‹ Cicéron médecinChapitre 18 sur 53 · POUR MURÉNA · texte numérisé non relu

POUR MURÉNA

Le discours pour Muréna, qui vient ensuite, nous montre Cicéron défendant un aspirant au consulat qui nés était peut-être pas tenu, dans cette ardente compétition, aux moyens absolument légaux, et que le sévère Caton accusait de brigue. Mais l’élection de Muréna importait extrêmement au salut de la république : il fallait un consul capable de maintenir les partis, d’opposer une force suffisante aux passions déchaînées, et 1 orateur, dans cette occasion solenjj nelle, lutta avec autant de bonheur que d énergie contre

Caton lui-même. «

11 n’y a presque rien de médical dans cette oraison; elle est d’un genre tempéré, et bien quelle ait été prononcée entre la deuxième et la troisième Catilinaire, elle ne se res- * sent en rien des terribles mouvements qui agitaient 1 àmed®j Cicéron. Parfaitement maître de lui-mèmç et luttant contre Caton, il fait appel à la raison, argumente doucement, cherche à démontrer, à persuader bien plutôt qu à émouvoir, et son langage est tout à fait en harmonie avec le but qu’il se propose. Nous ne relèverons qu un seul passage qui nous fournira l’occasion de rechercher la signification d'un mot que I on voit revenir souvent dans les œuvres de

Cicéron et que Birkhojz signale à chaque instant dans ses l Excerpta. Il s’agit des démarches que font les candidats auprès des électeurs. Maintenant , dit Cicéron ( pro Mur. xxi), l’usage est récemment établi, parmi les compétiteurs, de parcourir toutes les maisons : « ex vultu candidatorum conjecturam faciant, quantum quisque animi et facultatis liabere videatur : » à l’air d’un candidat, à son visage, on juge quelles sont ses espérances et ses moyens Je succès. « Conjecturam facere, » dans cette circonstance 3t dans beaucoup d’autres analogues, signifie l’art d’interoréter l'avenir, de pronostiquer, d’après certains signes, et tüirkholz y voit une opération très-médicale. Ainsi dans la seconde action contre Verrès (livre v), on trouve : « Quod Bjus sit, vos conjectura quoque assequi debetis, » tout ■ e monde pense, et vous devez également le conjecturer. Et bientôt après : « Conjectura bona est, » cette conjecture n’est pas hasardée. Nous en pourrions citer bien d’autres .exemples, mais nous avouons que la chose ne nous paraît oas nécessaire. Le rapprochement est forcé, il n’y a pas là in caractère médical suffisant pour légitimer l’opinion du -avant doyen de Leipzig.

Nous n’en dirons pas autant de ce qui suit. La loi électorale était sévère à Rome au temps de Cicéron; elle obligeait chacun, sous des peines assez graves, à voter dans les comices. Sulpicius, le rival malheureux de Murena, ne -e consolait pas de sa défaite, il accusait son compétiteur, Il demandait l’application de la loi Calpurnia contre les •jrigues, et ne la trouvait pas encore assez rigoureuse. Cicéron lui reproche les violences de cette loi qui n’admettait aucune excuse, pas même celle de la maladie :

< morbi excusationi prcna addita est, » une punition a été infligée aux malades, ce qui a fait murmurer; « volunlas offensa multorum quibus aut contra valeludinis commo- 1 lum laborandum est, aut incommodo morbi etiam cæteri

lfit

vitæ fructus relinquendi (pro Mur. xxiu) : » on s est vu forcé ou d’agir au préjudice de sa santé, ou, si 1 on voulait se soigner, de se soumettre à quelque punition. On voit jusqu’où allait le zèle des législateurs de cette epoque, ce. qui n’empêchait pas les courtiers d’élections de faire nommer ceux qui pouvaient disposer de beaucoup d’argent. A la rigueur, on trouverait encore aujourd’hui de beaux exemples de cette vénalité des fonctions publiques, et quelques pays voisins perpétuent ces coutumes déplorables.

Au milieu des agitations que soulevait partout 1 ardeur' du pouvoir, alors que l’égoïsme se substituait à 1 amour de la patrie, des hommes audacieux, enrichis des dépouilles des proscrits, jetaient l’or à pleines mains pour arriver aui grandes charges de l’État. Un certain P. Cornélius Svlla, le neveu du terrible dictateur, avait largement abusé de tous les moyens de séduction qui agissent sur la multitude; ses rivaux vaincus eurent recours à la justice, qui leur donna gain de cause. Les consuls désignés par des menées coupables furent remplacés par leurs accusateurs, ce qui ne s’était jamais vu jusque-là, et Cicéron, qui défendait Sylla, le fit absoudre sur certains chefs d’accusation, mais ne parvint pas à démontrer son innocence.

Il n’y a rien de médical dans ce plaidoyer où brille plus de talent que de bonne foi ; mais nous saisirons l’occasion de parler d’un fait qui a bien quelque intérêt. Il s agit de l’art d’écrire rapidement, aussi vite que la parole, de recueillir au courant de la plume des débats judiciaires, des dépositions, des discours, sorte de tachygraphie dont on a attribué l’invention à Cicéron lui-même, ou plutôt à Tiron, son affranchi. Nous en avons déjà dit quelques mots à propos de la correspondance de ces deux personnages; mais il n’est pas inutile d’y revenir. Cicéron, en parlant des dénonciateurs qui dévoilèrent, en présence du Sénat, les pat ticularités du complot de Catilina, raconte qu il chargea plu-

sieurs citoyens des plus recommandables de recueillir tout ce qui se dirait dans celte circonstance solennelle, et il .s’exprime en ces termes (pro P. Sulla, xiv) : « Àt quos viros? non soluin summa virtute et fide, cujus generis in :Senatu facilitas maxima, sed etiam quos sciebam memoria, scientia, consuetudine etceleritate scribendi, facillime ■ quæ dicerentur persequi posse : » quels hommes avais-je

• choisis? non-seulement des citoyens d’une vertu et d’une loyauté reconnue, comme on en voit tant dans le Sénat, mais ceux que je savais être par leur mémoire, leur instruction, leur talent d’écrire très-promptement, les plus

• capables de recueillir tout ce qui se dirait.

Il est certain que déjà, avant Cicéron, l’art d’écrire rapidement était inventé; il en parle à diverses reprises dans .ses traités de l’Art oratoire, et Plutarque a tort de lui en attribuer la création. 11 a formé des tachygraphes, cela est

• certain, et Tiron fut le plus habile de ceux-ci; niais c’était une habitude presque vulgaire, et parmi les gens du monde, certains amateurs y réussissaient parfaitement. Ce talent se conserva, et Martial en parle dans le distique suivant (liv. xiv, n° 208) :

Currant verba licet, manus est velocior illis :

Nondum liugua suuxn dextra peregit opus.

C’est sans doute à ces plumes rapides que nous devons tant de discours improvisés que leurs auteurs revoyaient ensuite, corrigaient, arrangeaient, comme nous l’avons vu faire de nos jours, alors que les débats parlementaires avaient une si grande importance. Mais laissons ce chapitre, ■où il y aurait trop à dire contre les orateurs anciens et modernes, et poursuivons la tâche que nous avons entreprise.

