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DE LA DIVINATION

Le traité qui vient ensuite et qui est intitulé : De Divinatione, forme, en quelque sorte, le complément de celui que nous venons d’étudier. Cicéron, par la seule puissance de ses inductions philosophiques, remonte des phénomènes à leur cause, de l’art de prédire 1 avenir à la nécessité d’un principe général, providence ou nature qui est Dieu et règle les affairesdece bas monde. Cette logique triomphante, mise au service d’une cause si précieuse, avait un tel prix aux yeux des premiers chrétiens, que le traité de la Divination était devenu une sorte de manuel orthodoxe à l’aide duquel on combattait les superstitions du paganisme. La nature même de ce travail et la circonstance dont nous parlons en avaient multiplié les copies; mais, sous le règne de Dioclétien, en 302 , alors que les persécuteurs voulaient écraser la religion nouvelle, un édit impérial ordonna de brûler, non-seulement les livres saints, mais le traité de la Divination lui-même, tant il paraissait convenir aux disciples de Jésus. Ces violences suffisent rarement, et l’ouvrage de Cicéron sur cette question singulière de la prédiction de l’avenir nous est paivenu intact.

En lisant avec attention les pages excellentes dans les-

quelles notre auteur fait l’historique des croyances romaines, on pourrait s’étonner de les voir partagées par un esprit supérieur, d'autant plus que dans d’autres circonstances il paraît ne pas les apprécier autrement qu’elles le méritent. Mais il y a toujours dans Cicéron deux hommes, le philosophe qui soumet toutes choses à l’examen de la raison, et l’homme d’État qui comprend l’utilité de ces pratiques, de ces coutumes, dans le gouvernement de la république. Cicéron a beaucoup de respect pour la tradition, pour les choses venant des ancêtres; il est conservateur, comme tous ceux qui sont arrivés au pouvoir ; il prêche sans cesse en faveur de la stabilité des institutions, et comme les augures datent de Romulus, il argumente avec force pour établir leur utilité non moins que la réalité des phénomènes qu’ils sont chargés d’interpréter. A. l’aide de cet aperçu des motifs qui le font agir, on peut se rendre compte de certaines contradictions qui ont été relevées avec aigreur par des critiques trop peu indulgents. Dans ses plaidoiries pour ou contre ceux qu’il défendait ou qu’il accusait, nous avons rencontré des oppositions de ce genre ; le parfait avocat était l’homme de la cause, il effarait sa personnalité au bénéfice de celui pour lequel il parlait; dans le Traité de la Divination il réfute des arguments qu’il a employés dans le Traité des Lois, mais il se trouve alors placé à deux points de vue très-différents, et le législateur n’a rien de commun avec le philosophe.

Se trouvant à Tusculum avec son frère Quintus, Cicéron se promenait dans son gymnase. La conversation s’étant engagée sur les prédictions des augures, sur les auspices, sur les livres sibyllins, les deux frères en vinrent à examiner cette grave question, et Quintus, grand partisan de ces croyances, exposa fort longuement les raisons qui servaient de base à sa conviction. Parmi ces raisons, il allègue le consentement de tous les peuples, l’expérience acquise de

la valeur de certains signes, la rigoureuse observation d’un fait survenant après tel phénomène, enfin il s’appuie sur les vertus de certaines plantes reconnues par les médecins.

« Mirari licet quæ sint animadversa a medicis herbarum généra quæ radicum ad morsus bestiarum, ad oculorum morbos, advulnera. » N’est-il pas étonnant que les médecins aient reconnu l’utilité des plantes, 1 efficacité de certaines racines pour guérir les morsures des animaux, les maladies des yeux, les blessures? Ce n’est pas la raison qui a fait découvrir ces qualités, mais l’usage, l’expérience, le hasard : « Nihil est autern quod longinquitas temporum, excipiente memoria prodendisque monumentis, efficere atque assequi non possit. » {De Divin, lib. I, vi.) 11 n'est, en effet, aucun genre de connaissances qu’une longue série de siècles ne puisse former et constater avec le secours de la mémoire et de documents exacts. Voilà la théorie générale de la science, et Quintus l’applique rigoureusement à la divination, qui s’appuie sur des faits observés, retenus et racontés par des témoins oculaires.

Théophraste, Pline et tout le monde avec eux, disent que le chant des grenouilles annonce la pluie. Pourquoi ? Qui peut le savoir? On a observé le rapport qui existe entre ces deux choses, on a rattaché l’une à l’autre, et n y a-t-il pas dos milliers de pronostics non moins bien fondés, et ne doit-on pas admettre qu’il en peut exister une infinité d’autres tout aussi certains? Ceux qui se livrent à 1 étude de ces faits, qui recherchent la connexion existant entre tel et tel phénomène, et qui or. recueilli sur ce point les traditions d’un grand nombre d’observateurs, ceux-là peuvent pronostiquer des événements dont le vulgaire n a pas la prescience, et cela constitue, de la part des devins, un talent dont les preuves éclatent aux yeux de tous.

Quintus, qui multiplie les exemples de ces divinations,

se sert contre Cicéron d’un argument emprunté au poème

d'Aratus traduit en vers par Cicéron lui-même et dont la seconde partie contient de nombreux pronostics. Mais ces phénomènes ne sont guère qu’un ramas de croyances populaires, que détruit la critique la plus bienveillante. Au milieu de ces faits sans réalité cités par Quintus, nous trouvons ceux-ci : « Quid scammoneæ radix ad purgandum, quid arislolochia ad morsus serpentum possit, video, quodsatis est; cur possit, nescio.» Je sais que la racine de scammonée purge, que l’aristoloche guérit la morsure des serpents, je le sais, et cela me suffit. Pourquoi cela? Je l’ignore. « Similiter, quid fissum in extis, quid fibra valeat, accipio ; quæ causa sit, nescio. » Je sais de même quel présage m’annonce une fissure dans le foie, ce que veut dire une fibre, mais je ne sais pas quelle en est la cause {Ici. ib. x).

Les traducteurs croient devoir rendre « fissum » par « fissure », mais nous ne pouvons partager cette opinion. Le mot fissure a, en médecine, une acception toute spéciale, qui ne peut se rapporter à la phrase de Cicéron. Il faudrait voir dans ce fait une déchirure, une crevasse, seules choses qui peuvent se rencontrer dans la continuité dos viscères; mais il est bien plus probable qu’il s’agit d’une ulcération de la membrane muqueuse, d’une érosion produisant une ouverture étroite, et encore ne peut-on admettre qu’une lésion de ce genre ait pu être observée chez un animal bien portant. On ne sacrifiait pas les animaux malades, et la fissure, en tant que lésion morbide, si elle se fût rencontrée dans l’intestin, aurait produit aussitôt la péritonite et bien d’autres désordres. Nous avons noté ailleurs ( Etudes médicales sur les poètes latins) certaines altérations anatomiques signalées par Sénèque dans ses tragédies, et plus particulièrement dans Œdipe. Le devin Tirésias en donne l’explicatiQn. Il est probable que le mot « fissum » s’entendait alors de la scissure naturelle

du foie, et Virgile consacre cette acception dans ce vers :

« Tristibus aut extis fibræ apparere minaces. »

Nous retrouvons ici un argument déjà noté, mais toujours bon à connaître; les prédictions ne s’accomplissent pas toutes : donc l’art de prédire est faux, disent les adversaires que combat Quintus. Mais, dit-il, « an medicina ars non putanda est, quam tamen multa fallnnt? » parce que les médecins se trompent, *la médecine en est-elle moins une science? Il peut exister entre certains objets des rapports que nous ne comprenons pas, et nous n’avons pas le droit de les nier; la science orgueilleuse doit au moins douter et s’abstenir de jugements superbes que l'avenir pourra réformer. Parmi les prodiges avant-coureurs d’événements funestes, Quintus cite une mule qui a mis bas, a partes mulæ, » et il affirme que les augures considérèrent cet enfantement d’un animal stérile, « quia fœlus exstitit in sterilitate naturæ, » comme l’indice de calamités qui ne se réalisèrent que trop promptement.

Un long chapitre sur les songes prouve quelle importance on attachait, chez les Romains, à ces opérations de la pensée active pendant le sommeil. Nous ne citerons que celui d’Eudème raconté par Aristote, et encore ne noteronsnous qu’une simple particularité. Pendant un voyage, Eudème tomba malade à Phères, ville de Thessalie, et si gravement que tous les médecins désespéraient de la guérison : « ln eo igitur oppido ita graviter ægrum Eudemum fuisse, ut omnes medici diffiderint (lib. I., xxv). Que de fois on a employé celte formule ! Abandonné par les médecins! les médecins ont déclaré qu'il n’y avait plus d'espoir! et toujours ce pronostic se trouve démenti par 1 événement, toujours quelque guérisseur vient montrer les ressources d’un art mystérieux, et le public, enclin à des crédulités

nouvelles, se laisse prendre aux promesses du charlatanisme et devient la pâture des habiles exploitants. On se donne bien de garde de parler des événements arrivés dans le temps indiqué par les gens de l’art. La critique est essentiellement injuste en ne signalant volontiers que les erreurs de ceux qu’elle attaque.

