‹ Cicéron médecinChapitre 19 sur 53 · TRAITÉS PHILOSOPHIQUES · texte numérisé non relu

TRAITÉS PHILOSOPHIQUES

Dans le long voyage que nous venons de faire au travers des oraisons cicéroniennes, nous avons pu constater que, si les particularités médicales proprement dites sont assez nombreuses, il en est peu qui nous montrent Cicéron agissant médicalement. 11 raconte, il cite, mais il n’a pas d’opinion dont on puisse établir la valeur scientifique, de sorte que ce ne sont pas ses discours qui ont pu autoriser les savants, les érudits, à lui attribuer certains mérites exceptionnels. Sur les soixante-six discours qui nous sont parvenus entiers, et qui ont été l’objet d’une étude si persévérante de la part d’un grand nombre de traducteurs et de commentateurs, il n’en est aucun qui nous ait fourni autant de remarques que les épitres, ce qui prouve encore une fois que la correspondance des grands hommes est la vraie source où l’on doit puiser quand on veut les connaître intimement. C’est là seulement qu’ils déposent le secret de leur pensée, c’est là que l’on peut se faire une juste idée de leurs sentiments, des impulsions auxquelles ils obéissent, de leurs opinions réelles.

On sait que Cicéron a prononcé un bien plus grand nombre de discours; il en est plus de soixante dont on

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connaît les titres, dont il nous reste quelques fragments, mais il est probable que, relativement au point de vue où nous nous sommes placé, ces nombreuses oraisons ne nous auraient fourni aucun argument de quelque valeur en faveur de notre thèse. Qui sait même si parmi tant de plaidoiries perdues il ne s’en serait pas rencontré qui eussent démontré, encore plus clairement, les singulières variations d’esprit et de conscience que l’on remarque dans l’œuvre du maître, et diminué l’estime que l'on doit à son caractère sans rien ajouter à l’admiration que mérite son talent? Cette réflexion sort un peu de la ligne que nous nous sommes tracée, mais il est difficile de ne pas se sentir porté à juger un homme qui a joué un si grand rôle dans les affaires de son pays et pour lequel la postérité s’est montrée si généreuse, si indulgente. On se rappelle toujours que l’orateur doit être « vir probus dicendi peritus, » et les esprits sérieux qui ne se contentent plus de la forme, si chère au jeune âge, veulent savoir si le fond mérite les mêmes éloges. Or, il est évident que Cicéron ne réalise pas pleinement la définition si concise et si belle que l'on doit à Quintilien.

On nous trouvera peut-être bien sévère pour Cicéron, nous oublions trop que les hommes qui font de la politique à certaines époques orageuses conservent rarement 1 intégrité de leur raison au milieu des agitations ambitieuses qui les entraînent; après tout ils sont hommes, et si, comme on l’a dit, le génie est une de leurs vertus, il convient de jeter un voile favorable sur leurs faiblesses. Ainsi , Cicéron, qui avait flatté César, fialte bien plus encore Brutes ; les Ides de Mars sont célébrées par l’orateur comme un jour faste, et ses colères contre Antoine sont loin d etre * inspirées par le seul amour de la patrie. En lisant avec soin la correspondance échangée entre Cicéron et Brutus pendant les dix-huit mois qui se sont écoulés entre la mort de

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César et celle de l’orateur, on voit à quel point ces deux hommes partageaient les mêmes opinions, quelle intimité existait entre eux; et quoi qu’on oit pu dire contre l’authenticité de ces lettres, elle se rapportent si bien aux événements connus, elles sont si concordantes avec le caractère de ces deux personnages, qu’on ne peut les rejeter comme l’œuvre de quelque grammairien du moyen âge. Donc, et toute réserve gardée sur ce point de critique qui a exercé tant d érudits, nous dirons que nous croyons devoir recueillir un simple renseignement, parce qu’il concerne un médecin. 11 y a encore ici une accusation d’empoisonnement. Pansa avait été blessé, son médecin Glycon fut accusé d’avoir empoisonné ses plaies ; mais Brutus regarde cela comme une calomnie, et il dit à Cicéron : « Tibi Glycona, medicum Pansæ, qui sororem Achilles nostri in matrimonio habet, diligentissime commendo. » Cette recommandation pressante n’est appuyée que sur des considérations morales: il a épousé la sœur d’Achille, une des esclaves de Brutus, ce qui ne prouve rien. Mais il ajoute : «JNihil minus credendum est», rien n’est si incroyaible; « Quis enim majorem calamitatem morte Pansæ acceîpit? » A qui la mort de Pansa a-t-elle fait plus de tort qu’à llui? C est toujours 1 application de ce grand principe établi ipar le vieux jurisconsulte : « Fecit cui prodest; » mais passons à autre chose.