Le discours intitulé : Oratio pro A. Licinio Arcliia poeta, offre un grand intérêt littéraire; il nous montre Cicéron plaidant moins la cause de son client que celle des lettres, de la poésie, chantant une hymne en faveur de la gloire et du génie , dévoilant les charmes de l’étude, se peignant lui-même tout entier : « Ego vero fateor me his studiis esse deditum, » pour moi, je l’avoue, les lettres font le charme de ma vie; « cæteros pudeat, si qui ita se litteris addiderunt, ut nihil possint ex his neque ad communem afferre fructum, neque in adspectum lucemque proferre ;> (pro Arch. vi) , ceux-là peuvent en rougir, qui s’ensevelissent dans les livres au point de n’en tirer aucun avantage ni pour eux ni pour les autres. Il lui sied de dire, car il en a le droit, que jamais ses occupations littéraires n’ont nui à l’accomplissement de ses devoirs de citoyen et d’avocat. Que d’autres préfèrent les festins, les jeux de hasard, la paume, « quantum alii tribuunt tempestivis conviviis; quantum denique aleæ, quantum pilæ, » moi, je préfère consacrer mon temps à la culture des lettres, « tantum mihi egomet ad hæc studia sumpsero. » Il a porté cette passion de l’étude aussi loin que possible, et personne n’aurait pu le démentir quand il affirmait qu’il y avait sacrifié sa fortune, son plaisir et même son sommeil : « aut commodum, aut otiurn meum abstraxerit, aut voluptas avocarit, aut denique somnos retardant » (pro Arch. vi, 12).

11 n’y a rien de médical dans le discours pour le poète Archias, et celui pour Flaccus, qui vient ensuite, ne nous fournira pas de récolte plus abondante. Cependant un passage relatif aux sévices d’un certain Decianus contre les habitants d’Apollonide en général, et contre la famille d’Amyntas, un des principaux habitants de cette cité, doit nous occuper un moment. « Uxorem abduxit ab Amynta prægnantem, quæ peperit apud Decianum filiam, » il enleva sa femme qui était enceinte et accoucha chez lui d’une

Bile; la femme et l’enfant furent retenus contre tout droit ~>ar le ravisseur, mais il a fait bien pis : « Nam membra :juæ debilitavil lapidibus, fustibus, ferro; manus quasconudit; digitos quos confregit, nervos quos concidit, restiuere non potest. » (Pro Flacco, xxx.) A qui s’adressaient outes ces tortures, à qui a-t-on affaibli les membres à coups de pierres, de bâtons, de fer? à qui a-t-on meurtri les mains, jrisé les doigts? à qui a-t-on coupé les nerfs, c’est-à-dire les ■endons? Nous n’en savons rien, le texte n’est pas assez •lair et l’on ne peut dire avec certitude si la femme et la iille d’Amyntas ont subi ces horribles traitements que les fréteurs et autres fonctionnaires publics délégués dans les nrovinces infligeaient si facilement, non -seulement aux r sclaves, mais même aux personnes de condition libre.

Notons en passant un fait allégué par Cicéron en faveur EeFlaccuset que nous ne pouvons accepter. L’orateur, qui ne s’oublie jamais et qui fait toujours une large part à ses nropres mérites, reproche aux ennemis de son client l’intention de nuire, non-seulement à Flaccus, qui a porté le oup mortel à Catilina, maisàCicéron lui-même, qui a chassé lie Rome ce personnage et tous ses conjurés. « Damnatus est :s, qui Catilinam signa, patriæ inferentem, interemit. » (38, xxxxv.) Mais nous ne pouvons voir en cela qu’un artifice iratoire. L’armée de Catilina ne fut pas défaite par C. Antonius, qui feignit un accès de goutte pour ne pas combattre ontre un homme avec lequel il avait comploté la ruine de ;a patrie; il laissa à son lieutenant Pétréius le commandement des troupes fidèles, et celui-ci remporta la victoire, grâce à la maladie que feignait son chef.

En ces temps de trouble, les vainqueurs de la veille 'taient souvent les vaincus du lendemain ; la fortune avait le terribles retours, et chaque consul, en arrivant au pouvoir, se hâtait de détruire l’œuvre de ses prédécesseurs. Ainsi, peu de temps après avoir été salué du titre de père

1GK CICÉHON MÉDECIN.

de la patrie, Cicéron fut envoyé en exil ; sa maison fut rasée, j et Clodius, son ennemi acharné, le poursuivait à outrai Mais P. Lentulus, devenu consul, le fit rappeler, et son i tour à Rome fut un triomphe glorieux pour lui. C’était en 1 697, et le banni, qui avait si mal supporté sa disgrâce, 1 prononça deux discours , l’un devant le Sénat, l’autre de-1 vant le peuple, le premier le 5 septembre, le second le j lendemain, et dans ces deux oraisons, où il répand d’une J main prodigue la louange pour ses amis, le blâme pour, ses adversaires, nous trouverons quelques passages dignes^ d’intérêt.

« Nec enim eguissem medicina consulari , nisi consulari vulnere concidissem. » Je n’aurais pas eu besoin d une^ main consulaire pour me guérir, si la blessure n’eut été % faite par une main consulaire. Voilà de ces formes toutes médicales que Cicéron emploie souvent et qui nous semblent un des caractères les plus remarquables de son style. Lentulus est son dieu,« parens acdeus nostræ vitæ, fortunæ, memoriæ, nominis, » le père de sa fortune, de sa gloire, de son nom; sa reconnaissance se répand en compliments magnifiques, mais où il y a moins de dignité que d’em- * phase, et où la même forme oratoire produit la fatigue et l’ennui. C’est toujours le grand médecin qui rappelle à la . vie un malade désespéré, « qui me a morte ad vitarn, a desperatione ad spem, ab exitio ad salutem revocavit. » Ces antithèses se reproduisent sous toutes les formes, sans relâche et sans fin, et l’orateur ne manque pas de féliciter Rome etla république du bonheur dont elles jouissent en la personne de celui qui les sauvées. On comprend bien, en lisant ce panégyrique perpétuel, cette sorte d apothéose que se décerne Cicéron, l’espèce de haine que produisit une telle vanité. Plutarque dit que Cicéron finit par devenir odieux à tout le monde, « non par aucun mauvais acte qu’il eût fait ou attenté de faire, ains seulement pour ce

qu’il se louoit et magnifioit trop lui-même. » Nous sommes ainsi faits: l’orgueil nous froisse, nous blesse. On blâme le paysan d’Athènes qui, fatigué d’entendre appeler Aristide le Juste, l’envoyait en exil; mais on serait tenté de l’imiter, si Aristide se fût donné lui-même cette épithète si flatteuse. Cicéron parlait toujours de Catilina; il se posait toujours en sauveur de la république, et ses amis les plus dévoués se moquaient de cette prétention qui, bien que suffisamment justifiée, n’en était pas moins fatigante.

