‹ Cicéron médecinChapitre 20 sur 53 · DE NATURA DEORUM · texte numérisé non relu

DE NATURA DEORUM

Cicéron n’était pas athée, lui qui a écrit le traité de Natura Deorum. 11 était vieux, il comprenait que

M. Antoine, animé d’une haine implacable, vengerait la mort de César sur le personnage consulaire qui exerçait dans le Sénat une influence hostile à son ambition; il sentait que chacun de ses jours était précaire, et, retiré dans l’une de ses villas, il composait des oeuvres philosophiques pour se distraire de la douloureuse perspective qui l’assiégeait. Le traité de la Salure des Dieux est le fruit d’une de ces retraites. Il met en scène trois personnages, C. Velleius, l’épicurien, Lucilius Balbus, de l’école stoïciennne, et C. Cotta, qui a embrassé les doctrines de l’Académie. Cicéron se cache sous ce dernier nom, et, comme dans la plupart des œuvres philosophiques de notre auteur, . il se montre éclectique. Mais nous ne devons pas nous occuper davantage de ces choses. Voyons seulement quelles remarques pourra nous fournir cet ouvrage où brillent toutes les qualités qu’on admire le plus dans Cicéron.

On a pu reconnaître, dans les traités philosophiques qui précèdent, que l’auteur met plutôt à contribution, pour ses arguments, l’anatomie et la physiologie que la médecine proprement dite. Il en est encore de même dans l’ouvrage que nous étudions en ce moment. Ainsi, à propos de l'Être suprême, tel que le comprend Epicure* Cicéron se moque des attributions physiques que l’on donne à ce dieu, des organes qu’il possède sans avoir besoin d’en faire usage; des facultés humaines qui n’ont aucun rapport avec sa souveraine puissance, et, dans toute cette discussion , l’auteur étale un grand luxe de connaissances anatomiques. A quoi bon tout cela? Un sixième doigt est ridicule, car cinq suffisent à la beauté et à l’usage de la main. Mais quel besoin Dieu a-t-il d’une tête, d’un bras, d’un col, de pieds, de mains, de jarrets, etc. ? « Tuus autem deus non digito uno redundat, sed capite, collo, cervicilms. lateribus, alvo, tergo, poplitibus, manibus, pedibus, feminibus, cruribus?»

i Et s’il a tout cela, que pourra-t-il en faire? « Habebit igitur llinguain deus, et non loquetur; dentes, palatmn, fa u ces, inullum ad usura; » et comme si ce n’était pas assez de 'cette longue énumération de parties inutiles, Cicéron, qui me recule devant aucun argument, surtout quand il veut ttourner son adversaire en ridicule, ajoute cette phrase :

• a Quæque procreationis causa corpori affinxit, ea frustra :habebit deus. »

Dès le début du second livre nous trouvons une phrase qui a souvent été invoquée depuis par les meilleurs observateurs : « Opinionum commenta delet dies ; naturæ judicia confirmât (lib. Il, n), chaque jour détruit quelque terreur de l’opinion et confirme les jugements fondés sur la mature. 11 n’y aurait plus qu’à s’entendre sur le mot nature que chacun interprète à sa guise et suivant les besoins de •sa cause; mais allons plus loin. Cicéron parle des prédictions qui sont fondées sur un pouvoir divin, il en cite un grand nombre dont l’accomplissement indique la valeur surnaturelle. Cependant il a la bonne foi de convenir que toutes ne se sont pas réalisées : « Non omnia eveniunt quæ prædicta sunt. » 11 réfute cette objection à l’aide d’un argument qui nous touche de près : « Ne ægri quidem quia non .omnes convalescunt, idcirco ars nulla medicina est, » l’art île la médecine est-il nul , parce que tous les malades ne guérissent pas? {de Nat. Deor. lib. II, iv). Les dieux indiquent l’avenir par des signes; si l’on se trompe, ce n’est pas la faute des dieux : « In his si qui erraverunt, non ideorum natura, sed hominum conjectura peccavil. » Ce *not conjectura revient souvent dans le texte de notre auteur; nous l’avons déjà signalé plusieurs fois; il signifie interprétation ou plutôt encore pronostic, et à ce titre il nous appartient de droit.

