’ordre formel du magistrat! T. Labienus, « meque ex comparato et constituto spatioi defensionis, in semihoræ curriculum coegisti, parebitur, ». ce qui était bien peu, puisqu’il s’agissait d’un crime capi-I tal, le meurtre d’un citoyen romain, et que Rabirius était , « reus perduellionis. » La loi des Douze Tables accordait trois heures aux défenseurs, mais ceux-ci ne s’y conformaient guère, et Pline le jeune, par exemple, se vante d’avoir parlé pendant cinq, six et même sept heures, au grand 'détriment de son larynx.

Il y a bien encore un petit passage qui nous fait connaître que M. Emilius, prince du sénat, ne pouvait marcher, peut-être à cause de l’âge, ou bien par suite de la goutte, « vix ingredi posset, » et il se félicitait de ce que c< tarditas pedum » l’empêcherait de fuir. Cicéron nous apprend encore queQ. Scevola, accablé de vieillesse, épuisé nar la maladie, privé d’un bras, et perclus de tous ses membres, appuyé sur une lance, montrait dans un corps débile .oute l’énergie d’une grande âme, « quum denique Q. Scævola, confectus senectute, præpeditus morbo, mancus et nembris omnibus captus ac debilis, hastili nixus, etanimi • im et infirmitatem corporis ostenderet. »

C ATILINAI RE S.

Ces héros, que Cicéron évoque et montre à leurs enfants légénérés comme des modèles de toutes les vertus civi- [ues, ne se retrouvent plus dans les temps calamiteux où, levenu consul, il travaille à sauver la patrie; et ceci nous ervira de transition pour arriver aux discours contre Catiina. Les quatre harangues prononcées soit dans le sénat, oit devant le peuple, ont trop de véhémence pour que ■eur auteur songeât à les orner d’une recherche étrangère ; n’avait pas le temps de colorer son style autrement que ar des apostrophes passionnées : aussi ne trouverons-nous u’à peine quelques traces des emprunts si fréquemment lits à la médecine dans d’autres circonstances.

Voici cependant une comparaison toute médicale qui se ouve dans le premier discours (in L. Catil. I, xm) : « Ut epe homines ægri morbo gravi, quum æstu febrique jacnntur, si aquarn gelidam biberint, primo relevari vidcnir, » de même que souvent les hommes gravement malais, et s’agitant dévorés par une fièvre ardente, paraissent ouiagés en buvant de l’eau glacée, « deinde multo gravi us

UiO

vehementiusque afflictantur , » mais ensuite se trouvent beaucoup plus gravement affectés, « sic..., » ainsi le mal dont souffre la république, calmé un instant par le supplice de Catilina, deviendra plus terrible, s. nous laissons vivrf ses complices. Ce rapprochement ne nous semble pas heureux • la tête de Catilina ne ressemble guère a un verre d’eau froide, mais ces sortes de mouvements oratoires saisissent vivement les auditeurs, l’improvisation leur donne la chaleur, la vie, et l’effet est produit. Remarquons d ailleurs que Cicéron se sert d’expressions justes, «relevai!, ingravescet, » qui appartiennent au vocabulaire medical et

rendent parfaitement sa pensée.

Et comme le consul, animé du plus ardent désir de sauver la république, avait la conscience du danger que courait l’État et des périls qui le menaçaient lui-meme, n se comparaît volontiers à un médecin recourant a une operation délicate pour le salut d’un malade -qu’il fallait sauver à tout prix. Ainsi, dans la seconde harangue, il s ecne : « Ouæ sanari poterunt, quacumque ratione sanabo, » tout ce qui ne sera pas incurable, je n’épargnerai rien pour arriver aie guérir; « quæ resecanda erunt, non patiar ad perniciem civitatis movere, « s’il y a des membres à retrancher, je ne souffrirai pas qu’ils restent pour la perte de l’État (in Catil. 11, v). Ces pensées se reproduisent sous différentes formes ; il a dit quelques instants auparavant : (( Quos si meus consulatus, quoniam sanare non potcst, sus tulerit ., » si mon consulat, ne pouvant guérir ces partiel

malades, les enleve, les détruit Et plus loin, il revien

à la phrase que nous avons signalée dans le discours contn la i0i agraire • « Domesticum bellum manet, intus insidiæ inius inclusum periculum est, intus est hostis! » Les situa lions analogues amènent des pensées semblables, temon cet autre passage où il dit : je suis plus porté à guérir e coupables qu’à les punir, « non tant ulcisci studeo, quar

sanare: » écoutez-moi donc, Romains, et vous verrez quel est le remède que je propose à une telle maladie, « deinde singulis medicinam consilii atque orationis meæ, si quam potero, afTeram. » Ce langage médical est parfaitement en scène ; seulement on sait que Cicéron, tout en donnant des conseils aux gens égarés, déploya une grande fermeté dans la punition de ceux qui méritaient le supplice, et que le médecin prudent se montra aussi résolu que l’exigeaient les circonstances.

11 pressentait, en ces luttes ardentes, quelles inimitiés le menaçaient ; tant d’énergie contre les méchants le désignait aux vengeances de ceux qui avaient tout à gagner aux bouleversements de l’État : aussi disait-il avec un noble contentement de lui-même : je dois espérer que les Dieux protecteurs de Rome me sauront gré de ce que j’ai fait pour elle, « deinde, si quid obtigerit, æquo animo paratoque moriar, » et d’ailleurs, quoi qu'il arrive, je suis prêt et je mourrai sans regret. « Neque enim turpis mors forti viro potest accidere, neque immatura consulari, nec misera sapienti, » la mort ne peut être honteuse pour l’homme courageux, prématurée pour un consulaire, affligeante pour le sage. Ce sont de belles paroles, rendues plus touchantes encore par ce qu’il ajoute : « Nec tamen ego sum il le ferreus, qui fratris carissimi atque amantissimi præsentis moerore non movear, » et cependant je n’ai pas un cœur de fer, je ne suis pas insensible à la douleur du plus cher et du plus tendre des frères, et il termine ce passage par* un tableau plein de vivacité de la désolation de tous les membres de sa famille.

Et quand tous les sénateurs opinaient l’un après l’autre, motivant leur jugement pour une condamnation plus ou moins sévère, nous ne devons pas oublier l’opinion de C. César, qui ne veut pas de la peine de mort par les motils que voici : « Intelligit mortem a diis immortalibus non esse

supplicii causa constitutam, sed ad necessitatem naturæ, aut laborum ac miseriarura quietem esse : » il est persuadé que les dieux immortels n’ont pas voulu que la mort fût un supplice, mais un simple tribut qu’il faut payer à la nature, un état de repos après les tourments et les misères de la vie. Et il ajoute : « Itaque eam sapientes nunquam inviti, fortes etiam sæpe libenter oppetiverunt, » aussi voiton les sages la recevoir sans répugnance et les héros l'affronter avec joie.

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