Notons ici que Cicéron avait quarante-neuf ans quand il prononça ce discours, que tant de vanité n’avait plus pour excuse la jeunesse et ses emportements. Quand il dit (in Calp. Pis. xxne) , mais en parlant de son retour d’exil, « unus ille dies mihi instar immortalitatis fuit, » on voit jusqu’où va sa pensée dans cette glorification de sa vie, et l’on pardonne presque à ceux qui troublaient, par un cri discordant, un concert d’éloges interminable. 11 dit au peuple comme aux sénateurs, « sed, sicut bona valetudo jucundior est eis qui gravi morbo recreati sunt, quam qui nunquam ægro corpore fuerunt, » ainsi que la santé a plus de charmes pour ceux qui relèvent d’une grave maladie que pour ceux qui n’ont jamais éprouvé ces souffrances du corps, etc. (ad Quirit. post redit., i). 11 répète encore la phrase déjà signalée; une main consulaire pour guérir la blessure faite par une main consulaire, « quin is me confectum consularibus vulneribus consulari medicina ad salutem reduceret. » Terminons ce chapitre de congratulations solennelles et redondantes par une citation honorable pour l’orateur si plein de lui-même, et qui montrera un beau sentiment au milieu de ces épanchements orgueilleux : « Ulciscendæ injuriæ facilior ratio est, quam benelicii remunerandi, » il est plus facile de se venger d’une injure que de s’acquitter d’un bienfait, et il ajoute : la vengeance n’est pas autant une nécessité que la recon-

naissance est un devoir : « turn etiam ne tam necessarium quidéin est male mentis, quam optime meritis refonte quod debeas. »

Mais à Rome, l’orage grondait sans cesse, la tempête était en permanence ; aux chants de triomphe et d'allégresse succédaient bientôt les cris de désespoir, et Cicéron ramené à Rome par les acclamations de la foule entendait le lendemain les plaintes de ceux qui, mourant de faim, lui reprochaient d’être lacause de la disette. 11 fallait pourvoir aux besoins pressants d’une multitude affamée, et tout le crédit de Scipion suffit à peine pour prévenir les plus grands malheurs. Cependant Cicéron n’oubliait pas ses propres affaires ; le décret du Sénat qui le rappelait à Rome lui rendait en même temps ses titres, sa fortune, ses honneurs, et nous allons le voir plaidant, devant les pontifes assemblés, pour sa maison détruite, rasée, et sur l’emplacement de laquelle Clodius s’était empressé de faire construire un temple à la Liberté.

Dans son discours Pro domo sua ad Pontifices , qui fut prononcé le 30 septembre de l’année 697, et qui lui lit gagner sa cause, nous retrouvons un mot bon à conserver dans nos notes spéciales. 11 s’adresse à Clodius, le grand agitateur de ce temps calamiteux; il lui reproche non-seulement d’avoir fait la plaie, mais de l'agrandir, de 1 irriter, de l’envenimer avec ses ongles : « Si ulrumque fuit, ut et famés stimularet homines, et tu hoc vulnere, tanquam unguis, exsisteres? » Et dans une pareille occurrence, ne fallait-il pas chercher à guérir le mal par tous les moyens possibles? « Nonne fuit co major adhibenda medicina , quæ et illud nativum, et hoc delatum malum sanare posset ? »

11 se rencontre dans les véhémentes apostrophes adres-

ni

sées à Clodius par Cicéron quelques mots que nous n’avons pas cru devoir passer sous silence, bien qu’ils n’eussent pas de valeur médicale proprement dite : mais ils se rapportent à des détails de mœurs qui ont un certain intérêt, car ils nous font connaître des habitudes que la loi civile et religieuse ne punissait pas. L’inceste, nous l’avons dit ailleurs, se rencontrait dans tous les rangs de la société romaine. Cicéron dit formellement, en présence du collège des Pontifes, que Sext. Clodius vivait avec sa propre sœur, et il se sert de singulières expressions : « Sext. Clodio, socio tui sanguinis, qui sua lingua etiam sororem tuam a te abalienavit, » ton digne parent dont la langue incestueuse a su te dérober les caresses de ta sœur. 11 revient sans cesse sur cette image peu agréable : « Ex ore impurissimo Sext. Clodii, etc. » Et plus loin (pro Dom. xvm) : « Hanc tibi legem Clodius scripsit, spurciorem lingua sua, » voilà donc la loi que Clodius t’a rédigée, loi plus impure encore que sa langue ! Et toujours le même reproche : « Sexto noster, quoniam jam dialecticus es, et hoc quoque ligurris, » ami Sextus (ironie), puisque vous voilà devenu dialecticien et que vous faites un si bon usage de votre langue, mot à mot, vous léchez si bien ! Dans une autre circonstance (Oratio de aruspicum responsis) il dit à Clodius : « Quum uxorem sororemque non discernis; quum, quod incas cubile, non sentis (xviu).Ces étranges débordements signalés avec tant de force ne veulent pas dire que Cicéron fût un moraliste bien sévère : on sait qu’il avait été amoureux de cette infâme Clodia , qu’il s’était brouillé avec elle par les intrigues jalouses de Terentia. Ces petites scènes domestiques eurent de terribles conséquences : Clodius vengea sa sœur, et l’exil de Cicéron n’eut pas d’autre cause.

Dans une circonstance où il parle du chagrin qu’il éprouva en quittant sa femme, son frère et ses enfants, il dit qu’après tout il était homme et qu’il ne fermait pas son

cœur aux sentiments naturels : « Infitiari me esse hominem et commnnem naturæ sensum repudiare. » 11 n’y a pas de mérite à sacrifier des objets peu regrettables, et dans ce cas-là, ceux qui affectent tant de courage, une si grande fermeté, ressemblent moins à des personnes vivantes qu à un corps, à un cadavre que l’on brûle sans qu’il s’en aperçoive : « Eamque animi duritiam, sicut corporis, quod, quum uritur, non sentit, stuporem potius quam virtutem putarem. »

Me sera-t-il permis de dire que la recherche des antithèses paraît être une des préoccupations de Cicéron? 11 ne laisse guère passer une occasion de faire des rapprochements singuliers, d’exciter l’attention par des oppositions bizarres. Ainsi, Clodius comptait un aveugle parmi ses ancêtres, et celui-là n’avait pas mérité un tel malheur, il n’avait pas vu des choses que l’on ne peut regarder sans crime, tandis que lui, Clodius, l’effronté violateur des mystères de la bonne Déesse, n’a pas perdu la vue. « Quum ille, qui nihil viderat sciens quod nefas esset. lumina amisit; istius, qui non solum adspectu, sed etiam incesto flagitio et stupro polluit cærimonias, pœna omnis oculorum ad cæcitatem mentis est conversa. » 11 en a été quitte pour un aveuglement d’esprit qui lui a fait commettre toutes les criminelles extravagances que Cicéron lui reproche.

Il n’est guère moins violent en parlant de deux consuls, Gabinius et Pison, qui, amis et complices de Clodius, travaillaient ardemment à la ruine de l’État. Dans son discours en faveur de P. Sextius, un des tribuns qui avaient le plus contribué à mettre un terme à son exil, Cicéron, animé par un sentiment de gratitude qui lui fait honneur, jeta à pleines mains le sarcasme et l’outrage contre

ceux qui avaient fait tant de mal à la république. Voici comment il dépeint les deux ennemis de celui qu’il défend : « Alter unguentis alYIuens, calamistrata coma, despiciens conscios stuprorum, etc., » l’un, baigné d’essences, les cheveux artistement bouclés, regardant avec mépris les complices-de ses amours infâmes, etc. C’est de Gabinius qu’il parle (pro P. Sext. vm), et pour marquer le contraste, voici ce qu’il dit de Pison : « Alter, o dii boni ! quant teter incedebat! quam truculentus! » L’autre, bons dieux! quelle rudesse, quel regard sombre, quel aspect terrible! « Capillo ita horrido, » voici l’antithèse, le poil hérissé, et à tel point que toute la Séplase ne semblait pas pouvoir y suffire : « Seplasiam sublaturus videretur. » 11 y avait à Capoue un quartier où se tenaient les parfumeurs et où se vendait un parfum très-recherché appelé Séplase, mais dont on ne connaît pas la nature. Les discours de Cicéron abondent en traits de ce genre; il est peintre habile, il n’épargne pas la.couleur, et pour ajouter un dernier trait à cette image si grotesque, il dit de ce Pison ridicule : « Tanta erat gravitas in oculo, tanta contractio frontis, ut illo supercilio republica, tanquam Atlante cœlum, niti videretur, » à voir son œil immobile et son front ridé, on eut dit que la république était portée sur ce sourcil, comme le ciel sur les épaules d’Atlas.