Nous en pourrions dire autant de bien d’autres passages Rue l’on retrouve dans plusieurs des ouvrages de Cicéron.

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Il aime à se citer, à reproduire ses opinions, ses arguments, •< ses traits d’esprit ; il se répète, en un mot, ce qui ne doit pas étonner, car, si déjà nous avons fait cette remarque à propos des divers traités sur l’art oratoire, nous ne pou- vons nous dispenser de la reproduire, et, à plus juste titre, > dans les œuvres philosophiques. Les Questions academiques, les Biens et les Maux, les Tusculanes, la Nature des' Dieux, la Divination et le Destin, se tiennent de si près, que les mêmes idées se reproduisent nécessairement et ramènent des expressions analogues. Mais, bien que ces répétitions puissent être considérées comme un défaut, personne ne méconnaîtra, dans cette œuvre immense, les vrais caractères d’une intelligence supérieure, l’abondance, la variété, j le fond et la forme, tout ce qui appartient aux esprits les plus élevés, tout ce qui assure à leurs compositions les hommages de la postérité.

Cicéron, bien qu’il dise que l’existence de Dieu n’a pas besoin de démonstration, expose un grand nombre de phénomènes que l’on est convenu d’appeler les merveilles de: la nature ; il les considère comme un puissant argument contre la doctrine des athées, et parmi les preuves qu’il choisit, il en est qui sont empruntées à la physiologie humaine. Par exemple, à propos de la chaleur qui est la source de la vie, il cite l’opinion de Cléanthe, qui dit que les aliments les plus indigestes ne résistent pas à l’estomac plus d’un jour et une nuit : « Negat enim nullum esse cibum tam gravera, quin is die et nocte concoquatur, » et il ajoute que les résidus de cet aliment contiennent encore de la chaleur : « Cujus etiam in reliquiis inest C3lor iis, quas natura respuerit. » Nos veines et nos artères battent sans cesse, comme si quelque feu les agitait : « Jam vero venæ et arteriæ micare non desinuut , quasi quodam igneo motu {ici., ix).

Cicéron pense que ceux qui habitent un lieu sain, qui

respirent un air pur, ont l’esprit plus vif, et que des conditions contraires exercent une fâcheuse impression sur l’intelligence; on sait que les Béotiens, les Abdéritains, passaient chez les Grecs pour un argument à l’appui de cetle assertion. « Quin etiam, cibo quo utare interesse aliquid ad mentis aciem putant, » bien plus, on pense que la qualité des aliments contribue à la finesse de l’esprit.

Ces idées se justifient par certaines observations locales ou individuelles, mais il ne faudrait pas cependant y attacher trop d’importance. 11 y a des gens qui surmontent facilement ces prétendus obstacles, et, pour ne parler que des mathématiciens dont notre auteur fait si grand cas, il en est qui éclosent en quelque sorte spontanément dans les conditions en apparence les moins favorables, et qui atteignent, de primesaut, des hauteurs réputées inaccessibles. Et lors même que l’on n’aurait pas touché la savante poussière, comme le dit Cicéron à son cher Velleius (Ici. xvm) : « Pulverem eruditum nunquam attigistis, » les plus profondes abstractions de la science des nombres pourraient nous devenir familières, grâce à une disposition organique spéciale. Remarquons en passant l’expression 'pulverum eruditum, qui indique tout simplement l’usage où l’on était autrefois de tracer les figures géométriques et autres sur une surface plane recouverte de sable ou de terre préparée à cet effet. Ce sont là de petites particularités bonnes à noter quand l’occasion s’en présente.

Voulez-vous un exemple des aménités de Cicéron à l’égard de ce pauvre Épicure? Parce qu’il s’est avisé de dire que le monde n’est peut-être pas rond, qu’il pourrait avoir une autre forme, Cicéron lui lâche cette boutade; « Quæ, si bis bina quot essent didicisset Epicurus, certe non diceret, » certes il n’eût pas dit cela, s’il avait seulement appris combien font deux fois deux, et il joint à cela un petit calernbourg que nous transcrirons ici pour montrer

que ces sortes de jeux de mots ne datent pas du marquis de Bièvre : « Sed, dum palato quid sit optimum judicat, cœli palatum (ut ait Ennius) non suspexit, » mais Épicure, occupé à juger ce qui flattait le plus son palais, n a pas porté ses regards sur le palais du ciel, comme dit Ennius.