Tous les historiens romains ont raconté le fait d’un homme du peuple qui, averti par un songe d’une certaine irrégularité dans le prélude des jeux publics, devait en donner avisau Sénat. Il n’osa pas s’acquitter de cette commission. Sourd à un second avertissement, le paysan vit son fils mourir tout à coup. Le même songe s’étant renouvelé une troisième fois, l’homme fut frappé de paralysie, « ilium etiam debilem factum. » Effrayé, il raconta la chose à ses amis, et, d’après leurs conseils, il se lit porter en litière à la curie, « quorum de sententia lecticula in curiam esse delatum, » raconta son rêve aux sénateurs, et, subitement guéri, revint à pied chez lui, « pedibus suis salvura domum revertisse » {Ici. xxvi).

Nous nous contenterons de dire ici que Socrate, cité dans la République de Platon, reconnaît pour cause des songes absurdes, odieux, confus ou ridicules, les aliments indigestes, l’excès dans le boire ou le manger, « onusti cibo et vino, perturbata et confusa cernimus. » Quand, au contraire, on se couche après un repas frugal, Pâme n’est pas offusquée par des vapeurs grossières, et son action, pendant le sommeil, est calme et régulière : « tum et visa quietis occurrent tranquilla atque veracia. » On ne peut refuser de croire que cette étiologie des songes soit rationnelle, et l’on applaudira aux idées de Socrate sur l’utilité d’un bon régime alimentaire et de la sobriété. N’était-ce pas en vue des mêmes avantages que les pythagoriciens proscrivaient l’usage des fèves comme aliment ? L’expérience a démontré combien ce légume est indigeste, « ex quo etiam pytago-

ricis interdictum putatur ne faba vescerentur, quod habet inflationem magnam is cibus, tranquillitati mentis, quærentis vera, contrariam [Id. xxx). Inflatio veut dire ici flatulence, météorisme, et personne ne doute de la justesse de l’expression. Reste à savoir si le mot faba représente bien exactement la fève telle que nous la connaissons en botanique et en agriculture. On a prétendu que Pythagore avait de singulières idées sur ce fruit, qu’il le regardait comme la demeure des âmes après la mort, et que c’était le motif de l’interdiction dont il l’avait frappé. On a longuement disserté sur ce point obscur, et, comme toujours, on a cherché bien loin ce qui nous paraît très-simple. L’épicarpe des légumineuses est de digestion difficile, surtout dans la fève, quand elle est mûre et sèche; le développement gazeux qui en est la conséquence a dû prendre un nom; les mots flalus, animas, spiritus , ventus, se sont, présentés naturellement, ce qui a donné lieu à des interprétations diverses que l’on comprend facilement.

Quintus avance que la maladie et surtout la mort prochaine favorisent singulièrement la perception de l’avenir : « Tum meminit præteritorum, præsentia cernit, futura prævidet. » L’âme, à mesure qu’elle se dégage du corps qui l’embarrasse , acquiert une lucidité surprenante ; l’homme qui va mourir désire ardemment la bonne renommée et se repent de ses fautes: « Tunique vel maxime laudi student, eosque qui secus quant decuit vixerunt peccatorum suorum tum maxime pœnitet » (ld. xxx). Celte dernière observation ne laisse pas que de surprendre; elle se rapporte à un ordre d’idées que l’on aurait cru n’appartenir qu’au christianisme ; mais ce dogme des peines et des récompenses de la vie future était en vigueur chez les polythéistes , et nous voyons que la perspective de la mort •agissait alors sur les esprits comme elle le fait encore aujourd’hui.

Le verbe præsagire se trouve dans Plaute ; un des personnages de VAulularia (acte n, scène 2) dit : « Je prévoyais que je faisais une course inutile : « præsagibat animes frustra me ire, quum exirem domo, » et Cicéron, qui aime les étymologies, se livre à une recherche grammaticale dont nous pouvons faire notre profit : « Sagire enim sentire acute est; sagire, » c’est avoir le sens subtil, « ex quo sagæ anus, quia multa scire volant, » d’où l’on appelle sagæ les vieilles femmes qui veulent tout savoir ; « et sagaces dicti canes, » et les chiens aussi sont appelés sagaces. Celui qui voit les choses avant qu’elles arrivent présage, c’est-à-dire sait les événements futurs: « Is igitur qui ante sagit quam oblata res est dicitur præsagire, id est, futura sentire. » 11 y a donc dans les esprits une faculté de pressentiment qui nous est donnée par la divinité, « inclusa divinitus. » Et si cette puissance s’exalte, « furor appellatur, » on la désigne sous le nom de fureur, et l’on en connaît de nombreux exemples tout à fait incontestables.

Voici un passage qui doit nous occuper un moment, car il touche à une question qui a été vivement controversée dans ces derniers temps. On a prétendu que les organes des sens pouvaient être remplacés par des organes n’ayant avec eux aucune analogie de structure. Les magnétiseurs ont dit que certains somnambules voyaient, nop avec les yeux, mais avec l’occiput; que le goût pouvait se produire à la région épigastrique'; en un mot, que l’action sensoriale se manifestait ailleurs que dans l’appareil doué d’un système nerveux spécial, et ces idées bizarres ont trouvé autant d’incrédules que de gens capables d’examiner et de juger. Cependant il faut tenir compte de certains faits et ne pas trop se hâter de proclamer l’impossibilité absolue, radicale, de quelques phénomènes. Quintus cite une opinion de Cratippe qui se résume ainsi : « Si sine oculis non

CICÉRON MÉDKCIN.

potesl exstare ofücium et munus oculorum, possunt autem aliquando oculi non fnngi suo munere : » si sans les yeux la vision ne peut pas s’exercer, il arrive quelquefois que les yeux ne remplissent pas leur office : « Qui vel semel ita est usus oculis, ut vera cerneret, is habet sensum oculorum vera cernentium : » celui qui a une fois joui de la vue de manière à voir vraiment les choses possède le sens de la vue (lib. I, xxxn). Qu’est-ce que cela veut dire? L’auteur prétend que la vision, quand elle a existé, peut s’exercer, abstraction faite de l’organe visuel, par une sorte de mémoire, de reproduction virtuelle du phénomène précédemment perçu. On regarde en soi, on découvre par la pensée des choses qui n’existent plus depuis longtemps; le sens qui a été impressionné conserve la faculté de créer de nouveau les impressions effacées, et une pareille puissance peut être mise en jeu dans des conditions dont nous ne nous rendons pas compte. De là à des manifestations qui paraissent prodigieuses, parce que l’on ne sait pas comment elles sont arrivées , il n’y a pas loin , et les choses inconnues, qui se dégagent peu à peu des ténèbres de notre ignorance, doivent nous rendre circonspects pour l’avenir. Que de choses déclarées impossibles par les savants du temps passé sont aujourd’hui à l’état de faits accomplis et appartiennent au vulgaire, qui en use sans s’étonner !

Aristote a prétendu que les mélancoliques avaient sou- ’ vent le don de divination ; mais Cicéron, qui rapporte cette opinion, ne l’admet pas volontiers : « Ego autem haud scio an nec cardiacis hoc tribucndum sit, nec phreneticis, '> quant à moi, dit Quintus, j’hésiterais à reconnaître celte, faculté à ceux qui ont l’estomac malade, ou aux frénétiques, car la divination appartient à une âme saine, à un corps bien portant (lib. 1, xxxvii). Disons ici que le mot cardiacus n’a pas pour nous de sens rigoureux. Les savants allemands ont disserté sur ce point avec une persévérance

digne d’un meilleur résultat. 11 faut reconnaître que tout ce qui a été écrit sur ce sujet ne suffit pas pour donner une opinion exacte de la maladie dont il est question dans ce passage et dans plusieurs autres.

Les aruspices, en ouvrant le corps d’un animal, pouvaient, par maladresse ou autrement, léser des parties importantes : ainsi, parce que le couteau aura touché le poumon, lors même que les entrailles sont saines, vous vous abstiendrez d’agir : « Cur pulmo incisus etiam in bonis extis dirimat tempus. » On comprend avec quelle facilité l’on pouvait faire naître de pareils obstacles, quand le collège des pontifes et les augures croyaient devoir empêcher une expédition dangereuse ou mal préparée. Cette sorte de contrôle existait même chez les barbares , dit Quintus : « Si quidem et in Gallia Druidæ sunt. » Les Druides, parmi les Gaulois, ont la même autorité , remplissent le même office, et l’on comprend bien la valeur des décisions prises par une réunion d’hommes plus sages, plus éclairés et connaissant mieux la marche des affaires, ainsi que les conditions du succès.

L’argumentation que Cicéron met dans la bouche de son frère Quintus roule toujours sur des comparaisons dont la justesse est parfaitement contestable. Citons un exemple: « Ut si magnetem lapidem esse dicam , qui ferrum ad se alliciat et attrahat ; » et quand je vous dis que l’aimant est une pierre qui attire le fer et se l’attache, « rationem, cur id fiat, aiïerre nequeam , fieri omnino neges? » parce que je ne puis vous en donner la raison, nierez-vous le fait? La philosophie est inventée d’hier, « quæ nuper inventa est, » c’est elle qui a appris à douter, c’est elle qui exige des démonstrations ; mais en l’absence de ces démonstrations, faut-il refuser de croire des choses que l’on voit, que l’on entend, que l’on a lues partout et que nos pères nous ont transmises? « Quam et cernimus ipsi, et audimus,

et legimus, et a patribus accepiraus? » ( Id . xxxix). On voit combien ce rapprochement est peu légitimé, quelle difTe- , rencc radicale il y a entre un fait de 1 ordre matériel, se reproduisant toujours avec certitude dans des conditions déterminées, et les prédictions des aruspices, qui n’ont de fondement réel que dans le plus ou moins de sagacité de la personne chargée d’interpréter l’avenir. Et après avoir rapporté des exemples de ces prédictions réalisées, il s’écrie :

« Sed id ipsum est, deos non putare, quæ ab iis significantur, contemnere, » enfin dédaigner ce qu annoncent les dieux, c’est nier l’existence des dieux mêmes (Id. xlvi).