On trouve dans ce long discours pour Sextius, c’est-àdire pour Cicéron lui-même, un grand nombre de passages où revient sans cesse l’image de la patrie malade, du médecin qui la guérit, des remèdes employés pour cela : ce n’est pas la peine de multiplier des citations qui ne nous apprendraient rien de nouveau. Je ferai cependant une exception en faveur de la phrase suivante qui se rencontre presque à la fin du discours : « Non estes medicina, quum sanæ parti corporis scalpellum adhibetur, ntque integræ, » ce n’est pas exercer l’art de la médecine que de porter le

couteau dans les chairs vives et dans les parties saines, « carnificina est ista, et crudelitas, » c’est agir en bourreau et cruellement. « Hi medentur reipublicæ, qui exsecant pestem aliquam, tanquam strumam civitatis : » ceux-là guérissent la république, qui retranchent un membre gangrené, honteux fléau de l’État. Strumam civitatis n’a pas d’équivalent en français; Cicéron veut dire une plaie dégoûtante, quelque chose d’ignoble, et l’expression adoptée par Guéroult et son continuateur, Ch. Durozoir, n'est pas heureuse, justement parce qu’elle n’a pas le caractère médical : mais comment écrire en français : scrofule de la ville? N’est-ce pas là une de ces métaphores que Cicéron blâmait quand il disait: « Nolo morte dici Africain castratam esse rempublicam ; nolo stercus Curiæ dici Glauciam (de Orat., lib. m, Zil) : je ne veux pas qu’on dise que la république a été châtrée par la mort de l’Africain, ni que Glauciaest l’excrément du Sénat. Struma civitatis est de la même famille.

Dans une invective ardente contre Vatinius, l’orateur, pour donner à ses paroles un plus grand degré d’énergie, se sert de ces images qui nous sont empruntées: « Omnia mca tela sic in te conjicientur, ut nemo per tuum latus saucietur; in luis pulmonibus ac visceribus hærebunt : » tous mes traits seront dirigés contre toi de telle façon qu’aucun d’eux ne passera au travers de ton flanc pour blesser personne; ils demeureront dans tes poumons, dans tes entrailles. Voilà delà couleurchirurgicale, anatomique, si jamais il en fut, et le pauvre Vatinius fut en effet tellement maltraité par Cicéron, qu’a près avoir balbutié quelques répliques il dut quitter l’audience et s’enfuir honteusement.

Parmi les reproches sanglants que lui adresse son accu-

iteur, il en est un que nous devons relever, parce qu’il opartient à un ordre d’idées qui nous intéresse. Les suorstitions constituent à nos yeux une maladie de l’esprit Umain, et, à ce titre, nous pouvons nous en occuper. Or, icéron dit à Yatinius : « Quum inferorum animas elicere, uum puerorum extis deos mânes mactare soleas, » tu es plu à évoquer les âmes des enfers, à consulter les leux mânes dans les entrailles des enfants. 11 ne faut pas nblier qu’on se servait, pour ces épreuves abominables, i enfants vivants, et l’on se demande toujours, en présence B ces crimes, ce qu’était une société où, parmi tant de iis, il n’y en avait pas une qui protégeât la pauvre humaté contre des attentats aussi horribles.

Vatinius avait un goitre, et Cicéron ne manque pas d’y ire allusion dans le passage suivant (in Vatin. xi) : « Re- -nte enim te, tanquain serpens e latibulis, oculis emineni >us, inflato collo, tumidis cervicibus intulisti, » soudain t’es élancé, comme un serpent de son repaire, les yeux : rtant de leurs orbites, le col gonflé, la nuque élargie. Il pus semble voir ici une allusion au Naja de l’Égypte ou p l’Inde, dont le col se dilate quand l’animal se prépare à jiire usage de ses dénis redoutables. Les monuments égyp- •ns sur lesquels ce reptile est figuré étaient certainement nnus à Rome, et comme cette espèce est la seule chez lamelle on observe un pareil phénomène, il me paraît hors de

Euite que Cicéron a voulu comparer Vatinius à un serpent >nt la morsure était promptement mortelle. Son imagina- >n ne lui fournissait rien de pis, et encore doit-on lui voir gré d’avoir choisi un sujet offrant un caractère spértique si bien en rapport avec l’infirmité de son adverire. Mais voyons jusqu’à quel point la comparaison était îste.

Sénèque, dans son livre de la Constance du Sage, ch. xvit, U que Vatinius était d’une humeur facétieuse; il plaisan-

tait lui-même à propos de ses pieds déformés parlagoulte, sur les cicatrices qu’il portait autour du col, et grâce à ces renseignements, nous pouvons apprécier la valeur des mots dont se sert son ennemi. « Inflato collo, tumidis cervicibus,» qui semblent une seule et même chose, du moins pour nous, ont une valeur bien différente dans la bouche de Cicéron. Il y a là deux parties distinctes, le devant du col et la nuque, abondance descriptive que notre langage ordinaire ne tolérerait guère. C’est un double effet produit par un effort expiratoire et une contraction des muscles cervicaux: cette apparente répétition de Cicéron est un moyen d’attirer les regards de l’auditoire, de désigner avec plus de force une infirmité dégoûtante. Plusieurs auteurs recommandables, Quintilien, Plutarque, Macrobe, ont vu là une plaisanterie excellente; il faut convenir que le goût peut changer, et que nous ne pensons pas aujourd'hui comme les Romains du temps de Cicéron. Un peu plus loin, nous trouvons le complément de ce reproche : « strumæ denique ab ore improbo demigrarunt, et alii jam se locis collocarunt, » les scrofules partant de ta bouche impure ont envahi les autres parties de ton corps. 11 y a là une étiologie dont nous ne nous portons pas garant; elle convenait à la fantaisie de l’orateur, elle arrondissait sa phrase, et peu lui un portait le reste. On peut seulement en inférer que la maladie strumeuse, suivant l’orateur, avait quelque chose de contagieux, et l’on dirait que cette phrase consacre une opinion populaire.

Un des plus célèbres commentateurs de Cicéron a vu dans le passage dont nous venons de nous occuper une plaisanterie du plus mauvais goût et qu'il regrette de rencontrer dans l’œuvre du brillant orateur. Nous croyons que M. Sehütz se trompe, car, suivant nous, il y a là une injure et non une plaisanterie. En traduisant comme tout le monde : ta bouche impure a infecté toutes les parties de

ton corps, il est impossible de comprendre comment cela aurait pu se faire, et Cicéron n’a rien voulu dire de semblable. 11 a exprimé une opinion conjecturale sur la mauvaise santé de son adversaire, il a indiqué la cause probable d’un état fâcheux dont le passage de Sénèque nous montre la gravité, mais il n’y a rien là qui se rapporte à des actes immoraux, si communs à une époque où la licence la plus exorbitante régnait sans contrôle dans une société qui comportait aussi bien Yalrox animus de Caton que les voluptueuses folies de Jules César.