Désormais nous allons étudier les divers traités philosophiques composés par Cicéron au milieu des vicissitudes de ->a destinée. Les grands événements qui bouleversaient Borne et qui devaient amener peu à peu la ruine du pouvoir sénatorial réagissaient puissamment sur les chefs de parti. Cicéron ne tenait pas toujours tête à l’orage, il -«avait prudemment s’effacer, il allait méditer dans la reraite, il voyageait, et quand il avait trouvé un asile sûr,

1 se livrait à la composition de ses œuvres de haute philo-

Sophie, de morale, il écrivait les Questions académiques, les Tusculanes, le Traité des Devoirs et autres ouvrages qui ont porté bien haut la gloire de son nom. C’est sur ce nousea terrain que nous allons le suivre, recherchant avec som tout ce qui a le droit de nous intéresser.

Les deux livres intitulés Academicorum ne contiennent que des discussions qui nous paraissent ailjourd h u» sans importance; les interlocuteurs que Cicéron met en scen exposent fort au long les opinions des premiers philosophes grecs sur la nature de nos sensations, sur la réalité des choses perçues par nos sens, sur les idees, sur le, songes sur les apparences trompeuses des objets, toutes chose, qui ont singulièrement occupé les savants de Lcole Academique, mais ces subtilités n’ont plus le droit de nous arrêter, et comme il n’y a rien en tout ceci qui se rapporte au sujet qui nous intéresse, nous passons outre pour arriv er à un autre traité qui a pour titre : De

mm et que Cicéron adresse à Brutus. 11 venait de perdre sa i mie, il avait répudié Terentia pour epouser follement sa pm« pille une enfant qui ne lui convenait qu’en raison de sa dot. I C’était eu l’an de Rome 708, la vieillesse se faisait sentir, des chagrins de tout genre l’accablaient : il composa ce traité des Vrais biens et des vrais maux, cherchant a résoudre la fameuse question que s’adresse tout homme raisonnable : « Pourquoi suis-je sur cette terre? » La réponse était difficile pour les philosophes de ce temps-la. Il a fallu que le christianisme nous montrât, places au delà do tombeau, un autre monde, une nouvelle vie, des peines et des récompenses, toutes choses-que le paganisme indiquait mais avec une autorité moindre : aussi la société tou entière ne semblait-elle plus en tenir compte.

Birkholz a extrait de ces ouvrages un grand nombre de

passages fort longs qui occupent tout l’espace compris entre la 153e et la 198e page ; mais un examen sérieux de ces extraits nous a convaincu que le savant doyen de Leipzig avait singulièrement exagéré l’importance médicale de ces citations. Avec la meilleure volonté du monde, il nous est impossible d’y voir autre chose que l’exposé des divers systèmes philosophiques sur la nature de nos sensations, sur la somme de plaisirs et de peines qu’elles nous apportent, sur l’impulsion qui nous fait chercher le plaisir et fuir la douleur. 11 y a là-dessus bien des sophismes entassés. Épicure est invoqué et maudit; ce qui, pour l’un, est le but unique de la vie, est pour un autre un simple accident dont il ne faut tenir aucun compte, et au milieu de ces dissertations subtiles, de ces exercices d’une dialectique raffinée, nous ne trouvons rien qui puisse grossir utilement notre récolte.

Pour montrer l’inutilité de ces choses si chères aux anciens philosophes de la Grèce et de Rome, nous citerons la phrase suivante : « Ut enim medicorum scientiam non ipsius artis, sed bonæ valetudinis causa prohamus, » ce qui peut être traduit ainsi : « Ce n’est point pour la médecine même qu’on fait cas de la science du médecin, mais pour la santé qu’elle procure (De finib. bon. el mal. xm) ; et poursuivant sa comparaison, l’auteur ajoute : « Et gubernatoris ars, quia bene navigandi rationem habet, utilitate, non arte laudatur; » un bon pilote, on ne l’estime pas pour son talent de navigation, mais par l’utilité qu’on en retire. 11 en est de même de la sagesse; si on la désire, c’est parce qu’elle nous met en possession de la volupté : « artifex conquirendæ et comparandae voluptatis. » Les auties vertus sont examinées à ce singulier point de vue, la tempérance, le courage, la raison; mais ces arguments méprisables sont détruits par Cicéron,- qui déploie dans ce combat une vigueur d’argumentation admirable.

Cependant Épicure inonrantadressa à son ami Hermarqoe une lettre dans laquelle se trouve, avec la confirmation de sa philosophie, la preuve de nobles sentiments et d’un cœur généreux. Il dit à son disciple : « Tanti autem morbi aderant vesicæ et viscerum, ut nihil ad eorum magnitudinem posset accedere, « j’éprouve des douleurs de vessie et d’entrailles si vives qu’elles ne peuvent le devenir davantage. Et ce philosophe qui se félicite d’être arrivé au dernier jour de sa vie recommande à Hermarque de prendre soin des enfants de Métrodore. Cicéron fait ressortir l’excellence de ce sentiment que nous appellerions charitable, si le mot eût été inventé à cette époque. Nous trouvons bien dans le cinquième livre de ce traité ' De finib. bon. xxm) « ipsa caritas generis humani; » mais Cicéron, en s'exprimant ainsi, ne parle que de l’amitié, de la tendresse de l’homme pour ses enfants, pour ses parents; sentiment qui se prolonge au delà de ces limites naturelles et gagne l’humanité entière. Mais il y a loin de là au précepte divin : Aimez votre prochain comme vous-même. Cicéron dit avec une grande justesse déraison : Le soin qu’il prend de recommander de jeunes enfants, le tendre souvenir de l’amitié, sont chez lui la preuve d’une probité naturelle et gratuite: « Indicat innatamesse homini probitatem gratuitam, non invitatam voluptatibus, nec præmiorum mercedibus evocatam, » que n’excitait ni la volupté ni l'espoir des récompenses (Id. xxxi).