11 n’y a ici qu’une toute petite difficulté : Quintus oublie de démontrer la proposition sur laquelle il se fonde, il affirme ce qui est en question, il commet une pétition de principe et nous lui en laissons la responsabilité.

Nous approuverons pleinement, au contraire, une assertion qui a une grande valeur : « Affert autem vetustas omnibus in rebus longinqua observatione incredibilem scientiam, » une longue suite d'observations produit une science étonnante (Id. xlix), et l’expérience peut se passer du secours de la divinité. Il y a là une hardiesse de vues ^ qui doit nous surprendre. A côté d’une crédulité indiquant la plus complète absence de critique, on voit se placer une idée que la philosophie de Descartes a mise dans tout son jour et qui préconise l’expérience comme aurait pu le ' faire Bacon lui-même. Ces éclairs de raison sont assez rares dans l’œuvre qui nous occupe pour que nous ne manquions pas d’en faire la remarque. Ne croirait-on pas entendre un de nos savants modernes, quand Quintus dit : « Ita fit, ut et observatione notari possit, quæ res quamque causant plerumque consequatur, etiam si non semper : » cest ainsi qu’au moyen de l'observation, on peut savoir quelles sont, le plus souvent, les conséquences de chaque chose, bien que cela ne soit pas toujours exact ( Id. lv).

On ne comprend guère comment, avec de pareils principes, les gens intéressés à y voir clair acceptaient des histoires comme celle-ci. La première fois que César, revêtu de la pourpre et assis sur une siège d’or, offrit un sacrifice aux dieux, le bœuf opime dont on consultait les entrailles n’avait pas de cœur : « in extis bovis opimi cor non fuit. « Le lendemain on trouva que le foie manquait de tête : « postero die caput in jecore non fuit. » Et Quintus ajoute : Quand des parties sans lesquelles un animal ne peut vivre viennent à manquer dans les victimes immolées, il faut en conclure qu’elles ont disparu au moment même du sacrifice : « Quum igitur eæ partes in extis non reperiuntur, sine quibus victima ilia vivere nequisset, intelligendum est in ipso immolationis tempore eas partes, quæ absint, interisse. » Nous nous demandons comment ces organes ou parties d’organes ont pu disparaître, et le plus simple bon sens accuse ici les sacrificateurs qui, habiles en ces sortes de choses, pouvaient les soustraire aux regards des assistants. Ainsi le foie manque de tête, « caput in jecore non fuit; » on doit entendre par là que la grosse tubérosité, la portion convexe qui correspond à la base du ’ poumon droit, était déprimée, aplatie, ou bien que, par suite d’adhérences avec le diaphragme, il n’avait pas été possible de voir cette partie avec ses caractères anatomiques ordinaires. En tout ceci il y avait de la part de ceux qui pratiquaient les autopsies un certain degré de savoir faire dont on trouve la preuve dans quelques anciens ouvrages, et des hommes comme César et plusieurs autres ne se laissaient pas tromper par des subterfuges dont ils connaissaient la valeur.

Les stoïciens n’admettaient pas l’intervention des dieux à propos des scissures du foie, du chant des oiseaux; « nam non placetstoicis singulis jecorum fissis aut avium cantibus intéresse deum. » Nous avons déjà cherché ce

qu’il fallait entendre par fissura in exlis; évidemment l’expression fissa jecorum ne peut avoir la même signification. En anatomie, fissure et scissure répondent bien à ces états si différents, le premier appartenant à une lésion pathologique ou simplement mécanique, le second indiquant un état normal. Cependant Quintus se met fort à l’aise quand, pour expliquer les phénomènes observés dans les organes intérieurs des animaux, il dit : « Parvis enim momentis multa natura aut alïingit, aut mutât, aut detrahit, » il faut peu de temps à la nature pour ajouter, pour changer, pour retrancher, et c’est à la suite de ce principe si légèrement posé qu’il raconte les prodiges observés dans les victimes offertes par César.

On ne voit pas trop quelles relations peuvent exister entre certains phénomènes observés dans l’ordre naturel et des événements politiques survenus bientôt après. Par exemple: « Si puella nata biceps esset, seditionem in populo fore, corruptelam et adulterium dorni : » s'il naît une fille à deux tètes, il y aura sédition dans le peuple, corruption et adultère dans la maison (lib. 1, liii). En cherchant bien , on trouverait peut-être que la naissance de Rilta et Christina a été le signal de graves perturbations dans les * États de l'Europe ou de grands scandales dans les maisons princières, et de fait, ces événements ne sont pas assez rares pour que l’on ne puisse établir la coïncidence.

Dès les premiers temps de ces pratiques augurales, il s’est trouvé des hommes plus instruits, meilleurs observateurs, qui ont cherché la valeur réelle des faits servant de base aux pronostics, et ces philosophes ne luttaient pas toujours avec avantage contre la foule crédule. Socrate, qui s’en moquait un peu, a payé bien cher la liberté de sa pensée, la supériorité de sa raison. Démocrite, de son côté, a dit que l’on avait agi très-sagement en établissant l’usage d’examiner les entrailles des animaux : « quorum ex habita

Cl C K 11 ON MÉDECIN.

atque ex colore tum salubritatis , tara pestilentiæ signa percipi, » car de leur état et de leur couleur on peut tirer des signes de santé ou de maladie ; « nonnunquara etiam, quæ sit vel sterilitas agrorum, vel fertilitas futura, » et l’on peut même savoir si les champs sont fertiles ou stériles (Id. lvu). Partant delà, Quintus rapporte, pour la blâmer, l’opinion que Pacuvius prête à un médecin qui figure parmi les personnages de la tragédie intitulée : Chrys'es. Voici ce que dit noire confrère :

Nam istis, qui linguam avimn intelliguat,

Plusque ex alieno jecore sapiunt quam ex suo,

Magis audiendum quam auscultandum censeo.

Quant à ceux qui comprennent le langage des oiseaux, qui trouvent plus de sens dans le foie d’un animal que dans le leur, je pense qu’il faut plutôt les entendre que les écouter. C’est bien là ce que tout médecin peut dire, et Pacuvius a parfaitement exprimé la pensée de ceux qui font profession de voir, d’examiner avant de croire. La nuance est délicate; l’homme de l’art conseille d’entendre et non pas d’écouter ceux qui ont de telles opinions; il ne veut pas qu’on blesse le sentiment religieux : il faut respecter la croyance, mais se borner à cela. Or, Quintus reproche au médecin qui tient ce langage de ne pas connaître la nature, « minime naturam rerum cognossc videatur, » et il appuie ce jugement sur ce qu’il y a des signes, que les hommes doivent nécessairement connaître ces signes, leur valeur, et que cette science est divine et infaillible. C’est précisément ce qu’il faudrait démontrer.

Nous allons voir, dans le second livre de la Divination, quel cas Cicéron fait de tous les arguments de son frère en faveur de cette croyance ; le grand orateur va les réfuter avec une verve charmante, avec une supériorité de raison qui montre bien la fermeté et l’élévation de son jugement.

Toujours disposé à ménager les préjugés populaires, comprenant bien leur valeur dans le gouvernement de la république, il se contente d’un examen philosophique de ces^ matières délicates, il ne cherche pas à substituer une opinion à une autre opinion , ou plutôt à détruire une chose sans rien mettre à sa place, mais il discute les faits et les croyances avec autant de sagesse que d’esprit, et laisse au lecteur le soin de conclure. Telle est d ailleurs son procédé habituel dans toutes les discussions sur des matières analogues; il ne veut pas démontrer rigoureusement une thèse quelconque , il se contente de fournir toutes les raisons possibles en faveur d’une opinion qui est la sienne, mais qu’il laisse à peine deviner. 11 prête à ses adversaires tous les arguments sur lesquels on appuie une manière de voir qu’il veut combattre, et démolit peu à peu cet édiûce laborieusement élevé par la crédulité ou l’ignorance. \ oyons comment il va traiter son cher Quintus.

Voici son début. Il faut que je réponde à ce que vous avez dit ; je le ferai, « sed ita, nihil ut affirmera ; quæram omnia, dubitans plerumque, et mihi ipse diffidens, » sans rien affirmer, en recherchant la vérité, le plus souvent en émettant des doutes et toujours avec défiance de moi-même (lib. II, ii). Il ajoute : « Si enim aliquid certi haberem, quod dicerem, ego ipse divinarem, qui esse divinationem nego ; » en effet, si j’affirmais quelque chose, ne serait-ce pas me poser en devin, moi qui nie la divination? ht avec ce bon sens pratique qui ne l’abandonne jamais, il dit aussitôt : « Etenim ad ægros non vates, aut hariolos, sed tnedicos solemus adducere, » nous appelons auprès de nos malades, non des devins, non des prophètes, mais des médecins (Ici. ni). Si habile que soit le devin, 1 augure ou haruspice, jugeront-ils avec plus de discernement le caractère d’une maladie que le médecin ? « Medicus morbum ingravesccntem ratione providet » (Id. vi), la raison

apprend au médecin que la maladie fera des progrès, et ces pronostics ont de la valeur, bien qu’ils ne soient pas d’une certitude absolue.