Je ne connais rien de plus instructif et en même temps de plus déplorable que l’étude des discours prononcés par Cicéron à cette époque de sa vie politique. On le voit successivement attaquer, écraser Vatinius, puis le défendre, parce que César et Pompée protégeaient ce misérable agent de leurs intrigues. Dans sa lutte contre Clodius, tous les éloges qu’il s’adresse font voir avec quelle violence on le poursuivait lui-même; le sauveur de la patrie avait besoin d’un peu de protection ; la ville, si pleine d’enthousiasme, lors de son retour, se lassait de ses vertus tant célébrées, les Romains comme les Grecs obéissaient au caprice ou à la furie des tribuns, et dans une magnifique improvisation où Cicéron interprète la réponse des aruspices, on voit la trace des misères cachées d’un homme qui perdait peu à peu la faveur populaire. Cependant Cicéron, dans cette circonstance , déploya un talent prodigieux ; il accabla Clodius des plus brûlantes invectives, et pour en indiquer la mesure, voici une accusation qui nous toucbe de près, car elle met en jeu un médecin.

Pison, qui gouvernait alors la Macédoine, n’ayant pu extorquer une somme d’argent à un député nommé Plalor, le fit jeter en prison, lui envoya son médecin pour lui couper les veines, « medicum intromisit suum qui legato, socio, amico, libero, fœdissime et crudelissime venas inci-

deret. » Plalor était un député, un allié, un ami de la république, un homme libre enfin, et ce meurtre fut accompli avec la plus atroce barbarie. Cicéron s’écrie : « Quales hune carnifices putamus habere, qui etiarn medicis suis non ad salutem,sed ad necem utatur?» Et que sont doneses bourreaux, puisqu’il emploie ses médecins non à guérir, mais à tuer ? On se rappelle le médecin de Verrès, Artémidore, celui qui prit ensuite le nom de Cornélius; il poussait loin la complaisance pour son patron; ici le cas est bien plus grave, il y a meurtre, et le médecin, probablement esclave, exécute l’ordre que lui donne son maître, et le crime reste impuni , et aucun tribunal ne demande compte au coupable de ces odieux attentats !

Mais la république marchait rapidement à sa ruine. Jules César, qui avait réussi à se faire nommer gouverneur des deux Gaules, qui avait obtenu, malgré l’opposition d’un grand nombre de sénateurs, dix lieutenants pour consolider sa puissance et préparer son usurpation , avait inspiré à Cicéron une sorte de confiance, non pas aveugle, mais intéressée, et l’orateur ne laissait échapper aucune occasion de se montrer favorable aux projets ambitieux du futur dictateur. Ainsi dans le discours qu’il prononça sur les provinces} consulaires, vers le mois d'août 698, on trouve la preuve de cette connivence entre deux personnages que tout aurait dû séparer, et Cicéron montra une étrange faiblesse qui lui fut amèrement reprochée par le parti républicain. Voyons si, dans ce discours, il y aura quelque passage capable de nous arrêter un moment.

11 est toujours question des consuls Gabinius et Pison, double fléau des provinces dont ils avaient été nommés gouverneurs. Cicéron les maltraite comme il l’a déjà fait dans le discours pro Sextio: il plaisante sur les parfums de celui-ci, sur la barbe de celui-là, sur les sourcils froncés et les airs terribles d'un tyran devant qui tout fuit; il montre

les jeunes filles de condition libre se précipitant dans les puits pour échapper au déshonneur, « quod constat, nobilissiraas virgines se in puteos abjecisse, et morte volontaria necessariam lurpitudinem depulisse. » Il parle d’une armée consulaire qui a péri par la famine, par la maladie, « incuria, famé, morbo, vastitate consumpti. » Dans son invective contre Calpurnius Pison, il rappelle ce fait calamiteux en disant que les troupes ont été détruites par le fer, par le froid, par la disette et l’épidémie, « ferro, famé, frigore, pestilentia, » mais il ne dit rien qui puisse faire reconnaître de quelle nature était ce fléau, et nous ne nous en occuperons pas davantage.

Il n’y a rien qui nous intéresse dans le discours en faveur de Balbus, à qui l’on contestait le titre de citoyen romain que Pompée lui avait donné ; il en est à peu près de même du discours pour Cœlius Rufus, un des amants de Clodia, lequel était accusé d’une tentative d’empoisonnement sur cette femme de mœurs dissolues ; mais nous dirons un mot de cette circonstance grave, et nous montrerons de quoi étaient capables les hommes de cette époque. L’accusateur de Cœlius prétend qu’il avait du poison chez lui, qu’il l’avait essayé sur un esclave qui était mort aussitôt : « habuisse aiunt domi, vimque ejus esse expertum in servo quodam, ad rem ipsam parato; cujus perceleri intcritu esse ab hoc comprobatum venenum. » Cicéron, 'au lieu de réfuter sérieusement cette inculpation, raconte de la manière la plus pathétique la mort presque subite de Q. Metellus Celer, qui fut probablement empoisonné par sa femme, une des sœurs de Clodius : « tertio die post quam in Curia, quam in Rostris, quam in republica floruisset, integcrriina ætate, optimo habitu, maximis viribus, eriperetur indignissime bonis omnibus, atque universæ ci vitati : » trois jours après que dans le Sénat, à la tribune, il s’était montré avec tant de gloire, il était dans la force de l’âge, plein de santé, de

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vigueur, je l’ai vu indignement enlevé à tous les gens de bien, à tous les citoyens (proCœlio Rufo, xxiv). Disons cependant qu’après ce hor$-d’œuvre, il combat le reproche adressé à Cœlius Rubis et prouve, par des raisons plus subtiles que solides, une innocence assez contestable.

Voici encore une invective, et celle-ci, ardente et pas-# sionnée au plus haut point, nous montre Cicéron cédant à sa haine, oubliant toute mesure, déshonorant son talent par des excès à peine concevables. L. Calpurnius Pison, ce personnage odieux dont il a déjà tant parlé, va être encore une fois l’objet de sa fureur, et dans un discours rempli des plus grossières injures, des plaisanteries du plus mauvais goût, il va, se mettant en parallèle, exalter ses propres vertus en dévoilant les turpitudes de son ennemi.

Il reproche à Gabinius la couleur de sa peau, qui est l’indice de son origine servile; nous ne savons au juste qu'elle était cette couleur accusatrice, « color servilis, » et nous ne sommes pas plus avancé quand l’orateur lui reproche également des joues velues, « genæ pilosæ, dentes putridi » des dents pourries. Pison n’offrait rien de semblable, et Cicéron se plaint presque de ce que de pareilles imperfections ne servent pas d’enseigne à l’âme vicieuse de cet homme. La figure de Pison était trompeuse; à son aspect on pouvait le prendre pour un honnête homme, e Yultus denique totus, qui sermo quidam tacitus mentis est » (in Cal. Pis. 1), muet interprète de l’àme, le visage « in erroreflt homines impulit, » et l’orateur s’en étonne. 11 tenait beaucoup à l’expression de l’œil, cette porte de Pâme, « animi januant ; il dit ailleurs, dans les Tusculanes, «oculi animi fenestræ; » mais si les yeux de Pison n’étaient pas laids»! Cicéron s’étend avec complaisance sur d’autres imperfections et ne lui fait grâce d’aucune, si mince qu’elle soit.