Nous mentionnons, chemin faisant, les particularités relatives à la maladie qui tua Épicure; il nous semble toujours intéressant de savoir à quelle cause on doit attribuer la mort des hommes célèbres. Atticus, l’ami intime de Cicéron, succomba, lorsqu’il avait atteint sa soixantedix-septième année, à une affection qui se développa tout à coup, et lorsque, depuis plus de trente ans, il n’avait eu besoin de prendre aucun médicament. Donc il éprouva

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des accidents auxquels on fit d’abord peu d’attention, « nactus est morbum, quem initio et ipse et medici contempserunt, nam putarunt esse xeivecrp t.c»v, cui remedia celeria faciliaque proponebantur : » on disait que c’était un ténesme et qu’on pouvait le guérir par des remèdes prompts et faciles. Pendant trois mois le mal sembla ne faire aucun progrès, lorsque tout à coup il survint une si violente douleur au bas du rectum, que dans les derniers temps une fistule purulente se fit jour dans la région lombaire, «subito tanta vis morbi in imum intestinum prorupit, ut extremo tempore per lumbos fistula putris eruperit. » Les douleurs devinrent très-violentes, il s’y joignit de la fièvre, et le malade, ayant reconnu que rien ne pouvait le soulager, réunit près de lui son gendre Agrippa, Cornélius Balbus et quelques amis. Il leur exposa sa pénible situation, l’inutilité des moyens employés pour la guérison de son mal et sa résolution de ne pas vivre plus longtemps. 11 s’abstint, en conséquence, de tout aliment pendant deux jours, « cum biduura cibo se abstinuisset, » la fièvre tomba, mais bientôt après il mourut. Nous avons raconté plusieurs scènes de ce genre qui se renouvelèrent longtemps encore après l’époque de Cicéron. Pline le jeune en rapporte plusieurs exemples, et l’on voit par là que le droit au suicide se conservait, même chez les hommes les plus éclairés, chez ceux que la raison, l’étude, la sagesse, auraient dû rendre plus patients à supporter les misères de la vie.

Dans le cinquième livre du traité Do fmibus bonorum el malorum, on rencontre un passage qui nous montre l’opinion qu’on avait alors de la médecine. Pison, l’un des interlocuteurs, conseille à ses amis de lire les ouvrages de Platon, d’Aristote et autres péripatéticiens sans lesquels, dit-il, il est impossible de rien faire de grand. « Ab bis oratores, ab his imperatores, ac rerum publicarum prin-

cipes exstiterunt, » orateurs, généraux, chefs de républiques, se sont formés à leur école, et si nous descendons plus bas, « ut ad minora veniam, » les mathématiciens, les poètes, les musiciens, et enfin les médecins, n ont pas 4 d’autre origine, « mathematici, poetae, rnusici, mediei, denique ex hac, tanquam ex omnium artium officina, profecti sunt. » Nous n’avons pas trop à nous louer de la place que l’on nous donne dans cette énumération de quelques professions libérales; au temps de Cicéron, il y avait des médecins libres, mais presque tous les hommes de 1 art étaient encore esclaves ou tout au plus affranchis. Et{ cependant lui, qui sait apprécier les hommes et les choses, ne nous a pas toujours assigné un rang aussi infime, ainsi

que nous le verrons plus tard.

Arcesilas, disciple d’Épicure, souffrait d’un accès de goutte ; Carnéade était venu le visiter, et comme il allait quitter le malade, celui-ci lui dit : « Mane, quæso, Carneade noster, » demeurez, je vous prie; la douleur ne pénètre pas jusque-là, « nihil illinc hue pervenit, » et il montrait sa poitrine en parlant ainsi, voulant dire que ses souffrances ne changeaient rien à son opinion. Constatons seulement que ce pauvre philosophe était goutteux non moins qu’épicurien, et que bien des fois depuis on a eu 1 occasion de rapprocher ces deux choses, de voir dans 1 une la conséquence de l’autre, ce qui n’en est pas plus vrai pour cela que pour tant d’autres déductions d’une logique en apparence aussi rigoureuse.

Arrivons maintenant aux Tusculancs , cette ceu\re sérieuse dans laquelle Cicéron examine les plus graves questions qui puissent occuper un homme, c'est-à-dire, la mort, l’immortalité, véritable testament philosophique et religieux d’un sage qui a été successivement orateur, poète,

chef de l’État, citoyen, époux et père. Àu milieu de ces nobles aspirations de son esprit vers la connaissance de la vérité, nous trouverons sans doute des choses qui devront exciter notre attention, non pas autant qu’en a signalé Birkholz, car il a consacré plus de soixante-dix pages de sou recueil à ce relevé de passages aussi peu médicaux que possible, mais en assez grand nombre pour nous dédommager du temps que nous aurons employé à cette recherche intéressante.