Tout en se moquant de certains dieux, comme le vulgaire en crée à son image, Cicéron revient sur les conditions matérielles de l’existence qu’on leur prête, et il dit : « Non enim venisuet nervis, et ossibus continentur, » ils ne sont pas composés de veines, de nerfs et d’os, a nec iis escis et potionibus vescuntur, ut aut minus acres, aut nimis concretos humores colligant : » ce qu’ils boivent, ce qu’ils mangent n’est pas de nature à leur donner des humeurs trop âcres ou trop épaisses; « Nec iis corporibus sunt, ut aut casus, aut ictus extimescant, aut morbos metuant ex defatigatione membrorum, » enfin leurs corps ne craignent ni les coups ni les chutes, ni les maladies résultant de la fatigue (Ici. xxm). On voit en tout cela des idées étiologiques qui avaient cours au temps de Cicéron , et qu’il acceptait comme suffisamment établies par l’observation et l’expérience journalière.

A propos de la nature des dieux, Cicéron parle un peu de tout. Nous avons remarqué un passage où il traite de la nomenclature des astres sous le rapport étymologique, et, par exemple, la lune : « Luna a lucendo uominata sit. Eadem est Lucina : itaque apud Græcos Dianam, eamque Luciferam. » Son nom de Diane vient de ce qu'elle convertit la nuit en jour. Ce qui fait qu’on l'invoque dans l’enfantement, c’est que l’enfant mûrit quelquefois dans l’espace de sept révolutions lunaires, et ordinairement dans neuf de ces périodes qu’on appelle mois : « Adhibetur autcm ad part us, quod ii maturescunt aut septem nonnunquam, aut, ut plerumque, novetn lunæ cursibus, qui, quia mensa spatia conficiunt, menses nominautur. » Nous

Cl CK RO N MÉDECIN.

avons parlé ailleurs de cette singulière doctrine des accouchements à sept mois, dont les poètes bien postérieurs à Cicéron ont conservé le préjugé; nous voyons que notre auteur adopte un plenmque qui modifie singulièrement cette croyance erronée. On peut consulter à ce sujet le Dies natalis de Censorinus, chef-d’œuvre d’érudition classique où sont recueillis tous les arguments pour ou contre cette opinion bizarre.

Voici un chapitre qui nous intéresse plus particulièrement. Les médecins, dit Cicéron , ont recueilli tout récemment, c’est-à-dire depuis peu de siècles, des observations d’après lesquelles certains animaux, dirigés par leur instinct, se guérissent de quelques maladies. Ainsi, les chiens se font vomir; l’ibis d’Égypte se purge: « Vomitione canen ; purgatu autem alvos ibes Ægyptiæ curant. » On prend les panthères avec des chairs auxquelles on ajoute une substance vénéneuse, mais ces animaux savent trouver un remède qui les guérit; les chèvres de Crète, percées d’une flèche empoisonnée, mangent le dictame, et la flèche tombe d’elle-même : « Quam quum gustavissent, sagittas excidere dicunt e corpore; » enfin les biches, avant de mettre bas, se purgent avec le seseli : « Cervæque paullo ante partum perpurgant se quadam herbula quæ Seselis dicitur. » Nous ne relèverons pas ces contes : on peut en voir la collection complète dans l’œuvre de Pline le naturaliste.

Vient ensuite, dans sa démonstration des merveilles de la nature, un exposé bien fait de la fabrique humaine qui prouve à quel point les connaissances anatomiques et physiologiques étaient répandues dans le monde savant dont Cicéron était en quelque sorte le centre et l’arbitre. La bouche, les dents, l’œsophage, l’estomac et les intestins sont énumérés dans un ordre méthodique, ainsi que les organes annexés qui complètent les fonctions digestives.