Voici un petit tableau touché de main de maître. Te souviens-tu du jour où, accompagné d’un ami, nous allâmes chez toi vers la cinquième heure? Tu sortais d’une gargote (qu’on nous permette ce mot vulgaire qui semble calqué sur le latin), la tête enveloppée, les pieds en pantoufles : « nescio quo e gurgustio te prodire, involuto capite, soleatum. » Et comme ta bouche fétide exhalait les odeurs du cabaret,

« quum isto ore fœtido teterrimam nobis popinam inhalasses, » tu t’excusas sur ta santé qui exigeait des médicaments où il entrait du vin, « excusatione te uti valetudinis quod diceres vinolentis te quibusdam medicaminibus solere curari. » Nous eûmes l’air d’accepter cette excuse, et nous restâmes exposés aux exhalaisons de ta crapule, « paullisper stetimus in illo ganearum tuarum nidore atque fumo, » jusqu’à ce que la dureté de tes réponses et tes éructations nous eussent chassés, « tum turpissime eructando ejeciti » (in Calp. Pis. vi). Cicéron dit que Pison est un gouffre, un goinfre né pour son ventre,

« gurges atque helluo, natus abdomini suo, » et ces expressions reviennent souvent dans ce discours.

Nous ne croyons pas pouvoir nous dispenser de dire quelques mots d’une scène qui peint bien la société de cette époque, qui montre à quel point de dissolution étaient arrivés les républicains, et combien les mœurs publiques et privées s’étaient altérées. Même en supposant que Cicéron, dans sa rage contre ses ennemis, exagère toutes choses, il faut admettre qu’il n’eût pas pu articuler des faits sans réalité, et cela nous suffit pour accepter son témoignage.

Après l’exil de Cicéron, lorsque Home était dans la stupeur, lorsque Clodius et ses complices effrayaient les bons citoyens, Gabinius, le collègue de Pison, donnait un festin où il dansait tout nu au son des cymbales, tandis que Pison, ivre mort, gisait au milieu des déjections de ses

convives : « jacebat in suo græcorum foetore atque vino. » Il ajoute cette observation : au milieu de ce repas funeste, on ne saurait dire s’il buvait plus de vin qu’il n’en rejetait par toutes les voies : « in quo nemo potest dicere utrum iste plus biberit an vomuerit, an effuderit» (in Calp. Pis. x). On se figure cette scène odieuse, abominable, et l’on se demande comment des hommes appartenant aux premières classes de la société ont pu s’abandonner à de pareils excès, et ensuite comment Cicéron a osé les raconter en public, du haut de la tribune, en présence des magistrats chargés d’appliquer les lois et de punir les coupables.

Cicéron cite souvent des vers d’Ennius, et c’est dans ses œuvres que Jérome Comjmna, en 1590, recueillit bien des fragments qui ont permis aux amateurs de la vieille latinité d'apprécier le génie du grand poète national des Romains. Nous en avons parlé ailleurs. Indiquons ici une étiologie donnée par l’orateur pour expliquer les fureurs de Pison. Ce ne sont pas les furies dont les torches ardentes produisent les troubles des esprits, « sua quemque fraus, suumfacinus, suum scelus, sua audacia de sanitate ac mente deturbat, » ce sont toutes ces causes qui agissent sur la santé et sur l’intelligence. Eh quoi ! Pison, je ne te regarderais pas comme un insensé, un furieux, un frénétique, plus en démence qu’Oreste? etc. « Ego te non vecordem, non furiosum, non mente captum, non tragico illo Oreste aut Athamante dementioremputem, etc. (ibid.xx)?» Et puis toujours des plaisanteries sur le front ridé, sur les sourcils épais, froncés, sur certaines habitudes du visage, toutes choses qui réjouissaient les auditeurs de facéties que nous ne trouvons pas très-spirituelles, mais qui prouvent l’importance que l’on attachait à ces détails. On sait en effet que dans l’antiquité la figure humaine portait une séméiotique dont on faisait grand cas. « Veteres verecundiæ frontem assignabant, impudentiæ os, sagacitati et irrisioni nasum,

judicio aurem, fastui arguere supercilium, virtuti et fklei dextram, misericordiæ genua. » 11 n’y a rien de changé dans l’opinion des modernes à propos de l’interprétation de ces caractères physiques de nos passions, de nos goûts, de nos défauts, mais nos orateurs modernes n’oseraient pas les faire intervenir dans leurs plaidoiries.

Un des amis de Cicéron, Cn. Plancius, préteur en Macédoine, alors que celui-ci banni cherchait un refuge, lui avait offert un asile avec le plus grand empressement. Plus tard, ayant obtenu l’édilité, un de ses compétiteurs malheureux, Juventius Laterensis, de famille consulaire, l’accusa de brigue, mais Cicéron prit sa défense et le sauva. Le discours qu’il prononça en cette circonstance, le 2 septembre 700, est un simple panégyrique de l’accusé et de son avocat, et ne contient rien de médical. Son action dans cette circonstance fut très- tempérée ; il ne parla guère que de sa reconnaissance pour l'homme généreux qui l’avait si bien accueilli dans un temps où tout le monde semblait l’abandonner, où l’on craignait de se compromettre en prenant ses intérêts. Mais nous trouvons dans ces pages agréables, qui reposent le lecteur des grandes colères précédentes, une anecdote gaiement racontée par Cicéron lui-même, et dont il aurait dû faire son profit. La voici.

Il revenait de Sicile, après une questure brillante; les Siciliens avaient inventé pour lui des honneurs sans exemple, et il s’attendait à voir Rome entière le féliciter de sa noble conduite. Passant par Pouzzoles, à l’époque 'OÙ les riches oisifs de la capitale se rendaient aux bains :sulfureux de Baïa, il fut presque anéanti en s’entendant •demander quel jour il avait quitté Rome : « Concidi pæne, cquum ex me quidam quæsisset quo die Roma exissem et

num quid in ea esset novi. » Et comme je lui répondis que je venais de ma province : « Eliara meliercule, inquit, ut opinor, ex Africa. » Par Hercule, j'y pense, vous revenez d’Afrique. La colère commençait à me gagner, « jam stomachans fastidiose ; » non, répliquai-je, mais de Sicile,» immo ex Sicilia. » Alors un de ces personnages, faisant 1 entendu, lui dit : mais vous ne savez donc pas qu’il était questeur à , Syracuse? « hune Syracusis quæstorem fecisse ! » Que dire à “de pareilles gens ? Je pris le parti d’en rire, « destiti slo- ' machari, et me unum ex iis feci, qui ad aquas veni^sent, » et je me mêlai à ceux qui étaient venus prendre les eaux. » La leçon était bonne. Cicéron aurait dû comprendre que la gloire, si éclatante qu’elle soit, comporte des ombres, j et que ceux qui croient occuper toutes les trompettes de la . renommée sont souvent ignorés, même dans leur patrie, . même par les personnes qui devraient le mieux savoir ce qui se passe dans un certain monde. Nous retrou\erons j souvent l’occasion de constater que Cicéron ne fut p&s I guéri de sa vanité par un incident si piquant et si vrai.