Le premier chapitre des Tusculanes traite du mépris de la mort , De conlemnenda morte, et fait voir, par une multitude d’exemples et d’arguments, combien est peu redoutable cette terminaison normale, nécessaire, d’une existence dont les limites sont toujours fort restreintes. Cicéron emploie, pour la démonstration de cette thèse, un grand nombre d’expressions empruntées à l’anatomie: « si cor, si sanguis aut cerebrum, est animus, » dit-il, l’âme périra avec les organes matériels qui la composent. 11 se moque un peu des mânes évoqués et auxquels on prêtait un langage, bien qu’il soit impossible de parler sans langue, sans palais, sans gosier, sans poitrine et sans poumons réels : « quod üeri nec sine lingua, nec sine palato, nec sine faucium laterumve et pulmonum vi et figura potest (Tuscul., xvi).

Il avait fort bien remarqué que certains états pathologiques anéantissent l’exercice des fonctions sensoriales, et il dit : ce ne sont pas nos yeux qui voient véritablement, car le sentiment n’est pas dans le corps lui-même ; « sed ut non solum physici docent, verum etiam medici ; » mais, ainsi que nous l’apprennent, non-seulement les physiciens, mais les médecins qui ont examiné ces choses de près, « qui ista aperta et patefacta viderunt, » il y a des conduits qui vont du siège de l’âme au nez, aux yeux, aux oreilles, « viæ quasi quædam sunt ad oculos, ad aures, ad nares, a

sede animi pcrforataî. » Lne forte distraction ou un état de maladie empêche de voir et d’entendre, lors même que les yeux et les oreilles sont en bon état, « itaque sæpe aut cogitatione, aut aliqua vi morbi impediti, apertis atque integris et oculis et auribus, nec vidimus, nec audimus. » 11 reconnaît que ces organes sont merveilleusement adaptés à nos besoins, « foramina ilia callidissimo artificio natura fabricata est,» mais il pense que l'âme, débarrassée de ces instruments, aura des perceptions bien plus exactes. Ces parties,qui sont «quasi fenestræ animi,» peuvent se fermer: les cinq messagers, « quinque nuntii, » ne serviraient pas beaucoup à l’àme, si elle ne jugeait, n’appréciait. Nous voyons la un des arguments les plus puissants de l’école spiritualiste, et Cicéron termine ce passage si remarquable par ces mots: « Quum autem nihil erit præter animum, nulla res objecta impediet, quo minus percipiat quale quidque sit, » qua d l’àme ne sera plus qu’elle-même, aucun obstacle ne l’empêchera de voir les objets tels qu’ils sont.

Notons en passant une opinion d'Aristote rapportée par Cicéron et au sujet de laquelle il plaisante agréablement. « Aristoteles quidern ait oranes ingeniosos melancholicos esse, » ainsi Aristote prétend que la mélancolie est le partage des hommes de génie : « ut ego me tardiorem esse non moleste ferarn, » de sorte que je suis bien aise de ne pas être au premier rang. Cette opinion du grand philosophe grec (bien qu’on sache qu’elle est apocryphe) a été mille fois confirmée par d’illustres exemples; partout où le génie règne en maître il entraîne à sa suite un certain défaut d’équilibre qui se manifeste avec plus ou moins d’énergie et montre la désolante infériorité de quelques facultés vulgaires. Cicéron, qui se félicite de ne pas être au nombre des élus, qui semble préférer à quelque mérite éclatant, exceptionnel, une harmonie normale de toutes ses fonctions intellectuelles, était, comme toujours, mauvais juge dans sa

propre cause. En parcourant son œuvre immense, en admirant le génie qui brille dans la plupart des productions de son esprit, on se demande comment le même homme qui a déployé un si merveilleux talent peut tomber aussi bas dans sa conduite privée et montrer, à côté d’un si grand courage, une si affligeante faiblesse de caractère.

Poursuivant sa brillante démonstration de l’immortalité de 1 âme, Cicéron ne néglige pas les arguments anatomiques, et il dit : « Nam sanguinem, bilem, pituitam, ossa, rnervos, venas, omnem denique membrorum et totius corporis figuram videor posse dicere, unde concret^ et quo nnodo facta sunt : » en effet, je comprends de quoi se composent et comment se forment le sang, la bile, la pituite, les .os, les nerfs, les veines, tout l’ensemble du corps et de ses membres. Si l’àme n’était que le principe de la vie, il faudrait 1 admettre dans les arbres : « hæc enim etiam dicimus ^ivere, » car nous disons que les arbres vivent. Si elle était seulement l’instinct qui fait rechercher ou éviter certaines choses, la vie des animaux suffirait à cette explication ; mais notre âme a des facultés spéciales bien supérieures, divines en quelque sorte. Socrate a dit excellemment que nous n apprenons pas, mais que nous nous souvenons, discere nihil aliud sit, nisi recordari. » Cicéron pense le même, et, comme Platon, il croit à une âme immaténelle, d’essence supérieure, et par conséquent immortelle, doutons que ces idées sont exprimées avec une clarté «dmirable, en termes élégants, et que la lecture du premer livre des Tusculanes est on ne peut plus attachante.