Noire auteur n’est pas aussi habile quand il décrit les phénomènes respiratoires; il parle bien de la trachée-artère,

« aspera arteria ( sic enim a medicis appellatur), » mais il ignore les lois de la circulation sanguine, et bien des siècles s’écouleront encore avant la démonstration éclatante d Harvey (1630). Cependant, en parlant du foie, il désigne trèsclairement la veine porte, «porta jecoris (sic enim appelant) » et la veine cave, « in eam venam quæ cava appellatur. » Mais ces détails lui causent une certaine répugnance qui devient plus forte encore quand il faut terminer cet exposé de l’acte nutritif : « Sed tamen prætereundum est, ne quid faciat injucunditatis oratio, » mais je passe le reste sous silence pour ne pas déparer mon discours (lib. Il, liv).

L’anatomie des organes des sens était moins avancée peut-être que celle des viscères intérieurs, et Cicéron se laisse aller plus volontiers à la séduisante contemplation des causes finales. Nous ne le suivrons pas dans les détails qu’il donne sur l’œil, l’oreille, le nez, la bouche, sur la main comme appareil tactile : il n’y a rien là qui sorte des généralités les plus banales, et il ne semble pas avoir étudié les œuvres anatomiques du grand Aristote. Ce n’est pas la peine de grossir notre recueil de lieux communs vieux comme le monde. Consignons cependant ici un petit paragraphe relatif à la voix humaine, et qui nous montrera que déjà avant l’ère chrétienne on savait distinguer les principales variations de timbre, de qualité, qui sont reconnues par les musiciens de profession. L’oreille, dit Cicéron, est admirablement disposée pour apprécier dans le chant ou dans le jeu des instruments à vent ou à cordes, « intervalla, distinclio et vocis généra permulta, » la mesure ei la variété des tons. Quant aux divers genres de voix, il en est de bien des sortes, « canorum, fuscum ; læve, asperum ; grave, acutum ; flexibile, durum -, » il y en a de

sonores, d’autres qui sont sourdes; il en est de douces, de rudes, de graves, d’aiguës, de flexibles, de dures (Id. Lvin).

Le troisième livre du Traité delà Nature des Dieux est consacré, non à donner une solution de cette grave question, mais à faire prévaloir les doctrines de l’Académie sur celles du Portique. Cicéron, sous le nom de Colta, réfute la plupart des arguments présentés par Balbus, et tout en soutenant la religion de ses pères, celle de l’État, comme il convient à un pontife, à un augure, il laisse entrevoir bien des doutes sur le point principal de cette enquête si hardie. Les médecins se trompent, avez-vous dit, et cela n’empêche pas que l’on croie à la médecine, et vous prétendez qu’il en est de même pour les devins, qui ne sont pas infaillibles. Cicéron blâme ce rapprochement; la médecine est fondée sur quelque chose, ses prohostics ont une base réelle, tandis que ceux qui prétendent annoncer l’avenir, on ne sait sur quoi ils s’appuient. Vous attribuez à une intervention divine tous les phénomènes de la nature qui sont sujets à des retours périodiques, le flux et le reflux de la mer, etc. Prenez garde, vous allez être forcé d’admettre que les fièvres tierces ou quartes, avec leurs accès réguliers, sont de même origine. « Vide, quæso, si omnis motus, omniaque quæ certis temporibus ordinem suum conservant, divina ducimus, ne tertianas quidem febres et quartanas divinas essesit dicendum, quarum reversione et motu quid potest esseconstantius?» Il se moque dos philosophes qui couvrent leur ignorance à l’aide d'un artifice pieux : « Quod vos, cum facere non potestis, tanquam in aram confugistis ad Deum. »

Cicéron, dans une revue qu’il fait des personnages divinisés par les Grecs , donne quelques détails intéressants sur leurs diverses attributions. Il y a eu plusieurs Esculapes, parmi lesquels le premier, fils d’Apollon, est l’inven-

leur, dit-on, de la sonde et du bandage pour les plaies.

« Æsculapiorum primus, qui specillum invenisse, primusque vulnus dicitur obligavisse » (üb. 111, xxii). Le second n’a rien fait de particulier, mais le troisième mit en usage les purgatifs et enseigna l’art d’arracher les dents, « tertms, qui primus purgationem alvi dentisque evulsionem, ut ferunt, invenit. » Voilà des origines intéressantes, bonnes à connaître, et que nous adressons à qui de droit, tout ^n avertissant nos confrères que Cicéron ne paraît pas les considérer comme fort authentiques.