Cicéron discute avec une verve étonnante la valeur des signes fournis par les entrailles des animaux. 11 établit que cette science n’a pas de fondement réel , que les mêmes signes sont interprétés différemment par les aruspices d’Étrurie, de l’Élide, de l’Égypte et de Carthage. L’opinion de Démocrite lui-même sur la valeur de ces signes comme indication d’une année abondante ou stérile, d’une saison saine ou malsaine, ne serait valable que si tous les animaux immolés offraient invariablement les mêmes caractères. Mais on trouve chez l’un le foie luisant et gonflé, chez l’autre, cet organe est rude et maigre, « eadem hora aliæ pecudis jecur nitidum atque plénum est, aliæ horridum et exile » (Ici. xm). Les mots nitidum et horridum se traduisent, suivant les professeurs de belles lettres, le premier par bien portant et le second par malade. A notre point de vue, le sens accepté par nous est plus exact, plus médical, plus anatomique, aussi lui donnons-nous la préférence.

Les signes fournis par le foie ne valent pas mieux que ceux qui appartiennent aux intestins. Les aruspices discutent sur les fissures de cet organe, sur celle qui est favorable et sur la fissure vitale : « lissum naturale et vitale tractant. » Nous avons dit ce que l’on devait entendre par là et quelle était l’importance de ces scissures plus ou moins profondes dans la substance du foie à l’état normal. Les scoliastes ont été fort embarrassés à l’occasion de ce passage; on a voulu rapporter au poumon la fissure vitale, mais sans aucune autorité suflisante. Évidemment il ne peut être question ici que du foie, et l’on a pu donner des noms différents aux diverses scissures qui divisent cet organe en plusieurs lobes, surtout chez les animaux. Un

de ces lobés s’appelait farniliaris ; l’autre hoslilis ; ces désignations, dont on retrouve la trace dans des auteurs bien postérieurs à Cicéron, ne représentent pas pour nous des idées très-exactes; les coutumes locales ne nous ont pas été transmises avec certitude, et il faut s’en tenir aux conjectures les plus naturelles. Par exemple, les stoïciens, dit Cicéron, avaient remarqué une afTinité singulière entre le foie des souris et le solstice d’hiver, « musculorum jecuscula bruma dicuntur augeri, » mot à mot : on dit que les lobes du foie des petites souris se gonflent au solstice d’hiver; et Pline, qui accepte ces choses sans critique, dit que le nombre de lobes de ce foie est en rapport avec le nombre de jours de la lune. Cicéron n’examine pas si certains phénomènes naturels sont vrais ou contestables, il croit sur parole ceux qui les décrivent et montre en cela une facilité qui a droit de nous surprendre. Ainsi le pouliot, Menlha pulegium, Lin., même desséché, fleurit le jour du solstice, « puleium aridum florescere ipso brumali die. » Varron, Pline et bien d’autres racontent merveilles du pouliot, de ses propriétés médicinales; mais l’observation la plus simple ne les confirme pas. L'arôme agréable de cette labiée, si puissant dans les pays méridionaux, a dû faire supposer des qualités analogues ; mais en dehors de l’action stimulante d’une huile essentielle, il n’y a rien qui soit de nature à légitimer les contes de ces collecteurs de phénomènes.

A ce sujet, nous devrons rectifier des interprétations que les traducteurs ont admises bien légèrement. Alasuitedela phrase que nous venons de citer, « puleium aridum florescere ipso brumali die, » on trouve ceci : « et inflatas rumpi vesiculas. » Qu’est-ce que cela veut dire? Le traité de la Divination de l’édition Panckoucke a été traduit et annoté par M. de Golberv, et cet auteur écrit tout simplement : les petites cloches se gonflent et se rompent, et puis

dans une note il cite Pline le naturaliste, qui affirme qu’au solstice d’hiver on voit fleurir cette plante, même desséchée et suspendue dans une chambre. L’air qui la gonfle en rompt les membranes. Quelles sont ces vésicules qui se gonflent et se déchirent? Le pouliot des anciens est-il une autre espèce que celui qui porte ce nom en botanique moderne? aurait-il un calice renflé ou une corolle marcescente prenant la forme ampullaire? Cela est facile à supposer, mais, quoi qu’il en soit, on comprend que l’air humide puisse agir sur des membranes très-hygrométriques et leur donner une forme particulière.

Ce n’est pas tout. A la suite de cette sorte de résurrection du puleium vient cette terminaison de la phrase : « Et semina malorum quæ in iis mediis inclusa sunt in contrarias partes se vertere. » Nous retombons encore une fois dans nos doutes, et nous nous demandons : qu’est-ce que cela veut dire ? Voyons le mot à mot : Et les graines des pommes, qui sont renfermées en elles, se tournent en sens contraire. Dans les divers exemplaires des œuvres de Cicéron que j’ai pu consulter, j’ai toujours vu que ces phénomènes végétaux ne forment qu’une seule phrase, et que les divers membres qui la composent ne sont séparés que par de simples virgules. Cependant il ne me paraît pas possible de confondre les phénomènes de la végétation du pouliot avec celui qui se manifeste dans la graine des pommes. Il y a là évidemment un fait d’une autre ordre, et la ponctuation devrait l’annoncer. Sans le mot malorum on pourrait admettre que les quatre akènes placés au fond du calice persistant du pouliot ont été renversés par un accident analogue à celui qui a gonflé les vésicules et les a fait rompre, mais semina malorum ne peut se rapporter à une labiée, et nous pensons que le texte laisse quelque chose à désirer.

Cependant, comme on peut toujours supposer que beaucoup de particularités de ce genre, mal observées et racontées par des esprits enclins au merveilleux, ont pour point de départ un fait réel, j’ai dû m’enquérir de ces choses et voir si, dans le midi de la France, en Italie, en Sicile, il ne se passait pas de phénomènes analogues. Or, on sait que partout sur le littoral de la Méditerranée les labiées, fortement aromatiques, jouent un certain rôle dans les habitudes de la vie privée. Partout, aux environs de Montpellier et en Provence, on rencontre, dans les maisons, des paquets de thym ; on en met surtout dans les lieux où il est nécessaire de combattre une mauvaise odeur, et il n’est personne qui ne sache qu’à une certaine époque de l’année l’action de l’air agit sur les calices de cette plante. On trouve le sol de la pièce couvert de graines, et cette dissémination des semences se produit par l’action de l’air humide qui change les conditions matérielles de certaines parties du végétal. Les calices urcéolés sont fermés à la gorge par des poils dont la disposition s’oppose à la chute des graines. L air humide agit sur ces parties très-hygrométriques, et de là le phénomène dont on parle. On pourrait objecter que c’est précisément le phénomène contraire qui doit se manifester, la chaleur dilatant les parties : mais il nous suffira de constater des changements capables d’expliquer certains faits mal interprétés pour en faire disparaître tout le merveilleux.

Donc, ce passage tout entier offre des obscurités qu on ne détruit pas en invoquant le témoignage de Pline, car personne n’acceptera son autorité plus que suspecte en semblable matière. 11 faut donc, ou rester dans le doute à propos d’assertions sans valeur, ou changer la ponctuation de la phrase et la terminer au mot vesiculas. Si l’on adopte le mouvement des graines en sens contraire, il faudra sup-

primer le mot malorum qui n’est peut être qu’une simple interpolation de copiste ou de scoliaste, et passer outre, car c’est beaucoup de bruit pour rien.

Après les entrailles et le foie, les deux choses principales pour les aruspices, vient le cœur, qui n’apparaissait pas de prime abord aux yeux des sacrificateurs. 11 fallait ouvrir la poitrine, inciser le péricarde, et l’on pouvait alors apprécier ses qualités physiques, sa position, son volume, sa couleur, le plus ou moins de tissu graisseux recouvrant ses fibres charnues. Mais que César ait pu être trompé au point de croire que chez le taureau immolé par lui cet organe manquait complètement, voilà ce que Cicéron ne peut admettre : « Id quia non potuerit accidere, ut sine corde victima ilia viveret, judicandum esse, tum interiisse cor, quum immolaretur, » et comme il était impossible que l’animal vécût sans cœur, vous en concluez qu’il disparut au moment du sacrifice (lib. II, xvi). Il soutient que, puisque l’animal vivait, le cœur n’a pu s’envoler tout à coup, et l’on ne sait où, « cor subito non potuisse, nescio quo, avolare. » Et il ajoute ces raisons excellentes. Je me résignerais plutôt à ignorer de quelle nécessité le cœur est à l’existence, « vel suspicari contraction aliquo morbo, bovis exile et exiguum et vietum cor, et dissimile cordis fuisse, » j’admettrais que, rétréci par une maladie, il s’est retiré, amolli, qu’enfin il ne ressemblait plus à un cœur. Cicéron, qui perd rarement l’occasion de plaisanter sur les mots, dit à Quintus : croyez-vous que le taureau gras a perdu tout à coup son cœur, ou bien qu’ayant vu César sans cœur, « excordem Cæsarem, » revêtu de la pourpre, il s’est lui-même débarrassé de son cœur, « ipse corde privatus est? » Il termine ce chapitre en disant : « dum aruspicinam veram esse vultis, physiologiam totam perverti lis,» tandis que vous soutenez la vérité de la science des aruspices, vous détruisez la physiologie, c’est-à-dire, la science

de la nature. Ainsi, pendant que vous répandez la farine et le vin sur l’autel, un dieu arrache le cœur de l’animal, détruit la tête du foie; ce n’est plus la nature qui crée ou fait périr les objets; quelque chose peut naître de rien et disparaître dans le néant, « et erit aliquid, quod aut ex nihilo oriatur, aut in nihilum subito occidat. » Conclusion : le vieux Caton avait coutume de dire qu’il s’étonnait que deux aruspices pussent se regarder sans rire : « Mirari se aiebat, quod non rideret aruspex, aruspicem quum vidisset. » On attribue ce mot piquant à Cicéron lui-même, mais c’est une erreur, car il dit : «vêtus autemilludCatonis admodum scitum est. »