Le second livre des Quæstionum Tusculanarum est conûcré à une autre thèse non moins intéressante que la remière. Après avoir enseigné à mépriser la mort, Cicéron ous fait voir qu’il faut supporter la douleur, et cette délûnstration de tolerando dolore n’est ni moins claire ni toins solide que la précédente. Il combat à outrance les

idées d’Épicure, et s’il ne va pas jusqu’à soutenir que la douleur n’est point un mal, comme le prétendent les stoï- « riens, il établit que nous avons en nous la force de la supporter. Il avoue qu’elle est cruelle, amère, antipathique à notre nature, « asperum, difficile, odiosium, contra naturam, » mais il dit que la volonté, la résignation, la j patience, suffisent pour en émousser les pointes, et qu’après 1 tout l’homme de bien qui souffre avec courage est un ! noble spectacle de la vertu aux prises avec le malheur. Ces idées si justes sont appuyées sur un grand nombre d exemples parfaitement choisis.

Cicéron raconte les souffrances si poignantes d Hercule et de Philoctète ; il cite les vers de Sophocle et des pre- ! miers tragiques latins qui l’ont imité, où la douleur est i peinte en traits magnifiques. Proraéthée, enchaîné sur lésa cimes du Caucase et dont les chairs renaissantes sont sans cesse dévorées par l’immortel vautour, exhale son martxrel en termes très-touchants, mais à côté de tant de misère^ si mal supportées il fait.«voir que la vertu, c est-à-dire, le courage réfléchi, la patience volontaire, sont les vrais remèdes qu’il faut opposer à un mal inévitable, a Quurn varices secabantur C. Mario, dolebat, » quand on coupait j les varices de Marius, il souffrait, cela est vrai, mais fl restait debout, résistait à la douleur, montrait un grandi courage. 11 ne permit pas qu’on le liât, bien que ce fùl| l’usage, «vetuit se alligari, nec quisquam anteMarium sohij tus dicitur esse sectus, » et personne avant lui n axait étra opéré sans cette précaution. 11 avait beaucoup souffert, carj il ne voulut pas que le chirurgien fit la même chose à l’autre jambe, « crus enim alterum non præbuit ( Tuscul . quæst. lib. Il, xxn). » Les enfants des Spartiates, quand on les accablait de coups de verges, dans le temple de Diane, ne faisaient pas entendre un cri, pas même un gémissement, et mouraient sans se plaindre. Les jeunes

filles elles-mêmes, dans ce pays où l’on faisait si grand cas de la force et du courage, s’accoutumaient de bonne heure aux fatigues de la palestre, aux bains dans l’Eurotas, à l’ardeur du soleil, à la poussière; souvent même on ajoutait à cela des coups, des violences douloureuses: « Ergo bis laboriosis exercitationibus et dolor intercurrit nonnunquam ; impellimtur, feriuntur, abjiciuntur, cadunt; et ipse labor quasi callum quoddam obducit dolori, » elles sont poussées, froissées, frappées, renversées, et le travail produit en elles une sorte de cal, d’endurcissement contre la douleur ( Tusc . lib. 11, xv).

Cicéron, en parlant d’Épicure, convient que ce philosophe, tourmenté à la fois par la colique et par la strangurie, s’est montré assez courageux, « quamvis idem forticulum se in torminibus et in stranguria sua præbeat;» mais il ajoute que ce n’est pas à son école qu’il faut chercher des leçons de patience, et quand ce philosophe affirme que celui qui a de grandes douleurs dans un pied n’est pas bien à plaindre, si la tête, les yeux, les poumons et les entrailles sont en bon état ; quand il dit que dans une douleur qui dure longtemps il y a moins de peine que de plaisir, Cicéron, qui veut être poli à l’égard de ce personnage, exprime la pensée qu’il a voulu se moquer de nous , « nunc ego non possum tantum hominem nihil sapere, dicere, sed nos ab eo derideri puto (ici. xiv).

Dans une tragédie de Sophocle intitulée les Niptres, le poète nous montre Ulysse blessé et se plaignant beaucoup ; il dit à ceux qui le portent : « Pedetentim, et sedato nisu, ne succussu arripiat major dolor : » marchez doucement, ne me secouez pas, car cela irrite ma douleur. Cicéron fait remarquer que Pacuvius , le tragique latin qui a imité Sophocle, l’a corrigé heureusement, « apud ilium enim perquam flebiliter Ulysses lamentatur in vulnere. » Et cependant, bien que sa plainte soit modérée, ceux qui le

portent lui répliquent : « Tu quoque Ulysses, quanquam graviter cernimus ictum, nimispæne animo es molli. » Le reste de la scène contient quelques détails sur la plaie, mais ils ne sont pas assez précis pour nous arrêter plus longtemps.