On a dit que souvent la raison était un présent funeste, et que l’homme s’en servait rarement pour faire le bien, d’où l’on a conclu qu’il eût mieux valu pour nous que les dieux se fussent montrés moins généreux. Pour appuyer ce raisonnement bizarre, on a dit : « Ut vinum ægrotis, quia prodest raro, nocet sæpissime,- melius est non adhibere omnino, quam spe dubiæ salutis in apertam permciem incurrere » (lib. III, xxvi); il vaut mieux refuser tout a fait le vin aux malades, parce qu’il est plus souvent nuisible qu’utile : jamais il ne faut courir la chance d un danger sous prétexte d’un avantage douteux. Cette comparaison de forme classique nous apprend que le vin était considéré comme dangereux dans certaines maladies: mais le texte ne dit rien sur l’espèce de maladie qui ne supportait pas cette boisson excitante. En l’absence de ce renseignement, nous devons cependant faire remarquer la prudence d’un conseil qui sert de règle à tous les praticiens éclairés et raisonnables. S’abstenir quand on n a pas la certitude d’être utile, ne rien livrer au hasard, ne pas chercher un avantage douteux au prix d un danger réel, tout médecin vraiment digne de ce nom suivra cette marche et conservera ainsi la paix de sa conscience.

La même idée se trouve reproduite un peu plus loin (/d. xxxi ). Cicéron dit : « Ut, si medicus sciât, eum ægro-

tum, qui jussus sit vinum sumere , meracius surapturum, statimque periturum, magna sit in culpa: » le médecin qui saurait qu’un malade, à qui il a prescrit de boire du vin, voudrait le prendre trop pur, et pourrait en mourir, ferait une grande faute, etc. Dans toute cette argumentation un peu captieuse, le philosophe établit le libre arbitre de l’homme, mais contrebalancé, ou plutôt détruit par les passions. La raison nous a été donnée, mais nous n’écoulons guère sa voix; nous nous moquons du pilote qui annonce la tempête, du médecin qui signale la gravité d’une maladie, parce que ces pronostiqueurs sont des mortels comme nous : « Ut si medicus gravitatem morbi, gubernator vim tempestatis accuset, etsi hi quidem homunculi, sed tamen ridiculi (Ici. ib.). Nous pourrions joindre beaucoup d’autres citations à celle-ci, mais elles nous touchent moins directement, et nous engageons seulement nos confrères à lire ce chapitre, où Cicéron fait preuve d’une érudition étonnante.

On fait abus de tout, ce qui ne veut pas dire que tout soit mauvais; mais il faut surtout considérer l’intention. Il y a des choses excellentes qui deviennent dangereuses à ceux qui les possèdent, et des dangers réels qui tournent au profit de ceux qui devaient y succomber. Par exetyple, et cet exemple nous touche, « nec prodesse Pheræo Jasoni is qui gladio vomicam ejus aperuit, quam sanare medici non poterant, » celui qui, d’un coup d’épée, ouvrit l’abcès de Jason le Phéréen, que les médecins n’avaient pu guérir, ne cherchait pas à être utile, pas plus que Déjanire, en donnant à Hercule la tunique du Centaure Nessus, ne croyait lui être aussi fatale. Cette vomique de Jason est-elle bien un abcès intrathoracique? Le mot vomica, que nous avons signalé dans les poètes latins de la meilleure époque, doit-il être réservé à une collection purulente se formant dans le tissu pulmonaire, ainsi que cela est admis aujour-

d'hui? Nous ne le croyons pas, les anciens n’ayant pas poussé jusque-là les notions pathologiques. Cependant il serait possible que le nom latin donné à ces sortes de maladies vînt de ce que l’on a dû observer des collections de pus sortant par la bouche, rejetées tout à coup, vomies en quelque sorte, et alors, par extension, d’autres abcès auraient été compris sous le même titre, bien que la circonstance principale eût manqué.