Cette soif de connaître l’avenir, si universelle qu’on l'observe, en est-elle plus sage, et n’est-ce pas un bonheur d’ignorer les misères réservées à chacun de nous ? Dicearque a écrit un gros livre pour prouver qu’il vaut mieux ignorer l’avenir, et Cicéron dit : « Certe igitur ignoratio futurorum malorum utilior est quam scientia. » A quoi bon savoir une chose que l’on ne peut éviter ? In homme honnête ne dit pas à son ami le malheur qui le menace, quand ce malheur est certain et inévitable, de même que les médecins instruits ne disent pas aux malades désespérés qu’ils doivent mourir de leur maladie : « It medici, quanquam intelligunt sæpe, tamen nnnquam ægris dicunt illo morbo eos esse morituros (lib. Il, xxv). Voilà comme M. de Golbery traduit ce passage, mais il faudrait dire que les médecins, lors même qu’ils le savent souvent, ne disent pas aux patients qu’ils do:vent mourir de cette maladie. 11 ne s’agit pas du degré de science de l’homme de l’art, mais du pronostic qu'il porte sur un cas spécial.

L’efficacité de la médecine, dans beaucoup de cas. va contre les augures. Cn effet, bien des hommes nés avec des défauts, des imperfections, s’en corrigent, sont redressés

ou guéris, soit que la nature agisse d’elle-même, ou par l’art médical : « Multi quum ila nati essent, ut quædam contra naturam depravata haberent, restituerentur et corrigerentur ab natura, quum se ipsa revocasset, aut arte atque medicina (Ici. xlvi). Cicéron cite à l’appui un fait qui ne parait pas très-croyable. Il y a des hommes, dit-il, qui ont la langue adhérente, et ne peuvent parler, « quorum linguæ sic inhærerent, ut loqui non possent, » et chez lesquels une opération remédie à cet inconvénient, « eæ scalpello resectæ liberarentur. » Ces langues, au pluriel, se rapportent à « multi, » mais, si la grammaire est satisfaite, la science s’étonne de ce grand nombre d’adhérences d’un organe habituellement fort mobile. Le texte s’oppose à ce que l’on ne voie ici que la persistance de ce que l’on nomme le filet qui, chez les nouveau-nés, gène non pas la parole, mais la succion, l’allaitement, petite imperfection fréquente qu’un léger coup de « scalpellum » fait disparaître aussitôt. Nous inclinons à penser que l’adhérence de la langue dont parle Cicéron n’est, en effet, que le repli muqueux qui s’avance au-dessous de l’organe jusqu’à sa pointe et rend les mouvements moins faciles. Alors le pluriel de Cicéron s’explique et l’opération n’a plus d’importance.

Les songes et leur interprétation sont l’objet d’un long examen de la part de Cicéron ; il se montre en ceci non moins incrédule que pour les augures et les aruspices, il rit des malades qui iraient demander un remède à celui qui explique les rêves plutôt qu’à un médecin : « ægros a conjectore somniorum potius quam a medico petere medicinam (Ici. ux). Esculape et Serapis pourraient, dans un songe, nous guérir de nos maux, tandis que Neptune ne pourrait diriger les pilotes. Enfin, Minerve pourrait nous donner la médecine sans le rqédecin, « et, sine medico, medicinam dabit Minerva. » On voit que Jean -Jacques

Rousseau n’a pas eu de peine à inventer sa fameuse épigramme.

Et puis les prescriptions médicales qui sont formulées ' dans les songes, au dire de ceux qui les interprètent, ontelles assez de clarté, de précision, pour qu’on doive les accepter aveuglément ? Cicéron se moque des périphrases obscures, des bizarreries de langage que l’on prête à ces inspirés, et il dit : « ut si quis medicus ægroto imperet, ut sumat »

Terrigenam, herbigradam, domiportam , sanguine cassam.

C’est comme si un médecin prescrivait à son malade de prendre un enfant de la terre, rampant sur l’herbe, portant sa maison et dépourvu de sang, « potius quatn hominum more cochleam dicere, » au lieu de dire simplement, comme tout le monde, un colimaçon (Id. lx . Comment Alexandre a-t-il pu reconnaître la plante que lui montrait le serpent de son rêve, alors que le héros dormait auprès de son ami Ptolëmée, grièvement blessé par une flèche empoisonnée? On prétend que le reptile lui avait dit le nom de cette herbe; mais, dit Cicéron, il pouvait difficilement parler pendant qu’il tenait la plante dans sa gueule. Quoi qu’il en soit, Alexandre ne se trompa pas, et son ami fut guéri par la vertu de ce végétal précieux et malheureusement resté inconnu.

Les arguments que Cicéron oppose à la véracité des songes sont souvent de simples plaisanteries. 11 rapporte un grand nombre de rêves interprétés dans deux sens absolument contraires et montrant bien la subtilité d’esprit de ceux qui se chargeaient de ce soin. Ainsi, une femme qui désirait un enfant ne savait si elle était enceinte ; elle rêva... cela est difficile à dire. Enfin « visa est in quiete obsignatam esse naturam: » « Obsignare »

veut dire cacheter. Un interprète consulté répondit que la grossesse était impossible en raison de cette circonstance. « Negavit eam, quoniam obsignata fuisset, concipere potuisse. » La voilà au désespoir, mais comme deux avis valent mieux qu’un seul, elle s’adresse à un autre interprète, qui lui dit : Vous êtes enceinte assurément, « nam inane obsignare nihil solere, » car on ne cachète rien de vide. Et voilà comme les gens habiles se tirent d’affaire.

Telle n’est pas la science des médecins, elle est fondée sur des observations régulières, précises : « Medici signa quædam habent ex venis, et ex spiritu ægroti multisque ex aliis futura præsentiunt, » les veines, la respiration d’un malade, sont des signes qui servent à établir un pronostic [Ici. lxx). D’après certains symptômes, l’homme de l’art voit arriver une maladie, il observe ses progrès : « nam medici ex quibusdam rebus et advenientes et crescentes morbos intelligent, » et l’on prétend même que certains songes indiquent la nature du mal dont on est affecté, savoir, s’il y a plénitude ou épuisement, « pleni enecline sfanus, ex quodam genere somniorum intelligi posse dicuntur. » Ce passage a beaucoup exercé la patience des traducteurs. « Plenus» et, par opposition, « enectus, » cela paraît tout simple, et Hippocrate a parlé des espèces de songes qui peuvent conduire à ces aperçus révélateurs. On ne voit pas qu’il soit nécessaire de tourmenter le texte, de multiplier les leçons, les variantes, de dire avec Lambines, a enecline famé, » ou « spleneticinc, » avec Hottinguer, supposant une affection de la rate. L’édition de Moser, celle de Lemaire, et enfin M. Victor Le Clerc, ont adopté le sens le plus naturel, et nous nous croyons bien appuyé sur de telles autorités.

11 est un autre ouvrage de Cicéron, malheureusement mutilé, incomplet, mais dont les fragments méritent une sérieuse attention de tous ceux qui veulent connaître l’histoire de la philosophie. Le traité De Falo sert, en quelque sorte, de complément à ceux que nous avons parcourus, il vise à la solution d’un des problèmes les plus difficiles de notre nature, et l’auteur désignait ce sujet sous le titre de « obscurissima et implicatissima quæsiio. » Aussi a-t-il suivi une autre marche. Au lieu de confier à un ou plusieurs interlocuteurs le soin d’établir divers systèmes qu’il combat les uns par les autres, ou par des arguments qui lui sont propres, comme les idées sur le destin sont plus obscures, il se charge seul d’exposer le sentiment des diverses sectes philosophiques sur ce point. 11 est à regretter que son ouvrage ne nous soit parvenu qu’en partie, et d’autant plus que nous ne possédons pas ceux de Carnéade, de Chrysippe, dont il expose les doctrines. Nous savons seulement qu’il réfute à la fois Posidonius le stoïcien, qui fut un de ses maîtres, et Épicure. Mais, voyons si nous trouverons là quelque chose qui nous touche.