Plus nous avançons dans cet examen des plaidoiries de 1 Cicéron en faveur de ceux qui réclamaient son appui, ou contre ses ennemis, plus nous trouvons la preuve dunel versatilité d’opinion qui nous paraît une tache dans sa vie publique ou privée. 11 déplore dans ses lettres la dure né- ^ cessité où il est, non-seulement de ne pouvoir attaquer ses , adversaires les plus acharnés, mais d’être contraint de les ^ défendre, enfin de n’être libre ni dans ses amitiés ni dans ses haines. Devenu le courtisan de Pompée et de César, il obéit à l’impulsion que lui donnent ces tyrans habiles; ill sent que la république est perdue, il cherche à se garantirdes dangers qui le menacent, et de là des faiblesses qu on déplore, bien moins à cause de leur inutilité que parce qu’elles ternissent la gloire de celui qui fut si longtemps un grand citoyen.

Gabinius, tant attaqué par Cicéron, fut défendu par lui lorsqu’il était accusé de concussion ; il perdit son procès et le coupable fut condamné, par Caton lui-même, à un bannissement perpétuel. Rabirius Poslumus, qui était plutôt un financier habile qu’un homme politique, un agent de Gabinius, le hardi déprédateur, que toute autre chose, trouva un appui dans l’éloquence de Cicéron, et il fut sauvé, mais il est dilïicile d’admettre les arguments que l’orateur fait valoir en faveur d’une innocence si ploblématique. Ce qu’il y a de plus clair en tout ceci, c’est que Cicéron voulait être agréable à César : aussi termine-t-il son discours par un brillant éloge de ce personnage.

Vient ensuite le fameux discours « pro Milone, » celui que l’on cite comme le modèle accompli du genre, celui qui renferme les plus magnifiques développements d’une thèse excellente, à savoir, que l’accusé a tué Clodius à son corps défendant, et qu’en le tuant il a rendu le plus signalé service à l’État. Clodius, le grand agitateur de Rome, le meurtrier, l’infâme, après avoir tant abusé du glaive, a péri par le glaive; et c’était justice, mais il avait des amis puissants, et Milon, autre brouillon dangereux, mais du parti du Sénat, devait trouver un chaud défenseur dans Cicéron. L’orateur sauva la tête de l’accusé, qui ne fut que banni. Ce fut en l’année de Rome 702 que l’orateur, âgé alors de cinquante-quatre ans, plaida cette cause célèbre dans le Forum, en présence d’une foule agitée et d’un appareil guerrier tout à fait nouveau dans des circonstances semblables. Mais là encore nous ne trouvons que quelques traces de la science médicale, il n’v a rien qui puisse nous intéresser à ce titre plus qu’un grand nombre de passages déjà signalés.

11 en est de même pour le célèbre discours en faveur de Marcus Marcellus, ce chef-d’œuvre de grâce, d'adresse, d’esprit et de sensibilité. César était alors tout-puissant; Cicéron, qui avait gardé un long silence, reprit enün la parole dans le Sénat et fit entendre tout à coup, dans une occasion imprévue, les plus merveilleuses expressions qui fussent jamais sorties de sa bouche éloquente. 11 avait alors soixante ans (c’était en 708), et jamais triomphe plus magnifique ne récompensa ses efforts. Marcellus, qui s’était retiré volontairement àMvtilène, dans l’île de Lesbos, fut autorisé à rentrer à Rome, mais, ainsi que nous l’avons dit page 100, il fut assassiné par un de ses familiers dont il n’avait pas voulu payer les dettes, et qui se tua lui-même sur le corps de sa victime.

Les discours pour Marcellus et pour Ligarius nous offrent un spectacle étrange. Cicéron loue César de sa générosité, il obtient de lui le sacrifice de ses rancunes les plus légitimes, il ramène à Rome des exilés que la justice même la plus indulgente aurait dû retenir au loin, et ce Ligarius, si heureux du pardon que lui accorde le vainqueur, devient bientôt après l’un de ses assassins, et l'orateur qui a le plus contribué à mettre un terme à ce bannissement si bien mérité applaudit au meurtre de César, montrant ainsi à quel point ses paroles étaient vaines et mensongères. Jetons un voile surces faiblesses qui pèsent sur la conscience de Cicéron et que rien ne saurait pallier.

Dejotarus, télrarque de la Galatie, en Asie-Mineure, un de ces petits rois qui flattaient l’orgueil des Romains pour en obtenir un appui indispensable à leur faiblesse, ou quelques faveurs pour la satisfaction de leur vanité, Dejotarus,

poursuivi par son petit-fils sous le vain prétexte d’avoir voulu assassiner César, fut défendu par Cicéron, qui parvint à écarter le danger dont il était menacé. Cette cause ne nous intéresserait- guère, si un médecin n’y jouait un rôle considérable. Un certain Phidippe, esclave du roi et son médecin, avait été, dit-on, gagné par le jeune homme, et, en raison même de sa profession, l’accusateur parle de poison. Mais Cicéron argumente ainsi : « Quid ait medicus ? Nihil de veneno. » Cependant le crime eût été facile, le poison aurait pu être mêlé aux boissons, aux aliments, « primo occultius in potione, vel in cibo, » et rien n’est plus facile à nier qu’un empoisonnement, « quod, quum est factum, negari posset » (pro Dejot. vi). Ainsi, dit Cicéron, Dejotarus ne vous a pas parlé d’un pareil dessein, il ne vous a rien confié, à vous, médecin habile, « id tibi, et medico callido, et servo, ut putabat, fideli, non credidit, » à vous son esclave fidèle, en qui il devait avoir toute confiance. M’oublions pas que César était l’hôte de Dejotarus, qu’il avait dîné avec le roi, mais ici se trouve un fait sur lequel il convient de s’arrêter un moment.

L’accusateur raconte que César, après le dîner, voulut vomir et qu’on le conduisit au bain. « Quum, inquit, vomere te post cœnam velle dixisses, in balneum te ducere cœperunt. » Dans une autre circonstance. César avait agi autrement. Après s’être promené au bord de la mer (il était venu visiter Cicéron, en Campanie), il se mit au bain, « in balneum, » se fit frotter et parfumer, puis, ayant vomi, il but et mangea beaucoup (voyez pageltli). On voit que dans cette occasion le bain, le vomissement, étaient des actes préparatoires, tout cela précédait le repas, et nous n’avons pas à en justifier la convenance ou l’utilité.

Mais dans le discours pour Dejotarus, les mêmes pratiques se retrouvent, non plus « ante, » mais « post cœnam ; » il ne s’agit plus de provoquer l’appétit, mais de débarrasser

l’estomac d'un repas trop copieux. Laissant de côté le fait du vomissement qui était dans les habitudes romaines de ce temps, voyons ce que l’on doit entendre par les mots :

« in balneum te ducere cœperunt. » On a peine à croire que César ait voulu prendre un bain en sortant de table, même après avoir vomi ce qu il avait mangé. Le plus simple bon sens indique ,les inconvénients, les dangers de l’immersion en pareil cas, et il nous paraît qu on a mal rendu le mot « balneum. » Il signifie ici la salle de bains, l’endroit où l’on se baigne, et non pas le bain lui-même.