Tous les stoïciens n’étaient pas aussi fermes dans leur opinion que Posidonius (sectateur de Zenon), tourmenté par la goutte, et visité par Pompée, lequel, en revenant de Syrie, s’était arrêté à Rhodes tout exprès pour voir et entendre ce grand philosophe. Posidonius ne laissa pas que de disserter savamment sur ce texte : « nihil esse bonurn, nisi quod honestum esset, » il n’v a de bon que ce qui est honnête, et au milieu des accès les plus violents, il s’écria : « Nihil agis, dolor ; quaravis sis molestus, nunquam te esse confitebor malum ! » tu as beau faire, 6 douleur! quelque importune que tu sois, je n’avouerai jamais que tu es un mal ( Tuscul . xxv). Il est vrai que Denis d’Héraclée, disciple du même Zénon, ne poussa pas si loin la fermeté ou l’obstination philosophique, car, tourmenté par des douleurs de reins, « quum ex renibus laboraret, » il se lamentait et s’écriait que son opinion sur la douleur était fausse, « ipso in ejulatu clamitabat falsa esse ilia , quæ antea de dolere ipse sensisset. » Cléanthe, son condisciple, le gourmandait de sa faiblesse, en attendant sans doute que son courage fût mis à une aussi rude épreuve. On peut être un grand philosophe et manquer de patience, surtout quand personne n'est témoin de cette défaillance de l’âme en présence des rudes épreuves de la maladie. Et puis Cicéron, qui donne de si bons conseils, qui vante si haut les stoïciens, n’en arrive pas moins à une conclusion singulière. Voici comment il termine cet admirable chapitre: « Sic urgentibus asperis et odiosis doloribus, si tanti sint, ut ferendi non sint, quo sit confugiendium, vides, » et si les douleurs deviennent si

atroces que vous ne puissiez les supporter, vous savez où est votre refuge. Quel est ce refuge? Nous ne le connaissons que trop : la mort, la mort volontaire, le suicide, comme celui auquel eut recours Àtticus, ainsi que tant d’autres illustres personnages, et que les hommes de cette époque, même les plus éclairés, considéraient comme un droit incontestable.

La troisième partie des Tusculanes , qui a pour second titre de Ægritudine lenienda, commence d’une manière fort intéressante pour nous, médecins, mais son début promet plus qu’il ne tient, et, après avoir lu d’un bout à l’autre cette spirituelle argumentation, on éprouve le regret de ne rien trouver qui réponde à l’attente que l’on avait conçue. Cicéron dit, dès le début : puisque l’homme est composé d’un corps et d’une âme, comment se fait-il que l’on ait donné tant d’attention à l’art de guérir le corps, tandis que l’on s’occupe si peu de la médecine de lame? a Cur corporis curandi, tuendique causa quæsita sit ars, ejusque utilitas deorum immortalium inventioni consecrata? » La médecine proprement dite a paru si utile qu’on en a attribué l’invention aux dieux immortels. « Animi autem medicina nec tam desiderata sit antequam inventa, nec tam culta postquam cognita est, etc.» Notre auteur fait voir combien les maladies de l’âme sont nombreuses, quel danger les accompagne : « Morbi perniciosiores pluresque sunt animi quam corporis, » et il dit que ces affections sont plus curables que celles du corps, car, lorsqu’on veut fortement se débarrasser des deux maladies principales, le chagrin et le désir, on arrive toujours à triompher de leur obsession. La philosophie est la vraie médecine de l’âme, elle enseigne à dompter ses passions, à conserver en soi le suprême arbitre de la raison, à résister aux entraînements irréfléchis qui nous conduisent au mal.

Cicéron se livre à une discussion de mots qui est assez

dans ses goûts; il critique la valeur des expressions dont on se servait en Grèce pour indiquer les émotions de 1 âme, il n’accepte pas le mot T^aOr, comme svnonvme de maladies, qui ne sont pour lui que des perturbations, a Nam misereri, invideri, gestire, lætari, haecomnia morbos gia-'J appellant, motus animi rationi non obtemperantis, » et il ajoute : « Nos autem hos eosdem motus concitati animi, recte, utopinor, perturbationes dixerimus. » Poursuivant cette recherche, il fait remarquer que le mot insania, folie, veut dire absence de santé, tout comme insanitas signifie maladie, ce qui n’a pas la même valeur en latin qu en grec. En effet, Socrate a dit en propres termes que l’absence de raison était une maladie : <i omnes insipientes esse non sanos, » et dans son système insipienlia, sottise, équivaut à insanitas, maladie, qui, à son tour, est l’équivalent d insania, folie, c’est-a-dire, dt&nxsnlia , déraison. Mais c-tt. logomachie ne nous conduirait à rien de positif sur les idées vraiment médicales qui régnaient au temps de Cicéron , sur l’opinion qu’il pouvait avoir à l’égard de ces troubles de l’intelligence considérés comme états pathologiques, et nous ne suivrons pas l’auteur dans des dissertations où sa subtilité brille assurément, mais où il n’y a rien pour nous à apprendre.