Au commencement du second fragment, Cicéron rapporte quelques faits singuliers dont nous sommes libres d’apprécier l’importance, mais qui ont au moins un intérêt de curiosité. Le poète Antipater, qui était de Sidon, éprouvait tous les ans, le jour même de sa naissance, un accès de fièvre bien caractérisé. Il vécut très-longtemps et mourut de cet accès périodique à longs intervalles. Yalère Maxime et Pline rapportent le fait, ce qui ne suffirait pas pour en garantir l’authenticité. On sait cependant que ces sortes de fièvres intermittentes à longues périodes ne sont pas absolument rares. M. le docteur Mélier en a signalé plusieurs exemples fort remarquables. Cela ne nous empêche pas de douter de la fièvre d’Antipater.

Sous le titre de sympathies naturelles, qu’il appelle

.« naturæ contagio, » Cicéron rapporte les exemples connus de deux personnes nées le même jour et soumises à des destins semblables, comme les philosophes Polystrate «et Hippoclide ; mais il croit peu à ces rapprochements qui ne peuvent être que fortuits. Cependant il est un fait remarquable que nous citerons ici par considération pour les moins qui lui servent de garantie. Saint Augustin, dans la Cité de Dieu (liv. V, chap. n), rapporte le fait suivant: « Cicero dicit Ilippocratem , nobilissimum medicum , scriptum reliquisses quosdam fratres, quum simul ægrottare cœpissent, et eorum morbus eodem tempore ingra- ’vesceret, eodem levaretur, geminos suspicatum. » On doit savoir gré à l’évêque d’Hippone de nous avoir conservé ce «détail, qui n’est indiqué dans l’ouvrage dont nous nous «occupons en ce moment que par ces mots : « Ut in simul ;ægrotantibus fratribus» (de Falo, m). On voit là un exemple «de la sagacité hippocratique, une induction rationnelle «établie à priori et confirmée par le fait lui-même. Encore rnne fois, nous dirons comme Cicéron, ces accidents symipathiques nous frappent, nous les constatons avec réserve, mous les acceptons, non point comme une fatalité, une mécessité, « vis est nulla fatalis, » mais en qualité de coïn- «cidence remarquable.

Cicéron n’attache aucune importance aux signes fournis ]par les urines; l’ouvrage intitulé Oùpop.avma ne lui iinspire pas de confiance, et nous serions volontiers de cet ;avis, si les progrès de la chimie pathologique n’avaient pro- «duit à la longue une science réelle qui doit, en grande paritie, sa certitude et son éclat à M. Rayer et à M. Alf. Bec- «querel. Entre les gens qui, à la simple inspection de H’urine, prétendent connaître la nature d’une maladie, et «ceux qui, à l’aide de réactifs et d’analyses savantes, font «en quelque sorte l’anatomie de ce liquide, il y a toute lia distance qui sépare le plus grossier empirisme du méde-

cin habile et consciencieux qui s’éclaire de toutes les ressources que peuvent fournir les sciences exactes et l'observation la plus intelligente.

Nous ne pouvons placer sur lé même rang certains signes auxquels l’antiquité a donné une valeur que rien ne peut justifier. Les taches qui se montrent sur les: ongles ont servi de base a bien des pronostics de fantaisie;! Pline en parle fort au long, mais notre auteur ne daignei pas s’y arrêter, et il a raison. Il accorde, en revanche, une attention méritée aux climats salubres ou malsains, lesquels produisent sur leurs habitants des dispositions particulières : « Alios esse salubres, alios pestilentes, in aliis esse pituitosos et quasi redundantes, in aliis exsiccatos atque aridos » [Ici. rv). En continuant cet examen, il attribue à l’air vif et pur de l’Attique la finesse des Athéniens, « Athenis tenue cœlum, ex quo acutiores etiam putantur Attici. » Le contraire s’observe à Thèbes, « crassum Thebis, itaque pingues Thebani, et valentes, » aussi les Thébains sont gras et robustes ; et même après ces observations générales qui ont un fondement très-réel, Cicéron doute encore de l’efficacité absolue de ces conditions locales et climatériques, car, dit-il, on voit même dans chacun de ces pays des hommes qui sont doués de qualités physiques ou morales tout à fait différentes, ce qui doit nous tenir en garde contre les jugements trop absolus. Nous ne pouvons qu’approuver cette sage réserve.

11 ne dépend pas de nous, dit Cicéron, de naître rebustes ou faibles, spirituels ou niais, « acuti liebetesne, valentes imbecilline simus, non esse id in nobis; » mais nous pouvons nous corriger de certains défauts et devenir meilleurs. Stilpon de Mégare était enclin à aimer les femmes et le vin, ainsi qu’en convenaient volontiers ses amis, « lninc scribunt ipsius familiares et ebriosum et mulierosum fuisse : » mais la philosophie le guérit, et il ne céda jamais

à ce double entraînement. Telle est la puissance de la volonté, de la raison, et une pareille victoire remportée par un homme sur lui-même prouve combien ce que l’on appelle la fatalité est chose dérisoire. Quelle foi accorder à ceux qui prétendent, comme Zopyre, reconnaître les penchants, le caractère, à l’inspection du front, des yeux, du visage? Ce physionomiste disait que Socrate était lourd, stupide, « bardum et stupidum,» parce que le devant du col était saillant, « quod jugula concava non haberet, » parce que la gorge n’était pas creuse (ld. v), et il ajoutait : .« obstructas eas partes et obturatas esse dicebat, » que chez lui ces parties étaient remplies et obstruées. On ne sait pas bien ce que cela signifie, à moins que cette disposition ne tienne à un goître, à une tumeur lymphatique quelconque, pouvant se rapporter à l’affection strumeuse, et cette interprétation nous semble la plus admissible. Enfin, pour terminer l’exposé de cette science de Zopyre, Cicéron dit que ce grand physionomiste affirmait que Socrate était fort amateur du beau sexe, « mulierosum, » et à propos de cela, il ajoute avec sa malice ordinaire : « in quo Alcibiades cachinnum dicitur sustilisse, » ce qui faisait rire Alcibiade aux éclats. Pétrone, Plutarque et quelques autres écrivains de grand poids ont vengé Socrate de ces calomnies, et la plaisanterie de Cicéron ne peut prouver autre chose que son goût pour les épigrammes. On sait que Socrate avouait lui-même les combats qu’il avait dû soutenir contre certaines inclinations et le triomphe dû à son énergique résistance.

Cicéron accorde le même titre de savants aux médecins et aux géomètres; on voit qu’il revient sur une appréciation beaucoup moins flatteuse que nous avons signalée page 200. Cette nouvelle opinion, plus réfléchie, se fonde sur une forme logique un peu paradoxale que l’on nous prête; on prétend que nous exprimons notre pronostic d’une mais

nière conjonctive ou négative. Et comme, suivant Cicéron, Chrysippe affirme que les Chaldéens ont tort de formuler leurs prévisions d’une manière affirmative, il en conclut que les médecins eux-mêmes devraient changer leur manière d’établir, d’annoncer l’avenir. Par exemple, au lieu de dire : ce malade a le pouls agité, donc il a la fièvre : « si cui venæ sic moventur, is habet febrem, » ils devraient dire : « non ei venæ sic moventur, et febrem is non habet,» c’est-à-dire, on ne peut avoir le pouls ainsi agité et n’avoir pas la fièvre (de Fato, vm). Ce sont là des subtilités de sophistes qui ne valent guère la peine qu’on s’en occupe : aussi Cicéron s’en moque à outrance et il a bien raison.

A propos de la réalité des choses futures, notre auteur se lance dans des raisonnements plus spécieux que justes, où nous ne relèverons qu’un exemple choisi par lui et qui nous intéresse : « Ut in eo, qui mortifero morbo urgeatur, verum sit, hic morietur hoc morbo; » ainsi d’un malade affecté d’une maladie mortelle, on dira : cet homme mourra de sa maladie; « at hoc idem si vere dicatur in eo, in quo vis morbi tanta non appareat, nihilominus futurum sit, mais on peut dire la même chose, avec non moins de vérité, d’un individu qui serait en proie à une maladie semblable, mais moins grave, et ici la distinction parait puérile, le vrai ne pouvant pas cesser de l'être, bien que le degré de certitude varie entre deux cas' analogues. Encore une fois ces distinctions subtiles ne peuvent intéresser que les amateurs des formes scolastiques, ceux qui attachent plus d’importance à la composition d’un syllogisme qu’à la valeur de la proposition énoncée.

Voici un argument que les philosophes désignent sous le nom de paresseux, àpyo; Xoyo; , et que n’ont pas cessé d’employer bien des gens qui se piquent de raisonner en esprits forts. « Si fatum tibi est ex hoc morbo convalescere,

2oft

si medicum adhibueris, sive non, convalesces; » s’il est dans votre destinée d’échapper à cette maladie, que vous appeliez ou non un médecin, vous guérirez; si vous devez en mourir, ayez ou non un médecin, vous mourrez. « Et alterutrum fatum est : » or le destin veut l’un ou l’autre, donc il est inutile d’appeler un médecin, « medicum ergo adhibere nihil attinet » ( cle Fato, xii). Cicéron dit que c’est avec raison qu’on a appelé paresseux ce genre d’argument, et qu’il pourrait servir pour toute autre affaire. Il ajoute cette remarque pleine de sens : « Tam enim est fatale medicum adhibere quam convalescere , » le destin suppose l’appel du médecin conjointement avec la guérison, ou plutôt comme condition de celle-ci. Chrysippe appelle ces choses confatalia.

