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DE LA VIEILLESSE

Un autre traité, un nouveau chef-d’œuvre va nous occuper maintenant et nous montrera la merveilleuse fécondité du génie de Cicéron. Voici le titre d’un ouvrage qu’on ne saurait trop admirer : Cato major, seu cle Senectute dialogus ad Tilum Pomponium Atticum. Ce Caton l’ancien était le célèbre censeur (Marcus Porcius), né l’an 223 avant J. -C., et qui mourut âgé de quatre-vingt-deux ans. Ce savant vieillard avait beaucoup écrit; on avait de lui, du temps de Cicéron, des harangues, un traité de l’art militaire, une histoire en sept livres intitulée : les Origines, puis des lettres, et enfin son traité de Ile ruslica, qui a été conservé et fait partie du recueil connu sous le nom de Rei rusticæ scriplores. Nous ne parlons pas d’un recueil de distiques moraux qu’on a cru pouvoir lui attribuer et qui est évidemment apocryphe.

Cicéron avait soixante-trois ans lorsqu’il composa son Dialogue sur la vieillesse; il était robuste, bien portant et pouvait espérer de mettre en pratique les sages maximes répandues dans son ouvrage, mais l’année suivante les sicaires payés par Antoine terminèrent brusquement une vie si glorieuse et si utile. Perte à jamais regrettable pour

les lettres et la philosophie ! Quels chefs-d’œuvre ne devaiton pas attendre d’un tel esprit, alors que, mûri pari âge et dégagé du souci des affaires, il eût pu se livrer entièrement à l’étude et ajouter de nouvelles œuvres à celles qui lui ont valu une immortelle renommée?

Le traité de la Vieillesse est un des écrits les plus parfaits du grand orateur. Le style en est d’une grande élégance et tout à la fois simple et ferme. Caton, adressant la parole à Lelius et à Scipion, conserve dans son discours une sorte de familiarité distinguée qui lui donne un grand charme. Le vieillard discute les reproches que l’on fait aux progrès de l’âge ; il démontre que la plupart de ceux-ci n’ont aucune valeur réelle, qu’il y a des plaisirs réservés à ceux qui vieillissent, que les années nous guérissent des passions, nous donnent la sagesse, l’expérience, l'indulgence, enfin que l’homme qui sait vivre n’a pas tant à se plaindre des jours nombreux que les dieux lui accordent. Ce plaidoyer, qui prend quelquefois une tournure un peu paradoxale, est animé d’anecdotes, de mots piquants; il nous donne la biographie d’un bon nombre de personnages qui ont joué un grand rôle dans les affaires de la république.

Au reste, Cicéron s’est tellement identifié avec Caton, que l’auteur disparaît aussi complètement que possible. Caton semble revivre dans cet entretien si sage, si intéressant; seulement il ne parle pas le langage de son temps, au moins quant à la forme. Son style vieilli, tel qu on le trouve dans le traité de Rc rustica, a fait place à toutes les élégances cicéroniennes. Jamais le grand orateur n a déployé plus de talent dans l’art d'écrire, jamais sa phrase n’a été plus abondante et plus correcte, ses transitions plus heureuses. Mais au milieu de ces soins délicats, ce n’est plus un auteur qui écrit, ce sont des personnages connus qui causent ensemble et que l’on écoute avec inté-

rêt. Sous des dehors aimables, la raison pénètre aisément dans les âmes, et l’on se sent conduit à préférer les leçons de la’sagesse, si doucement données, à ces impitoyables logiciens hérissés de formules scolastiques, bien plus fidèles à l’argument qu’au bon goût et au bon sens.

Scipion, le premier des interlocuteurs de Caton, est le fils de Paul Emile, adopté parle fils du premier Africain. Caius Lelius était l’ami de ce Scipion et l’accompagna en Espagne, comme son père Lelius avait suivi Paul Emile dans ses expéditions glorieuses. Tous deux étaient jeunes , et Caton avait été l’ami de leurs pères.

On pourrait croire que, dans son apologie de la vieillesse, Cicéron a dû parler souvent de choses médicales; la douleur, les maladies, les infirmités, sont le trop fréquent apanage du grand âge; mais sous ces divers rapports, notre attente sera trompée, et de tous les traités déjà parcourus il n’en est aucun qui contienne moins de particularités de ce genre. Voici cependant un précepte général qui indique bien les idées de l’auteur sur ce sujet important. Caton dit à ses jeunes auditeurs ( de Senect. xi) : « Pugnandum, tanquam contra morbum, sic contra senectutem : » il faut combattre la vieillesse comme une maladie. « Habenda ratio valetudinis ; » soignons notre santé, « utendum exercitationibus modicis, » livrons-nous à un exercice modéré; « tantum cibi etpotionis adhibendum, ut reficiantur vires, non opprimantur, » réglons le boire et le manger dans le but de réparer les forces et non de les détruire (Ibicl. xi). Tout cela est fort sage, assurément, mais il n’y a rien là d’assez précis pour servir de base à une formule spéciale.

Cicéron, tout porté qu’il soit au paradoxe, n’a pas vanté les avantages d’une constitution faible. Il fait remarquer que le fils de Scipion l’Africain avait une santé extrêmement délicate, ou plutôt qu’il n’en avait point: « Quam fuit im-

2t;s CICÉRON MÉDECIN.

becillus P. Africani filius is, qui te adoptavit ! Quam tenui, aut nulla potius valetudine! » ( Id . xi). Ce personnage avait toute la grandeur d’àme de son père et un' plus riche fonds de connaissances , « ad paternam enira raagnitudinem animi doctrina uberior accesserat. » Qu’on ne s’étonne donc plus des infirmités des vieillards, puisque la jeunesse même n’en est pas toujours exempte ! * Quid mirum igitur in senibus, si infirmi sunt aliquando, quum ne id quidem adolescentes effugere possint ! » Et pour corroborer son jugement, il cite un illustre vieillard , Appius Claudius, qui, quoique aveugle, gouvernait sa maison, sa nombreuse famille, ses esclaves; il avait toujours 1 esprit tendu comme un arc et ne se laissait pas engourdir et accabler par les années : « Intentum enim animum, tanquam arcum, habebat, nec languescens succumbebat senectuti »

( Id . xi).

Parmi les avantages de la vieillesse, Caton cite 1 impossibilité de tenir table longtemps, de manger et de boire beaucoup : « Caret epulis, exstructis que mensis, et frequentibus poculis, » ce qui la met à l’abri de 1 ivresse, des indigestions, de l’insomnie : « caret ergo etiam vinolentia, et cruditate , et insomniis » [Id. xm). C'est par des arguments semblables que ce grand dialecticien combat les quatre reproches principaux que l’on est convenu d’adresser à la vieillesse et qui se résument en ces termes : 1° elle nous interdit le soin des affaires; 2° elle affaiblit le corps ; 3° elle nous prive de presque toutes les jouissances; h° enfin elle touche à la mort. La réfutation est complète, abondante, facile, et M. Flourens, dans son petit livre sur l’art de prolonger la vie, n’a pas eu le mérite de 1 invention. Mais il convient de poursuivre notre travail, qui tire à sa fin et semble devenir plus intéressant à mesure que notre tâche est plus près de son terme.

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