Ce troisième livre, qui traite de la manière d adoucir la douleur, ne contient rien autre chose que les vagues préceptes de la résignation, de la patience, à moins qu on ne préfère le procédé qu’enseigne Épicure, et dont Cicéron se moque si agréablement. Andromaque a vu périr en une nuit son père, sa patrie et Troie en cendres; toutes les calamités l’assaillent à la fois ; comment la consoler ? « Collocemtis in culcita plumea, n mettons-la sur un coussin de duvet; « psaltriam adducamus, » amenons-lui une chanteuse ; « hedycrum incendamus, » bridons devant elle des parfums exquis-, « dernus scutellam dulciculæ potionis, »

donnons-lui une coupe pleine d'une boisson agréable; enfin, ajoutons à tout cela quelque plat succulent, « aliquid videamus et cibi. » Voilà la formule, elle n’est pas toujours facile à exécuter, et bien des malheureux ne seraient pas disposés à caresser tous leurs sens quand l’âme seule est en proie à de cuisants chagrins.

Les Grecs, qui aiment à se créer des occupations de ce genre, ont écrit des traités spéciaux sur l’exil, sur la ruine de la patrie, sur l’esclavage, sur la débilité, sur la cécité, en un mot, sur tous les grands maux de la vie. Cependant il y a toujours des calamités nouvelles, et de même que les médecins, en s’occupant des maladies qui envahissent le corps tout entier, ne négligent pas pour cela les affections moins importantes qui surviennent çà et là, de même aussi la philosophie a des remèdes pour toutes nos misères : « Ut medici, totocorpore curando minimæ etiam parti, si condoluit, medentur, sic philosophia, cum universam ægritudinem sustulit. » ( Tusc . lib. III, xxxiv.)

Le quatrième livre des Tusculanes traite De reliquis animi perlurbcitionibus , et diffère peu du précédent. On y trouve cependant des idées sur la pathogénèse, par exemple, dans le passage suivant; « Quemadmodum quum sanguis corruptus est, aut pituita redundat , aut bilis, in corpore morbi ægrotationesque nascuntur, » de même que les maladies et les infirmités naissent dans le corps quand le sang est corrompu, que la bile ou la pituite y abondent, de même les désordres des opinions mauvaises et la lutte qui s’établit entre elles déterminent des maladies de l’âme. 11 ajoute : Quand ce désordre persévère et pénètre dans les veines et les entrailles, « et tanquam in venis medullisque insederit, » alors les infirmités deviennent incurables, à moins que vous ne puissiez user d’un remède socratique, c’est-à-dire de la souveraine raison, « quasi quædam Socratica medicina. » Cicéron passe en revue un certain

nombre de passions : l’avarice, la gourmandise, l’amour des femmes et la misanthropie, et il indique les moyens de combattre ces ennemis de la santé de l’âme, mais il va plus loin encore dans ce rapprochement de choses qui ont si peu d’analogie.

La disposition aux maladies constitue une chose remarquable: « Itaque dicimus gravedinosos quosdam torminosos, non quiajam sint, sed quia sæpesint : » ainsi nousdisons ceux-ci être sujets aux coryzas, ceux-là aux coliques, non qu’ils en soient tourmentés à présent, mais parce qu’ils le sont souvent. Les maladies de l’âme sont dans le même cas : on a une tendance, une inclination à telle ou telle autre passion, et c’est là précisément ce qu’il faut combattre. Cicéron pousse bien loin ces comparaisons qui j plaisent à son esprit subtil, il se joue en ces difficultés, il navigue au milieu des écueils, « ex quibus tanquam e scruposis cotibus enavigavit oratio, » et il montre une merveilleuse flexibilité de talent à rapprocher la médecine de la philosophie. Mais nous devons dire que cela se borne à des idées très-générales, qui ne peuvent fournir matière à une appréciation de doctrines, et constituent une simple affaire de curiosité. Nous ne voulons extraire de tout ceci qu’un seul précepte, et il est bon : Hâtez-vous de traiter le mal, ne le laissez pas durer longtemps, car il résistera davantage à vos remèdes, « inveteratio autem, ut in corporibus, ægrius depellitur quant perturbatio; » vous avez plutôt raison d’un simple gonflement à l’œil que d’une chassie ancienne, « ciliusque repentions oculorum tumor sanatur, quant diuturna lippitudo depellitur. »

Nous arrivons au ternie des Tusculanes, cet admirable traité de la vie heureuse, cet hymne brillant en faveur de la philosophie, ce grand argument à l'appui de la méthode éclectique que professe Cicéron avec tant de charme et tant d’autorité. « Virlutem ad bcale vivendum se ipsa esse

contentam, » la verta suflit pour être heureux : tel est le titre du cinquième livre. En l’étudiant avec soin, on se sent plus fort contre l’adversité, plus patient contre la douleur, et l’on peut croire que Cicéron, usant d’un tel remède, a vu s’adoucir pour lui les amertumes qui ont marqué les dernières années de sa vie. Heureux qui trouve en soi de telles ressources contre la haine, l’injustice, la violence de ses ennemis, qui montre un front serein au milieu des tempêtes et se console à l’idée du devoir accompli !

La réfutation des idées d’Épicure occupe toujours une grande place dans les Tusculanes, et après avoir démontré, par cent exemples fameux, que l’on peut résister à la douleur, Cicéron s’applique à prouver que les plaisirs qui nous viennent de nos sens n’ont pas autant de valeur qu’on veut bien le dire. Il examine successivement l’œil, l’oreille, etc., et, dans cette sorte d’enquête physiologique, il rapporte, parmi ses preuves, un certain nombre de faits que nous devons noter ici.