Cela conduit l’auteur à examiner la doctrine des causes. Il dit : « Causa autem ea est, quæ id efficit, cujus est causa, » c’est ce qui produit réellement l’effet qu’on lui rapporte, « ut vulnus, mortis; cruditas, morbi; ignis, ardoris, » comme la blessure relativement à la mort; l’indigestion à la maladie; le feu à la chaleur. Mais les événements qui se succèdent ne sont pas nécessairement enchaînés l’un à l’autre. Si Philoctète a été abandonné dans l’île de Lemnos, cela n’était pas vrai de toute éternité; il fallait faire intervenir une blessure, et à propos de cette blessure, que l’on attribue d’ordinaire à une des flèches d’Hercule , flèche empoisonnée, Cicéron dit que le héros grec fut piqué par un serpent, « serpentis morsu. » Déjà, dans les Questions tusculanes, livre 11, nous avions remarqué des vers d’Ennius dans lesquels il exprime le même fait :

E viperino morsu venæ viscerum

Vencno imbutæ tetros cmciatus cient.

Le serpent devient une vipère, la chose prend un caractère

plus net, plus spécial, et le malade peut dire : « Conficit animam vis vulneris, ulceris æstus, » bien que l’on ne connaisse pas de vipère de l’ancien monde capable de produire un mal aussi durable. Ce n’est guère qu’à la Martinique que l’on voit les incurables suppurations que laisse après elle la morsure du terrible bothrops ou fer de lance, ainsi que M. le docteur Rufz en rapporte tant d’exemples lamentables.

Tout ceci prouve que Cicéron s’amusait quelquefois à des subtilités peu dignes de lui, qu’il se laissait entraîner aux disputes de mots des sophistes et que, dans les obscurités d’une dialectique de mauvais aloi , il trouvait un certain plaisir, celui de faire briller la sagacité de son esprit. C’est aussi dans des travaux de ce genre que nous rencontrons le moins de choses purement scientiûques, car de pareilles finesses ne comportent pas l’emploi des faits d un ordre matériel, et la médecine n’a rien à faire au milieu des discussions que soulèvent les arguments de l’école.

DE 0FFIC1IS.

11 en est à peu près de même, mais pour d’autres motifs, d’un traité célèbre dans lequel Cicéron a déployé un merveilleux talent d’analyse. Nous voulons parler de son fameux ouvrage intitulé : M. T. Ciceronis ad Marcwn füium, de Ofjiciis. Le Traité des Devoirs démontre avec la plus grande force que l’homme doit obéir, en toutes choses, à deux sentiments principaux : l’honnête et 1 utile ; que le souverain bien ne saurait être séparé de la vertu, et que celle-ci a pour base la prudence, la justice, la force et la tempérance.

11 ne nous appartient pas de pousser plus loin cette étude d’un ouvrage où brillent toutes les perfections, où la pensée

excellente, revêtue d’une forme exquise, ne peut être assez méditée. L’auteur, qui traite à la fois des devoirs les plus sérieux et des bienséances, qui sont une autre sorte de devoirs, a été de tous temps l’objet des plus unanimes applaudissements ; il a servi de modèle et de guide à un grand nombre d’écrivains, et son ouvrage, cent fois traduit et annoté, a été considéré comme un cbef-d’œuvre immortel. Sa perfection elle-même, non moins que l’élévation du style et la hauteur des vues, ne comportaient guère d’allusions à la médecine, aussi n’aurons-nous que peu de chose à y récolter. A mesure que le sujet s’élève, que l’esprit s’abandonne à des spéculations plus intimes sur la nature des obligations imposées à l’homme, Cicéron cesse de s’occuper des choses vulgaires, et les misères de la pauvre humanité tiennent moins de place dans son discours. Cependant nous verrons que les affaires médicales proprement dites ont une telle connexion avec le côté immatériel de l’être humain, qu’il est impossible de les séparer entièrement, de sorte que, même en un traité où le côté moral de l’homme est en cause, il faut encore avoir recours à l’art de guérir pour expliquer certaines questions naturellement obscures.

Après un examen rapide des différences essentielles qui séparent l’homme des animaux, sa perfectibilité morale, le lien de la famille, la sociabilité, la mémoire et le jugement, il établit que ces précieuses facultés ont besoin de culture, d’exercice. « Sed ut nec medici, nec imperatores, necoratores, quamvisartispræcepta perceperint,quidquam magna laude dignum sine usu et exercitatione consequi possunt : » comme jamais ni médecin, ni général, ni orateur, n’ont eu de grands succès par la seule théorie de leur art et sans le secours de l’expérience, de même, etc.

( de Off. lib. I, xviii ). Et un peu plus loin, à propos de ces règles de conduite qui doivent diriger les hommes dans

les circonstances graves, il dit très-sagement : «Quapropter in adeundis periculis consuetudo imitanda medicorum est, qui leviter ægrotantes leviter curant, gravioribus autem morbis pcriculosas curationes et ancipites adhibere coguntur : » imitons ici les médecins, qui guérissent les maladies légères avec des remèdes doux, et appliquent au contraire des médicaments énergiques et même hasardeux aux affections d’une nature dangereuse [Ibid. xxiv). On dirait qu’il s’agit ici d’un certain principe qui n’est pas du goût de tout le monde, « melius anceps remedium quam nullum, » et que de sages esprits ont remplacé par celui-ci : 11 vaut mieux s’arrêter que de marcher dans les ténèbres, u melius est sistere gradum quam .progredi per tenebras. » Nous déclarons incliner fortement vers ce dernier parti.

Cicéron dit très-élégamment que la beauté et la grâce du corps sont inséparables de la santé : « Venustas et pulchritudo corporis secerni non potest a valetudine » [Ibid, xxvn) ; ce qui est peut-être exagéré, mais nous aimons ces opinions bienséantes fondées sur le rapport harmonique des choses, sans tenir compte des objections de détail que ne manqueront pas de soulever les esprits qui se piquent d’exactitude. Il y a là un peu de poésie, on sent l’heureuse influence de Platon sur son disciple. Voyez plutôt la phrase suivante : « Ut enim pulchritudo corporis apta compositione membrorum movetoculos, et delectat hoc ipso, quod inter se omnes partes cum quodam lepore consentiunt, » comme un beau corps attire nos regards par la justesse des proportions et les charme par l’accord gracieux de toutes ses parties, ainsi, etc. [Ibid, xxiii). C’est le développement de l’idée précédente, la conséquence du même système, et nous n’avons pas à le critiquer. 11 n’est personne qui n’approuve pleinement les déductions que tire Cicéron de ces principes si justes. Un voici une qui nous paraît excellente : « Itaque victus cultusque corporis ad valetudinem referantur, non ad volup-

tatem, » ainsi dans la nourriture et les soins que nous prenons de notre corps, il faut chercher non la volupté, mais la santé et la vigueur [Ibid. xxx). Et cependant cette raison, qui guide notre auteur dans tous les conseils qu’il donne à son cher Marcus, l’abandonne dans une circonstance où elle devrait triompher avec plus d’éclat. 11 dit que telle est l’étonnante influence de la diversité des caractères, qu’il y a des occasions où un homme devra se donner la mort, tandis que le suicide serait un grand crime pour une autre personne : « Atque hæc differentia naturarum tantum habet vim, ut nonnunquam mortem sibi ipse consciscere alius debeat, alius in eadem causa non debeat (Ibid. xxxi). Notons l’expression énergique : « consciscere sibi mortem,» attenter à ses jours.

Un de ces chapitres si chers aux amateurs de causes finales contient des considérations sur l’ordonnance du corps humain, sur les choses qu’il faut dérober à la vue, sur les lois de la décence, sur celles, bien plus sévères encore, de la bienséance, sur les bizarreries de quelques lois qui sont consenties, acceptées par tout le monde, par exemple : « Quodque facere turpe non est, modo occulte, id dicere obscenum est. » Cicéron était un grand casuiste en pareille circonstance, et si nous n’avons pas cité dans le temps une certaine lettre adressée à Petus (ad div. ix, 22), c’est qu’elle entre dans des détails tellement précis, que la pruderie la moins sauvage pourrait difficilement les supporter. Nous engageons les curieux de ces sortes de choses à recourir au texte, ils verront à quel point la société romaine était en garde contre certaines locutions amphibologiques ou contre des consonnances difficiles à éviter. Il y avait déjà des précieuses, presque ridicules, qui s’offensaient de la moindre hardiesse de langage, qui aimaient les périphrases, et Cicéron, qui se vante d’imiter la modestie de Platon, « Platonis verecundiam, » déclare qu’il s’en est fait

une douce habitude. Les stoïciens, qui soutenaient le singulier paradoxe que l’obscénité n’est ni dans les choses ni dans les mots, mais bien dans l’idée qu’on y attache, se permettaient des actions incongrues : « Sed illi etiam crepitus aiunt æque liberos ac ructus esse oportere (ad div. ix, 22). Et Cicéron, tout en se moquant de ces philosophes, termine sa lettre par ces mots : « Honorem igitur kalendis Martis, » respect aux calendes de Mars! allusion à la fête des matrones.