César voulait vomir après le dîner, on le conduisit a in balneum, » c’est-à-dire dans la salle de bains, afin qu il pût accomplir l’opération en question. N’y avait-il donc pas alors de local destiné à cette évacuation volontaire, et la salle de bains pourvue de vases, d’eau et autres objets, servait-elle à cet usage ? Le mot vomitorium, qui nous conviendrait fort dans la circonstance actuelle, n'existe pas dans la bonne latinité ; les vomiloria sont un terme d architecture, et aujourd’hui encore on peut les voir au Coli- ' sée et en comprendre l’utilité ainsi que la désignation symbolique.

On a beaucoup écrit sur cette bizarre coutume, sur le j moyen artificiel employé pour se donner de l'appétit, sur le même procédé destiné à vider l’estomac au milieu d’un repas, dans le but d’en prendre immédiatement un autre, enfin sur le vomissement après le repas pour se débarrasser du soin de digérer les aliments trop copieux ou indi- < gestes; cette goinfrerie était devenue un art, et les épicuriens du temps de Cicéron y étaient fort habiles. Cependant 1 on le perfectionna beaucoup sous les empereurs, et 1 on trouve dans Suétone, dans Pétrone, des renseignements fort ^ curieux sur ce sujet.

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LES PUILIPPIQ UES.

L’occasion se présente tout naturellement de raconter une scène de gourmandise que Cicéron reproche à M. Antoine dans sa seconde Philippique. « Tu istis faucibus, istis lateribus, ista gladiatoria totius corporis firtnitate, tantum vini in Hippiæ nuptiis exhauseras, ut tibi necesse esset in populi romani conspectu vomere postridie. » Vous, Antoine, avec cette voix si forte, cette large poitrine, cette encolure de gladiateur, vous aviez bu tant de vin aux noces d’Hippia, que le lendemain vous fûtes contraint de vomir en présence du peuple romain (2e Philipp. xxv). Quel scandale ! s’écrie l’orateur. La chose paraîtrait honteuse lors même qu’elle serait arrivée à table, au milieu des immenses libations que vous vous permettez, mais dans une assemblée publique, au milieu de vos fonctions importantes, alors qu’un simple ruclus eût paru honteux, « is vomens, frustis esculentis, vinum redolentibus, gremium suum et totum tribunal implevit, » vous rejetiez des débris d’aliments infestés de vin, et vous en remplissiez vos vêtements et le tribunal. 11 faut convenir que certaines admirations pour 1 antiquité sont mal justifiées par de pareilles infamies. Et comme les médecins avaient nécessairement un rôle important à jouer dans des festins où la raison et la santé se perdaient si facilement, nous voyons que ce même M. Antoine, pour récompenser celui qui lui donnait des soins, lui fit présent de « tria millia jugerum, » trois mille arpents de bonnes teires

dans les environs de Capoue.

Ces Philippiques, ainsi bizarrement nommées par Cicéron lui-même, bien qu’elles soient dirigées contre M. Antoine, sont une longue diatribe où l’on peut admirer, jusqu à un

certain point, le talent de l’orateur, mais où l’on trouve en

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mille endroits la preuve du mauvais goût de celui qui les écrivit. Et quand on pense que Cicéron les déclama devant le Sénat, lorsque son ennemi n’était pas là pour se défendre, quand on voit à chaque page la preuve que Cicéron mettait aussi peu de courage que de dignité dans d<s attaques succédant à des flatteries intéressées, on déplore les abaissements d’un homme en qui l’on voudrait trouver autant de vertus que de talent. Ses apologistes les plus ardents ne peuvent se refuser à reconnaître la conduite peu noble d’un homme qui ne combattait la dictature d’un seul que parce qu’elle enlevait au Sénat, dont il était un membre très-influent, le pouvoir qu’il voulait se réserver pour luimême.

On voit dans ces discours si aigres, si véhéments, bien des phrases qui offrent certaines expressions médicales, certaines comparaisons comme nous en avons souvent signalées, mais elles n’ont rien de bien neuf. 11 y a dans la cinquième Philippique un passage ainsi conçu : « Omne malum nascens facile opprimitur; inveteratum fit plerumque robustius, » tout mal naissant est facile à combattre, il s’aggrave ordinairement avec le temps. Ovide n'a pas eu de peine à dire :

Principiis obsta : sero medicina paratur,

Quum mala per longas invaluere moras.

Nous aurions pu relever bien des pensées aussi judicieuses, aussi saisissantes par leur justesse que par la vivacité du style, la concision des mots, qui ont été manifestement imitées par des poètes anciens et modernes. La lecture des œuvres de Cicéron fournit en abondance des idées qui conviennent à toutes les grandes situations. Corneille, Racine et surtout Voltaire ont amplement puisé à cette source féconde, et tous les commentateurs, les tra-

ducteurs, dans leurs notes savantes, ont signalé ces rapprochements si honorables pour l’orateur romain.

Nous trouvons dans la huitième Philippique une idée qui n’est pas nouvelle pour Cicéron, mais qui revêt une forme plus énergique. « In corpore si quid ejusmodi est, quo reliquo corpori noceat, uri secarique patimur, » si quelque partie de notre corps compromet l’existence du reste, nous la faisons brûler ou amputer. Il en doit être de même dans l’État, tout membre gangrené sera retranché,

« sic in reipublicæ corpore, ut totum salvum sit, quiquid est pestiferum amputelur. » ( Philipp . VIII, v).

Plusieurs personnages considérables dont parle Cicéron étaient affectés de maladies graves, mais il ne nous donne aucun détail capable d’en faire reconnaître la nature. Ainsi, Hirtius Pansa, consul, « quum esset infirmus ex gravi diuturnoque morbo, » n’allégua pas ce motif légitime pour se dispenser de voler au secours de la république. Q. Scævola, l’augure, bien qu’il fût accablé par l’âge et les infirmités, « quum esset summa senectute* et perdita valetudine, » était toujours à son poste, « quotidie, simul atque luceret, » dès le point du jour, et pendant toute cette guerre, personne ne le vit jamais dans son lit, « neque eum quisquam illo bello vidit in lecto, senexque et debilis. » Enfin, Serv. Sulpicius, ayant reçu du sénat une mission importante, bien qu’il fût gravement malade, partit dès le lendemain, fit un long voyage, brava les fatigues de la route, la rigueur de l’hiver, les neiges, et mourut en arrivant à son poste, ayant ainsi sacrifié volontairement sa vie aux intérêts de la patrie (Philipp. IX, ni).

Ces particularités sont racontées par Cicéron dans la neuvième Philippique; il met dans ce récit beaucoup de sensibilité, il veut qu’on décerne les honneurs d’une statue à ce grand citoyen si héroïquement victime de son zèle pour la chose publique, et c’est là, pour le dire en passant,

une sorte d’oraison funèbre, la seule de ce genre qui nous soit restée parmi celles si nombreuses que l’on prononçait après la mort des personnes illustres succombant sur le champ de bataille ou dans le cours des ambassades, toutefois quand il y avait mort violente. Serv. Sulpicius avait succombé à une maladie, mais les circonstances étaient telles que l’on n’aurait pu, sans injustice, refuser une demande si bien motivée. Cicéron gagna sa cause, et le décret qu’il présenta aux sénateurs fut voté par acclamation. C’est un beau triomphe et qui eût été plus juste, si l’orateur n’avait gâté son discours par des déclamations contre Antoine. C’est même à ce seul titre que cette œuvre a été placée au nombre des Philippiques.

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