La cécité n’est un grand mal que pour ceux qui sont ignorants, qui ne savent pas méditer. Le sage n’a pas besoin de ses yeux pour rechercher le vrai, et, si la nuit ne nous enlève pas le bonheur, comment des jours semblables à la nuit pourraient-ils nous rendre malheureux ? « Si nox non adimit vitam beatam, cur dies nocti similis adimat? » ( Id ., lib. V, xxxviii.) Cette raison n’est que spécieuse, et c’est sans doute à une plaisanterie d’Antipater le Cyrénaïque qu’elle est due. Des femmes un peu frivoles plaignaient ce philosophe de ce qu’il était aveugle : « Quid agitis, inquit, an vobis nulla videtur voluptas esse nocturna? » INe comptez-vous donc pour rien les plaisirs de la nuit? Appius l’ancien, qui fut aveugle pendant bien des années, n’a jamais manqué à aucun des devoirs que lui imposaient ses magistratures et ses fonctions administratives. Et C. Drusus?Sa maison était pleine de gens qui, ne

voyant pas clair dans leurs affaires, venaient prendre un aveugle pour guide, « quorum res esset, sua ipsi non videbant, cæcum adhibebant ducem. »

Voici un complément à cette liste d’aveugles. Cn. Aufidius, qui avait été préteur, opinait dans le Sénat et dictait une histoire de la Grèce. Un certain stoïcien, du reste fort obscur, Diodotc, un des familiers de Cicéron , enseignait la géométrie, indiquait à ses élèves quelle ligne ils devaient tracer, de quel point à quel autre, « geometriæ munus tuebatur, verbis præcipiens discentibus, unde, quo, quamque lineam scriberent. » Nous ne nous doutions guère, lorsque, dans notre jeunesse, nous avions pour professeur de mathématiques le vénérable Pingeon , aveugle de naissance, que Cicéron avait observé un pareil phénomène et avait admiré, si longtemps avant nous, un tel prodige d’attention et de sagacité.

Les aveugles ont souvent l’esprit tourné à la plaisanterie. Asclepiade, philosophe assez distingué de l'école d’Érétrie, « non ignobilem Eretricum philosophum, quum quidam quæreret quid ei cæcitas attulisset, » répondit à quelqu’un qui lui demandait quel mal lui avait fait la cécité : « puero ut uno esset comitatior, » elle m’a forcé d’avoir un esclave pour ma suite. Démocrite, au dire de quelques anciens, avait perdu volontairement la vue : il soutenait qu’elle nuit à la profondeur de la pensée, à la puissance de la réflexion : « hic vir impediri etiam animi aciem aspectu oculorum arbitrabatur. » Enfin, Homère était aveugle, et quel peintre a jamais reproduit les beautés de la nature avec plus de charme et d’éclat ?

« In surditate vero quidnam est mali ? » Quant à la surdité, quel mal peut-elle causer ? M. Crassus était un peu sourd, surdaslcr , mais, dit Cicéron, il entendait assez pour savoir qu’on disait du mal de lui. Ce Crassus n était pas le fameux triumvir, mais bien celui dont parle Luci-

lias, que l'on avait surnommé àyéXaffTOç, parce qu’il n’avait ri qu’une seule fois en sa vie. Cicéron s’amuse à vanter les avantages de la surdité. Les sourds n’entendent pas la musique, c’est vrai, mais ils n’ont pas les oreilles déchirées par le cri de la scie qu’on aiguise, « stridorem serrae quum acuitur, » ou par les grognements du porc qu on « égorge, aut grunnitum, quum jugulatur, suis. » Il ajoute :

« Tuum, ut paullo ante cæcos ad aurium traducebamus voluptatem, sic licet surdos ad oculorum, » enfin, de même que nous consolions tout à l’heure les aveugles par les plaisirs de l’oreille, nous consolerons les sourds par les jouissances de la vue ( Tusc . lib. V, xxxix).

Réunissons maintenant tous ces maux sur un seul homme, « congerantur in unum omnia ; » qu’il soit aveugle et sourd, qu’il éprouve d’atroces douleurs, il sera bientôt consumé par ces mêmes souffrances, et si, par hasard, elles venaient à se prolonger, alors pourquoi les supporter? La mort est un refuge assuré où l’on est à l’abri de ces horribles misères, « portus enim præsto est, quoniam mors ibidem est æternum nihil sentiendi receptaculum. » Et à propos de la mort, voici un mot qui nous intéresse : Lysimaque menaçant Théodore de le faire tuer, celui-ci lui répondit : « Magnum vero effecisli, si cantharidis vim consecutus es, » tu auras fait là une grande chose ! une cantharide peut en faire autant. Ainsi, dès le temps d’Alexandre, on avait reconnu la propriété vénéneuse de cet insecte. Ce Lysimaque, roi de Pergame, était un des successeurs d’Alexandre, et Théodore, le philosophe railleur, est celui qui fut surnommé l’athée.

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