Notons encore une fois que Cicéron tient la médecine pour une profession savante, pour un art libéral. Il dit en effet : « Quibus autem artibus aut prudenlia major inest, aut non mediocris utilitas quæritur, ut medicina, ut architectura, ut doctrina rerum honestarum, hæ sunt iis, quorum ordiniconveniunt, honestæ : » l’exercice des professions savantes, dont la société retire de grands avantages, comme la médecine, l’architecture, l’enseignement des arts libéraux, est honorable pour ceux au rang de qui elles conviennent (de Ojf. xlii). Et un peu plus loin, dans le second livre (lib. II, ni), nous retrouvons la même idée sous une autre forme. Parmi les choses éminemment utiles on compte la médecine, la navigation, l’agriculture, la récolte et la conservation des grains et des fruiis, « valetudinis curatio, navigatio, agricultura, frugum fructuumque reliquorum perceptio et conservatio. » Sans ces arts divins, que deviendraient l’homme et la société ? « Quis enim ægris subveniret, quæ esset oblectatio valentium, qui victus aut cultus, nisi tam multæ nobisarles ministrarent?» Qui nous soulagerait quand nous sommes malades? quels plaisirs aurions-nous bien portants? Comment se nourrir, s’habiller en l’absence de ces arts? (de Off. lib. II, iv). On voit que Cicéron est amené par la force des choses à reconnaître l’utilité de la médecine; il vieillissait, sa santé, moins bonne, lui démontrait les avantages d’une science capable de conjurer

CICÉRON MÉDECIN. '2(>l

les maux qu’apporte avec elle la vieillesse prochaine, et de là ces marques d’estime qu’il nous prodigue, et que nous eussions moins remarquées s’il avait toujours tenu le même langage.

Nous ne perdons guère, on a pu le voir à diverses reprises, l’occasion de relever certaines particularités de mœurs anciennes. On connaît ce misérable tyran, Alexandre de Phares, qui craignait tant pour sa vie, et qui prenait de si ridicules précautions, même contre sa propre femme, ainsi que le racontent les historiens. Quant au sortir de la salle du festin il entrait dans la chambre à coucher de son épouse, il se faisait précéder par un soldat armé, par un Thrace tenant un glaive nu à la main. Tout cela ne nous regarde pas : ces détails de ménage n’ont absolument rien de médical, mais cet esclave, ce barbare était remarquable en ce que sa peau était tatouée, « compunctum notis threiciis » ( De Off. lib. II, vu). M. Stievenart, qui a traduit le traité De Officiis, dans l’édition Panckoucke, a rendu ces trois mots par la phrase suivante : le front couvert de stigmates, selon la coutume de sa nation. Rien n’indique que le front soit pour quelque chose dans cette affaire. Le front était recouvert par le casque, et les stigmates auraient été soustraits à la vue. Et puis, pourquoi le mot stigmates? N’estce pas donner à croire que ce soldat ressemblait à celui dont parle Juvénal, à ce Sergius manchot, portant sur le front une tumeur résultant de la pression du casque.

Attritus galea, mediisque in naribus ingens Gibbus

(Satire vi, vers 107 et 108.)

On sait en effet que la peau meurtrie par cette coiffure lourde et inflexible devenait dure, saillante, qu’il y avait là comme un bourrelet semblable à celui qu’on voit à l’encolure des vieux chevaux de trait. Évidemment l’historien

grec que cite Cicéron n’a pas voulu faire allusion à cette difformité acquise; il se sert du mot notis, cela est vrai, mais il est joint à une expression qui lui donne une signification particulière, spéciale, et l’on ne peut méconnaître là le tatouage, qui joue un si grand rôle dans l’ornementation des peuples primitifs. 11 faut donc dire tout simplement que cet esclave était tatoué à la manière des Thraces, et c’est ce que nous avons voulu démontrer.

Cicéron parle souvent du philosophe Panetius, qui a fait un traité Des Devoirs, mais il déclare ne l’avoir pas traduit, et il fait remarquer que ce personnage a oublié deux préceptes, ceux qui sont relatifs à la santé et à la fortune. Quant au premier point, ajoute Cicéron, il n’en a rien dit parce qu’il est connu de tout le monde. En effet : Yaletudo sustentatur notitia sui corporis, » on conserve sa santé par la connaissance que l’on a de son tempérament, « et observatione, quæ res aut prodesse soleant, aut obesse, » par l’observation de ce qui peut être nuisible ou utile au corps; « et conlinentia in victu omis, atque cultu, corporis tuendi causa,» en réglant bien la manière de se nourrir, de se vêtir, en observant la continence, « prætermittendis voluptatibus. » Et pour le reste, dit-il, consultez ceux que cela regarde plus particulièrement, c'est-à-dire, les médecins : u postremo arte eorum, quorum ad scientiam hæc pertinent » (lib. 11, xxiv). C’est là un cours d'hygiène domestique que ne désavoueront pas les maîtres en cette partie essentielle de la médecine.

Le troisième livre du traité De Officiis contient une comparaison entre l’honnête et l’utile, et, pour le dire en passant, Cicéron, devenu paradoxal par position, considérant seulement le but à atteindre, accepte sans scrupule la ressource extrême du poignard contre un tyran, et de même qu’il a enseigné le suicide comme un moyen de terminer des maux incurables, il vante le courage des

citoyens qui ne craignent pas de devenir homicides pour le salut de la république. C’est pousser le zèle un peu loin, et il pose certains principes avec une facilité singulière. Ainsi, dit-il, entre les tyrans et nous il n’y a pas de rapport, pas de société possible, pas d’obligations réciproques; c’est une race pestilentielle et impie qu’il faut exterminer : « genus pestiferum atque impium ex hominum communitate exterminandum» (lib. III, vi), et il se sert d’une comparaison dont la justesse est très-contestable : « Etenim, ut membra quædam amputantur, si et ipso sanguine, et tamquam spiritu carere cœperunt, et nocens reliquis partibus corporis... » De même que l’on coupe les membres dans lesquels le sang et les esprits vitaux ont cessé de circuler, parce qu’ils corrompent les autres parties du corps, de même il faut retrancher du corps social ces monstres, ces bêtes féroces, « feritas et immanitas belluæ, in figura hominis, » etc. Cicéron en parle bien à son aise. Quand la tyrannie était exercée par le Sénat, il poursuivait à outrance Catilina et les autres politiques qui détestaient l’aristocratie des personnages consulaires; Sylla, Marius, et plus tard Antoine, usaient des mêmes procédés envers leurs adversaires qui tentaient de ressaisir le pouvoir. Tout parti s’arroge le droit de se protéger ; il n’est pas délicat sur le choix des moyens les plus propres à atteindre le but, et les anathèmes ne manquent pas de la part de ceux qui se posent en victimes.

Ma, per Dio ! l'utilità! s’écrie un personnage comique dans une circonstance grave, et si l’on rit à cette exclamation naïve d’une conscience peu scrupuleuse, on se dit in petto qu’un pareil motif sert souvent de base à nos actions. L’égoïsme individuel se cache en hypocrite; mais que dirons-nous de celui des nations, agissant sans scrupule et cherchant à justifier une barbarie par un intérêt majeur? Cicéron blâme fortement les Athéniens d’avoir mutilé non

pas leurs ennemis, mais des voisins dont ils redoutaient l’adresse et le courage. « Durius etiam Athenienses, qui sciverunt, ut Æginetis, qui classe valebant, pollices praeciderentur : » les Athéniens se montrèrent bien cruels en décidant que les habitants d’Égine, excellents marins, auraient les pouces coupés (Ibid. xi). Ils y virent de l'utilité parce que le voisinage de ces insulaires menaçait le Pirée. On a prétendu que le mot poltron donné aux gens timides venait de « pollex truncus, » pouce coupé, par la raison que la main privée du doigt opposant n’est plus d’aucun usage à la guerre, et que ceux qui sont ainsi mutilés ne peuvent pas se défendre. Le courage ne tient pas à la présence du pouce : aussi , comme Ménage, n'acceptons-nous pas cette étymologie.

Parmi les questions captieuses que les philosophes agitaient pour apprécier la moralité de certains actes, pour légitimer une action et lever tous les doutes des consciences délicates, il en est une qui nous intéresse et que voici : « Si quis medicamentum cuipiam dederit ad aquam intercutem, pepigeritque ne illo medicamento unquam postea uteretur : » un médecin a donné un remède à un hydropique, à la condition que celui-ci n’en ferait plus usage à l’avenir. Remarquons les expressions « aquam intercutem, » qui ne peuvent pour nous être l’équivalent d’hydropisie. C’est tout simplement un œdème, un épanchement souscutané, et non pas une ascite, une accumulation de sérosité dans la cavité péritonéale. Mais revenons à notre malade : « Si eo medicamento sanus factus fuerit , et annis aliquot post inciderit in eumdem morbum, nec ab eo, quicum pepigerat, impetret, ut iterum eo liceat uti, quid faciendum sit? » Le malade est guéri par ce remède, mais quelques années après, il éprouve une rechute et il ne peut obtenir d’être relevé de sa promesse: que doit-il faire? (lib. 111, xxiv). Voilà à quoi s’amusaient les maîtres en phi-

losophie du temps de Cicéron ; on s’exerçait à la solution de ces problèmes, chacun argumentait sur le droit, sur l’utilité, sur le devoir, et après de subtiles distinctions, on arrivait à conclure. Voici la conclusion de notre auteur : « Quum sit is inhumanus, qui non concédât uti, nec ei quidquam fiat injuriæ, vitæ et saluti consulendum. » Comme ce refus est inhumain et qu’on ne fait aucun tort à celui qui refuse , l’intérêt de la vie et de la santé doit prévaloir. Nous souscrivons à ce jugement.

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