Denys le tyran se rendit coupable des crimes les plus odieux, et, dit Cicéron, cet homme ne fut pas foudroyé par Jupiter Olympien, dont il avait insulté la majesté en enlevant à sa statue le manteau d’or, trop chaud pour l’été, trop froid pour l’hiver, que Gélon de Syracuse lui avait donné ; il ne fut pas accablé par Esculape de quelque longue et cruelle maladie, bien qu’il eût commis un sacrilège dans le temple d’Épidaure. Il mourut dans son lit, d'une tympanite, et transmit à son fils, à titre d'héritage légitime, un pouvoir usurpé par un grand nombre de forfaits éclatants.

Le passage dans lequel se trouve cette anecdote a été diversement interprété, et les plus anciens manuscrits ne s’accordent pas sur le texte. « Mortuus in tympanidis, » c’est lq leçon ordinaire, et M. Matter, l’un des traducteurs du Traité de la Nature des Dieux, prétend qu’elle n’a pas de sens; il aurait pu ajouter qu’elle n’est pas latine. Les médecins ne seront pas de cet avis. On sait que la tympanite, en tant que symptôme d’une occlusion intestinale ou de quelque lésion de la muqueuse produisant une exhalation de gaz, peut déterminer la mort, et les savants qui ont cherché l’explication de ce passage se fussent épargné bien des soins, s’ils avaient consulté nos confrères. Les uns ont lu : « Mortuus in tyrannide, » d’autres « in triumphantis loga, » d’autres enfin «immortuus tyrannidi.» Kindervatera proposé » mortuus tympanite (morbo), » et il tra-

duit ainsi :il mourut d’un gonflement hydropique (qui donne subitement la mort), ce qui établit une confusion singulière entre un liquide accumulé dans le péritoine, et des gaz remplissant l’intestin. Enfin Meyer corrige cette leçon d’après un manuscrit, et écrit : « vi tympanitis. »

Ce qu’il y a de certain, c’est que rien dans la phrase, de quelque façon qu’on la lise, ne sert de prétexte à une mort subite. Nous l’avons dit : Jupiter Olympien ne le foudroya pas, « nec Æsculapius misero di.uturnoque rnorbo intabescentem interemit, » Esculape ne le fit pas périr lentement par une longue et douloureuse maladie; « atque in suo lectulo mortuus, in tympanidis rogum illatus est. » La phrase ainsi écrite dans l’édition de Panckoucke (t. XXX, p. 410) n’a pas de sens, et la traduction de M. Matter n’est pas recevable; celui-ci dit qu’il mourut subitement dans son lit, et passa de là sur le bûcher. 11 nous semble tout simple de dire : il mourut d’une tympanite, dans son lit, et fut porté au bûcher. Nous ne connaissons pas 1 e bûcher de Tympanis , rien n’autorise à donner cette version singulière et à transformer une maladie en un personnage ou un lieu dont le nom ne se trouve nulle part.

Cicéron dit avec une franchise parfaite : « Nec ego multorum ægrorum salutem non ab Hippocrate potius quam ab .Esculapio datam judico, » ainsi, j’attribue la guérison de beaucoup de malades bien plutôt à Hippocrate qu’à Esculape, et en cela il rend hommage au génie du médecin, et non pas à l’intervention divine ; il ne remonte pas si haut et tient compte des intermédiaires dont l’action providentielle est réservée. Ce petit passage, qui sc trouve dans le chap. xxxvm, est suivi d’un autre dans lequel nous remarquons une singulière expression : « Critolaus, inquam, evertit Corinthum, » Critolaus a renversé Corinthe ; Asdrubal a détruit Carthage, « Carthaginem Asdrubal;» ces deux personnages ont le mérite de cette action, et non pas

quelque (lieu irrité; « hi duo illos oculos oræ rnaritimæ effoderunt, » ils ont crevé ces deux yeux des bords de la mer. On retrouve en cela le goût poétique du grand écrivain, et je ne crois pas que M. Matter ait été bien inspiré quand il a traduit ces mots heureux par : ils ont arraché ces deux prunelles à la Méditerranée. Ce sera noire dernière remarque sur le célèbre ouvrage de Cicéron, lui laissant la responsabilité de ses opinions sur la nature des dieux.

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